CHRISTINE DE SUÈDE ET BOURDELOT
WMA reine Christine de Suède, fille du grand ■■■Gustave-Adolphe, joint l’étrangeté à l’éclat, fSSlIun air d’énigme à un air de roman. Son siècle ne sut comment la juger. Peu de créatures humaines ont été plus encensées et plus injuriées de leur vivant. On remplirait plusieurs pages avec les seuls titres des odes, harangues, panégyriques, pièces de théâtre, où Christine est portée aux nues en prose et en vers, en allemand, en italien, en latin, en suédois, en français. La liste ne serait pas moins longue des pamphlets, mémoires et épigrammes, où elle est traînée dans la boue. Aujourd’hui encore, elle embarrasse par un mélange, peut-être sans exemple, de grandeur et de ridicule, de noblesse et de perversité. On est en peine de décider si elle fut sincère où si elle se moqua de l’Europe. On ne l’est pas moins d’expliquer pour-
quoi la comédie tourna soudain au drame. La lumière se fait cependant peu à peu ; en écoutant Christine elle-même nous parler dans ses lettres,ses pièces diplomatiques, ses notes marginales jetées ça et là, nous finissons par la comprendre, et nous comprenons en même temps les jugements contradictoires des contemporains. A mesure que cette physionomie ambiguë nous livre son secret, elle nous inspire des sentiments ambigus comme elle. On est amusé et révolté, séduit et écœuré ( i ). )>
Nous allons essayer d’étudier le caractère de cet être énigmatique au point de vue médical. Nous allons nous efforcer de démontrer que Christine deSuède, malgrésascienceétendue, son intelligence supérieure, son courage de vieux soldat, a été en dehors de l’humanité consciente et responsable ; qu’elle était incapable de savoir ce qui était bien et ce qui était mal ; et qu’au milieu des comédies et des drames de sa vie, elle représente le type moderne achevé que nous voyons si souvent s’asseoir devant nos tribunaux : le dégénéré mental à responsabilité très atténuée.
Mais en même temps, nous allons accorder à Christine toutes les circonstances atténuantes; montrer que, guidée autrement, élevée de toute autre façon, elle eût pu devenir sinon un être normal, du moins une reine dont le nom
(i) Arvède Barine, Princesses et grandes James , 1893.
n’aurait pas juré à côté de bien des souverains de son temps et des siècles passés.
Si ses maîtres, ses précepteurs avaient appliqué sagement les vœux de son père Gustave- Adolphe et les recommandations des Etats, si enfin elle n’avait pas rencontré sur sa route le médecin français Bourdelot, Christine aurait pu, tout comme Frédéric-Guillaume 1er de Prusse, souverain dont la colère et la brutalité côtoyaient l’aliénation, mettre sa folie et ses extravagances au service de son pays.
Christine naquit à Stockholm, le 8 décembre 1626, de Gustave-Adolphe et de Marie- Eléonore, fille de l’électeur de Brandebourg.
On voulait un prince ; il fallait un prince. La nation attendait anxieuse ; le roi et la reineétaien t tranquilles : les astrologues et les songes avaient annoncé la naissance d’un fils.
Si jamais l’influence morale a été pour quelque chose dans le produit d’une grossesse, c’est bien cette fois. Le père et la mère avaient dû procréer une fille, mais le continuel désir et la longue tension d’esprit de la reine en avaient fait... quelque chose d’intermédiaire entre une fille et un garçon.
A la naissance du nouveau-né, il était si velu, si noir, il criait avec une telle lorce, que tout le
monde cru que c’était un fils. Hélas ! c’était (qu'on nous pardonne l’expression) un être hermaphrodite : de corps, à peu prés femme, et femme laide, mais complètement homme au moral.
Gustave- Adolphe en prit vite son parti : il se dit que, ma foi, une bonne reine vaut bien un bon roi, Il connaissait son histoire ; il se rappelait Catherine de Médicis, et il avait alors sous les yeux l’exemple de Marie de Médicis.
Quant à Marie-Eléonore, elle prit ce jeune singe en horreur, et si nous en croyons Christine elle-même, ce serait à sa mère qu’elle devrait d’avoir une épaule plus haute que l’autre.
Nous nous permettons d’affirmer que ce n’est là qu’un mensonge ; Christine avait une scoliose toute naturelle et non accidentelle, et la douceur légendaire de la Reine mère plaide suffisamment en sa faveur.
Marie-Eléonore avait en effet pour elle deux choses : sa beauté et sa douceur. Il estvrai que cette douceur poussait parfois, souvent même, jusqu’à la bêtise. Douée d’une faiblesse de sensibilité inouïe, elle pleurait, pleurait toujours, pleurait encore. C’était presque son unique occupation ; c’était, du moins, son unique façon de penser. Aussi son mari l’avait-il jugée à sa juste valeur en la traitant de femme sans conseil, et en l’écartant catégoriquement de toute affaire sérieuse.
Quantà Gustave-Adolphe, il est trop connu pour en parler ; il étourdit l’Europe du bruit de ses
exploits et de ses vertus. Un géant, un digne descendant d’Odin, d’une force colossale et d’une bonté inouïe, coléreux et terrible, mais en même temps doux et calme ; soldat dans toute la force du terme, il en avait toutes les qualités et tous les défauts ; avec cela, parlant plusieurs langues, se faisant suivre à la guerre d’une bibliothèque, sachant son histoire et discutant philosophie.
Il légua toutes sesqualités à sa fille; Marie- Eléonore ne lui légua que sa faiblesse de raisonnement et son inconséquence. Ces deux caractères absolument opposés procréèrent un être qui réunît leurs qualités et leurs défauts. Christine eut l’exubérance, l’intelligence, l’exaltation du père ; mais à la place de sa force de caractère, elle n’eut que la faiblesse de Marie Eléonore : elle fut incapable d’endiguer le torrent de ses sentiments et de ses passions.
Christine avait à peine six ans lorsque, le 6 novembre 1632, son père fut tué sur le champ de bataille de Lutzen.
Gustave-Adolphe avait réglé depuis longtemps les questions de régence et de tutelle. Christine était confiée à un conseil de régence, présidé par le chancelier Oxenstiern, et dont Marie- Eléonore était catégoriquement écartée.
Malheureusement, après la bataille de Lutzen, Oxenstiern fut obligé de rester trois ans en Allemagne pour continuer et terminer la politique de son maître. Et pendant ces trois ans, Christine
tomba sous la direction de sa mère, à laquelle personne n’avait osé tenir tête.
Marie Eléonore ne pouvait pas trouver une meilleure occasion pour pleurer que la mort de son mari. Oh ! alors, elle s’en donna à cœur joie ! Elle s’enferma, se claustra avec sa fille dans ses appartements, les fit tendre de noir, fit boucher les fenêtres, s’éclaira avec des cierges et se mit à pleurer à heures fixes, obligeant Christine à faire sa partie dans ce concert lugubre. Deux ou trois fois par jour, la mère et la fille allaient se prosterner et redoubler leurs larmes et leurs lamentations, devant une petite boîte en or, suspendue au chevet du lit de la reine, et dans laquelle était placé le cœur de Gustave-Adolphe.
Eh! bien, ce qui nous étonne, c’est que Christine ne soit pas sortie complètement folle de cet internement ! Prenez un enfant de six ans, enfermezle, dans une chambre tendue de noir, éclairée à la lueur des cierges : faites-lui passer ses journées et ses nuits en prières, entrecoupées de pleurs, de gémissements et de contemplations devant une boîte dorée, et cela pendant trois ans ! ! Si l’enfant n’est pas fou au bout de ce temps, c’est qu’il avait le cerveau singulièrement solide. Mais certainement, il n’en sortira pas tel qu’il y était entré.
C’est ce qui arriva pour Christine ? on peut dire que Marie-Eléonore fut responsable d’une grande partie des excentricités de sa fille.
Au bout de trois ans, Oxenstiern arriva, délivra la petite princesse et la plaça sous la conduite de ceux que son père avait choisis lui-même. Bien qu’en dise Christine elle-même, le choix n’était pas très heureux. Le gouverneur auquel elle fut confiée aurait peut-être été parfait pour élever un jeune soldat ; mais pour une princesse, c’était une autre affaire. Il est vrai que Gustave-Adolphe voulait qu’on fît de sa fille un grand prince et qu’on l’élevât en garçon !
Ce gouverneur, nous dit Christine, (( avait été de tous les plaisirs du roi, confident de ses amours, et compagnon de toutes ses courses et ses débauches. . . Ce gentilhomme était excellent en tous les exercices, mais il était fort ignorant ; de plus, fort colère et emporté, fort adonné aux femmes et au vin dans sa jeunesse ; et ses vices ne l’ont pas quitté jusqu’à la mort, quoi qu’il se fût fort modéré ».
Pouvait-on mieux choisir ? Nous en demandons aux mères qui cherchent des gouvernantes pour leurs filles !
Ce gouverneur était doublé d’un sousgouverneur ivrogne également, et d’un précepteur docteur en théologie, l’austère Jean Matthias.
Nous ne savons pas ce qui valait le mieux pour rendre folle la future reine de Suède, des lamentations et des pleurs de sa mère ou des conseils de ses nouveaux maîtres. Au sortir de la chambre noire de Marie-Eléonore, Christine tomba sur de
braves gens dont l’unique occupation allait être de faire d’elle un phénomène.
Gustave-Adolphe avait voulu qu’on fit de sa fille un garçon! Il allaitêtrelargementobéi.Plusde poupées, de cerceaux, plus de jouets ! Christine n’a que neuf ans, on va l’instruire et l’élever comme un homme fait. Ses maîtres oublièrent son sexe et son âge ; il fallait qu’elle ne fut pas femme mais grand prince, il fallait qu’elle puisse continuer la politique et les exploits de son père. Pour arriver à ce but, on va joindre les exercices corporels d’un homme à l’instruction d’un savant.
Au point de vue physique: Christine est mal peignée, sale, déguenillée; elle a les allures et les conversations d’un mousquetaire, elle monte à cheval comme un écuyer de cirque, elle tue un lièvre à la course, couche sous la tente et méprise profondément tout ce qui a trait aux femmes.
Au point de vue intellectuel : les régents, le Sénat et les états veillent avec un soin jaloux à ce que leur princesse n’ait pas son égal. Pendant dix ans, la Suède entière ne s’occupe que des progrès de sa reine en latin, en grec, en français, en mathématiques.
Christinen'avait pourtant pas besoin d’être poussée . elle se lança dans le travail avec toute la fougue de son caractère, avec toute son exaltation, avec une ardeur passionnée et une facilité inouïe. Elle oubliait de manger et de boire, se privait de sommeil et se cassait littéralement la tête à tra-
vailler. Le pays était enchanté, le bruit de ses succès répandu à l’étranger était un honneur public.
Le précepteur Jean Matthiæ rendait régulièrement compte au Sénat des travaux de son élève ; c’était là toutes les affaires de l’Etat : « La régence savait que le 26 février 1639, reine avait commencé les Dialogues français de Samuel Bernard, que le 30 mars, elle avait appris par cœur le discours de Caton dans Salluste, et, le 6 avril le discours de Catilina à ses soldats : qu’elle
étudiait l’astronomie dans un auteur du XIII siècle, incapable de lui donner des opinions hérétiques sur le mouvement de la terre ; qu’en histoire elle avait débuté par le Pentateuque, auquel avait succédé une Guerre de Thèbes , et qu’elle lisait très assidûment un vieux livre suédois, recommandé par Gustave-Adolphe, où l’art de gouverner était réduit en maximes. Une commission de sénateurs s’assurait avec diligence que les leçons étaient bien sues et faisait passer des examens à la reine. Les états votaient des instructions sur la manière dont Sa Majesté pouvait être le mieux élevée et instruite, et profitaient de l’occasion pour inviter les régents à ne point donner à Sa Majesté des idées préjudiciables à la liberté et aux circonstances des états et des sujets du royaume (1). »
(1) Arvède Barine, Princesses et grandes dames.
Enfin, lorsque Christine eut atteint ses dix-huit ans, cette admirable éducation fut terminée. Les Etats déclarèrent la reine majeure ; la régence lui remit le pouvoir.
En arrivant au trône, Christine n’est plus une femme, et elle n’est pas tout à fait un homme : son cerveau est complètement détraqué, ses longues études l’ont minée, énervée, ont encore augmenté sa sensibilité et son nervosisme. Nous allons voir maintenant ce qu’elle va devenir avec toute cette intelligence et tout ce savoir.
Un seul mot résumera l’état mental de Christine au lendemain de sa majorité : elle va s’ennuyer. Elle ne va rien comprendre à tout ce qui l’entoure; Stockholm, les nobles, les bourgeois, le peuple, la Suède en un mot, tout va l’ennuyer.
11 y avait en effet un antagonisme absolu entre Christine et son pays. Gustave-Adolphe et les Etats avaient bien recommandé de faire d’elle, avant tout, une bonne suédoise, connaissant les manières et les coutumes du pays ; on avait fait tout le contraire.
En Suède, l’ignorance était presque absolue': la bourgeoisie n’était pas assez riche pours’insstruire, dureste n’y pensait même pas ; quant à la noblesse, elle considérait, là comme ailleurs, l’instruction avec mépris. Il existait une seule école à
Upsal ; et quelle école ? Pour ne citer qu’un exemple, la faculté de médecine d’Upsal n’eut pendant longtemps qu’un seul professeur, qui suffisait largement pour le nombre des élèves.
A la tête de ce peuple ignorant, on mit une reine bourrée de littérature, parlant le grec, le latin et toutes les langues vivantes, éprise de poésie, de philosophie et d’histoire.
Les Suédois étaient essentiellement pieux et superstitieux ; on fit de leur reine une libre-penseuse et une philosophe.
Les mœurs du pays étaient en rapport avec les intelligences. Pas de luxe, pas de dépenses inutiles; partout la vie simple et moitié barbare. Les maisons du peuple étaient des taudis, des tannières ; les logis des seigneurs, construits de bois et de terre, étaient blanchis à la chaux, garnis de meubles taillés à la hache — et au moment des repas, il fallait tendre une draperie au-dessus de la table pour empêcher les toiles d’araignée de tomber dans les plats. — Stockholm n’était composée que de ces maisons de bois, à toits plats recouverts de gazon, dominées çà et là par des monuments les plus hétéroclites : châteaux féodaux, minarets turcs, églises russes, temples grecs, etc.» etc.
Le seul plaisir, la seule distraction, le seul luxe, étaient l’ivrognerie: « Les grandes réjouissances consistaient à s’attabler devant des bouteilles, à jurer son saoul, se jeter des vers à la
tête et rouler sous la table dans une mêlée finale. Il n’en allait pas autrement à la Cour que dans un cabaret. Personne, pas même un évêque, n’avait le droit de refuser de rendre raison le verre à la main (i ). »
Pour gouverner ce peuple pauvre et barbare, on fit une reine digne de trôner à Versailles, aimant les tableaux, les statues, les médailles, le luxe et les apparats de la royauté. Elle avait comme sujets les descendants — à peine dégrossis — des Huns ou des Wisigoths, vivant dans un pays sauvage, brumeux, aride et froid \ et Christine ne rêvait que de l’Italie, de la Grèce, du ciel bleu, des fleurs et des poètes.
Pour calmer son ennui, Christine va se jeter avec plus de rage encore dans le travail. Elle va faire venir à sa Cour, à prix d’or et au détriment du(peuple suédois, une bibliothèque de huit mille manuscrits ; elle va peupler son château d’œuvres de maîtres, de tableaux, de statues, de meubles rares, réunis de ci de là, sans* goût, sans patience, sans s’y connaître. Et comme tous ceux qui l’entourent ne sont que des ignorants et des lourdeaux, elle va appeler auprès d’elle tous les savants des différents pays d’Europe, et surtout de la France : Saumaise, Descartes, Bochart, Huet, Nanteuil, Sébastien Bourdon, François Parise, Simon de la Vallée, des savants allemands, hollandais, Mei-
(i) Arvède Barine, Princesses et grandes dames.
bom, Naudé, etc., etc. Elle avait été un écolier, acharné, turbulent et sale ; elle fut une reine tout à fait savante, éloquente, sachant parler et discuter sur n’importe quel sujet, mais ayant les mains sales, tachées d’encre, le linge déchiré, ne dormant que trois heures, dînant quand elle avait le temps et ne se peignant qu’une fois par semaine.
Lorsque Christine eut été entourée de tous ces savants, lorsqu’elle eut fait de son palais une véritable Sorbonne...., elle s’ennuya tout autant!
De plus, la nature, qui s’était tue jusqu’ici en elle, commença à parler et à faire entendre une voix autrement plus forte que les dissertations de Descartes ou les discussions philologiques de Saumaise.
Christine avait crû, avec tous ses précepteurs, qu’une jeune femme de 20 ans pouvait user toute sa force vitale à faire du grec ou de la philosophie, à compulser des manuscrits ou à déchiffrer des vieilles médailles, et que cela lui suffirait. Personne n’avait songé qu’un jour la nature reprendrait ses droits et que Christine comprendrait qu’il y avait autre chose, dans la vie, •pour une femme que de lire du Thucydide ou de traduire de l’hébreu,
Entre l’éducation et la nature, ce fut la nature qui l’emporta. Christine tomba malade; la
fièvre ne la quittait pas, elle était couverte de furoncles, se sentait gravement atteinte et fut certainement morte si son genre devie était resté le même.
Heureusement pour elle tout va changer . Un homme va paraître dans sa vie et va lui faire comprendre rapidement l’erreur de son éducation et de son existence ; il va aiguiller dans une autre direction cette force vitale et cette nervosité et faire, en quelques jours, le bonheur de la reine et le désespoir de la Suède. Cet homme, c’est le médecin français Bourdelot.
En qualité de confrère, nous allons prendre d’abord la défense de Bourdelot. Non pas que nous voulions excuser tout le mal qu’il a fait à la Suède, (et encore, pouvait-il en être autrement avec une femme de la trempe de Christine)? Mais nous voulons relever un peu en lui, aux yeux de l’opinion publique, le médecin que l’on s’est toujours efforcé d’avilir et d’abaisser, comme on avait fait pour l’homme. On a fait de Bourdelot un être ignard et un médecin digne de Molière ; nous allons démontrer qu’il fut un des grands médecins de son temps, aimant son métier, travaillant consciencieusement, instruisant même les autres : et nous voulons voir un peu de jalousie — bien confraternelle — dans l’opinion que Gttv-Patin se faisait de lui.
Bourdelot (i) s’appelait de son vrai nom
( i ) Voir Moreri, Dictionnaire historique, et Eloy, Dictionnaire historique de la Médecine.
Pierre Miction» II. était né à Sens le 2 février 1610; son père, Maximilien Michon était, non pas seulement barbier comme on a bien voulu le dire, mais chirurgien de la ville de Sens. Sa mère, Anne Bourdelot, était la petite-nièce de Marie Bourdelot, mère du fameux Théodore de Bêze.
Pendant les premières années de sa vie, il étudia la chirurgie, lamédecine et la pharmacie dans la maison et sous la direction de son père.
En 1630, il vint à Paris retrouver ses deux oncles maternels, Jean Bourdelot, avocat au Parlement, maître des requêtes de Marie de xMédicis, et Edme Bourdelot, médecin de Louis XIII.
On voit par là que Pierre Michon n’était pas de si obscure naissance qu'on a bien voulu le dire.
A Paris, il suit d’abord les cours de philosophie; puis il fait de la médecine, et en 1633', obtient du roi Louis XIII de changer le nom de Michon pour le nom de ses oncles, Bourdelot.
En 1635, il part pour Rome avec le comte de Noaïlles qui s’y rendait en qualité d’ambassadeur.. Peu de temps après, son oncle Jean le rappelle à Paris où il est présenté au comte Henri II de Condé. Celui-ci le prend comme médecin et l’attache à sa personne, bien qu’il ne soit pas encore reçu docteur.
Voilà, pour nous permettre de certifier que Bourdelot n’était ni plus nul ni plus ignorant que ses confrères.
IQ2 —
Il suit le prince de Condé, en 1638, au siège de Fontarabie. Arrivé là-bas, il apprend la mort de son oncle Jean, retourne rapidement à Paris pour toucher l’héritage mais ne peut obtenir que la bibliothèque.
Il rejoint alors le prince de Condé en Roussillon et y reste jusqu’en 1640, ne revenant que les hivers à Paris pour suivre les cours et finir ses études.
En 1641, il est nommé médecin du roi, et il fonde à l’Hôtel de Condé une réunion de médecins et de savants, sorte d’académie où l’on se réunissait à dates fixes.
Après la mort du prince de Condé, ses fils Louis de Bourbon et le duc d’Enghien, attachent Bourdelot à leurs personnes.
Enfin, en 1651, il possède une telle réputation, que Saumaise, alors en Suède, voyant la reine Christine très malade, lui conseille d’appeler Bourdelot.
Que dirions-nous, si l’on nous certifiait aujourd’hui que n’importe lequel de nos grands maîtres de la médecine, membre de l’Institut, médecin de l’Elysée, etc., etc., appelé en consultation auprès de l’empereur d’Allemagne, du roi d’Italie ou du Grand-Turc, serait traité un jour d’ignorant ignorantissime et d’âne bâté?
Au moment où Bourdelot arrive en Suède ( i ) , qu’on nous permette de tracer son portrait.
Il a quarante et un an, il est bien fait, élégant, aimable et badin, spirituel et gai. Son esprit est vif et plaisant ; il chante agréablement, joue très bien delà guitare; il sait même faire la cuisine. Il a tous les talents d’un courtisan, l’art de se faire valoir et de se rendre nécessaire. C’est le parfait modèle du médecin de dames du XVIIe siècle, et même de nos jours. Il sait une foule de recettes pour composer des eaux de toilette des fards, et des cosmétiques. Il n’a pas son égal pour raconter une histoire gaie, organiser une fête, jouer une farce, (( monter un bateau ». Sa seule morale est: arriver ;sa devise : qui veut la fin veut les moyens: (( Plein d’esprit et de drôlerie, malfaisantcomme un singe, souple quand il le fallait, insolent quand il le pouvait, ne croyant ni à Dieu ni à diable, heureux de vivre, de rire et de mentir: voilà Bourdelot (2). »
Lorsqu’il arriva auprès de Christine, il jugea la situation d’un seul coup d’œil. Il jeta les
(1) Voir Lacombe, Histoire de Christine de Suède ,
(2) Arvède Barine.
livres, brûla les cahiers, ferma à clef la bibliothèque et les salles d’étude, persuada à la reine 'que cette unique occupation decompiler les vieux auteurs, ou de discuter philosophie, pouvait la rendre gravement malade, et lui démontra qu’une femme avait un autre but dans la vie que d’être un rat de bibliothèque. Il persuada à sa malade que son sexe et son rang demandaient d’autres plaisirs et d’autres occupations, et qu’il n’appartenait qu’aux savants de profession de s’abîmer ainsi dans le travail.
Christine ne demandait qu’à suivre ses conseils ; mais on n’efface pas d’un trait de plume des habitudes si profondément ancrées.
Bourdelot fit preuve de génie. Il assura à la reine qu’en France les femmes savantes passaient pour des créatures grotesques et ridicules. Il fit plus encore: il tua l’érudition dans l’esprit de sa malade en exposant les érudits eux-mêmes à la raillerie.
Meibom venait de publier ses recherches sur la musique des anciens, et Naudé avait écrit un ouvrage sur les danses grecques et romaines. Bourdelot persuada à Christine d’obliger ces fameux interprètes de l’antiquité à rendre leurs opinions plus sensibles en les réalisant, et en joignant la pratique à la théorie. Rien ne fut plus grotesque et ne fit rire autant la reine que d’entendre Meibom chanter à la grecque d’une voix fausse, sombre et tremblante, et que de voir Naudé imiter les danses
romaines1, avec des pas lourds et traînants et des postures ridicules.
Si Bourdelot se fut arrêté là, s’il eut persuadé à la reine que son devoir et sa guérison étaient de se marier, Christine eut été sauvée, et la Suède n’eut pas souffert. Malheureusement ce n'est pas dans cette voie que notre confrère va guider sa malade ; il va la lancer vers le plaisir, vers l’amusement à tout prix.
Christine obéit complètement à son médecin. Elle s’amusa d’abord un peu; puis, quand elle eût gcûté du plaisir, elle ne voulut plus que s’amuser.
Vous nous direz que la reine a vingt-cinq ans, qu’il est un peu tard pour commencer: il n’est jamais tard pour bien faire. Elle va mettre les bouchées doubles et se lancer dans la nouvelle voie qu’on lui a montrée, avec la même ardeur maladive qu’elle avait mise à suivre les conseils de ses anciens précepteurs.
Jadis, elle ne voyait qu’une chose : le travail; maintenant elle ne va voir qu’une chose: le plaisir, et va adopter pour maxime: « Il importe plus de jouir que de connaître. ))
On lui parle affaires publiques, elle répond: comédie. Un ambassadeur se présente, elle répond : répétition de ballet. La faculté d’Upsal veut disserter devant elle: elle éclate de rire au nez de ces doctes savants et se sauve faire une partie de -voiture;. Le palais royal était une Sorbonne, c’est
maintenant un Versailles ou un Fontainebleau. Bourdelot entraîne Christine partout, de danses en parties de campagne, de comédies en promenades en voiture, et il couronne l’édifice en administrant à la reine une purge le jour où Bochart doit lui lire en public des fragments de sa géographie sacrée.
La Suède s’inquiète ; elle ne comprend pas la réaction obligatoire, qui devait se faire nécessairement dans la nature maladive de celte femme, que l’on a empêchée jusqu’ici d'être femme. On avait maltraité la nature, la nature reprend ses droits. On crût la reine devenue folle.
Mais Bourdelot va continuer, et chez les Suédois, l’ahurissement se change bientôt en haine contre ce Français qui a tout gâté chez eux, qui est venu détruire, en un jour, ce plan qu’ils avaient si longuement, si laborieusement, si intelligemment dressé.
Les savants coûtaient cher, mais les ballets et les parties de plaisir coûtent bien plus cher encore. Le pays n’était pas riche, mais les inventions de Bourdelot portèrent le gaspillage au comble. Les coffres étaient absolument vides, le crédit était épuisé ; on n’entretenait plus la marine ; un ambassadeur faillit ne pas partir faute d’argent ; les domestiques du palais n’avaient pas été payés de leurs gages depuis près de deux ans, et la reine n’avait pu se procurer une somme de quatre mille tkalers pour un voyage urgent qu’en mettant sa vaisselle d’argent en gage. Partout c’était la ruine
et partout la misère, lorsque Bourdelot vint mettre le comble par deux actions plus graves encore.
Le peuple lui aurait pardonné de le rendre misérable, mais il devint furieux en apprenant qu’à l’exemple de son médecin, Christine débitait milleet mille impiétés.
Enfin Bourdelot, après avoir éloigné de la Cour : Naudé, Meibom, Bochart, Heinsius,Courtius et les autres, voulut s’attaquer à la noblesse. Il devint un personnage politique, rêva la place de premier ministre et voulut écarter radicalement quiconque lui portait ombrage.
C’enétait trop ! Les grands parlèrent d’une façon menaçante et Christine comprit qu’il était temps de céder.
Bourdelot regagna la France dans l’été de 1653, chargé de présents et recommandé particulièrement à Mazarin. Celui-ci lui fit avoir l’abbaye de Massai, vacante par la mort de M. de Châteauneuf, garde des sceaux. Bourdelot avait déjà reçu depuis longtemps du pape Urbain VIII le droit d’en posséder les bénéfices, mais à la condition exclusive d’exercer gratuitement la médecine.
Cette clause lui importait peu ; avec les revenus de son abbaye et les présents de Christine, il avait largement de quoi vivre. Il s’improvisa abbé, reprit ses séances d’académie à l’hôtel de Condé, et étala dans Paris le spectacle grandiose d’un médecin qui avait failli devenir ministre de Suède : « Notre maître Bourdelot, écrit Guy-Patin, se fait
porter en chaise, suivi de grands estafiers. Il n’en avait par ci-devant que trois, sed a paucis diebus quartus accessit. ))
Christine demeura toujours en correspondance avec lui tant qu’il vécut. Sa mort eut lieu le 9 février 1685 ; il avait soixante-seize ans. Un valet étourdi mit un morceau d’opium dans le pot de roses muscates dont il se servait ordinairement pour se purger. Un matin, Bourdelot sentant la nécessité d’une purgation, prit des roses muscates et en même temps de l’opium. Il comprit, au goût, ce qu’il venait d’absorber et le rejeta en grande partie. Mais il fut pris quand même d’un sommeil invincible accompagné d’une anesthésie presque absolue. Ses domestiques (fiez-vous donc aux domestiques !) voulant le réchauffer, l’entourèrent de bouillottes d’eau chaude. Mais l’eau était si chaude que Bourdelot fut profondément brûlé au talon, sans s’en apercevoir. Quelques jours plus tard, soit par vieillesse, soit qu’il eut du diabète, la gangrène se mit au pied brûlé et Bourdelot mourut (1).
Le départ de Bourdelot ne changea rien à l’état mental de Christine. Le mal était fait. L’anta-
(1) Bourdelot laissa un certain nombre d’ouvrages : De la Vipère , Du Mont-Etna , ses Conférences, etc.
gonisme entre ce que ses maîtres lui avaient appris et ce que Bourdelot lui avait fait comprendre, finit de détraquer complètement son cerveau si malade. Certes, Christine n’est pas à proprement parler une aliénée, elle rie mérite pas d’être internée -, mais elle est complètement inconsciente de ses actes, elle est absolument irresponsable.
Certains fous rêvent d’être empereur du Brésil, président delà République ou Jésus-Christ. Christine ne rêve qu’une chose : être un héros de roman et se montrer au public comme tel.
Le ii février 1654, elle abdique, remet la couronne à son cousin Charles-Gustave et part pour une grande tournée théâtrale à travers le monde.
A califourchon sur un coursier fougueux, habillée en homme, les cheveux coupés, chaussée d’une paire de bottes, un fusil sur l’épaule et deux pistolets aux arçons de la selle, elle part, dit-elle, en Flandre faire le coup de feu à l’armée de Condé. Quand on approche d’une ville importante, Christide change de costume, reprend ses habits royaux, et donne au peuple le spectacle de l’entrée d’une reine. La représentation terminée, on remballe les costumes, on referme les malles et on s’en va plus loin. Absolument Barnum ou Buffalo!
Nous ne la suivrons pas dans toutes ses pérégrinations. Son irresponsabilité ne fait que croître et embellir jusqu’à sa mort. Véritable reine de bohémiens, elle va de province en province, accompagnée de quatre gentilshommes et de quelques
valets faisant l’office de femmes de chambre même dans les moments les plus intimes, vivant au jour le jour, semant pour manger les joyaux de la couronne de Suède chez tous les usuriers du chemin, visitant toutes les cours d’Europe, d’où personne n’ose la chasser.
Elle vient à Hambourg, à Anvers, à Bruxelles, où elle s’attarde plusieurs mois et où elle mène une telle vie que les Bruxellois en furent bien longtemps scandalisés. De là elle passe à Inspruck, où, le 3 novembre 1655, e^e abjure le protestantisme et fait profession publique de catholicisme.
De là, elle passe à Rome où le pape fait une réception éclatante à la fille de Gustave-Adolphe, à la nouvelle enfant de l’Eglise.
En septembre 1656, elle vient faire un voyage en France où Mazarin ordonne de lui rendre de grands honneurs et où elle scandalise littéralement la Cour par ses manières de mousquetaire.
En France, la folie de Christine tourna même un moment au tragique: c’est à Fontainebleau qu’elle fit froidement assassiner, le 6 novembre 1657, le jeune marquis italien Monaldeschi, un favori qui avait cessé de plaire et qui avait le tort d’être jaloux. On n’a jamais su les motifs exacts qui avaient poussé Christine à commettre ce crime. Quoi qu’il en soit, les conditions dans lesquelles ce meurtre fut exécuté, et la tranquillité, le (( naturel )) de Christine voyant assassiner à côté d’elle son ancien ami (nous allions écrire amant), montrent net-
tement l’irresponsabilité absolue et la conscience hors nature de l’ancienne reine de Suède.
Christine retourna à Rome où elle s’installa définitivement. Sa seule occupation jusqu’à ses derniers jours, à part un essai de rentrer en Suède à la mort de son cousin, et sa candidature grotesque au trône de Pologne, fut de taquiner le pape, pourtant singulièrement large et généreux pour elle, et d’étonner les Romains. Elle les étonna par son genre de vie, par ses cavalcades à travers la ville ; elle voulut même les étonner par son enterrement.
En 1688, elle contracta uneérésipèle grave. Se sentant sérieusement atteinte, elle prépara ellemême le programme de sa dernière représentation. Elle inventa une sorte de costume pour ses funérailles, moitié jupe et moitié manteau, fait de brocard à fond blanc, broché de fleurs et de broderies d’or, garni de boutons et d’une frange d’or. Elle essaya le costume, le fit admirer, écrivit son testament, légua toute sa fortune au cardinal Azzolini, son intendant, et mourut le 19 avril 1689..
Disons seulement que son enterrement fut bien comme elle l’avait rêvé ; nous n’en entreprendrons pas le détail, mais — si les morts voient leurs funérailles — Christine dut être bien contente.
Un Apothicaire au temps du Grand-Roi