LETTRE CLIX
Baie des FfançaiB (ttetHalovÛM»).
Jusqu'à présent ^ occupés des soins iinportans de pourvoir à notre nourriture, nous n'avons pas donne beaucoup d'attention aux effets et aux objets de curiosité que nous avons sauves du naufrage. Aujourd'hui trois chevaux ont été tués à peu de distance du camp, les fragmeris en sont déjà à la cambuse ; personne ne va à bord de la corvette qui s'ensable petit-a-petit , et que la hauteur de la mer roule avec violence, et chacun de nous étale ses richesses ou plutôt déplore ses pertes.
Le camp a l'air d'un bazar. Des échanges ont lieu , des affaires sont traitées en vrais marchands. Celui-ci donne une chemise pour des coquillages; celui-là offre une idole de bois pour une cigarre; un autre troque une peau de veau marin contre un morceau de savon : c'est une véritable foire.
Pour moi , de toutes les richesses que j'avais recueillies, à-peine deuîc petits caissons en sont-ils remplis.
AUTOUR DU MONDE. J^uS
Pavais deux têtes de Zëlandais embàumëes ; je les ai sauvées^ ainsi que des armes et des manteaux de ces pays*j et j'ai trouvé aussi dans ces deux mêmes caissons,. et apportés de la terre des Papous:
Une bulle, qui peut être mise en tête de ce genre par l'élégance de sa forme et la régularité de ses raies j
Un strombe extrêmement remarquable par la belle couleur dont sa bouche est ornée , et par son analogie avec un strombe fossille que l'on trouve en Italie;
Une /»a^5tf, qu'un norilbre considérable de tubercules dont elle est entourée doit faire placef au premier rang par sa singularité ;
Deux buccins d'une élégance rare ^ dont uri à bouche rose ;
Trois espèces d'olives de Timor, dont une mé^ rite , par ses belles couleurs , ime attention toute particulière;
Deux espèces de porcelaines des Mariannes : l'une^
^ Ces curiosités m^ont M TOlées à Rio-Jâseiro^ ftr i»£f|>»fiRil appelé Cogoî. Notre Consul n'a pas ed âsse» de postoir pour me l«s faire restituer^ mais le preiiii«r ministre en. Rci, Thomas Antonio, m^en a fait généreusement payer U somme (fa^ou en vitâx donnée au voleur. G^est le Roi ^pii a ordonné fe remboursement, et %. Ai la Princesse Royale avait daigné , c|uelc|ues jours ayaot^ m'es préteuir elle-même.
très-jolie par sa blancheur, et tout-a-fait extraordinaire par sa forme ronde et ressemblant à un gre- IcMi. Uautre est remarquable par sa belle couleur noire ;
Une mactre , dont l'un des côtés est baillant et doit former également une espèce nouvelle. Cette coquille était libre, et l'animal qu'elle renfermait était vivant, ce qui prouve que ce n'est point a un accident qu'on doit attribuer cette singulière ouverture *.
Fier encore d'avoir ces riches échantillons, je commençais à les enfermer avec soin, lorsqu'une voix, que nous primes, malgré sa rudesse, pour celle d'un ange, s'écria : Navire! navire l a Ventrée de la rade! Aussitôt tout est empaqueté
au hasard. Les infirmes se soulèvent avec effort , les blessés se traînent péniblement sur leurs jambes malades; ceux-ci accourent au rivage, ceux-là
^ J^ai appris à Paris, qu'un riche Anglais en possédait un exemplaire tout pareil, qu'il a payé loo guinées.
Enfin, quelques autres espèces précieuses, dont les détails seraient trop longs à donner ici, mais que les amateurs pourront examiner chez mon ami Duclos , à qui j'ai été assez hei;reux de les offrir.
M. Duclos possède , dans ce genre d'histoire naturelle, la plus riche et la plus belle collection qui existe peut-être en Europe. Elle est classée systématiquement, et chaque carton sur lequel les coquilles se trouvent posées, porte, non-seulement leur nom, mais encore celui de tous les auteurs qui les ont décrites.
gravissent les dunes de «able qui avoisinent le camp : on hisse un pavillon au haut d'un mât, tandis que les plus agiles vont chercher le Commandant qui , faible depuis quelques jours , était allé faire une petite promenade. Il arrive ; un canon est chargé , il part. .... Que son bruit est faible ! on en tire un second qu'on bourre avec force , et nous avons .Fespoir d'être entendus.
. Cependant un canot est mis à la mer; dans un instant il est lancé; on y jette quelques légères provisions; les plus robustes des matelots le manœuvrent, commandés par M. Fabré, qui largue toulesJes .voiles et fait encore jolier Faviron. Nous ne craignons pas qu'il reste en route, et quand même le navire serait bien au large, nous sommes sûrs . que M. Fabré ne rétrogradera que lorsque tout espoir sera perdu.
, Le navire a disparu Oh! pourquoi n'avonsnous pas placé de pavillon a l'entrée de la rade? pourquoi n'y a-t-onpas envoyé un poste? . . . Point de regrets; la voile libératrice paraît de nouveau , et xiotre canot va l'atteindre. Les voilà près l'un de l'autre : le cœur nous bat , nos yeux se fatiguent
à suivre leurs mouvemens L'étranger cargue
ses voiles Fabré Fa atteint, nous sommes sauves,..*. Dieu! nous te rendons grâces.
4^6 PROMEjyADE
Que de conjectures ne faisons-nous pas avant qu'ils entrent! Qu'ils sont lents à arriver! . . . Enfin nous pouvons leur parler.
Ce navire est une goélette appartenant à unCapi^ taine américain appelé Hom,, qui est dans une ile voisine 9 occupé de U pécbedesphoques^.avecun bâtiment de quatre $ cinq eent^ tonneaux. Le patron qui nous donne ces détails ne peut pas encore s'engager avec nous^ mais il prie notre Commandant de lui donner un officier qui partira avec lui et qui s'entendra avec son Capitaine. M. Dubaud est nommé ; et quelque pénible et fatigant q!ie doive être ce voyage, il reçoit avec, joie l'ordre qui lui est donué, et il part. Il a des instructions écrites f il parle fort bien l'anglais; il a de l'esprit; il va plaider lai cause du malheur, il réussira.
C'est maintenant que la chasse va être pour nous une occupation agréable. Nous ne ménageons plus la poudre ; nouj» sommes riches : uo navire est la , et nous n'ayons plus à trembler sur le sort de nos amis qui allaient tenter un tii^et si périlleux.
. Partage notre )oie y mon 9m\ ; nous aoimnes d'une gaîlé folle. Nous allons sur les rescifi chercher qnd* ques huîtres , malheureusement remplies de trop
ci^. perles^ et nous abandonnons les sinistres pré-^ pàra^if^ commencés pour passer l'hiver dans cet affreux séjour. Encore quelques jours, et nous l'abandonnons^ . » . .
£41 voilà, déjà si^ que nous attendons Dnbaud , et i) ne parait pasl Si lui-même avait fait naufrage! si , é . • • Une voile parait à l'entrée de la r.ide ; notre grwûâ csofiot vole chercher des noirrelles : ce n'est pas. le navire que nous attendons, Celui^i , battu p^r la leriip^te au cap Hom, et contraint de rëtro- ^r^âer à eaùâe d'iîne voie d'eau qu'il était urgent dé boucher, «si venu chercher un refuge aux Malouines. Le Gs^takiea des formes aimables^ ses passagers s'estiment heureux do nous avoir renéoBytrés : nous envoyons nos ouvriers à leur bord, loft avaries sont réparées^ à l'arrivée de notre ami Duhaud nous allons partir.
Il est bien singulier ce sentiment indéfinissable qui nous porte à regretter un pays où nous avons éprouvé des malheurs. Cette pauvre Uranie, cou*^ chée sur les roches, nous attendrit; cesdâwisde notre corvette que nous laissons disséminés sur la l^bge ; ces belles oie» , veuves aujounThui de tant é© compagnes; ces canards, ces plongeons, ces {^oquès, et métane ces pihgoins que nous avons si oraeUemekit traités ;nouis allons nous séparer de tout cela, sirnon avec peino, du^moins avec une
sorte d'attendrissement. Ah! consolons--noiis vîte^ nous allons revoir une mère^ une famille^ des amis^ une patrie.
Voilà notre ami Dubaud^ sa mission est remplie , et remplie avec talent et courage ; mais il a fait inutilement un voyage pénible : nous dédommageons de ses' frais le capitaine Hom, et nous partons, avec le navire américain. C'est à Monte- Video qu'il s'engage aujourd'hui a nous conduire. Nagiières nous étions très-contens de lui , maintenant il a déjà perdu de notre amitié et de notre considération \ il profite de nos désastres : nous lui achetons sa corvette; nous sommes chez nous.
Le 27 avril, le vent est favorable, nous mettons sous voile ; nous passons, en la saluant, à côté de la. roche fatale; et après deux mois et demi d'un séjour si pénible sur cette terre déserte , nous faisons route vers Monte-Video
Dans la rivière, nous recevons les rafales épouvantables de ce vent impétueux qu'on appelle ici Pampero, parce qu'il vient du côté des Pampas, plaines immenses qui avoisinent Buénos-Ayres. Nous louvoyons deux jours dans cette rivière, aussi large que la plupart des nôtres sont longues , et nous découvrons enfin les terres basses et le pic assez élevé qui avoisine Monte-Video, sur lequel on a bâti un fort assez régulier. Le clocher de la ville
se dessine à peu de distance de nous; nous comptons les navires de la rade ; nous nous serrons la main à la vue du pavillon de notre patrie, qui flotte sur quelques mâts, et nous mouillons enfin auprès d'eux, à six heures du soir, heureux des jouissances du moment et des souffrances passées.
43o F^KOMENADE