‹ Promenade aux Champs-ÉlyséesChapitre 4 sur 8 · CA · texte numérisé non relu

CA

Sitôt qu'il respii( m trône est sur n( Et chacun l'admire.

Il est roi le bel enfant !

Son caprice est triomphant Dès qu'il veut sourire.

Il fait de ses cheveux d"or L'anneau qui nous lie; Il fait qu'on espère encor ,

Il fait qu'on oublie.

Lorsqu'on orage a grondé, Que les pleurs ont débordé,

Il réconcilie.

Tout le monde connaît les ravissantes Coiiiêdies enfantines de M. Louis Ratisbonne , et on pourrait citer plusieurs autres poésies modernes ayant trait aux enfants , sans même remonter jusqu'aux Petits Savoyards d'Mexandre Guiraud.

Quant à l'Art et à la Poésie antiques , s'ils admettaient l'enfance dans leurs productions , c'était à condition que celle-ci servît à aiguillonner le sensualisme de la foule : l'Amour faisant des niches à V Hymen , Raccims chancelant sur ses jambes comme un petit étourneau qui a" trop picoré la vigne ; on ne sortait pas de là. Qu'importaient les enfants aux matérialistes , à qui la vie de famille était à peu prés aussi étrangère quelle l'est encore aujourd'hui chez quelques vieux Turcs ? L'épouse hdéle allaitait son enfant et filait de la laine au logis , tandis que le père allait se plonger dans Toraie, et passait du Cir-

— 62 ~ que où il saluait César, à de longues orgies nocturnes où il se couronnait de roses et festoyait des courtisannes. Je n'ose rappeler le rôle que l'on voit jouer à des enfants dans les épigrammes de Martial et que reproduit plus d'un débris de l'Art antique. Au Christianisme est due la réhabilitation delà famille, et , comme conséquence directe , l'introduction dans les arts et dans la poésie de l'enfance envisagée sous un aspect pur et dégagé de toute idée obscène. Le Christ avait dit : Sinite parvulos ad me ventre : l'Art , se conformant à la parole du Christ , laissa venir à lui tous les petits enfants. Aussi, dans les tableaux de Raphaël et de ses meilleurs émules , l'admiration se partage entre la figure suave et rayonnante de la mère et la physionomie naïve et douce de l'enfant qui joue sur son sein.

Aussitôt après que Chateaubriand eut dépouillé notre littérature de la vieille défroque mythologique dans laquelle se drapaient tous nos anciens poètes, la peinture et la sculpture ont pris bien souvent et avec bonheur l'enfance comme motif d'inspiration. De la tristesse inspirée par la vue des Enfants d'£c/oi/arr/ jusqu'aux souriantes figures qui égayent les tableaux de M. Hamon , que de douces nuances, que d'émotions diverses se sont trouvées sous les pinceaux des artistes qui ont reproduit de jolies tètes enfantines !

Pour moi , au Salon de cette année , mes préférences m'ont souvent ramené vis-à-vis de tableaux qui, s'ils n'étaient point précisément des

cliefs-trœuvre, possédaient cet attrait tout particulier qu'otrrent toujours, je le répète, de charmants petits chérubins mis en scène.

Le Chemin de Vécole , par M. Yan Hove , ne représente point , comme on pourrait le présumer d'après l'énoncé de ce titre , quelques-uns de ces alfreux gamins qui tout en allant se ranger sous la férule d'un magister, volent les pommes du voisin , tirent la langue aux passants , charbonnent sur les murs de grotesques profils; ceux-ci o(Mraient un intérêt médiocre. Les petites fdles ont d'autres façons de prendre le chemin de Vécole^ et celle qu'a représentée M. Yan Hove est assise au bord d'un frais ruisseau ; et là, paisiblement, sans penser à autre chose , au profit de quelques petits canards, elle émiette le pain destiné pour son goûter. Il faut voir comme battent de l'aile les pauvres canetons , ravis d'une pareille aubaine ' et aussi avec quelle sollicitude la mère cane , qui a le loisir de surveiller sa progéniture , observe ce qui se passe et considère avec inquiétude un gros chien qui» s'étant rapproché de l'enfant, a l'air de réclamer sa part des largesses ! Je ne sais môme pas si cette proche parente d'une oie ne suspecte point ia charité de la petite fille. Quand on n'a pas toutà-fait pris directement \e chemin de Vécole , ou qu'on n'a pas su ses leçons, si jolie petite fille que l'on soit , on mérite une pénitence, et c'est évidemment pour un méfait de ce genre qu'une délicieuse enfant a été mise en pénitence^ et M.

Lobrichon a reproduit cette pénil)le situation. Elle est debout dans un étroit réduit , la pauvre petite fille; le désordre de sa chevelure blonde, qui tombe débouclée autour de son front, témoigne que ce n'est point de plein gré que l'on se trouve là; de jolis sourcils qui se froncent , une bouche mutine dont les coins se rabaissent , affirment que le repentir n'est pas encore venu , mais que le dépit prédomine. On a bien furtivement introduit dans le cachot une poupée chérie: on n'ose en jouer. Peut-on s'amuser quand la conscience n'est pas en repos , et lorsque , pour son dîner, au lieu des friandises accoutumées , on n'a qa'un morceau de pain sec et un verre d'eau posés sur une chaise ? Que de grâce dans cette attitude boudeuse ! C'est à peine si , dans ce tableau charmant , je reprocherais quelques imperfections dans le dessin et quelques ombres portées de la chevelure qui marquent un peu trop sur le front de la petite fille. Je préfère ce tableau-ci à celui du même peintre où la Misère est représentée par une pauvre femme tenant au bras un bel enfant rose , tandis qu'un autre enfant tend la main pour recevoir l'aumône. Hélas ! cette peinture est vraie ; elle a de navrants aspects ; c'est bien là ce que journeUement nous voyons dans les rues des grandes villes : le mari, — un ouvrier, — est chez Tun de ces marchands de vins qui pullulent à Paris; il s'y enrôle pour des grèves , et , désolée et sans pain pour ses enfants, la mère de famille s'en va mendier!

Un tal)leau dont bien volontiers je ferai l'éloge, tant il m'a plu , c'est VEnîerrcment cVun petit oiseau , par M. Eugène Lejeune. C'est là un de ces sujets que très-probablement auraient dédaignés les meilleurs peintres des époques où la mythologie régnait en souveraine , où Apollon trônait au milieu des beaux-arts. Et pourquoi cependant négligeait-on de tels sujets , qui sont susceptibles d'éveiller à la fois des idées sérieuses et de douces sensations? C'est du réalisme sur lequel la poésie verse un reflet charmant. Dans le tableau de M. Lej'eune on voit la mort servant de jouet à la vie dans l'imitation par des enfants d'une cérémonie funèbre. On est ému par le mélange de la tristesse et de la joie , car ce n'est point sans quelque tristesse que ces enfants s'amusent ainsi. Un jeune garçon enfonce au milieu du gazon une croix fabriquée avec des roseaux; un autre est occupé à creuser une fosse, tandis que le cortège funèbre s'avance avec lenteur. C'est une toute petite fille , la plus petite de la bande , un bébé délicieux , qui traîne le chariot sur lequel est étendu , parmi les fleurs, l'oiseau regretté. Une autre enfant porte la cage vide, et il n'est pas jusqu'à Médor, un bon chien, l'ami de ces enfants , qui , suivant le convoi , morne et les oreilles baissées , ne témoigne de son côté d'une douleur sincère. Chez les humains, on voit souvent des gens qui , en escortant la dépouille mortelle d'un ami, ne savent pas aussi bien observer les convenances ! Je ri-

— Gérais volontiers de Lesbie et de son classique moineau , même tels que les a peints M. Raphaël Poggi; en face du tableau de M. Lejeune , j'ai éprouvé une tout autre émotion.

M. Leyguc a adopté aussi la poésie pour guide de son pinceau. Ses Orplielins , assis les pieds dans la neige , sont bien ceux que , dans les Rayons et les ombres , Victor Hugo a si bien peints à sa manière ; et après avoir lu les vers du poète comme après avoir vu le ])eau tableau inspiré par ces vers, on est saisi de pitié à Faspect de ces enfants qui errent tout seuls, perdus sur la terre oà nous sommes ! — Ceci est pourtant encore du iralisme. Mais quelle distance entre une peinture représentant une réalité, mais une réalité animée par une pensée , éclairée par la poésie, et la froide reproduction d'une vulgarité brutalement peinte, sans ])ut , sans aucune portée ! Quelle que soit l'exactitude que peut mettre un artiste à la reproduction d'un objet trivial , cette exactitude ne saurait rendre complètement intéressante cette reproduction pour les gens qui mettent la pensée au-dessus d'une habileté dont est -susceptible toute main exercée. Et du reste , la photograpliie a rendu inutiles les recherches excessives de l'exactitude. Si donc un peintre tient à attirer l'attention d'un public d'élite , il est essentiel qu'il ne s'applique point à être seulement l'émule d'un ouvrier photographe, il est essentiel surtout qu'il s'élève au-dessus d'une reproduction vulgaire, fin quoi, par exem-

pie , M. Franz Bucliser peut-il m'intéresser en étendant un parapluie colossal, énorme , fabuleux , sur deux pèlerines en route ? Qu'a de séduisant le Rémouleur , de M. Lliernault , fumant son brûle-gueule ?

D'excellentes qualités distinguent le Pèlerinage au Sacro Speco de San Benedetto , par M. Joseph Lefèvre ; et ici encore la reproduction de la réalité se mêle au mérite de la perspective, du coloris , et de l'expression des figures. Une famille prie Dieu pour un enfant malade ; cet enfant est couché dans son herceau , devant la grille de la chapelle. M. Lefèvre a su exprimer le degré de douleur éprouvé par chacun des parents du petit malade, rien que par la pose qu'il leur a donnée. La grand'mère est prosternée le front contre terre , la mère est à genoux , ses yeux rayonnent d'espérance et de foi; le père a l'air absorbé par le deuil qu'il prévoit; il est resté debout. Dans une pénombre charmante, on distingue les peintures qui décorent les murs de la vieille chapelle, ses boiseries, sa grande voûte; et puis, dans le fond, à travers une porte ouverte, éclatent les lumières de la grande nef de l'église. On peut affirmer que dans son ensemble ce tableau produit un excellent elfet. Qui pourrait en dire autant du tableau de M. Heibulth , que la caricature n'a point manqué de mettre à profit (1) ? Je veux parler de V Absolution du péché véniel dans une église de Rome. C'est bien l'ecclésias-

(1) Voir VAlhum de Cham publié par Arnaud de Vresse, au sujet du Salon.

tique lui-même qui a l'air d'un pécheur , — d'un pêcheur à la ligne , — tandis qu'il tend une longue gaule et en touche le front des pénitents. M. Heibulth a pris , du reste , une revanche à nos yeux dans l'autre tableau qu'il a exposé : l'n Cardinal montant dans son carrosse. Je n'ai trouvé à celui-ci que quelques défauts faciles à faire disparaître : ainsi, les mules, vues de face, ne se détachent point assez du carrosse.

J'aimerais VAnge gardien de la jeune famille, par M. Maison , s'il avait donné à cet ange une pose un peu moins solennelle, si les ailes célestes ne s'étendaient point avec autant de symétrie. Mais n'importe ! je sais gré à M. Maison d'avoir rappelé l'existence de cet ange , car j'aime beaucoup mieux croire à celui-ci qu'aux Esprits malins et aux Périsprits qui troublent le repos des adeptes du Spiritisme. Ces endiablés d'esprits sont capables de tout ; ils font sauter les meubles, ils aflligent les gens de coups de pieds mystérieux. Sont-ils remuants et taquins !

^ fM Fête de Noël, par M. Dietfenbach , est une jolie composition où sont groupés des espiègles de tout âge. Les détails de ce tableau sont tous d'un tini précieux ; mais je ne sais point si ce fini ne porte point tort à l'ensemble. La touche m'en a paru également un peu sèche; et puis les nombreuses bougies qui éclairent Larbre de Noël ressemblent un peu trop, à mon avis, à certaines fleurs communes dans les champs , et qu'un léger souffle dépouille de ses pétales , fuis comme un duvet.

Un f,Tand effet , un effet de lumière vraiment merveilleux , fait remarquer une peinture de M. Holfeld : c'était bien là , ou je me trompe fort. Tune des peintures les plus charmantes du salon. Ce n'était point une Perle noire comme celle qu'a exposée M. Hébert, et qui ne manque certainement point d'agrément, mais une délicieuse perle toute blanche , légèrement teintée de rose. La foule s'arrêtait volontiers devant ce tableau , et cependant il ne s'agissait que d'une jolie petite fille regardant les images d'un livre. Mais comme tout se détachait et se trouvait en vive saillie sous le jeu de la lumière ! Il semblait que Ton pouvait loucher au livre que tenait l'enfant! on était tenté de déposer un baiser sur le front de celle-ci. Et ce qui est rare , dans ce tableau la recherche de l'effet ne nuisait en aucune façon au tini des détails, aux grâces de la forme.

Le Dernier Baiser cVune mère , par M. Anti-' gna, rappelle encore une poésie : VAnge et l'Enfant ^ de Jean Keboul. Un ange a pris dans ses bras un enfant qui vient de mourir , tandis que d'une étreinte passionnée, la mère désolée, semble vouloir retenir son enfant. Impuissant est l'effort de ce désespoir ; les ailes de l'ange frémissent : il va s'envoler ! » Pauvre mère , ton fils est mort ! » M. Antigna a donné, selon nous, au corps de l'enfant une teinte trop cadavérique et que n a point , — je le sais , — un enfant au moment où il vient de s'endormir du suprême sommeil ; et pour cueillir de telles fleurs , les

anges n'attendent point que la tige en soit fanée et corrompue. Il y a dans la couleur du petit cadavre quelque chose que nous ne saurions bien exprimer, mais qui nous a choqué. Nous eussions également voulu écarter une dame vêtue de noir, et de fortes proportions, que l'on voit à genoux sur le premier plan du tableau. La mère, Tange, l'enfant, ne suffisaient-ils pas pour rendre cette scène touchante ? La tranquillité des personnages qu'on y a joints fait disparate avec le désespoir de la pauvre mère.

Le Dimanche des Rameaux, par le même artiste, est fort joli aussi: c'est une pauvre enfant qui, à la porte d'une église, vend des rameaux de buis; sa physionomie est presque suppliante, il y a une grâce touchante dans sa pose simple el naturelle.

.le pourrais parler encore de la Famille indif/ente , par M. Bouguereau ; du Déjcvner de la pic, par M. Fortin; de P Abandon, par M. Heullant, tableau qui pourrait servir de pendant à Une îristc nouvelle^ par M. Yanutelli ; de rillusion, par M. Marquerie ; à'L'ne jeune mère , par M. Hugues Merle ; de Loto , du Chcîtcau de cartes, par xM. Chaplin et finalement de l'Embarras d'un médecin de village, par lAl. Lascli, où se remarquent beaucoup de naturel dans la pose, et dans la physionomie des personnages beaucoup de ])onhomie. Mais pourrions-nous nous appesantir avec détails sur tout ce qui nous a paru digne d'attention ?

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