‹ Promenade autour du mondeChapitre 43 sur 102 · LETTRE CXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CXXVII

D'Wbahoo (îles Sandwich).

A.PRÈS l'avoir parlé des amusemens et des plaisirs des Insulaires des Sandwich, je vais l'entretenir des peines et des supplices auxquels on condamne les coupables. La transition est un peu brusque ; mciîs l'Espagnol Marini, dont la complaisance pour les étrangers est vraiment admirable, vient de me donher des détails curieux, et que je craindrais d'oublier, si je ne les écrivais à l'instant même. Tu vas voir des cruautés, des scènes épouvantables j tu vas connaître des usages barbares, des supplices horribles, ordonnés pour assouvir la colère d'un morceau de bois, ou pour satisfaire la volonté d'un prêtre stupide.

Je ne suis pas de ceux* qui disent : Tel usage est contraire aux institutions de mon pajs, je ne i^eux pas m y soumettre. Avec de pareils, principes, on ne sera jsmiais bien chez l'étranger; et parmi les nations sauvages ou à demi-civilisées, on s'exposera imprudfemment aux plus grands périls, sans avoir le droit de se plaindre des malheurs qui

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peuvent arriver. Le mieux, je crois, est de se prêter de bonne grâce aux habitudes des pays qu'on parcourt , et de supporter avec patience les travers ou les ridicides qu'on n'a pas le pouvoir de changer *. Celui qui voyage pour étudier doit tenir une autre conduite que le philosophe qui veut instruire, ou le législateur qui cherche à modifier. Pour moi, j'ai vu, j'ai loué, j'ai blâmé intérieurement ; et si quelquefois ma curiosité m'a entnuné trop loin, et m'a fait braver certaines défenses, j'étais seul responsable de ma témérité, et seul j'en aurais été victime. J'avoue même qu'il suffisait quelquefois qu'on m'invitât à ne pas faire telle démarche, pour que je l'entreprisse sur-le-champ : je voulais voir.

Et ici , tu remarqueras que les dangers auxquels je m'exposais , avaient un tout autre but que celui d'insidter à des principes ou de ridiculiser des liabitudes. Je voulais voir, je voulais connaître; et tout en bravant les lois du pays, j'avais l'air de les respecter, puisque, a mon retour d'une course périlleuse, je témoignais toujours un grand respect pour les lieux que j'avais visités. Qu'importaient d'ailleurs plus tard les torts que je pouvais avoir,

* Il est des coutumes barbares qu^il serait cepen^nt bien généreux tle faire cesser. Jusqu^à-présent les Anglais ou les Américains oot eu seuls ce pouvoir. Puissent-ils en avoir bientôt la volonté!

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puisqu'il n'en était résulté aucun inconvénient , et que ma curiosité était satisfaite?

Je te ferai d'ailleurs observer, mon ami, que le viol des usages absurdes auxquels les Sandwichiens sont encore soumis, n'entraine pas les mômes conséquences, quand il est commis par des étrangers. Je ne sais si les ordres de Tamakamah mourant sont une des causes de l'indulgence qu'on a ici pour les libertés que nous nous donnons, mais il est certain que les prêtres, les chefs, le Roi lui-même , n'ont pas l'air d'attacher un grand prix au respect que quelques voyageurs ont pour leurs choses sacrées , et qu'ils paraissent également insensibles au mépï*is ou à l'insouciance avec lesquels nous en parlons *.

Je montrais l'autre jour sl Riouriou une chambre obscure que je tenais de la générosité de M. I-iCrebours. Les Reines s'étaient déjà amusées des tableaux tnouvans qu'elles avaient vus ; et le Roi , qui était taboue ce jour-la, et a qui, par conséquent , il n'était pas permis de se couvrir la tête , ne put se procurer le même plaisir. Je lui fis entendre qu'il avait tort

* M. Ghoris, habile dessinateur de l'expédition Russe commandée par M. Kotzebue, assure, dans Tiiitéressant ouvrage qu'il vient de publier^ que la femme de Kraïmokou, gouyemeur d'Wbahoo, étant restée à bord d'un navire américain, après minuit, un jour de Uibou, ne dut la vie qu'au courage de ceux qui l'aceompagnèrent à terre j car le peuple fiirieux l'attendait sur la plage pour la sacrifier.

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des'assujétir a cette défense ridicule , et qu'il n'an> verait aucun mallieur s'il osait l'enfreindre. Il s'y refusa d'un air effrayé^ et je suis convaincu néanmoins qu'il regretta intérieurement de ne pouvoir satisfaire sa curiosité. J'ai vu , quelques heures après, Riouriou se promener nonchalamment sur le bord de la mer, et éviter avec le plus grand soin le voisinage des cocotiers qui l'auraient couvert de leur feuillage.

Je ne pui^ affirmer si le grand-prêtre aurait eu le droit d'imposer quelque punition au Souverain qui se serait écarté de ses ordonnances; mais je sais qu'un chef, oiii un homme du peuple, en ne s'y soumettant pas, eût été exposé à perdre la vie.

Les exécutions à mort se font de plusieurs manières* ; et, comme si l'on regardait les souffrances pour rien, on commence par souniettre le condamné à une diette de quarante-huit heures ; ce qui est bien différent des usages en vigueur parmi quelques peuplades du Brésil, où l'on fait précéder le supplice des prisonniers ennemis par la jouissance de tous les plaisirs qui peuvent leur faire regretter la vie. Ici, dès qu'un coupable a subi les deux jours d'épreuve, on le conduit, attaché, jusqu'à la porte d'un moraî. Le grand-prêtre l'y attend ; il

* Je tiens ces détails de M. Rives j M. M^rini me les a certifiés plus tard.

prononce quelques formules, dont je n'ai pu me faire dire le sens; enfin, trois ou quatre personnes couchent le patient sur une pièce de bois, font reposer sa tête sur une pierre, tandis que l'exécuteur , qui est pris indistinctement parmi les plus vigoureux des assistans, lui assène un grand coup de massue sur le front. Son cadavre est immédiatement après enterré ou livré à la voracité des oiseaux , selon la volonté du prêtre, ou la nature du crime. Cette manière de punir de mort n'est pas la seule usitée aux iles Sandwich. Quelquefois le coupaMe, adossé contre un cocotier, est étranglé par deux hommes, qui lui passent une corde autour du cou, et qui la tirent avec force, en s'aidant dW autre cocotier peu distant du premier.

Mais une chose assez digne de remarque, m'a dit l'espagnol Marini , c'est que presque personne n'assiste à ces exécutions , qui cependant ne sont pas communes.

Paris est un pays civilisé; Owhyhée une île à demi-sauvage ! . . . . ,

Il paraît que les vœux de Tamahamah, tendant a réserver les violateurs des choses sacrées pour les occasions destinées a se rendre les dieux favorables, n'ont pas été exaucés. Aujourd'hui, un Sandwichien , surpris dans un moraîy ou se baignant dans la mer un jour où elle aurait été

consacrée^ serait a l'instant même puni du dernier supplice; et tel est le respect du peuple pour ses antiques institutions y que y dès qu'un coupable est pris en flagrant délit , tout le monde court dessus ^ et le traite avec une cruauté sans exemple.

Personne peut-être n'est plus soumis aux préjuge's barbares de ces Insulaires que Riouriou lui-même. Personne aussi n'est plus cruellement superstitieux. Si le soleil ou la lune s'éclipsent, il est le premier à voler auprès des Mo raïs y et à ordonner la mort de tous ceux que ses soldats peuvent atteindre, et qui passent trop près de cette demeure sacrée. Il est persuadé que plus on immole de victimes, plutôt la lune ou le soleil lui rendent leur clarté.

Ne serait-il pas temps, dis-moi^ que ces Anglais, dont les vaissciaux nombreux sillonnent tant de mers; que ces Américains, qui ont déjà plusieurs petits établissemens aux Sandwich, affranchissent ces pauvres peuples des usages dont Tamahamah leur avait fait pressentir, le ridicule ? Quoi ! pas un essai, pas une seule tentative? Si vous craignez que des flots de sang n'achètent l'abolition de ces préjugés atroces, détrompez-vous; ils pèsent sur ces Insulaires, et vous les verrez bientôt, armés par vous, repousser les insensés qui tenteraient de s'opposer à vos bienfaits. Est-il réellement méchant

le peuple a qui le souvenir d'un grand Roi arrache tant de larmes?

L'archipel de la Société, bien moin3 important que celui-ci , ne connaît plus aucun de ces usages barbares^ tandis que les Sandwich, qui ont eu pour maître un souverain plein de grandes idées, semblent aujourd'hui, sous le sceptre de Riouriou, retomber dans les ténèbres d'où le génie de Tamahamah avait commencé à les tirer.

LETTRE CXXVIIL

D'Whahoo (lies Sandwich),

Outre les condamnations a mort, il est des punitions affreuses pour d'autres coupables j' et ici j'ai besoin d'en appeler pu témoignage de M. Gaimard,, notre second chirurgien, qui est venu avec moi faire une visite à un homme dont je t'ai dëjà paflé dans une autre lettre.

Dès qu'un San^lwichîen du bas peuple est convaincu d'avoir eu des relations trop intimes avec la femme d'un chef, celui-ci a le droit de le faire arrêter et condamner à avoir les yeux arrachés. Cette cruelle opération qui, en Europe, est si souvent mortelle, ici ne l'est presque jamais, et cependant elle se fait sans l'aide d'aucun instrument.

J'en préviens encore, je ne l'ai pas vu exécuter^ mais le malheureux auquel Gaimard et moi avons parlé, en présence de M. Rives, nous a raconté de quelle manière on s'y était pris avec lui.

Deux hommes le tenaient par les pieds, deux par les bras, ira autre par les cheveux, tandis

AUTOUR DU MONDE. fî^kS

q1l^ln sixième, charge d'exécuter la sentence, lui donna sur l'œil un grand coup de poing; presqu'en-mêmç-temps il lui plongea l'index dans l'angle lacrymal, et lui arracha le globe; l'autre œil fut enlevé de la même manière, et à-peine vhnes-nous une légère cicatrice sous la paupière inférieure.

Cela paraît inconcevable: tous les docteurs à qui j'en ai parlé le traitent de conte absurde ; mais M. Gaimard a entendu le récit, il a vu la victime, il l'a examinée; il ne se laisse pas aisément persuader quand une opinion attaque sa raison; il est maintenant à Paris; je publie ce fait; j'en appelle à son témoignage, et je ne crains pas d'être démenti.

L'Espagnol Marini m'a dit avoirx été ténioiri de deux autres exécutions semblables; il m'a as-* sure qii'eBes étaient très-fréquentes, et qu'il n'avait jamais entendu dir^ qu'aucune eût été mortelle.

Ainsi donc, quoique je n'aie pas été témoin d'une de ces scènes horribles, comme j'en ai vu une victime, et que j'avais à mon côté un jeune chirurgien plein de talens; comme plusieurs personnes m'ont certifié y ayoir assisté ; comme toutes ont été d'accord pour me persuader que^ l'opération n'était presque jamais mortelle, et qu'on la faisait sans le secours d'aucune espèce d'instrument, je puis attester

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