‹ Promenade aux Champs-ÉlyséesChapitre 5 sur 8 · PEINTURE DE GENRE · texte numérisé non relu

PEINTURE DE GENRE

L'Amour.

Entrons maintenant dans un antre ordre d'idées. Un Salon serait incomplet s'il était privé des .^Tntillesses de ce petit mauvais sujet qui jadis se nommait Eros et Cupido , et que nous appelons TAmour. Il nous apparaît d'al;ord comme un Tom-Pouce ailé , dans le joli tableau de M.Hudel; il y marche gravement en tète de quelques-uns de ceux qu'il enrégimenta durant le cours des âges, et s'il a pris le costume de tam- J)our-major , apparemment c^est afin d'indiquer son talent à faire battre les cœurs à l'unisson. Au premier coup d'œil , cette sarabande paraît beaucoup moins lugubre que ne le serait une Danse Macabre, et Dieu sait cependant si l'Amour ne conduit pas les humains à leur perte absolument comme la Mort les conduit au tombeau ! Amour , tu perdis ïroie ! Aux costumes divers portés par les suivants de l'Amour, il ne faudrait pas croire que l'artiste ait voulu peindre une mascarade : oh ! non ! cet artiste savait bien qu'on ne badine pas avec l'Amour ! Mais en em-

pruntant des amoureux à toutes les époques , à tous les pays , à PEgypte des Pharaons comme au royaume du Fils du Ciel , au temps où l'on se contentait d'une feuille de figuier comme à celui où riiypocrisie s'abrite sous un habit noir , M. Hudel a prétendu montrer retendue, la puissance et la durée deYcmpire de rAmour. Louis XIV lui-même . que je crois avoir entrevu parmi cette foule, y ligure apparemment pour démontrer que l'Amour a la même puissance que la noire divinité dont Malherbe parlait ainsi :

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre 'N'en défend pas nos rois.

Une ibis dans cette place, comme TAmour s'y maintenait , à despote , despote et demi ! Par exemple, je serais presque tenté de vous donner à deviner par qui est terminé le galant cortège du joh Tambour-major ! — Vous ne devinez pas ? C'est un gendarme. — Quoi ! un gendarme ? — Un vrai gendarme. — L'Amour en bottes fortes, un cœur sensible sous le cuir du jaune baudrier? — Une triple couche d'airain remplacerait le jaune baudrier qu'il en serait de môme : Amor omnia vincit. .l'ai lu dernièrement les observations grivoises, mais profondes , d'un très-grand savant et dans un très-gros livre (\) sur les

(1) La Mer , par Frédol. Oc a dit que ce ])seudonyme abritait un savant qui est mort. Les gravures de ce livre sont très-belles et valent mieux à coup sûr qae le texte. Rien de plus grotesque, en général , qu'un savant voulant paraître gracieux^ léger et badin.

amours des homards et des langoustes; ces crustacés pourtant ont une cuirasse plus dure qu'un baudrier; — mais où FAmour ne pénètre-t-il pas ? Un autre artiste , M. Mazerolle , a peint l'Amour vainqueur. La dépouille du félin de Xéméc et une massue rappellent l'une des plus éclatantes victoires de Cupiilon. Gomme j'ai vu lin gendarme arrêter un hercule au miUeu d'une foire, je suis d'avis que M. Mazerolle aurait pu donner pour trophée à son Amour un tricorne et des bottes fortes j c'eût été plus pittoresque et plus neuf. Qui sait ? Peut-être de cette massue mise sous la main de l'Amour , l'artiste a voulu faire un emblème. Nul n'ignore combien, dans le cours de ses exploits , l'Amour est capable d'assommer les gens : c'est du reste une chose que, pour la plupart, sans user d'aucun emblème, nos romanciers démontrent tous les jours avec surabondance.

Plusieurs autres tableaux sont consacrés aux manœuvres de l'Amour pour engager les combats où il triomphe : tableaux de batailles ! M. Amaury Duval a peint un gracieux adolescent offrant un nid d'oiseaux à une jeune fille. En Arcadie, un présent pareil suffisait; aujourd'hui, aux alentours des boulevards , même à une première entrevue, on offre autre chose. Le dessin de ce tableau est correct , le coloris en est doux, peut-être un peu trop pâle ; toutefois je n'oserais affirmer que cette dernière appréciation ne soit point due à un grand placard rouge

— effet de soleil couchant — qui se trouvait précisément à côté de Dapbnis et de Chloé (T. On devrait éviter avec soin tout contraste fâcheux , tout voisinage malfaisant, quand on met en place les objets d'une exposition.

Chez M. Jean Aubert, un jouvenceau plus rusé, plus avancé que Daphnis, s'approche d'une Amaryllis mignonne et charmante. Pour témoigner de l'honnêteté de ses intentions , le galant garde ses mains croisées derrière son dos ; il se contente de se pencher un peu, afin d'admirer de plus près quelques bluets qui font un effet ravissant sur le sein rose de la jeune fille : mais la naïve enfant ne s'y méprend point, et il faut voir comme elle écarte l'aimable roué , tout en le regardant pourtant du coin de l'œil , d'un air malicieux, cupit ante viderl. M. Jean Aubert, en tout ceci, nous a paru avoir imité M. Hamon. Qui s'en plaindrait ?

Il y a loin de ces moyens champêtres de séduction aux façons dont s'y prend un autre séducteur , un héros , devant un groupe de dames ou de demoiselles dont le costume indique des contemporaines de M™*^ Tallien. — Absence de crinoline , épaules et autres choses très à découvert. Pour se rendre plus intéressant, le jeune

(1) Ce soleil ccuichant , véritable incendie , nous a paru exagéré, k nous qui n'avons pas été à Soudac^ en Crimée : l'auteur de ce tableau, M. Aivasowski.a exposé un autre tableau : Trébizonde au clair de /mie, dont l'effet est réellement joli.

militaire a logé l'un de ses bras dans uneécliarpe , ce qui témoigne d'une blessure grave. Son autre bras, en pleine activité , s'agite avec une énergie martiale ; le poing fermé appuie l'éloquence. Ce hussard se rapproche, du reste, infiniment plus du type d'Adonis que ne le ferait un de ces Turcos que nous rencontrons dans les rues de Paris aujourd'hui. Tout en racontant les détails d'une bataille avec beaucoup de feu , le hussard a l'air de crier : Pars magna fui ! Et comment pourrait résister l'essaim émerveillé des tendres beautés qui Técoutent ? Notez que la chose se passe au temps où l'on entendait le ramage des femmes sensibles qui roucoulaient le beau Dunois. Il y a beaucoup de vérité dans le tableau de M. Jules Masse , car on en voit toujours et j'en ai connu de ces beaux fils qui , revenus d'expéditions guerrières, exploitent leurs exploits ! Et dire qu'il y a des philosophes capables de déclamer que la guerre n'aboutit qu'à l'extermination du genre humain !

L'Amour, très-souvent, agit d'une manière indirecte pour étendre son empire et pour faire, hélas ! cascader la vertu ! Voyez plutôt le tableau de M. Toulmouche : le Fruit défendu. De jolies filles d'Eve se sont glissées comme de fines souris dans une bibliothèque, dont l'entrée certainement leur avait été interdite. Le triste sort de Barbe-Bleue nous enseigne la valeur d'une défense faite à des femmes! Infortuné Barbe- Bleue ! cela lui coûta la vie. 11 y a toujours des

frères, dos belles-mères, des cousins, des avocats, disposes à prendre les armes contre un pauvre mari ; mais dans le tableau de M. Toulmouclie , les jeunes filles seront seules les victimes de leur curiosité, car il est évident que c'est un mauvais livre qui les fait rire de si bon cœur. Ces jeunes colombes sortent à peine du couvent qui fut leur volière , et cependant comme elles becquètent le fruit défendu ! L'une de ces jolies personncstient fermée la porte de la bibliothèque, surveillant si personne ne vient troubler la fête pimdant que l'on est en train ; on se sent en faute, on est près de détaler. La morale de ce tableau, c'est qu'un père de famille doit préserver les rayons de sa bibliothèque de tout livre suspect et perfide, car il aurait beau le cacher sous des volumes de sermons, le Fruit défendit est toujours déniclié par celles qui le recherchent depuis que le monde est monde.

A part quelques détails un peu défectueux peut-être dans le dessin , à part un jeu trop de vivacité dans la couleur de quelques parties des vêtements, le tableau de M. Toulmouche est des plus jolis.

Comme se rapportant aux manœuvres malignes de l'Amour, je veux mentionnerencore une Farce de village, par M. Alfred Uigo : dans le courant d'une eau limpide, des femmes se baignent en paix, lorsque inopinément apparaît devant elles un grand gars facétieux, qui, jetant des cris de loup-garou, agite les plis de la vaste hmousine

dans laquelle il est drapé. Histoire de rire ! — — Les carnations des Xa'iades rustiques sont très-bien réussies, et le dessin est correct dans ce petit tableau.

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