LETTRE CLXII
De Monte-Yideo.
Je ne t'ai parle jusqu'à présent des Gaouchos, que pour te faire connaître leur sobriété, leur instinct et leur adresse,- apprends en -même -temps leur courage et les douces occupations de ces hommes extraordinaires.
Les déserts qu'ils habitent sont peuplés de bétes féroces, parmi lesquelles le tigre occupe le premier rang. Sais-tu quel est le plus redoutable ennemi du tigre? Le Gaouch. Sai^tu avec quoi il le terrasse ? Avec son lacet.
Dès sa jeunesse, le Gaoucfi ne rêve qu'indépendance, activité. Son plus doux exercice est le cheval, et il met sa gloire a le dompter. Les plaines qu'il parcourt sont peuplées d'une quantité innombrable de chevaux et de mulets sauvages. Avec son arme favorite, le père donne a son fils des leçons d'adresse et d'intrépidité. Monté sur son docile coursier, il se précipite sur un troupeau de chevaux ; le lacet est lancé : en voila un de pris; et tandis que les autres s'éloignent au galop, l'animal
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arrêté se débat et tourne pour ressaisir sa liberté ^ perdue pour jamais. Le Gaouch est déjà a terre ^ feit tournoyer un second lacet qui sert de renfort au premier, le jette avec adresse entre les jambes du prisonnier, qui tombe et porte son vainqueur. Sans étriers^ sans frein , avec ses seuls éperons et ses commandemens, le Gaouch maîtrise l'impatient animal, qui, de son pied, frappe la terre, et part comme un éclair. Bientôt il s'arrête ; indigné de son fardeau , il se cabre, il se roule, et le Gaouch se roule avec lui. Trompé dans son espoir, il se relève avec fierté, repart de nouveau, et ^ furieux, il sent toujours l'impitoyable éperon. Il s'arrête encore , cherché un danger pour effrayer son adversaire^ il s'y précipite, les rochers sont foulés, les précipices franchis, les fleuves traversés. Enfin, accablé de lassitude, il tombe et se soumet aufrein. Mais ce n'est pas tout que l'animal , désormais docile , transporte son maître d'un pays a un autre ; il faut encore qu'il brave avec lui les mêmes dangers, il faut qu'il le seconde dans ses attaques téméraires.
A l'aspect du tigre, presque tous les animaux prennent la fuite ,, et le cheval surtout est un de ceux à qui il inspire le plus de frayeur. Ici on l'exerce à le regarder en face , et à ne fuir qu'à un si^al convenu.
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Le Gaouch part sans vivres , sans la moindre provision; il a devrai lui des plaicles immenses^ des terres stériles ne produisant que quelques tiges^ uittes seulement à la nourriture des besl.iau:!i. La £iim se fait-elle sentir? Il cherche et trouve bientôt des troupeaux innombrables de chevaux sauvages ; il s^eni^re d'uu de ces animaux^ il l'arrè^e^ le couche 9 lui enlève^ à l'aide de son couteau^ un morceau de chair ^ et le rend ensuite à la ISoerte* Une source appaise sa soif ^ et le voila bientôt a la recherche des bétes féroces. U les appelle à grands cris; il précipite son cheval vers le monstre c}tii doit lui servir de victiuoe.... Ijô rauq^ueme^i d» tigre se iait entendre; il est là^ et ujot terrible wmbat s'engage. Ce n'est pkus la force qui va vaincre^ c'est» l'adresse qui l'emportera; le Gaoùfih agite son lacet; il psirle y il crie^ il s'agite. Presque vçnxtè à terre, le redoutable tigre est étonné de voir un être qui Vattexidr, qui le pvovoqu^; il roiile une prunelle furieuse > il oeuvre iime gi^eule dégour. tante du saipig^e ses dernières vietîmes^^ et ïpâ^séy il cherche de l'œil la place sur laquelle il ^^^^aor cer. Vôijs-tu 1^ Qaouchj maintenaiat t^wquîHe^ posé, prudent, ^gou^ven^r di|i pie4 soi» çQij«$ser étonné, mais d*^cile; i)leiai( reculeir, aaiis. cesw de Êdre face à l'ennemi,^ qui. le^ suit p^^à p^et attend un faux mouvement* Le GoQ^UiQk le ssôli; Î4
firît cabrer son cheval; le tigr^ êe précipite^ il e$t pris j et s'élançdnt àt toiit€j fe.vigweur de ses jarrets^ le coursier traène après lui la bête féroce. Le Gaauch seretotirtie par intervalles^ et si son lacet n'a serré cfiie le col ^ il en dispose \m second qtii presse bientôt le» jambes f il e^ vainqueur. Il des-cend y s'arme des dem eouHeaux que renferment ses bottes^ * , et la victime empire. Sa journée est gagnée^ il retoome àMonte^Video, il vend la peau de Vanimai qu'il vient de tuer^ caresse son cheval ^ et court appeler de flouvedus dangers^
Tu te do«!ies bien que qtiâlle que soif î^adresse de ces hommes étonnans^ avec un ennemi comme le tigrey dont les bonds iné^ttic trompent parfois le redontakfe laeet^ on est smjsteni contraint de livrer un nouveau genre de eottfbat, plus- périlleux encore que le premier. Dan^ €^ eas-ei ^ le cke vai joue le principal rôle^ quoique ce^sovc l'homme qui attaque. Dès que le tigre esn manqué^ ee cpiiy je pcns te Fassurer, arrive très^-rarement, le Gaoneh »'amie de se» deus couteaux et se défend avec eou^-' rage. Le cheval voit te danger de son ittaitre; et auf Ikeu dei fuiir^ il^ présente tonjcur» son poitrail à
* Le» bottes du G'acradi sont faitb«' avec la peau retournée A^9iBÊè' jandtede cheral. Cette peau ne couvre pafrlea doigf» du piied, qui sont toujours libres. LeGaouch ne s^appuie sue son petit étrier qu'avec TorteiL Les éperons sont énormes.
l'ennemi. D devine que s'il se retourne, il n^aura; pas de défenseur. Son sang coule, mais son courage ne se dément pas une minute^ il sait aussi que son maître ne l'abandonnera pas. Si le tigre ^ épuisé de fatigue, donne im instant de répit au cavalier, c'en est fait de lui, le lacet, attaché toujours à la selle du cheval, est ressaisi, et il est presque sans exemple que le Gaouch ait manqué deux fois son coup.
Que de peines, dis-moi, ne faut-il pas avoir prises pour accoutumer ces chevaux a cet étonnant j
exercice! Que de périls ne brave-t-il pas, celui qui, le premier, se présente au combat avec un animal encore novice !
La vie, l'activité ef le courage des Gaouchos doivent paraître fabuleux à ceux qui' ne les connaissent pas, puisque ceux qui ont vécu avec eux n'y croyent qu'à peine. Je ne sais, mais la présence d'un de ces honmies fait naître en moi une. sorte de vénération que je ne puis définir. J'ai fait une, course avec un des plus intrépides chasseurs de ces contrées^ nous n'avons trouvé que des mules sauvages^ il me priait souvent de lui daigner celle que je voulais qu'il laçât, et quoique je choisisse toujours la plus petite, cachée au milieu du troupeau , je ne la lui ai pas vu manquer une seule fois.
Ce Gaouch avait une taille de quatre pieds onze pouces, et sa physionomie, maigre, ou plutôt
décharnée, ne prenait un peu de caractère que lorsqu'il était agité par quelque sentiment violent; et je lui ai vu tvier.son cheval à l'occasion d'un jeu auquel s'exercent souvçnt les Gaouches, et où il fut vaincu par un jeune hon(ime de quatorze ans.
En sortant de Monte- Video par la porte qui conduit au cimetière, on trouve un terrain aride,, coupé par de petits chemins tortueux et montans, qui conduisent a une espèce de faubourg distant d'une demi-lieue de la ville. L'autre jour j'y vis plusieurs Gaouchos réunis'^ parmi lesquels je. reconnus celui avec lequel j'avais fait quelques courses. Us s'exerçaient à des jeux difficiles que je vais te faire connaître.
Montés à poil sur de rapides coursiers, les jouteurs posaient à terre, sur un petit monticule haut d'un demi-pied, une quadruple d'Espagne. En passant au grand galop , il fallait que le cavalier ramassât la pièce d'or sans faire tomber un tuyau sur lequel elle reposait. Sur une douzaine de parieurs, il n'y en eut que deux qui enlevèrent la pièce à' diverses reprises, et sans faire mouvoir seulement le petit ttiyau. Mais de ces deux, le plus jeune se montra le plus adroit, et gagna une forte somme d'argent. Indigné qu'un enfant l'emportât sur lui , le Gaouch dont je t'ai parlé commença a se fâcher contre le vainqueur qui sem-
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blait l'insulter par son flegme et son sourire matin; ensuite il port» sa colère contre hn-méme; enfin il' |[oumiancb fortement son cheral^ qu'il tua un instant après> d'un coup de couteau.
L'autre jeu auquel ils s'exercèrent quelques in»tans après est plus merveilleux encore^ et effrayant surtout par les dangers qu'il présente. Écoute r
Dans un chemin droit et sec^ un Géumchy sans frein et sans ëtriers^ lanee son cheral qui part eonmie l'éclair. Au plu» fort de sa course, un autre Gamtch^ placé sur son passage^ et anné d'une corde* de huit o« neuf pieds de» longueur, min deux extrémité» de laqueMe* sont fisées devx boules de fer, la jette entre fes jambes du cheval, qui, embarrassé, sabot d'une manière époufantabfe. L'a(h^esse du cavalier consiste à «omher debout a quelques pas- de ht tête du» couraer renversé. Le prifx est donné à celui qm n^'ia pas fecouvs à ses mains pour se retenir;
Je l'avoue, il faut avoir ue coeur die* bronze pour s'exercer à de pareihp jeus, puisque moi, simple ^^eetateur-, je rfy assisfôis- qu'avec ime frayeur extrême^ Ici le Grimuchopk avait tue son chevat l^emporta^ swr ses^ camarades, ee le petit jeune honune qui Iwi avait^ entew le presBwter prix lui di^Hit-ai encore eefcii-ci à diverses reprises^ €fei m'assure que déjà» il a hrtté phisieurs^ fois* aprec
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succès contre d'énormes tigres, et que, malgré de grandes richesses que hii a laissées son père, ît n'aime que les plaines désertes, il ne se plaît que dans des coufses difEciles e% en présenœ des bêtes féroces.
Cette ÇKmé& ei ces boules dont je t'ai parlé sont employées encore avec avantage contre les tigf es ; et ïom yoU mèni^ quelques Gaouchos \ë^ prélerer omt. tpedoulables laceis.
l^^mi pi^irtOQfi demaiia, el nous quittons ce pays^ saj^ i?^gFet$ , aiai& enehanlés de le connaître. •' ^ •••.•......«.. . . • • '•
ï^ U*ay«rsëe jjuaqu'à Rio-iJaneinft a été bien pi^9Îb}e; nous avons démâté de notre beaupré, et nous sommes entrés dans, la rade de Rio dans un état vraiinent dsploraUev ' AcUbu, wmik ami ; qpoique f aie eommeneé eett» liettre a M<î>BtehT.Video ^ tu la recevras datée d'ici^ et j'arriverai peu de jours après elle.: cpel bonheurl
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