‹ Promenade d'un médecin à travers l'histoireChapitre 10 sur 12 · UN APOTHICAIRE AU TEMPS DU GRAND-ROI · texte numérisé non relu

UN APOTHICAIRE AU TEMPS DU GRAND-ROI

||g|gj|AMAis la pharmacie n’eut une importance p|||l aussi grande qu’au XVIIe siècle. Le siècle de IBsSSéll Louis XIV fut l’âge d’or des apothicaires. Les grands et les petits, les nobles et les gueux, tout le monde a foi aux drogues et juge la vie impossible sans les médicaments. Il n’est de jour qui se passe sans qu’on ne prenne une tasse de ceci pour calmer ses nerfs, une pilule de cela pour se lâcher le ventre, un paquet de telle poudre pour la migraine, un emplâtre quelconque pour les douleurs, voir même un clistère laxatif.

Le clistère surtout est de mode ; pour un oui, pour un non, un malaise plus ou moins vrai, une légère lourdeur de tête, une digestion un peu lente, on envoie chercher un apothicaire qui vous administre le clistère sauveur. Louis XIII en avait

pris 3 1 2 en une année; Louis XIV augmenta encore la dose et la mélangea d’un nombre égal de purgations. Il passa autant d’heures dans sa vie sur sa chaise percée que sur son trône.

Quel beau temps pour les apothicaires:

riches, considérés, aimés, ils se rendaient compte de leur utilité, ils se savaient nécessaires au bonheur de l’humanité !

Il nous a paru intéressant de faire le tableau de la vie d’un apothicaire au XVIIe siècle, de nous reporter en arrière et de suivre au jour le jour un des ancêtres de nos pharmaciens actuels dans l’exercice de ses fonctions. Nous lui avons donné un nom découvert au hasard dans une vieille liste d’apothicaires. Nous l’avons pris à son entrée dans le métier, à sa première année de stage et nous ne l’avons quitté que le jour où il est devenu un homme important, un des apothicaires les mieux achalandés et les plus considérés de sa ville, un des bayles de sa confrérie.

Nous avons puisé nos renseignements dans un grand nombre d’ouvrages sur l’histoire de la pharmacie, mais spécialement dans les œuvres de G. Planchon sur le Jardin des Apothicaires , et dans deux petits ouvrages, très documentés de M. Emile Cheylud : Histoire de la corporation des apothicaires de Bordeaux, et Les anciennes corporations de médecins , chirurgiens et apothicaires de Murat.

Antoine Gombault vient d’avoir ses quinze

ans.

Son père qui, depuis vingt années bientôt, est apothicaire, et qui voit que le commerce marche d’une façon vraiment prospère, songe àfaire apprendre à son fils le même métier, afin de pouvoir un jour lui céder l’officine, et enfin jouir d’un repos bien gagné par de longs mois passés à manipuler la thériaque et le mithritatium.

Le jeune Antoine est intelligent et travailleur ; son père n’a rien négligé pour lui faire donner une instruction solide. Selon la vieille ordonnance du roi Jean le Bon en 1353, il a « estudié en grammaire >) ; et il s’est conformé aux anciens ordres de Louis XII et de François Ier qui lui ordonnaient de savoir suffisamment de latin pour lire couramment les livres d'apothicairerie, écrits tous en cette noble langue (1). Guidé et surveillé par son père, il fera certainement plus tard un digne apothicaire, un maître de valeur. Et le père Gombault sourit malgré lui en songeant qu’il pourra, sur ses vieux jours, voir son fils bayledela Confrérie (2).

(1) Ordonnance de Louis XII, du 3 août 1536, séparant les apothicaires des épiciers et réglementant les études d’apothicaireries.

Ordonnance de François Ier vers 1530, renouvellant celle de Jean le Bon sur les études en grammaire.

(2) Les Confréries d’apothicaires existaient dans presque

Envisageant gaîment l’avenir, et décidé à mettre de suite son projet à exécution, ilenfouitdans sa poche la clefde l’armoire aux poisons, confie l’officine à l’apprenti, pour quelques instants, appelle son fils et se dirige avec lui vers le siège de la Confrérie où il y a justement assemblée des apothicaires.

Le jeune Antoine est fier, il se sent quelqu’un. Il a bien entendu souvent son père parlerdes séances de la Confrérie, mais il ignore comment elles se passent, et il est curieux d’y assister. La Confrérie se tient dans une maison attenant à la vieille église Saint-Michel, sous les auspices duquel les apothicaires se sont placés (i).

En entrant dans la grande salle des séances, Antoine y voit réunis presque tous les amis de son père, les autres apothicaires de la ville. Au fond de

toutes les villes. Chaque confrérie n’admettait que des maîtres apothicaires reçus dans la ville ou, après les ordonnances d’Henri III, dans l’Université la plus voisine, et installés dans la ville. Ces maîtres nommaient tous les ans deux ou quatre bayles selon i’importance de leur assemblée. Les bayles qui plus tard, prirent le titre de syndics, étaient chargés de la police intérieure, représentaient la Confrérie au dehors, géraient les finances, faisaient passer les examens aux apprentis, etc. Chaque confrérie avait ses réunions à dates fixes et sa fête solennelle le jour de la fête du saint sous les auspices duquel elle s’était placée.

(i) Nous avons pris Saint Michel, nous aurions pu prendre tout autre saint. Chaque Confrérie avait son «patron». Saint Michel était celui des apothicaires de Bordeaux ; à Murat, c’étaient Saint Côme et Saint Damien ; ailleurs c’étaient Saint Luc ou Saint Nicolas, etc.

la salle, sur une estrade et devant une grande table couverte d’un tapis vert, se tiennent quatre de ces messieurs : ce sont les bayles, nommes au vote lors de la séance qui suivit la dernière fête ; ce sont eux qui sont chargés de la police de la communauté et qui ont la gérance des affaires. Au-dessus d’eux, adossée au mur, se dresse la bannière de la corporation ( i ).

Pendant une longue heure, ces Messieurs discutent des affaires du jour, des frais de la dernière fête, des amendes de l’un ou de l’autre, des examens qu’ils ont fait passer aux aspirants, de l’achat des médicaments, du jour où l’on fabriquera en commun la thériaque, etc. Enfin, quand tous les sujets sont épuisés, le jeune Antoine, qui jusque-là

(i) En 1629, sous le règne de Louis XIII, l’Hôtel-de- Ville accorda aux apothicaires de Paris une bannière et un blason. « Avons permis et permettons audit corps et communauté de marchands épiciers et apotiquaires d'icelle dicte ville, d’avoir eu leur dit corps et communauté pour armoiries : couppé d’azur et d’or, sur l’azur, à la main d’argent tenant des balances d’or, et sur l’or deux nefs de gueulle flottantes aux bannières de France, accompagnées de deux étoiles à cinq poincts de gueulle avec la devise ; Lances et pondéra servant, et telles qu’elles sont cy-dessous emprainctes. Donné le mercredi vingt septembre mil six cent vingt-neuf.

La bannière des apothicaires de Bordeaux était ; d’azur à un saint Michel d’or terrassant le diable de mesme, avec ces mots latins autour: Sanctus Michaeel pharmacopa eorum Burdigualinsium protector.

A Murat, la bannière était : d’azur, un mortier d’or, au chef d’argent, chargé d’une fleur de lys d’azur. (Voir le résumé de l’Armorial général de France, de Hogier, publié dans la France médicale 1905, N° 16 et 17).

était resté dans son coin silencieux et ennuyé, voit son père lui faire signe d’avancer devant les quatre bayles.

Le père Gombault présente alors son fils à l’Assemblée ; il dit à ses confrères qu’avec leur assentiment, il compte lui faire apprendre l’apothicairerie, pour l’avoir un jour comme successeur : il espère que son fils, qui a été jusqu’ici bon sujet et travailleur, fera honneur à la Confrérie, et se montrera digne d’être plus tard compté parmi les maîtres.

Ces Messieurs félicitent d’abord le père de vouloir instruire son fils en le noble art de l’apothicairerie, puis ils font avancer le jeune homme et lui posent les questions d’usage. Son âge? a-t-il fait de sérieuses études de grammaire ? sait-il bien lire le latin ?

Ses réponses ayant été affirmatives, un des quatre bayles se lève pour lui lire les charges et les devoirs d’un apprenti apothicaire.

L’apprenti devra faire un stage chez un apothicaire et passer avec lui un contrat devant notaire, pour une somme variant d’après le travail qu’il fera chez son patron. Cet apprentissage devra durer sept ans divisés en deux périodes : une période de trois ans à' apprentissage proprement dit, suivie de de quatre ans de compagnonnage. Il devra entière soumission et obéissance au patron chez lequel il sera entré. Il sera soumis à une règle de travail très sévère, et devra même avoir une conduite pri-

vée exemplaire, notamment ne pas se trouver dans les rues après g heures du soir. En revanche, son patron devra l’instruire, l’initier aux principes de l’apothicairerie, lui apprendre conscieusement son métier. Pendant les trois premières années d’apprentissage proprement dit, il n’aura, sous aucun prétexte, le droit de quitter son maître; mais une fois compagnon, il pourra changer et même s’en aller dans une autre ville, si bon lui semble.

En même temps que cet exercice pratique, le jeune apprenti devra suivre les cours des maîtres apothicaires et des médecins, et étudier la botanique au Jardin des Plantes.

Toutefois, comme le jeune Gombault est fils de maître, la Confrérie l’autorise à ne faire que cinq ans d’apprentissage au lieu de sept, et à servir chez son père (i).

Enfin, on lève la séance, on sert la main du nouvel apprenti et tout le monde se retire.

Antoine Gombault fait, dés maintenant, partie de la Confrérie à titre d’apprenti apothicaire pour cinq ans. Comment va-t-il employer ces cinq années ?

( i ) Il y avait à ce sujet d’énormes accommodements avec le ciel. Depuis Henri IV, on pouvait même être nommé apothicaire par volonté royale, aussi facilement qu’on est nommé aujourd’hui dans la Légion d’Honneur. Septembre 1597: (( Nonobstant les lettres de maîtrise qui pouvaient être accordées arbitrairement, à l’occasion des grands événements ou de grandes solennités, par les roys de France aux apothicaires, ce qui les dispensoit des examens et des épreuves ».

Antoine ne trouve pas les journées assez longues pour mener de front toutes ses études : apprendre l’apothicairerie dans l’oflicine de son père et suivre les cours de ses professeurs.

Levé à cinq heures, il passe la matinée à apprendre les noms et les propriétés des remèdes, à les triturer, les composer, "sous l’œil vigilant de son père ; il sert les clients, exécute les ordonnances des médecins, fait les analyses d’urine, etc.

A midi, il se rend, au siège de l’Université, écouter un cours fait (( tant aux apothicaires que compaignons serviteurs et apprentis en leur art et profession. »

Deux fois par semaine, il va écouter la lecture des livres d’apothicairerie faite par un docteur ( i ) .

Il n’aurait garde de manquer ces cours ; d’abord parce qu’il veut s’instruire, ensuite parce qu’il lui faudrait payer cent sols tournois d’amende (2).

(1) Ordonnance de Louis XII : « Les apprentis apotiquaires oyront, un an durant, deux lectures chaque semaine, sur l’art d’apotiquairerie ; elles leur seront faites par un bon et notable docteur de la Faculté de Médecine qui à ce par elle sera député ».

(2) « Pareillement enjoinct ladicte cour auxdicts chirurgiens, barbiers et apothicaires, leurs serviteurs et aprentis.

Souvent, l'après-midi, il se rend au (( Jardin des Plantes (i) », examiner les plantes médicinales et écouter les leçons de botanique d’un des maîtres.

Puis il rentre bien vite chez son père, reprendre l’étude de son métier et mélanger consciencieusement dans un mortier le poivre noir, les myrrhes, l’encens, la réglisse, la cannelle, le pavot etc.

Et les cinqannéespassent rapidement. Peu à peu. le jeune Antoine est devenu fort en son art ;

de se trouver respectivement, chacun pour son regard, auxdictes lectures et heures susdictes, et y vacquer le plus soigneusement que faire se pourra ; et aux maistres, y envoyer, et faire aller leurs dicts serviteurs et aprentis, et de ne se servir d’aucuns serviteurs en leurs dicts arts et profession, qui n’assistent assiduellement aux dictes lectures ; le tout, à peyne de cent sols tournois pour chacun des fault, et applicables aux paouvres de l’Hospital. (Statuts de la Confrérie de Bordeaux ).

( i ) Plusieurs grandes villes qui étaient le siège d’une université, Lille, Toulouse, Bordeaux, Tours, etc., avaient leur Jardin des Plantes. Voici des renseignements sur celui de Paris : Au seizième siècle, un épicier de Paris, Nicolas Hoül, fonde dans le quartier des Enfants-Rouges une maison de charité destinée à recueillir des orphelins « nés de légitime mariage, pour être éducés dans l’art de l’apothicairerie ». En 1576, un édit de Henri II consacra cette fondation qui, en 1578, fut transférée à l’hôpital de l’Oursine (aujourd’hui hôpital Broca). Des édits de 1624 et 1625 donnèrent l’administration de cette maison, appelée le Jardin des Apothicaires, au Collège des Apothicaires, qui le transféra rue de l’Arbalète (où l’école de pharmacie resta jusqu’en 1 88 r ) . En 1635, Louis XIII y nomma trois médecins comme démonstrateurs pharmaceutiques. Enfin une déclaration royale du 25 avril 1777 convertit le Jardin des Apothicaires en Collège de Pharmacie.

son père lui a d’abord confié la confection de médicaments secondaires ; puis il lui a fait faire seul les analyses d’urine ; enfin, maintenant il lui confie la clef de l’armoire aux poisons et lui laisse tripoter l’arsenic, le réalgar, le sublimé, etc.

Notre apprenti se sent capable de passer ses examens ; il va demander de faire partie de la Confrérie et prétendre à la maîtrise.

Antoine Gombault ayant déposé sa demande à la Confrérie, les bayles réunissent les maîtres pour leur faire prendre acte de cette présentation.

Cette formalité fait l’objet d’une première séance et donne lieu au premier procès-verbal conçu à peu près en ces termes :

(( La compagnie estant assemblée à la resqueste d'Antoine Gombault, /ils de Monsieur Gombault nostre collègue , lequel nous a représanté que despuis quelques années il s'est addonné à l'exercice de V apothicairerie et désirait suivre les traces de son père pour parvenir à la maistrise s'il en estoit jugé capable, et que pour cet affaict il nous demandait acte de sa présentation que nous luy aurions accordé le dict jour que desus. ))

Mais justement cette année le père Gombault est un des quatre bayles. 11 s’empresse alors de donner sa démission, selon les statuts de la corn-

pagnie ( i ). Seconde séance etsecond procès-verbal :

(( A esté représanté par Monsieur Gombault, baylle , qu'estant dans le désir de prêsanter son (ils à la compagnie et que ne pouvant prandre les ordres de luy en qualité de père , il esioit nécessaire de nommer un des autres maîtres à la place , a(Ï7i que son fils prit les ordres de luy , et, après délibération jaide , a esté résolu par toute la compagnie que Monsieur... tiendrait son lieu et place pour ce subir et seulement et que son fils prandroit les ordres d'icelluy et suivrait son sentiment. ))

Enfin le jeune candidal demande à ce que l’on veuille bien procéder à une enquête sur sa vie et ses mœurs, et lui en fixer le terme. Cette enquête lui est accordée dans un nouveau procès-verbal : (( La compagnie estant assemblée à la requeste de Antoine Gombault , aspirant à la maistrise , lequel nous a représanté que la compagnie luy ayant accordé le jour de sa présentation, il la supplie de luy accorder celluy de V anqueste de sa vie et mœurs, à quoy elle auroit acquiesé et sur la déclarasion que Monsieur Gombault , son père, a faict qu'il désir oit qu'il fust receu en qualité de fils de maistre jouissant de privilège, il luy a esté indiqué jour dans deux mois à l'usage de la compagnie. ))

L’enquête dura deux mois ; elle aurait bien

( i ) Si le candidat était fils de maistre et que son père fut bayle, celui-ci devait se taire remplacer pour cette circonstance.

pu en durer cinq ou six, si le jeune Gombault n’avait pas été fils de maître. Pendant ce temps, Antoine se présenta tous les quinze jours chez les membres de la communauté. Il fut mis en relation avec ses futurs collègues qui se rendirent compte de sa moralité, apprécièrent ses qualités et ses défauts.

Enfin on clôtura l’enquête et on fixa le jour des examens par un nouveau procès-verbal :

(( La compagnie estant assemblée à la requeste de Antoine Gombault , pour procéder à l’apro -* bation de ses vie et mœurs, ce que la compagnie lui aurait accordé après avoir veu la déclaration de Monsieur le curé de... (i) de l'exercice de la religion catholique , apostolique et romaine , lequel auroit demandé le jour de son examen que la compagnie lui auroit accordé suivant sa demande au 26e du présent mois. ))

Le jeune Gombault va donc passer ses examens et il n’est pas très rassuré. Quoique ayant conscieusement travaillé, quoique ayant été préparé à fond par son père, il sait combien les examens reposent sur le hasard, il connaît de ses amis qui ont été refusés et qui ne le méritaient pas, et il ne. voit pas venir sans crainte la date terrible de ces trois séances.

Car il a trois examens à passer (2). Un pre-

(1) Un édit avait interdit aux protestants d’être reçus apothicaires.

(2) Ordonnance de François Ier.

mier, purement théorique, durant trois heures, devant deux médecins, les quatre bayles et neuf autres maîtres choisis par les bayles. Il doit répondre sur l 'efficace de certains livres appartenant à V art de l' apothicaire.

Puis il subit une seconde épreuve que l’on appelle Y acte aux herbes , où il doit reconnaître et commenter différentes plantes médicinales qu’on lui présente.

Comme le jeune Antoine satisfait à ces deux premières épreuves, ses maîtres lui délivre le certificat suivant :

(( La compagnie estant assemblée à la r-equeste de Antoine Gombault, fils de Monsieur Gombault nostre collègue , pour l'examen d’icelluy à quoy ayant satisjait , toute la compagnie , d'un commun accord , a convenu qu'icelluy Gombault serait receu à faire son chef-d'œuvre dans le temps qu'il luy serait prescript par les bayles . ))

Enfin il passe l’épreuve du chef-d’œuvre, qui consiste en la préparation de quatre médicaments longs et minutieux, et dont voici le procèsverbal :

)) Nous avons nommé d'une unanime voix le sieur premier sindic , lequel a donné à V aspirant, le sieur Gombault , pour son premier chef-d’ œuvre , la confection d'Hyacinthe , pour second sindic Monsieur. . . qui luy a désigné pour son second chef-d'œuvre le catholicum fin , pour le troisième sindic le sieur... qui a donné au dict aspirant l'emplâtre divine

pour troisième chef-d’œuvi e, enfin pour quatrième syndic le sieur... pour son quatrième et dernier chefd'œuvre lui a donné l' onguent apostolorum. ))

Cette grande épreuve donne à Antoine Gombault l’accès à la maîtrise. Dorénavant, il est apothicaire, il ne lui reste qu’à accomplir certaines formalités légales pour avoir le droit d’ouvrir une officine.

Aussitôt après les examens, le père et le fils Gombault sont allés chez leur notaire. Devant ce magistrat, le père s’est démis en faveur de son fils : il consent à ne plus tenir boutique ouverte et à n’être dorénavant que maître honoraire de la Confrérie.

Enfin le jour fixé pour la réception officielle d’Antoine est arrivé. La Confrérie se réunit en séance solennelle. Après avoir félicité chaudement leur nouveau collègue, celui-ci paie ses droits de maîtrise (i); puis un des bayles lui lit les statuts de la Confrérie afin qu’il connaisse ses droits et ses devoirs.

C’est alors que, la main droite tendue

(i) Depuis 16-38, les droits de réception étaient de 30 livres dans les villes où était une cour supérieure, de 20 livres dans les villes où il y avait baillage, présidial ou sénéchaussée. 1 s livres dans les autres villes.

sur un énorme évangile, le nouveau maître prononce le serment suivant:

Je jure et promets devant Dieu, auteur et créateur de toutes choses, unique en essence et distingué en trois personnes éternellement bien heureuses, que j’observerai de point en point tous les articles suivants : Et premièrement je jure et promets de vivre en la foi chrétienne.

Item. — D’aimer et d’honorer mes parents le mieux qu’il me sera possible.

Item. — D’honorer, respecter et faire servir en tant qu’en moi sera, non seulement aux docteurs médecins qui m’auront instruit en la connaissance des préceptes de la pharmacie, et aussi à mes précepteurs et maîtres pharmaciens, sous lesquels j’aurais appris le métier.

Item. — De ne médire d’aucun de mes anciens docteurs, maîtres pharmaciens ou autres qu’ils soient.

Item. — De rapporter tout ce qui me sera possible pour l’honneur, la gloire, l’ornement et la majesté de la Médecine.

Item. — De n’enseigner aux idiots et ingrats les secrets et raretés d’icelle.

Item. — De ne rien faire témérairement sans avis des médecins ou sous l’espérance de lucre tout seulement.

Item. — De ne donner aucun médicament, purgation, aux malades affligés de quelques mala-

dies, que premièrement je n'aie pris le conseil de quelque docte médecin.

Item. — De ne toucher aucunement aux parties honteuses et défendues des femmes que ce ne soit par grande nécessité ; c’est-à-dire lorsqu’il sera question d’appliquer dessus quelques remèdes .

Item. — De ne découvrir à personne le secret qu’on aura eommis.

Item. — • De ne donner jamais à boire aucune sorte de poison à personne et de ne conseiller jamais à aucun d’en donner non pas même à ses plus grands ennemis.

Item. — De ne donner jamais à boire aucune potion abortive.

Item. — De n’essayer jamais de faire sortir du ventre de la mère le fruit, de quelque façon que ce soit, que ce ne soit par l’avis du médecin.

Item. — D’exécuter de point en point les ordonnances des médecins, sans y ajouter ou diminuer, en tant qu’elles seront faites selon l’art.

Item. — De ne me servir jamais d’aucun succédané ou substitut, sans le conseil de quelqu’autre plus docte que moi.

Item. — De désavouer et fuire comme la peste la façon de pratique scandaleuse et totalement pernicieuse de laquelle se servent aujourd’hui les charlatans, les empiriques et souffleurs d’alchimie, à la grande honte des magistrats qui les tolèrent.

Item . — De donner aide et secours indif-

féremment à tous ceux qui m’emploieront et finalement de ne tenir aucune mauvaise et vieille drogue dans ma boutique ( i ).

Le Seigneur me bénisse tant que j’observerai ces choses !

Ce serment prononcé, le nouveau maître a rempli toutes les formalités. La compagnie le reçoit officiellement et dresse le procès-verbal suivant : (( Aujourd'huy . . . la Compagnie estant assemblée dans la chapelle de ... lieu accoutumé de nos assemblées , sest présenté le sieur Antoine Gombault , lequel aiant fait examen et chef-d' oeuvre porté par les règlemens et arrêt confirmatif et y aiant autrement satisfait ensemble à V estaiut en tous les points , aiant Jait lecture de ses lettres de prestation de serment., pour la réception à la maîtrise , la Compagnie Vauroit receu et luy auaoit donné place parmi elle. )) Dès lors, Antoine Gombaultestmembrede la corporation; il a voix délibérative, il est éligible aux diverses fonctions, il a le droit d’exercer son art, de lever boutique (2).

(1) Un jugement du parlement de Dijon, juillet 1599, condamna un apothicaire qui avaitparléd’unemaladiehonteuse d’unclient.

(2) Les ph armacies étaient inspectées au moins une fois par an, par un docteur et une délégation de maîtres.

Comme la boutique du père Gombault se trouve dans un quartier un peu hors de la ville, et que les meubles commencent à être un peu vieux, Antoine décide de monter une nouvelle officine et de se meubler entièrement de neuf.

Dans la pièce principale, donnant sur la rue, il fait mettre un grand comptoir fermant à clef, un second petit comptoir pour servir les drogues aux clients. Deux tables recouvertes de tapis verts, des pieds de bois pour supporter des plantes vertes, deux ou trois chaises et un grand banc de chêne a dossier pour que les clients puissent attendre patiemment.

Il met sur une des tables deux plaques de marbre et une pierre à broyer pour préparer ses tabletteset ses pilules ; surl’autre, il met une pairede balances volantes, une paire de petites balances de deux onces, et deux petits mortiers.

Tout le long des murs, il place sur des étagères :

1 7 1 boîtes pour les drogueries et les fleurs. 47 chevrottes ancées et vernissées pour mettre du sirop.

26 pots longs vernissés pour mettre d’autres compositions.

24 pots de terre pour mettre des conserves.

1 1 petits pots vernissés pour mettre les

pilules.

7 petites boites de plomb pour mettre également des pilules.

13 pots de terre pour mettre des poudres. 17 boîtes rouges et blanches pour mettre les pierreries et les tablettes.

24 pots verts longs pour mettre les onguents.

1 5 chevrottes vertes, (

, , \ pour mettre

21 pots blancs vernisses, r

23 autres pots,

6 petits pots de terre couverts d’étain pour

mettre les eaux cordialles.

1 grand pot de verre bleu couvert d’étain

pour mettre les eaux de la boutique.

Dans son laboratoire il met :

1 grand mortier de métal enchâssé dans

un loppin de bois pour piler les épices avec un

pilon de fer.

1 mortier moyen en métal avec un petit

pilon.

1 mortier de marbre avec deux pilons de

bois.

I les huiles.

4 poyllons d'étain.

2 bassines de cuivre.

2 grandes bassines pour les emplâtres.

15 spatules de fer.

1 râpe.

5 tamis.

3 paires de grandes balances.

i pressoir à vis.

1 grande bassine avec sa cuiller en fer et son trépied en fer pour travailler la cire.

2 rouets de bois pour faire la bougie.

i rodet avec son échelle de corde pour faire les chandelles.

i alambic de cuivre pour distiller l’eau-

de-vie.

Dans une pièce séparée il plaçe sa bibliothèque composée d’une soixantaine de volumes, parmi lesquels se trouvent : La Pharmacopée de Prévost de Tours, Y Antidotaire de Nicolas, la Pharmacopée de Valerius Cadus, le Methodus médicamenta componendi et le De Medicamentorum simplicium preparatione mixtionis modo de Jacques Dubois, l’ouvrage des Métaux de Perez de Vargas, la Pharmacopée universelle et le Dictionnaire des drogues simples de Lémery, le Codex Parisiensis de 1639, Pharmacopœa Burdigalinsis de 1643, Ie Codex de Londres 1618, d’Amsterdam 1636, de Lille 1640, etc., etc.

Ceci fait, Antoine Gombault achète les drogues dont il a besoin ; et il tient à ce que sa boutique soit bien achalandée. Il va chercher les plantes médicinales lui-même, ou les achète aux paysans qui les cueillent ; il fait venir de Hollande les épiceries : poivres, cannelle, girofle, muscade, et les drogueries : assa-foetida, cachou, cassiatina, jalap, mani-

quette, mercure doux, quinquina, sublimé, argent vif, ambre gris, alun, amidon, arsenic, azur commun, borax, brun rouge, bois de santal moulu, bois de campêche et de Sainte-Marthe, cire jaune, colle de poisson, cochenille, garance, litharge, minium, rocou, safran; ou bien encore le baume du Pérou, le camphre, le casse, le capillaire, les citrons, le gimgembre, le thé, la vanille, le chocolat, le sucre, le bois de gaïac, etc., etc.

11 s’empresse de mettre sous clef l’arsenic, le réalgar, le sublimé et les autres poisons, comme l’oblige une ordonnance récente (i).

Enfin il achète les outils vraiment indispensables à tout apothicaire : trois seringues d’étain servant à bailler clistêres, deux grandes et une petite avec leurs étuis de cuir noir. Il sait bien que ce n’est pas là le beau côté de son métier; il se rend compte qu’il est un peu ridicule dans cet exercice ; il comprend les sourires ironiques des passants lorsqu’il s’en va administrer un clistère à domicile ; mais pourtant, il est bien obligé d’en passer par là, ses clients ne pouvant réellement pas prendre un clistère seuls, avec une de ces énormes seringues.

( i ) En juillet 1682, Louis XIV défendit aux apothicaires de vendre l’arsenic, le réalgar, le sublimé et les autres poisons, sauf à des personnes connues, ayant un domicile connu et qui mettaient leur nom et ce qu’elles voulaient faire du médicament sur un registre paraphé du lieutenant de police.

C’est alors qu’Antoine Gombault s’assoie tranquillement derrière son comptoir et attend patiemment les clients. Ils ne tardent pas à venir, les clients ! Le métier est bon, très bon : Tout le monde se purge, tout le monde se drogue, et à l’exemple: du roi tout le monde prend des lavements.

Si bien qu’à la fin de l’année, ce brave Gombault. peut envoyer à ses clients une suite de notes dont le montant remplira bien vite ses tiroirs et dont voici deux spécimens.

Monsieur le Président doit depuis sa partie payée du ri aoûst :

liv. sols

Pour Madamoiselle sa fille ung

clistêre de lait o 15

Plus du 13 du même mois pour Monsieur le petit enfant ung clistêre de lait o 15 Plus une fiolle siropt de limon

tenant 4 onces 1 00

Plus du 16 du même mois réitéré

le même clistêre pour l’enfant o 15

Plus pour Madamoiselle sa fille

réitéré le clistêre que dessus o 15

Plus du 3 septembre pour Madamoiselle sa fille une apozeme laxative aveques rhubarbe pour 7 prinses 3 00

liv. sols

Plus du 1 5 pour Madame ung bolus cordiall comp. de confection alkermes

et thériaque i io

Plus du 23 prent le cocher demy

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