‹ Promenade autour du mondeChapitre 79 sur 102 · LETTRE CLVI · texte numérisé non relu

LETTRE CLVI

De la Baie-des-Français (îles Malonines).

J'AYÂis^fait un journal très-détaillé contenant les plus petites circonstances de notre séjour sur cette terre aride. Les occupations ont été si peu variées^ les journées si uniformes^ qu'en le relisant, je n'ai trouvé que des répétitions continuelles, qui auraient même fatigué ton amitié.

Tu penses bien que sur une'terre aride, où l'activité seule pouvait nous offrir quelques ressources contre la famine la plus affreuse, les journées devaient être entièrement occupées par la chasse. Aussi dès qu'on eut perdu tout espoir de relever VUraniey et que les matelots, épuisés de fatigues, purent prendre quelques instans de repos , des compagnies de chasseurs furent organisées; et tandis que ceux-ci dépeuplaient les bords de la mer des canards et des plongeons, qui sans nous peutêtre y seraient morts de vieillesse , ceux-là , dans l'intérieur des terres , faisaient une guerre outrée aux chevaux sauvages et aux taureaux qu'y avaient répandus les Espagnols.

ÀttOUK DU MONDE. 409

Pauvre pays ! nous avons fait de loi une sombre Thëbaïde^ et tes timides habitans ont presque tous përi sous le glaive ou le feu de nos matelots aifamés. Ah! que le besoin est un terrible aiguillon^ et où sont les hommes livrés aux horreurs de la faim^ qui ont été attendris par les cris douloureux d^lne oie belle et grasse dont ils enlèvent cruellement les jeunes nourrissons! Semblables aces peuples vaincus qui désertent leurs champs et leurs pénates pouf éviter Fesclavage ou la mort, les noirs plongeons, les innocuités oies , les canards lourds et replets quittaient, déjà les joncs et les prairies qui avaient été témoins de leurs premiers ébats, et allaient porter sous un ciel plus bienfaisant leur douleur

et leurs regrets Oui, mon ami, après avoir

assouvi notre cruauté sur tous ces pauvres oiseaux, dont lesossemens blanchis engraissaient les lieux où nous avions établi notre camp, nous fûmes contraints de déclarer la guerre au roi des airs , que déjà vingt fois nous avions chassé du champ de bataille, où, sans funérailles, les restes hideux de notre .première victime gisaient encore à moitié pestiférés. » Lorsque le matin, en nous réveillant, nous allions demander au cambusier ce qui était dans les, magasins de comestibles, et qu'il nous répondait qu'il n'avait qu'une alouette et deux canards, nous nous armions de courage et de poudre; et les aigles et

4lO PROMENADE

les vautours venaient augmenter nos richesses. Mais quand la faim nous talonnait un peu trop fort y nous allions porter le ravage dans les rangs et les demeures des pingoins.

A une petite demi-lieue du camp, &l presqu'au milieu de la rade^ est une île* plate et comp(»ée de tourbe , où croissait , comme d'immenses épis, des joncs fins et serrés, sur lesquels nous avions jeté tles regards de cupidité , dans le cas où nous aurions été condamnés à passer Fhiver sur cette terre aride. Les bords en sont défendue par des roches glissantes , parmi lesquelles des phoques a crias et des lions de mer * viennent par fois se garantir des attaques du plus vorace des poissons , ou respirer l'air pur du matin. C'est sur cette île singulière que des milliers de familles de pingoins, gras de paresse et de bonne chère , dépensent mollement leur vie et croassent leur bonheur. La nuit de notre naufrage les cris rauques qui en partaient nous prévinrent dit voisinage de cette terre et des ressources qu'elle nous offrait. Aujourd'hui que la disette règne dans notre établissement, nous venons, armés de bâtons, de pelles, de pointes de fer et de crocs, chercher des victimes et répandre du sang.

Si le terrain sur lequel nous*portoiis la guerre

' EUe porte le nom d'Ue-aux-Pingoins.

* Je crois que c'est une yariécé du phoque.

AUTOUR bu MONDE. 4^ I

était plus ^gal, si nous n'avions pas à (iraindre de nous enfoncer jusqu'aux reins dans des trous profonds et vaseux ^ et surtout si les ennemis que nous allons combattre étaient plus délicats, les fatiguas de la campagne auraient encore qiielques attraits; mais, hélas! de tous les animaux qui, jusqu'à ce jour , sont tombés sous nos coups, celui-ci est le plus mauvais, le plus huileux , le plus coriace ; et la faipi seule pfelit nous le faire attaquer avec tant d^acharnement.

Nous arrivons l'arme au bras. Deux , quatre , sit, doute pingoins en ordre de bataille , appuyés sur leurs pattes et sur leur derrière, nous regardent d'im air si béte, qu'au moment même d'en faire un horrible carnage , le rire est sur nos lèvres et la joie dans iioscùBurs. Ils ignorent, ces pauvres innocens, que * nous allons être impitoyables, et que leur faiblesse ne désarmera pas nos bras. Nous entourons cette espèce d'àvant-garde ; et tandis qu'ils tournent niaisement la tête k droite et a gauche , nous tombons sur leurs derrières, et chacun de nos coups abat deux ou trois soldats. Résistant a la parque fatale , ils se redressent, poussent dans l'air des cris lamentables, retombent de nouveau, cherchent à gagner leur gîte , et expirent enfin sans connaître la cause de leur mort nî la nature de leur crime.

Cependant les malades, les vieillards ou les plus

4l2 l»ROM£NA.D£

sages de la république^ prudemment enfermés dam leur demeure tortueuse , entendent bien les gémissemens de leurs frères vaincus^ mais, dociles à leurs tristes pressentimens , ils se cachent, et refusent toute espèce de secours. Nous les poursuivons dans leurs dernières limites , et avec nos longues pointes de fer, nous sondons le terrain. Fermes, et bravant la douleur, comme cet enfant athénien qui, sans pousser un soupir, se laissait manger le ventre par un petit renard qu'il avait dérobé, les héros de File aux pingoins reçoivent des piqûres profondes sans faire entendre le plus léger murmure; d'autres, au contraire, timides et sensibles, nous avertissent de leur présence par leurs cris, et donnent ainsi le signal de leur mort. Chaque descente à l'île lui enlève plus de cent citoyens; et il est à craindre , si de nouveaux renforts n'arrivent promptement , que nous ne venions bientôt fouler un désert.

La^vie et les habitudes de ces oiseaux sont vraiment singulières; et si notre situation s'améliore, je prévois que nous nous plairons souvent k renouveler ici quelques-unes de ces scènes burlesques, qui ont aujourd'hui quelque chose de triste et de pénible. En ejBTet, nos camarades nous attendent sur le rivage , et la mauvaise nourriture que nous leur apportons est dévorée par des hommes acca-

AUTOUR DU MONDE. ^l3

blés de fatigues, et condamnés peutr-être à être Kientôt privés de cette faible ressource *.

* Les pingoiiis ne passent que trois ou quatre mois sur terre j le reste de Fannée ils sont à la mer^ et quelques jours. ayant notre dëpart deFUe, il n^j en ayait pas un dans le pays.

. • r; • tvM

4l4 PROMENADi;

LETTRE CLVIL

De U Baie-des-FraQçais (îles Midouinés).

jO ov gainville essaya vainement de former un ëtablissemeiit dans cet archipel *. La nature du sol^ qui est composé de couches de tourbe formées par les accumulations des plantes dans des mares d'eau douce , a refusé la vie aux grani[ib végétaux qu'on y avait transplantés du cap Hom et die la terre des Patagons. Plusieurs graminées poussent à travers le gazon et les broussailles, et nou^ avwis trouvé par-ci par-là quelques fraises d'un goût exquis. Mais un fruit délicieux^ assez répandu dans cette île y est une espèce de graminée aussi petite qu'un pépin de cerise, légèrement colorée, et répandant une odeur suave. Dans les prenaiers temps de notre séjour ici, nous nous sonunes beaucoup occupés d'en cueillir; mais comme un sçul homme, dans une journée, ne pouvait en ramasser que quatre ou cinq poignées, tu te doutes

* II. ne reste aujourd'hui de cet établissement que huit ou neuf débris de b&tisses, et deuv fours, dont un encore en bon état, et haut de plus de six pieds.

bien qu'il ne nous a pas été d'un grand secours. Notre Commissaire , toujoiys aux recherches des choses qui pouvaient être utiles k l'équipage, a tente d'en faire du vin ^ et il a eu le bonheur de réussir. La tige et les feuilles de ce fruit donnent un thé agréable^ dontnous nous serions bien réjouis si nous avions eu du sucre à notre disposition.

Je i'ai parlé de la chasse aux pingoins^ et j'ai regardé avec raison ces courses comme un amusement. QiK>ique les phoques nous donnassent un peu {dus de peine > nous en venions cependant bientôt à bout^ et je jie puis te dire aujourd'hui combien nous en avons immolé.

La chasse h plus difficile, et, sans contredit, la plus u^ile \k la colonie^ était celle aux chevaux^ qui, vers la fin de notre relâche, étaient devenus tellement sauvages , que , probablement cette re^ source nous aurait bientôt mancpié. C'est ici que je devrais prodiguer les épithètcs de courageux ^ patiens^ infatigables, au maître^^canonnicrdoiit je t'ai d^a parlé, et au matelot Oriés, oonvict échappé du port Jackson* Jamais on n'a rendu de {dus signa-^ lés services,^ jamais on n'aurait osé tant espérer de deux hommes aeuls^ Au loin, dans l'ii^érieur^ à tra^ vers les lagunes et les étangs, ils ont souvent abattu deui ou trois de ces superbes animaux^ ils sont venus au camp demander des secours et sont repartis

4i6 pivomena.de

saiîs prendre le moindre repos. Il n'est pas ei:agërë

de dire qu'a eux seuls^ils ont nourri l'équipage

J'accours vers une anse peu ëloignëe^' une énorme l)aleine vient de s'échouer entre deux rochers , tandis que deux baleineaux^ nageant autour d'elle ^ semblent faire des efforts pour la dégager. Sa queue frappe les flots avec violence, et nous espérons la prendre. . . . Nous lui avons tiré au-moins cinquante coups de fusil sur la tête, mais elle ne paraissait pas les sentir; cependant, comme nous ne désirons pas qu'elle nous échappe, un de nos plus braves marins, Barthe de Bordeaux, s'arme d'une hache, escalade un des rochers voisins de la baleine, grimpe sur son dos, et lui fait un énorme sabord où il enfonce un grapin amarré à terre par un filin fort gros. En vain le monstre pousse dans l'air des jets énormes d'eau j en vain appelons-nous Bar^ the de nos cris ; il achève sa courageuse opération, et revient a terre au bruit de nos applaudissemens.

La marée monte; et malgré les souffrances que doit avoir éprouvées la baleine j et malgré le filin que nous avions attaché a un rocher, elle brise tout et s'échappe;... quelques heures après elle revient, et meurt a peu de distance du lieu où elle s'était d^abord échouée.

Mais les ressources conunencent a dimiiïuer. et 1 avenir se présente à nos yeux d'une manière

A.UTOUR DU MONDE. 4^^

désespérante. M. Duperrey, dont mes éloges ne payeraient que faiblement la conduite courageuse, propose au Commandant de faire ponter la chaloupe et de partir pour aller chercher des secours étrangers. La proposition est agréée, et les maîtres chapentiers se mettent a Touvrage. Les nôtres sont laborieux et expérimentés^ nous nous reposons sur eux de la solidité de l'embarcation et du zèle qu'ils mettront à la terminer. Bérard et qiiatre matelots doivent accompagner mon amij nous faisons des vœux pour que ce voyage soit utile k tous, et que nos modernes Argonautes réussissent pleinement dans leur courageuse entre-^ prise.

Je leur donnerai des lettres pour toi ,• t'arriveronteUes? ...

Adieu ^ mon cher Battle.

1*01116 //. aj

4l8 PROMENADE

LETTRE GLVIII.

Baie dtt BVânçaifl (lies MdUMÛBct).

WuEiiQUBS'^DNS de nos hommes sont malades, mon ami y et il est surprenant qu'il n'y en ait pas davantage sur les cadres.

Je serais bien ingrat si j'achevais ma relation sans payer a M. Lamarche^ notre lieutenant en pied , 1© juste tribut d'éloges qu'il mérite. Tu le sais dcja, je ne suis pas prodigue de complimens^ et je n'ai pas une bien grande confiance en ces éternels louangeurs , dont les récits ne sont souvent qu'un panégyrique de l'univers. Quand je dis que quelqu'un a bien fait, c'est que je le croîs, c'est que j'en suis persuadé; et si de pareils éloges sont plus agréables à ceux qui s'en sont rendus dignes, il en résulte que mes observations contraires portent aussi davantage.

Ne t'ai-je pas dit que notre Commandant avait manœuvré avec beaucoup de précision dans la baie du Bon-Succès et dans le détroit de Lemaire? oui , je te l'ai dit ,• aujourdliui c'est avec le même plaisir que je t'apprends que M. Lamarchc a mis

AUTOUK DU MONDE. 4^9

çn usage, dès l'instant même de notre naufrage , les ressources qu'il a trouyiées dans sds études et dans sa longue expérience. Quoique malade y il a présidé à toutes les entreprises qu'on a faites pour redresser le navire, il a guidé les bras, il a créé des ressources $ et ici, comme dans toute la durée de la campagne, il nous a prouvé que la science était aussi l'appanage des meilleurs officiers de la marine , et que ses longs voyages ne l'avaient pas empêché d'approfondir d'autre études que celle dont il avait fait sa principale occupation.

Quant aux docteurs Quoi et Gaimard , et au botaniste Gaudichaud , les riches collectons qu'ils apportent , et qui ne sont cependant qu'un échiui'^ tillon de ce qu'a fait perdre notre naufrage , par^ leront mieux que tout ce que je pourrais en dire. Je sais, par expérience, ce qu'ils ont sOtifibrt dans leurs courses périlleuses.

Saisissons la mémo occancMipour dir^ que jamais on n'a montré plus de zâe et de vrai mérite que Mé Duperrey, dans toutes les expéditions dont il a été chargé , et que l'exactitude minutieuse de ses cartes est une preuve incontestable des services qu'il doit avoir rendus dans des voyages ultérieurs *,

* M. Daperf #7 connuitide Mr tm motttfM ulie eJ^péditiota tutout an Monde : ceU luffit pour justifier mes éloges. •

4aO PROMENADE

Que te diraî-je de nos aspirant ^ de leur gaité imperturbable , de leur zèle à toute épreuve , de leur courage, de leurs talens? Il n'en est aucun qui n'ait été chargé de' quelque expédition particulière j il n'en est aucun qu'on ait regretté d'avoir choisi. Ici, et au moment du naufrage, ils ont en quelque sorte redoublé d'activité, et jç jie sarrais te dire ce qu'ils ont eu à souffrir dsuis les corvées confiées à leur sagesse.

• 11 est encore cinq jeunes gens qui ont des droits particuliers à mes justes éloges , et dont je me reprocherais de ne pas parler. Ce sont MM. Taunay, Jeiinneret, Paquet, Fleuryet Dubos. En qualité de volontaires, les quatre derniers ont rempli, pendant les deux tiers du voyage , le rôle de matelot, et dans cette longue campagne, ils ont acquis les connaissances nécessaires aux aspirans de première classe:*. Quant a M. Taunay , ^ dont les forces physiques ne répondaient pas à la bonne volonté, il amis à profit ses momens de loisir, et a enrichi les cartons du Commandant , d'une foule de croquis spirituels qui promettent un successeur au peintre célèbre dont il porte le nom.

* En arriyaiit en France, MM. Paquet, Fleury et Jeanneret ont été nonunés aspirans j et si M. Dubos n a pas été également récompensé, c^est' qu'il a V quitté la marine militaire pour entrer dans la marine marchande.

Cette lettre semble donner un démenti à la * promesse que je t'ai faite de ne pas trop prodiguer la louange , et tu penses déjà que , docile à suivre les règles tracées par tous les voyageurs, je vais achever par les épithètes de savant y à' intrépide, di.inimitable ; rassure -toi, mon ami^ j'en ai assez dit pour publier les services de mes camarades; je n'ajouterai plus rien, afin d'épargner leur modestie. Adieu.

^V»^^fcO^»^%«»^^<^»»^«il^»^WW<^^^»^^m<*>*%^4»^»r^»<^V»^i%^^%<^^|^^>*^<%^^^l% %^<»i— ^

Page 1