LETTRE CXLIV
De Sidiwj.
wN demande souvent en Europe a un voyageur qui revient de la Nouvelle-Hollande ce qull a vu à Botanj'Baj. On répond : Un havre magnifique, une petite manufacture de mauvais draps, des plantes curieuses, des reptiles, et cinq ou six déportés. Comment! ajoute le curieux, cette colonie que des récits brillans nous peignent sous des couleurs si riantes; cette ville, belle, grande, populeuse, oùTon trouve des châteaux, des hôtels magnifiques, des équipages superbes et des galériens , tout cela est donc fabuleux? — Non, Monsieur; tout cela est très- vrai ; tout cela n'existe pas à Botanv- Bay, mais bien a Sidney-Cow , qui en est éloignée de quatre lieues à-peu-près. Excepté des bains publics et un pharmacien, vous trouverez dans cette dernière ville tous les agrémens qui peuvent nous flatter en Europe, et toutes les conditions de nos pays, — Et ces coupables que l'Angleterre a vomis, ne sont-ce pas de redoutables ennemis du repos des citoyens, là où leur fuite est plus aisée, là ou
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vivent des peuples indépendans disposés à les recevoir dans leur sein? — Vous êtes encore dans l'erreur, mon cher Monsieur : là le faussaire est employé k des travaux utiles et qui lui valent d'abord des terres, ensuite de la considération, et enfin des honneurs. Là le voleur, abjurant ses coupables habitudes , parvient souvent à la magistrature , et devient ici même le fléau des voleurs *. J'ai vu un escroc , honoré aujourd'hui de la juste confiance du Gouvernement, donnant aux enfans de Sidney, autant par ses exemples que par ses leçons, les principes delà vertu la plus sévère et de l'honneur le mieux entendu. On dirait que l'air de ce pciys, que respirent pourtant des peuplades farouches, épiu'e les cœurs et y fait germer tous les sentiraens généreux.
Cette opinion généralement adoptée en Europe, que les convicts déportés au port Jackson ne tardent pas à devenir honnêtes gens, ne contribuerait-elle pas elle-même à les rendre tels en effet? et ne trouverait - on pas en France tel fripon qui aura changé de principes, parce qu'on aura sincèrement loué ses mœurs et sa probité? Croismoi, mon cher Batlle, ce sentiment est inné dans l'homme : louez-le sur les qualités qu'il n'a pas, et
* Le chef de la police de Sidney, en 1819, avait été voleur de grand chemin en Angleten'e.
surtout donnez -lui -en la récompense ^ il en acquerra presque sans le vouloir; et je me rappelle souvent que sur les, bancs classiques , lorsqu'indifférent à mes devoirs, je m'apercevais que mon maître, trompé sur. mon zèle , vantait mes progrès et mon application, je rougissais d'abord des éloges que je n'avais pas mérités, et tâchais bientôt, par mes efforts, de conserver son estime, que j'avais en quelque sorte dérobée»
Tu penses bien du-reste que parmi tant de malheureux échappés aux prisons d'Angleterre et quelquefois a la potence, il doit s'en trouver en qui rien ne peut détruire ni balancer l'habitude du crime. D'autres, plus scrupuleux àrla-vérité, mais fermes toutefois dans leurs premiers principes, y renoncent, puisqu'ils leur ont valu des châtimens, mais cherchent cependant a se persuader que leur vie est exempte de reproches, et que la haîne, l'injustice ou l'esprit de parti les ont pris pour victimes.
Je ne résiste pas au désir de te parler d'un Français. nommé Morand, dont le fils, aujourd'hui parfait honnête homme, possède a Sidney'mêrae un établissement magnifique ^ et fait cultiver dans l'intérieur une immense portion de terrain acquis au- prix du travail et des économies de son père. Ce Morand ne se reproche aucun crime; il a voulu, dit-il , s'associer à la banque d' Angleterre ; sans
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mise de fonds; et il s'est plu à vanter son courage et son adresse à tous ceux qui sont ailes le voir. Je ne crois pas pouvoir mieux m'exprimer pour te fitîre connaître cette histoire originale, que de l'extraire du Voyage de PércMi. C'est Morand luimême qui parle.
« La guerre venait d'éclater entre la Grande* )) Bretagne et la France ; les forces des deuï na- » tîons étaient aux prises j mais il me paraissait » plus facile de détruire notre rivale par les finances » que par les armes. Je* résolus donc , en bon » patriote, de me charger de cette ruine, et de » la consommer au sein de Londres même. Si » j'avais réussi, la France m'eût dressé des autels; » et et quoi a-t-il tenu qu'au - lieu d'être traité » comme un brigand, je n'aie été proclamé le vcn- » geur de ma patrie! ....
» A-peine arrivé en Angleterre , je commençai » -mes opérations; elles réussirent au-delà de toute ^ » espérance. Secondé surtout par un Irlandais » non-moins habile que moi, et qui, mu comme » moi par un noble patriotisme, montrait encore » plus d'acharnement a la ruine de l'Angleterre, » je parvins bientôt a contrefaire les billets de » banque avec une perfection si grande, qu'il nous » était très-difficile à nous-mêmes de distinguer )) ceux qui sortaient de nos presses d'avec les
AUTOUR DU MONDE. «igS
» billets véritables*. Déjà je triomphais : toutes mes
"» dispositions étaient faites pour inonder l'Angle-
)) terre d»i produit de notre fabrique ; il ne me msm-
y) quait plus que quelques renseignemens particu-
» liers pour le numérotage , lorsque mon compa-
» gnon, que jusqu'alors j'avais regardé comme un
» honnête homnie, s'avisa de voler dans notre dépôt
» c[uelques-uns de ces billets auxquels manquaient
)) encore des formalités, légères, il est vrai, mais
» indispensables. Il fut arrêté presqu'aussit6t; et
)) comme il n'avait pas craint de manquer une fois
» à Vhonneury il ne craignit pas non plus, dans
» cette nouvelle circonstance, de se montrer comme
» un lâche. Il révéla tout; je fu* arrêté, plongé
» dans les cachots avec lui : tous nos instrumens^
» tous les produits de notre fabrique furent saisis,
» et la Grande-Bretagne fut sauvée de la ruine
» que je lui préparais.
* Ici Morand faisait un rapprochement singulier : « Nous autres » Français, disait-il, nous n'avons pas assez de patriotisme; nous » sacrifions trop à ce que nous appelons Phonneurj, et que le GouTer*> » nement anglais qualifie avec raison de sottise. Par exemple, ajou- » uit-il, dans le temps où, à Londres même, je travaillais à contre- M faire les billets de la banque , le Gouvernement anglais entretenait » publiquement une fabrique de faux assignaU; et moi, pour poun voir, avec moins de risques , lui rendre la pareille , j'avais été » obligé de chercher un asile en Angleterre. Avec le ridicule esprit >» national que nous avons, bien loin de m'encouragcr en France, » on m'y eût guillotiné ».
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}) Quelqu'ëvidentes que fussent les preuves de >) noire projet y je ne desçspërais pas cependant, » grâce à la nature des lois criminelles en Angle- » terre, d'échapper à la mort ^ mais telles étaient » la faiblesse et la terreur de mon maudit associé, )) que je ne pquyais douter de notre perte commune, » si j'étais réduit à paraître devant les tribunaux, en » confrontation avec cet honune pusillanime. Pour » prévenir mon propre malheur, qui n'aurait pu )) retarder le sien, je résolus de l^ engager à me » débarrOfSser de lui : d'ailleurs , comme auteur » de nos désastres, il était bien juste qu'il ensubît » la peine. Dans un discours très-pathétique , je » ^l'efForçai donc d^ lui prouver que . notre mort » étant inévitable , nous n'avions plus à songer » qu'aux moyens de nQU3 soustraire à la douleur » et a l'ignominie; et que, mourir pour" mourir, » il valait mieux tomber en hommes d'honneur,
)) que d'expirer sous la main du bourreau
)) L'Irlandais était ébranlé , mais non pas encore M résolu : je lui fis sentir alors que. si sa propre )) infamie ne le touchait pas, il devait au-moins » épargner à ses enfans Iç malheur de s'entendre » traiter àejils de pendu y et que s'il n'avait pu » leur laisser des richesses , il fallait, par un » dévouement généreux, les arracher à la flétrissure » et a la honte.
» Ces dernières réflexions enflammèrent l'Irlan- » dais d'un noble courage. Nous nous procurâmes » du sublime corrosif; je feignis d'en prendre ; il en » prit réellement, il mourut ; et débarrassé de ce » fripon imbécille , j'évitai la potence qui m'atten^ . » dait avec lui. J'en fus quitte pour être déporté w dans cette colonie , où je suis condamné a passer » le reste de mes jours. Le temps de mon esclavage » est fini; j'exerce avec avantage deux , de . mes » premiers métiers,' ceux d'orfèvre et d'horloger. )) Les deux scélérats * qui travaillent avec moi » triplent mes profits. Dans un petit nombre d'an- » nées, je serai l'un des plus riches propriétaires de *) la 'Colonie , et j'en serais déjà l'un des plus » heureux , si je n'étais tourmenté sans cesse du » regret d'avoir si malheureusement échoué dans »' une entreprise honorable y et de me voir , à cette » occasion , regardé comme un vil criminel , même » par ceux d'entre vous, mes compatriotes, qui » ne pouvez pas connaître les nobles principes de » ma conduite , ou qui ne savez pas les appré- » cîer ».
• Ne trouverait-on pas, dans cette anecdote, un
* C'est ainsi que M. Morand appelait ceux des conyicts orfèTres ou filrlogers qu'il employait chez lui à ses travaux, et qu'il traitait avec un souverain mépris, «r Ces gredins , disait-il quelquefois en parlant d'eux, se feraient pendre pour une montre ».
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intéressant épisode de mélodrame. Tu es dans le ^ays du genre, mon ami, exerce ta verve.
Tu as dû remarquer, dans ce dernier récit, un passage qui a besoin d'une légère explication. Morand dit qu'il est condamné a la déportation |K)ur le reste de ses jours, et il ajoute ensuite que le temps de son esclavage est fini. Il n'y a pas contradiction.
'Un convtct, condamne a cinq ans de déporta* tion, arrive. S'il a un état, il peut l'exercer dè$ le jour de son arrivée; et s'il est laborieux et économe, il est bientôt à même de travailler pour son propre compte, et de gagner assez d'argent pour commencer un petit établissement. Le Gouvernement de Sidncy , fort bien instruit de la conduite des coupables que lui expédie la métropole, veille a ne faire des concessions de terrains qu'à ceui qui se rendent dignes dé cette faveur, Dès-low les défîdcheinens ont un but utile , et le propriétaire les enrichit des productions de nos contrées. Mais pour que ces travaux soient exécutés, les bras d'un seul homme ne sont pas suffîsans, et avec tout le zèle possible, on n'obtiendrait aucun résultat. Qu'a imaginé ici la philantropie anglaise? Le malheureux condamné à une déportation de cinq^ de sept ou de quinze ans, dont la conduite depuis son arrivée est exempte de reproches , est donné
comme aide on comme domestique à celui qui a achevé son terme , on qui a obtenu un tour de faiseur; il reçoit des appoint emens , ses peines sont récompensées ; et s*U est économe à son tour , après le temp de sa punition , il obtient les mêmes avantages que son maitre , et reçoit , comme lui, des domestiques qui l'aident à défricher de nouvelles terres. Tu vois donc que le travail , la peine et la récompense ont été pour tous également, et que, en-même-temps que la campagne s'enrichit, Fhommey devient meilleur^ et IsL société y gagne.
Si un convict, pendant la traversée, a donné des sujets de mécontentement, dès son arrivée il est mis aux fers^ occupé à des travaux pénibles , et ne retrouve sa liberté qu'après avoir fourni des garanties pour l'avenir. Si même dans les fers , il se rend coupable d'un nouveau délit , il est pendu , et son juste châtiment sert de leçon à ceux qui , comme lui, seraient tentés de vivre dans le crime.
Hâtons-nous de- dire que ces exemples sont fort rares, et que la sagesse des lois qui régissent cette colonie , autant que la beauté du climat et la fécondité du sol , promettent à l'Angleterre des richesses qu'elle eût vainement cherchées d«ins ses autres possessions lointaines.
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