‹ Promenade autour du mondeChapitre 7 sur 102 · LETTRE XCIII · texte numérisé non relu

LETTRE XCIII

D'Agagna (Ue de Guham).

JLjes habîtans des Carolines n'ont pas un caractère de physionomie particulier : chaque individu a le sien, et tout varie en eux, même la couleur de la* peau. On pourrait cependant dire que leurs traits expriment généralement la bonté et inspirent la confiance. Ils sourient avec tant de grâce ! on dirait de grands enfans s'amusant de tout. Ils sont souples et légers, nagent comme des poissons, et ont presque toujours la tête dans l'eau, ce qui lés fatigue beaucoup moins que nous. Les chefs ont le corps tatoué de dessins très-jolis, mai^ qui doivent les avoir fait horriblement souffrir. La tête, les mains et les pieds n'en ont pas. C'est en eux que nous avons remarqué le plus d'intelligence , et ce n'est sans doute qu'après en avoir donné bien des preuves, qu'il leur a été permis de commander aux autres. Dans l'obéissance des uns^ on n'aperçoit que de la déférence pour le mérite j dans les ordres donnés par les autres , on ne voit que des avis dictés par l'expérience. Dans les dangers et les occasions

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difficiles , un seul dicte la conduite a tenir j les autres s'y soumettent sans paraître esclaves. Dans les fêtes et lés réjouissances^ tous sont mélës^ con* fondus; le premii^est celui qui a le plus de gaité:... que d'heureux efforts pour lui enlever cette place ! Tous les naturels des Garolines se font aux oreilles un trou qu'ils agrandissent avec un os de poisson y et comme dès l'âge le plus tendre ils y suspendent un grand poids, le caililage leur des* cend quelquefois jusque sur l'épaule. Buffon suppose que n'ayant pas de vétemens, ils emploient ce moyen pour garder les choses les plus prëcieuses. J'avoue que j'ai eu besoin de voir pour être convaincu. Tous les cadeaux que nous faisions aux Carolins, en doux, petits couteaux ou hameçofis (et ces objets étaient d'un prix infini à leurs yeux ), ils les passaient dans les trous de leurs oreilles, auxquels ils faisaient faire un nœud ou deux pour les fixer. Mais Buffon a été induit en erreur, en ajoutant dans la même page , que les naturels des Mariannes se noircissent les dents avec une certaine racine, et se blanchissent les cheveux avec une certaine liqueur qu'il néglige aussi de nommer. Si les habitans d'ici ont, en général, les dents noires, c'est l'usage du bétel, de la chaux et du tabac qui produit cet effet; et ce n'est pas d'ailleurs dans l'intention de s'embellir qu'ils emploient ces

trois matières ^ mais bien parce qtie le plaisir qu'ils goûtent à les mâcher est pliis grand chez eux que le regret de diminuer la beauté de leur bouche. Quant à la liqueur qui devait servir à blanchir leurs cheveux^ je crois qu'on n'en a jamais fait usage ici. Tout le monde les a très-noirs, et le jus de citron dont on les frotte sans cesse, sert à leur donner un luisant que nos coquettes apprécieraient sans doute beaucoup.

Il 171e serait (hcile de réunir ici un grand nombre de traits servant a caractériser la bonté des habitans des Carolines : tous les jours nous avons été témoins de quelqu'anecdote intéressante ; je n'en citerai que deux.

Lorsque la pirogue dans laquelle je me trouvais à Rotta, chavira, Bérard n'eut pas plus tôt annoncé mon accident, qu'a l'envi l'un de l'autre les Carolins se disputèrent le plaisir de me sauver, e4 qu'à notre arrivée a leur pros, ils ne félicitèrent même pas mon libérateur, regardant cette action comme très-simple, et ne voulant pas prostituer leurs louanges pour ime chose si naturelle.

Nos intrépides pilotes, pendant le voyage que nous fîmes avec eux, nous demandèrent. un jour quelques, détails sur les événemens qui nous étaient arrivés depuis notre départ. Nous leur contâmes d'abord de petites anecdotes assez gaies, et, voulant

nous divertir, nous leur fîmes ensuite le récit d'une chimérique scène de cannibales, dont quelques-uns de nous auraient été victimes. Nous leur dîmes qu'étant allés dans un canot, sur une île inconnue, deux de nos matelots, qui s'étaient éloignés de leurs camarades, furent saisis par une centaine d'anthropophages artnés d'arcs et de cassetêtes; qu'ils furent attachés à un gros bâton; qu'on les fit rôtir et que nous n'arrivâmes au lieu du carnage qu'au moment où l'on achevait d'en manger un; que notre premier sentiment fut la vengeance, et que, ne voulant pas la différer, nous fîmes sur eux une décharge de toute notre mousqueterie ; que nous en tuâmes six et en blessâmes plusieurs autres; que les sauvage^, effrayés d'un bruit si nouveau et de la mort de leurs camarades^ prirent d'abord la fuite; mais que nous étant imprudemment montrés, et leur ayant ainsi laissé voir notre petit nombre, ils revinrent bientôt à la charge en jetant des cris affreux. Nous fimes bonne contenance, et comme nous avions eu le temps de recharger nos fusils^ nous tirâmes sur eux , presque a bout portant. Nous ajoutâmes que le nombre de leurs morts leur ayant causé une grande frayeur, ils s'éloignèrent de nouveau pour délibérer sur ce qu'ils devaient faire; et que , quant à nous, sentant le danger de nous engager dans une affaire plus longue, et profitant de

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