HYGIÉNISTE ET THÉRAPEUTE
-g^L n’est peut-être pas un auteur qui ait été Bfl| aussi étudié que Rabelais. Il est vrai qu’il fibafill n’était par certainement un autre auteur qui méritât autant qu’on s’intéressât à lui.
Depuis près de quatre siècles que le (( joyeux curé de Meudon » est mort, il ne se passe peut être pas de mois qu’un travail ne paraisse sur un point quelconque des œuvres de Rabelais.
Rien qu’en ce qui concerne la médecine, c’est par centaines qu’il faudrait compter les ouvrages écrits sur Gargantua et Pantagruel, ou sur la vie de leur auteur. On a fait : Rabelais pédagogue, Rabelais médecin, Rabelais praticien, Rabelaisbotaniste, Rabelais chirurgien, Rabelais anatomiste, Rabelais clinicien, etc., etc., et certes, les sujets sont loin d'être épuisés. Rabelais fut un si grand génie qu’il a tout traité dans ses œuvres,
qu’il a touché à toutes les branches, et qu’on aura beau lire et relire son ouvrage, on y trouvera toujours à s’instruire.
Il nous a paru intéressant, à nous aussi, d’étudier Rabelais; mais nous avons voulu chercher dans ses œuvres quelque chose que tous les auteurs se sont efforcés de ne pas vouloir y trouver : l’hygiène.
Rabelais fut un grand médecin; il inventa deux appareils de chirurgie: un rénové de Gallien, le glossocomion, et un purement personnel, le syringotome ( i ) ; il fut un anatomiste distingué; mais fut-il un hygiéniste-
11 est évident qu’au premier abord : Gargantua et hygiène semblent deux mots qui jurent singulièrement ensemble. Mais nous savonsqu’avec Rabelais, il ne faut jamais s’arrêter (' au premier abord )) ; il ne faut pas accepter comme vraie la première idée qu’on s’est faite d’une de ses phrases. Bien des analystes se sont trompés en l’étudiant, et même, sur certaines choses, on ne saura jamais s’il a voulu rire ou parler sérieusement. Aussi ne faut-il pas considérer comme trop paradoxal notre titre de « Rabelais hygiéniste )).
Nous allons prouver bien facilement, en suivant le texte d’un peu près, que Rabelais a connu et pratiqué l’hygiène, et que, s’il fut grand anatomiste, il ne fut pas moins grand hygiéniste.
(i) Heulard, Rabelais chirurgien.
Mais avant d’entreprendre l’analyse de ses œuvres, nous pouvons dire que dans sa vie privée et dans sa carrière médicale, Rabelais a été pour l’époque, un hygiéniste distingué (i).
En 1547, il était nommé médecin stipendié de la ville de Metz et, en même temps, médecin de l’hôpital Saint-Nicolas.
Or, à cette époque, à Paris et par conséquent à Metz, les (( bourriers » de tous les habitants restaient dans les rues ; chacun en emportait un peu à la semelle de ses souliers ; à Paris, les seuls cantonniers étaient des troupeaux de porcs qui vivaient librement dans les rues (2).
Eh bien ! un des premiers actes médicoadministratifs de Rabelais fut de donner ordre aux habitants de Metz d’enlever leurs immondices des rues. Cette mesure hygiénique avait pour but de préserver la ville de la peste. Sous le nom de peste , il faut comprendre la peste proprement dite, la lèpre et les maladies vénériennes.
En même temps, Rabelais eut dans ses attributions, l’inspection médicale des lupanars.
Enfin, à l’hôpital Saint-Nicolas, il divisa les entrants en bons malades et pauvres malades. Les bons malades étaient ceux qui souffraient de toutes les affections pathologiques ordinaires; les pauvres malades au contraire, étaient les pestiférés, les lé-
(1) Voir la thèse de Mollet : Rabelais clinicien. Paris
(2) Voire Dulaure : Histoire de Paris.
preux et les syphilitiques. Ceux-ci revinrent de droit à Rabelais.
C'est probablement en souvenir de cette classification faite à l’hôpital Saint-Nicolas, que dans le chapitre XIX du cinquième livre de Pantagruel, en décrivant le palais de la Quinte-Essence, Rabelais écrit: (( Par les premières galleries rencontrasmes grand tourbe de gens malades, lesquels étaient installés diversement selon la diversité des maladies, les ladres à part, les empoisonnez en un lieu, les pestiferez ailleurs, les verolez au premier rang : ainsi de tous les aultres. ))
II n’en était pas encore ainsi à l’Hôtel- Dieu de Paris ( i ).
Dans un autre ordre d’idées, au chapitre LXIV du quatrième livre, Rabelais entame une discussion pour savoir l’heure à laquelle on doit dîner, et comme conclusion il donne cet hygiénique conseil de bonne santé et de longue vie : (( Plus proprement disent les médecins l’heure canonique estre :
Lever à cinq, dipner à neuf,
Soupper à cinq, coucher à neuf.
Ailleurs, Rabelais donne encore un excellent précepte d’hygiène, c’est au chapitre XLI du premier livre : « Dont dist Gargantua : Boyre si tost après le dormir, ce n’est vescu en diète de médi-
(i) Voir Dulaure : Histoire de Paris.
» cine. Il se fault premier escurer l’estomach des » superfluitez et excremens. — C’est, dist le moyne, )) bien mediciné. ))
Enfin, nous allons montrer Rabelais réellement hygiéniste quand il décrit, au LV chapitre du premier livre, la construction de l’abbaye de Thélême et les habitudes de ceux qui y vivent, dont il réglemente jusqu’aux vêtements et aux coiffures, selon les saisons.
Nous laisserons de côté le luxe inouï qu’il est sensé voir dans cet admirable palais ; nous ne citerons que la grandeur et l’aération des chambres, ouvrant toutes sur des galeries extérieures ; chaque chambre ayant son cabinet de toilette et son (( retraict )) particulier. De plus, tout est admirablement aménagé pour les exercices physiques et la vie en plein air. Le parc est immense : on nous dira que cela ne coûtait pas beaucoup à Rabelais de le dépeindre si vaste ! C’est exact, mais il avait ses raisons pour cela, et il nous en donne l’utilité hygiénique : il fallait de la place pour tous les sports que l’on pratiquait à Thélème : lices, hippodromes, théâtre en plein vent, bains, jeux de paume, jeux de grosse balle, buts pour tir à l’arquebuse, à l’arc, à l’arbalète, écuries, etc. etc.
Enfin, pour en finir avec l’abbaye de Thélème, citons deux passages dignes de figurer dans nos traités modernes d'hygiène domestique :
i° Les offices et les servitudes sont construites en dehors des autres logis et ne comportent
qu'un rez-de-chaussée, de façon qu’il n’y ait pas, au-dessus des cuisines, des chambres malsaines, et inhabitables : « les offices hors la tour Hespérie, à simple estage ».
2° L’installation à Thélème du (( tout-àl’égout » : les gouttières que yssoient hors la muraille, entre les croyzées, pinctes en figure diagonale de or et azur jusques en terre, où finissaient en grands eschenaulx qui tous conduisaient en la rivière par dessoulz le logis ».
Voilà, croyons-nous, des exemples suffisants pour faire de Rabelais un hygiéniste entendu.
Mais il y a mieux : où Rabelais excelle, c’est dans l’hygiène de la jeunesse. A notre époque, où l’on crée partout des écoles, on devrait faire apprendre par cœur à ceux qui dressent les emploisdu-temps des écoliers, les chapitres où Rabelais traite de l’éducation de Gargantua.
Nous nous rappelons tous notre temps de collège avec horreur; combien de regrets nous aucait-il laissés, si nos journées avaient été employées comme celles de Gargantua !
Nous ne voulons nullement nous occuper du côté intellectuel de cette éducation ; nous ne voulons y voir que le soin apporté à bien régler, chez un enfant, le travail, la distraction, les exercices physiques : mens sana in corpore sano. Mais laissons parler Rabelais !
Lorsque Grandgousier confie l’éducation
de son fils à Ponocrates, le pauvre Gargantua avait été déjà abruti par une suite de pédagogues en (( us »qui, tout en lui faisant apprendre 1 tModis significandi , le Compost et autres bêtises, et en les lui faisant réciter à rebours, n’avaient réussi qu’à annihiler leur écolier. Grandgousier s’apercevait bien que son fils travaillait, mais : « toutefois qu’en rien ne proufïïtoit et, qui pis est, en devenoit fou, niays, tout resveux et rassoté )). Devant des amis, l’enfant interrogé (( se print à pleurer comme une vache et se cachoit le visage de son bonnet et ne fut possible de tirer de luy une parole, non plus qu'un ped d’un asne mort ».
(Combien avons-nous connu de (( forts-enthème» qui agissaient de même !)
Bref, Grandgousier change de précepteur et prend Ponocrates. Quand celui-ci (( congneut la vitieuse manière de vivre de Gargantua, délibéra aultrement le instituer en lettres ; mais pour les premiers jours le toléra, considérant que nature ne endure mutations soudaines sans grande violence. Pour doncques mieux son œuvre commencer, supplia un scavant medicin de celluy temps, nommé Théodore, à ce qu’il considerast si possible estoit remettre Gargantua en meilleure voye. Lequel le purgea canonicquement avecq élébore de Anticyre, et par ce médicament luy nettoya toute l’altération et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi Ponocrates luy feist oublier tout ce qu’il avoit appris sous ses antiques précepteurs».
Certes, c’était là un moyen pratique et commode, mais dans ce temps, l’ellébore avait tant de propriétés !
Ceci fait, Ponocrates dresse le nouvel emploi-du-temps de son élève.
Lever à quatre heures du matin. Aussitôt levé, frictions énergiques : certainement Rabelais ne veut pas parler ici de frictions sèches, il sousentend les lotions par tout le corps (la douche et le gant de crin modernes). Pendant ce temps, on lit à Gargantua (( quelque pagine de la divine Escripture )) et on fait la prière.
« Puis alloit ès lieux secretz faire excré- » tion des digestions naturelles ». Y a-t-il meilleur précepte d’hygiène que d’éliminer dés le matin les toxines des digestions de la veille?
Ce que nous comprenons moins, c'est que Ponocrates profite de ce moment pour répéter à son élève ce qu’on vient de lui lire, et lui expliquer les passages difficiles. Il faut se rappeler le sansfaçon que l’on avait à cette époque, et ne pas oublier que nos rois, Louis XIV même, siégeaient souvent. . . sur leur chaise percée ( i ) .
En retournant dans sa chambre pour s’habiller, l’enfant examine le ciel avec son précepteur, étudie l’état de l’atmosphère, pour savoir ce
( i ) Les médecins de Louis XIV conseillaient au grand roi de se purger au moins une fois par mois; il se conforma à cette prescription amoureusement et jamais son tube digestif ne fut en bon état. (Brémond, Les préjugés en médecine).
que l’on fera pendant la journée. Car, selon le temps, les occupations seront différentes.
Enfin, après s’être habillé, préparé, peigné, l’enfant se met au travail pendant trois heures.
L’étude terminée, les livres et les cahiers fermés, on s’en va en causant « en Bracque ou ès prez », pour jouer à la balle, à la paume, à la pile trigone ; « se exercens le corps, comme ilz avoient les âmes auparavant exercé ». Mais, avant tout, on fait bien attention de ne pas se fatiguer : on joue, mais le jeu est libre, c’est-à-dire que l’on joue à ce que l’on veut, et que l’on s’arrête dés qu’on transpire ou qu’on est fatigué : (( Tout leur jeu n’estoit qu’en liberté, car ilz laissoient la partie quand leur plaisoit, et cessoient ordinairement lors que suoient parmy le corps, ou estoient aultrement las ».
Puis tout le monde s’essuie, se frictionne, change de chemise et revient lentement dîner.
A table, on commence par lire ou raconter quelques histoires gaies, pour exciter l’appétit, jusqu’à ce qu’on apporte les vins. En mangeant, Ponocrates tient une conversation instructive et amusante sur les différents plats qu’on sert.
(( Parachevant leur repas par quelque confection decotoniat » (marmelade de coings), ces messieurs se nettoient les dents, se lavent les mains et les yeux avec de l’eau fraîche, et récitent le bénédicité.
Puis, au lieu de forcer l’enfant à courir
et à se fatiguer tout de suite après le repas — (délicieuse habitude qui existe dans tous les collèges, où Ton vous oblige parfois à faire de la gymnastique ou de la course en sortant de table) — on se repose tranquillement une heure, « attendans la concoction et digestion de son past )), en jouant aux cartes, en faisant de l’astronomie amusante, de la musique, en chantant.
Avant de travailler de nouveau, on satisfait à la nature : (( la digestion parachevée, se pur- » goit des excremens naturels» ; puis, on se remet à l’étude pendant trois autres heures.
Et ce sera tout de la journée, en fait de travail de bureau, de travail enfermé ; et nous croyons fermement que six heures de travail d’écriture ou de lecture par jour, c’est grandement suffisant pour un enfant.
(( Ce faict, yssoient hors leur hostel, avecques eulx un jeune gentilhomme de Touraine, nommé l’Escuyer Gymnaste, lequel luy montroit l’art de chevalerie. »
Gargantua change donc de vêtement, il se met en tenue de cheval et fait de l’équitation. Mais après cela, selon les jours, les exercices physiques varient. Tel jour, il fait des armes, delà hache, de la pique, de l’épée ; tel autre jour il chasse ; une autre fois il lutte, il court, il saute ; une autre fois il prend un bain, fait de la natation, du canotage ; mais il fait toujours suivre son bain d’une marche forcée, ou d’une ascension en montagne, pour ame-
ner de la réaction; ou bien il fait du trapèze, il joue aux barres. Bien mieux: « pour se exercer le thorax et le pulmon, crioit comme tous les diables. )) « Et pour gualentir les nerfz, on luy avait faict deux grosses saulmones de plomb, chascune du poys de huyt mille sept cens quintaulx, lesquelles il nommoit altères. Icelles prenoit de terre en chascune main et les eslevoit en l’air audessus de la teste, et les tenoit ainsi sans soy remuer troys quars d’heure et davantage. .. ))
Enfin quand le temps des exercices a pris fin, nettoyage à grande eau, frictions, rafraîchissements ; et l’on rentre doucement en passant par les prés pour faire de la botanique et rapporter des plantes.
Le souper est « copieux et large )) ; — (on comprend sans peine que Gargantua doit avoir faim) — (( car tant en prenoit que luy estoit de besoing à soy entretenir et nourrir, ce que est la vraye diète prescripte par l’art de bonne et seure médécine. »
Après le souper, musique, cartes, gobelets, prière, et.. . au lit.
Nous avons vu que l’emploi du temps changeait avec l’état de l’atmosphère : en effet, s’il pleuvait, on travaillait avant dîner comme les autres jours, mais devant un grand feu, (( pour corriger l’intempérie de l’air, n
Après dîner, comme Gargantua ne peut sortir, Ponocrates tient à ce qu’il fasse quand même
de l’exercice ; aussi (( par manière de apolhérapie, )) s’esbatoient à boteler du foin, à fendre et scier » du boys, et à batre les gerbes en la grange. ))
L’après-midi, il emmène son élève entendre les cours publics, visiterles artisans, les manufactures, les droguistes, les apothicaires; il lui fait faire de l’escrime dans une salle d’armes.
« Eux retournez pour souper, mangeoient plus sobrement que és aultres jours, et viandes plus desiccatives et exténuantes, affin que l'intemperie humide de l’air, communicquée au corps par necessaire confinité, feust par ce moyen corrigée, et ne leurs feust incommode par ne soy estre exercitez comme avoient de coustume. »
Enfin — pour couronner cet admirable traité d’éducation, une fois par mois — le maître, l’élève et des amis vont faire une grande partie de campagne, à Boulogne, Montrouge ou Charenton, et là, pendant toute une journée s’amusent, dansent, chassent, pêchent et.. . font une cure d’air.
Avions-nous tort d’affirmer que Rabelais était un parfait hygiéniste »
Il semble qu’avec de si bons conseils d’hygiène, on n’ait jamais besoin de médecin, qu’on ne doive jamais se « médiciner ». Malheureusement, ils sont rares ceux qui vivent d’une façon hygiénique parfaite, et le devoir du médecin
est d’avoir une pharmacopée complète, un arsenal médical tout prêt à battre la maladie en brèche dès son apparition.
Aussi Rabelais est-il un excellent professeur de thérapeutique. En lisant ses œuvres, on peut se convaincre à chaque ligne qu’il possède d’une façon complète sa matière médicale et sa pharmacologie.
Certains analystes ont cru que d’un bout à l’autre de ses œuvres, Rabelais se moquait de la thérapeutique de son temps.
Tel n’est pas notre avis !
Certes Rabelais se moque quelquefois, mais c’est seulement quand il parle des croyances anciennes, et il ne manque alors jamais l’occasion d’attaquer Hippocrate, Pline, Gallien, etc., « et autres fols » .
Il se moque au chapitre III du livre I : (( Comment Gargantua fut unze mois porté au ventre de sa mère » ; il se moque de Pline et d’Orpheus quand il parle des vertus de l'émeraude, « une grosse émeraude de la grosseur d’une pomme d’orange, car elle a vertu érective et confortative du membre naturel » ; ou bien quand il signale les propriétés du jaspe (( dont toute sa vie en eut l’emolûment tel que scavent les médicins gregoys ».
Mais Rabelais se moque-t-il quand il écrit : (( Je croys que l’ombre de Mgr Pantagnel engendre les altérez, comme la lune faict les catar*
rhes U ? Nous n’en sommes pas sûrs. Que Rabelais soit capable de comprendre que tous les préjugés de son temps sont faux, c’est possible ; mais l’influence de la lune n’était mise en doute à cette époque par personne, pas même par Ambroise Paré; et de notre temps encore, il existe pas mal de personnes' instruites — (nous en connaissons) — qui ne se purgeraient pas pour beaucoup aux changements de lune, et qui attribuent à la dite lune une grande influence sur les accouchements.
Quant à la pharmacopée de son temps, Rabelais est, à notre avis absolument sincère ; il a fait de son ouvrage, dans certains chapitres, un livre de thérapeutique utile et mise à la portée de tous, un livre de vulgarisation médicale.
Rabelais est notamment sincère dans son traitement de la vérole, ce qui fut sa véritable spécialité (i). Il reconnaît le peu d’effet des efforts des médecins, mais il est persuadé que le traitement employé est le seul vrai.
Rabelais traitait la vérole comme tous les médecins de son temps, affaiblissant leurs malades en croyant les guérir. C’est la méthode de l’Italien Gaspard de Torella. Les malades étaient, pour commencer, enduits de pommade mercurielle; le mercure ayant été connu de tout temps. Paracelse n’a fait que nous rappeler le mercure,
(1) Voir thèse de Mollet.
puisqu’on a démontré (i) qu’en l’an 2637 avant Jésus-Christ, les médecins chinois traitaient la vérole par des frictions mercurielles. Au Moyen âge, si nous en croyons Jean Fernel, les Arabes utilisaient le mercure: (( Les Arabes employèrent avec succès l’hydragyre, le mêlant avec certaines huiles et poudres, ils en frottaient les jointures des bras et des cuisses, d’autres l’épine dorsale et le col, d’autres les tempes, d’autres le ventre, d’autres enfin le corps ». Cette préparation que l’on nommait unguentum saracenicum , contenait un neuvième de mercure.
Quand la vérole passa d’Italie en France, les médecins français employèrent la méthode thérapeutique deTorella, dontl’onguent était au 1/40 ; puis, peu à peu, ils augmentèrent la dose, et en vinrent, au temps de Rabelais, à barbouiller les malades de la tête aux pieds.
Le résultat était, pour le malade, une stomatite mercurielle épouvantable ; (preuve certaine que le traitement faisait effet, pensaient les médecins). (( O, quantes fois nous les avons veu, à l’heure qu’ilz estoient bien oingts et engraissés à poinct, et le visaige leur reluisoit comme la claveure d’un charnier et les dents leur tressailloient comme font les marchettes d’un clavier d’orgue ou d’espinette, quand on joue dessus, et que le
(1) Dabry, La Médecine chez les Chinois , 1863.
gosier leur escumoit comme à un verrat que les vaultres ont aculé entre leurs toiles ».
Etre gresseur de vérole devint même une profession : (( le pape Sixte estoit gresseur de vérole. — Comment! dist Pantagruel, y a t-il des vérolés de par là? — Certes — dist Epistemon, je n’en vis onques tant, il y en a plus de cent millions. Car croyez que ceux qui n’ont eu la vérole en ce monde-cy, l’ont en l’autre. » Voilà une maladie réellement incurable !
Puis, les malades étaient mis dans une grande étuve pour les faire transpirer ; ce traitement à l’étuve durait de vingt à vingt-cinq jours, au bout desquels la plupart des malades, débilités par ces transpirations exagérées, par leur stomatite intense, et par les doses toxiques de mercure, mouraient, (s’il faut en croire Ulrich de Hutten), dans une proportion de quatre-vingt-dix-neuf pour cent.
Rabelais, essentiellement humain, ajoute un nouveau traitement à celui-ci ; il s'efforce de combattre la neurasthénie dont étaient frappés tous les syphilitiques et c’est pour eux qu’il compose ses œuvres, pour chasser leur ennui, pour les faire rire, tout en les priant de ne pas lire (( Gargantua » sans se faire d’abord « relier le ventre avec de bonnes grosses sangles ou bons gros cercles de cormier », afin de ne pas claquer de rire et s’envoler de joie.
Tant qu’à mourrir, mieux vaut mourrir
en riant.
Rabelais, en fait de maladies vénériennes, ne traite pas que la vérole, il s’occupe aussi de la blennorhagie. Il y attache toutefois moins d’importance; cette affection étant considérée alors comme une chose douloureuse mais de peu de gravité; (opinion que bien des personnes de nos jours partagent encore, en appelant la chaude-pisse ft un rhume de jeunesse »).
C( Peu de temps après, ce bon Pantagruel tomba malade et feut tant pris de l’estomach qu’il ne pouvoit boire ny manger; et parce qu’un malheur ne vient jamais seul, luy print une pissechaulde qui le tourmenta plus que vous ne penseriez ; mais ses médecins le secoururent et très bien avecques force de drogues lénitives et diurétiques, le firent pisser son malheur. Il print quatre quintaulx de scammonée colophoniacque, six vingt et dix-huit charretées de casse, unze mille livres de reubarbe, sans les aultres barbouillements, »
Dans le chapitre XXXVIII du livre I, il traite même — durement mais sûrement — les bubons: (( car il arrapoitl’un par les jambes, l’aultre par les espaules, l’aultre par la bezace, l’aultre par la foillouze, l'aultre par l’escharpe; et le pauvre haire qui l’avoit féru du bourdon, lui accrochea par la braguette; toutesfoy ce luy fut un grand heur car il luy percea une bosse chancreuze qui le martyrisoit depuis le temps qu'ils eurent passé Ancenys. ))
Puisque nous venons de parler d’une opé-
ration chirurgicale, citons encore quelques passages de pathologie externe des oeuvres de Rabelais.
C’est d’abord une opération pratiquée sur une femme muette : « Elle parla par l’art du médecin et du chirurgien qui luy couppèrent un encyliglotte qu’elle avoit soûls la langue. )) Cet encyliglotte n’est rien autre chose que le filet, auquel on attribuait au Moyen âge, (et on attribue encore de nos jours dans les classes illétrées), tant de méfaits ! (Chapitre XXXIV, livre V).
Voici maintenant le traitement de la sciatique par la révulsion : « Notez que cestuy rôtissement me guérist d’une isciatique entièrement, à laquelle j’estoys subjet, plus de sept ans avant, du cousté auquel mon rôtisseur me laissa brûler. )) (Livre II, chapitre XIV).
La mousse est un excellent hémostatique pour guérir les plaies ; (Chapitre XV du livre II.) De tout temps, la mousse a été employée comme hémostatique et cicatrisant, et l’est encore dans nos campagnes. Tragus en 1552, et bien après Rabelais, Rembert Dodoens en 1616, Lémerv en 1650, Pitton Tournefort en 1694, la citent comme (( astringente, propre pour arrêter les hémorragies, étant appliquée dessus ».
De la chirurgie à l’obstétrique, il n’y a qu’un pas; parlons donc un peu de cette science.
Rabelais conseille aux femmes de ne pas absorber de nourriture échauffante pendant leur grossesse et surtout quand elles sont près de leur
terme. Grandgousier, au chapitre IV du Livre I, gronde sa femme parce qu’elle mange trop de tripes à rapproche de son terme : « Disoit toutefoys à sa femme qu’elle en mangeast le moins, veu qu’elle aprochait de son terme, et que cette tripaille n’estoit viande moult louable. ))
Rabelais a connu le toucher vaginal et semble même dire qu’il était alors de pratique courante. Les sages-femmes qui assistent Gargamelle le pratiquent : (( Et la tastant par le bas, trouvèrent quelques pellauderies assez de maulvais goûts, et pensoyent que ce feust l’enfant; mais e’estoit le fondement qui lui escappoit, à la mollification du droict intestine, lequel vous appelez le boyau cuillier, par trop avoir mangé de tripes, comme avons déclairé cy-dessous. ))
Après s’être occupé de la mère, Rabelais donne des conseils pour l’enfant. Son Gargantua tête le lait des vaches choisies spécialement à Pautillé et Bréhemond, deux villages situés dans les pâturages des environs deChinon. Le jeune Gargantua n’est sevré qu’à un an et dix mois; alors, on commence à le promener en voiture : (( En cet estât passa jusques à un an et dix moys, auquel temps par le conseil des médecins, on commença à le porter, et fut faicte une belle charrette à bœufs... )) (chapitre VII, livre I).
Il donne encore, au chapitre IV du livre II, en parlant de Pantagruel, le conseil de ne pas laisser trop longtemps les enfants au berceau,
mais les faire marcher : (( Ensemble aussi que les médecins de Gargantua disoyent que si l’on le tenoit ainsi au berceau, qu’il seroit toute sa vie subjet à la gravelle. »
Voyons maintenant quelles sont les plantes que Rabelais conseille d’utiliser dans un but thérapeutique.
Et d’abord, le raisin : en dehors des (( beuveries )) qui font la joie#de tous les héros de son ouvrage. Rabelais considère le raisin comme un excellent médicament, intus et extra.
En parlant de la jeunesse de Gargantua, il écrit au chapitre VII du premier livre: (( Mais il se conchioit à toutes heures : car il estoit merveilleusement phlegmatique des fesses, tant de sa complexion naturelle, que de la disposition accidentale qui luy estoit advenue par trop humer de purée septembrale. ))
Plus loin, au chapitre XXV du même livre, Rabelais écrit en parlant du raisin : (( Car notez que c’est viande céleste, manger à desjeuner raisins avec fouace fraîche, mesmement des pineaulx, des fiers.. . pour ceux qui sont constipés du ventre, car ilz les font aller long comme un vouge, et souvent cuidans peter ilz se concilient. . . ))
Enfin, il conseille le raisin en application externe : (( Et avec de gros raisins chenins estuvêrent les jambes de Forgier mignonnement, si bien qu’il feust tantost guéri. »
La cure de raisins est trop connue de nos jours pour que nous essayions d’en faire l’histoire ; qu’il nous suffise de dire qu’au temps de Rabelais toutes les propriétésdu raisin étaient connues, qu’on l’employait surtout comme apéritif, purgatif, pour arrêter les hémorragies, et que le marc servait à envelopper (( les membres ou tout le corps des malades de rhumatismes, de paralysie, de goutte sciatique, pour les y faire suer et pour faire fortifier les nerfs )) (Lémery, Dictionnaire des drogues simples J.
Voici maintenant cinq moyens de refréner la concupiscence charnelle : 1 g vin, le travail manuel , le travail cérébral, Yacte vénérien, et enfin (( certaines plantes et drogues rendent l’homme refroidy, mal éficié, et impotent à la génération ; l’expérience y est nymphoea, héréclia, amérine, saule, chênevet, périclyménos, tamarisque, vitex, mandragore, ciguë, orchis le petit, la peau d’un hippopotame et aultres. ))
La vertu des quatre premiers moyens : vin, travail manuel, travail cérébral et acte vénérien, ne peut pas être mise en doute ; quant à ces différentes plantes voyons un peu ce qu’en disent les auteurs.
Le nymphoea a ses vertus anaphrodisiaques confirmées par Rembert Dodoens dans son Histoire des Plantes, en 1557: « La racine et semence de nénuphar blanc sont fort utiles contre l’appétit du jeu d’amour, si on en boit la décoction, ou si
on en use en poudre, car elles sèchent la semence naturelle et font que l’homme vit en chasteté ». Léméry, en 1659, dans son Dictionnaire des drogues simples , se contente de dire que les graines de nénuphar sont (( un peu narcotiques » et (( sont bonnes pour exciter le sommeil. »
L 'héraclia n’est autre chose que l’héracleum, spondylium majus, la grande Berce. Rembert Dodoens en 1616, Bauhin en 1650, Tournefort en 1694, Parkinson en 1729, le citent et Léméry écrit « il est propre pour les maladies hystériques. )) Sur Yamérine , nous n’avons rien trouvé dans les auteurs anciens ; mais son nom, exactement amerimne (du grec amèrimnos, exempt de souci) semblait donner raison à cette attribution.
Le saule est plus connu ; tous les auteurs anciens en parlent : Dioscoride, Bauhin, Rembert Dodoens, Tournefort, Léméry, Parkinson, tous lui attribuent la même vertu anaphrodisiaque : (( l’écorce, les feuilles, la semence de saule sont rafraîchissantes, on en fait prendre une décoction pour arrêter des ardeurs de Vénus ». En 1648, Schroder déclare dans sa Pharmacopée raisonnée : (( Le principal usage du saule est d’éteindre l’appétit amoureux désordonné, surtout celui des femmes, que cette plante peut rendre stériles. ))
Même remarque pour le chêne vè ou chanvre ; tous les auteurs anciens déclarent que « sa semence est estimée propre à ralentir les ardeurs de Venus, étant prise plusieurs jours de suite. »
Nous n’avons pu trouver nulle part semblable attribution au périclymenos ou chèvrefeuille, au tamarix qui serait le tamarin ou le tamaris d’Egypte, à la mandragore qui serait simplement (( narcotique et rafraîchissante (i) », à la ciguë , au vitex, à la peau d'hippopotame ; nous avons même trouvé dans tous les auteurs, autres que Rabelais, à Yorchis une vertu absolument contraire.
Par contre, Rabelais n’a garde d’oublier la flagellation comme excitant génésique; moyen connu depuis longtemps déjà, toujours employé (nous en connaissons des exemples) (2) et qui fut pratiqué avec tant d’ardeur par Henri III, par le régent et ses amis sous la jeunesse de Louis XV, par J. -J. Rousseau, etc. (Voir Cabanès, Indiscrétions de l' Histoire , et Dulaure, Histoire de Paris).
Prenons maintenant des noms au hasard dans la thérapeutique de Rabelais : nous avons vu le médecinThéodore donner au jeune Gargantua de Y ellébore pour le purger physiquement et moralement. Ailleurs, il dit encore : (( Et luy conseilloit prendre quelque peu de ellébore, afin de purger cestuy humeur en lui peccant. )) Cette opinion était celle de Bauhin, Tournefort, Dodoens, Parkinson, Léméry : « la racine de l’ellebore blanc
(1) Anatole France en fait même un aphrodisiaque dans La Rôtisserie de la reine Pèdauque.
(2) Nous pourrionsciter un vieillard de 70 ans qui, une heure tous les soirs, se fait fouetter au martinet par sa bonne, une grosse ga'llarde, et qui va se coucher ensuite.
purge par haut et par bas, mais avec une si grande violence et avec tant d’âcreté, qu’on pourrait à juste titre le mettre au rang des poisons... l’ellébore est employé pour purger l’humeur noire. » Enfin La Fontaine écrit :
Ma commère, il faut vous purger Avec quatre grains d’ellébore.
Certaines plantes ont la propriété de rompre les calculs dans la vessie, opinion qui subsiste bien après Rabelais, puisque les auteurs du XVIIIe siècle attribuent semblable vertu à bien'des plantes, entre autres à Y ail. (( Panurge donna à manger à Pantagruel quelque diable de drogues composées de lithontripon, néphrocatarticon, coudinac cantharidisé, et aultres espèces diurétiques. »
Il n’a garde d’oublier Y or potable qui conserva si longtemps l’estime générale; si bien qu’au XVIIIe siècle, les belles dames en prenaient encore pour rester jeunes, malgré les avis des médecins du temps qui avaient enfin compris que tout cela n’était que chimère.
Voici maintenant l’eau de rose : « Etyfeus sent encore [sinon qu’on apporta force vinaigre et eau de rose, pour leur faire revenir le sens et entendement accoutumé. » Mais l’eau de rose avait une autre propriété ; elle était recommandée ainsi que l 'eau d'ange comme astringente pour la toilette vaginale des dames.
Le chanvre , en dehors des qualités ana-
phrodisiaques que nous lui connaissons, guérit les brûlures ; sa « racine cuite à l’eau ramollit les nerfs étirés, les joinctures contractes, les podagres, scliuhotiques, les gouttes nouées. ))
Le safran arrête le cœur par « résolution et dilatation superflue » ; le chou et le verbascum sont bons pour les maladies de poitrine ; Yognon est mauvais pour les yeux ; le suc à' Euphorbe est sternutatoire; la graine de fougère fait avorter les femmes enceintes; Y aristoloche les aide au contraire pour l’accouchement ; la mauve est émolliente ; le lichen guérit les maladies de peau de ce nom ; le callitrium fait pousser les cheveux.
Mais n’allons pas plus loin! Nous pourrions citer encore bien des noms, en faisant remarquer que pour toutes ces plantes, Rabelais se trouve en parfaite communion d’idées avec les auteurs de son temps et des deux siècles qui l’ont suivi.
Nous n’aurions garde cependant d’oublier cet aliment, qui est en même temps un remède, dont Rabelais découvrit la formule dans les œuvres de Pline et de Dioscoride : c’est le g arum , sorte de sanve verte faite avec du garus, de l’anchois ou de la sardine (i). Après avoir confectionné ce condiment, Rabelais en envoya un petit peu à Etienne Dolet, son imprimeur et ami : « Ce garum que nos médecins ne connaissent plus et que leurs prédécesseurs estimoient tant, je te l’envoie. Tu ajou-
(i) Voir la thèse de Mollet.
teras à ton gré du vinaigre et de l’huile, il en est cependant qui préfèrent le goût du beurre. Pour toi, qui passes ta vie courbé sur des livres, il n’est point de meilleure préparation pour te rendre l’appétit, te balayer les humeurs et te relâcher plus commodément le ventre. »
Cette préparation eut une énorme fortune et Rabelais la cite au chapitre II du Tiers-Livre, en exagérant à dessein ses propriétés dans un but d’amusement : (( Vous faîtes belle saulce verde, de legière concoction, de facile digestion, laquelle vous espanouist le cerveau, esbaudit les esprits animaulx, resjouit la veue, ouvre l’appétit, délecte le goust, assère le cœur, chatouille la langue, fait le teinct clair, fortifie les muscles, tempère le sang, allègre le diaphragme, rafraischit le foye, désoppile la râtelle, soulaige les rognons, assouplit les reins, desgourdit les spondiles, vuide les uretères, dilate les vases spermatiques, abbrévie les crémasters, expurge la vessie, enfle les génitoires, corrige le prépuce, incruste le balane, rectifie le membre ; vous faict bon ventre, bien rotter, vessir, peder, hanter, uriner, esternuer, sangloutir, toussir, cracher, vomiter, baisler, moucher, haleiner, inspirer, respirer, ronfler, suer, dresser le virolet, et mille aultres rares advantaiges. »
En terminant, qu’on nous permette de donner un conseil à certains de nos confrères : lisez la lettre de Rabelais à Monseigneur Odet, cardinal
de Châtillon, publiée au commencement du Quart- Livre de Pantagruel.
Rabelais y décrit avec justesse la façon dont un médecin devrait toujours se présenter devant ses malades : « comme sil deust jouer le rolle de quelque amoureux ou poursuyvant en quelque insigne comédie, ou descendre en camp clos pour combattre quelque puissant ennemy. » — «... Semblablement pourroit le médecin ainsi desguisé en face et habiter, mêmement revêtu de riche et plaisante robe... répondre à ceux qui trouveroient la prosopopée estrange : Ainsi me suis-je accoustré, non pour me guorgiaser et pomper, mais pour le gré du malade lequel je visite, auquel seul je veulx entièrement complaire, en rien ne l’offenser, ne fascher. »
Et plus loin, il fait entre le médecin « tant mieux )) et le médecin « tant pis », un tableau comparatif peu en faveur de ce dernier, montrant (( ...le minois du médicin chagrin, tétrique, reubarbatif, catonian, mal plaisant, mal content, sévère, rechigné, contriste le malade ; et du médecin la face joyeuse, seraine, gratieuse, ouverte, plaisante, resjouit le malade. »
Que nos confrères ne nous en veuillent pas... nous n’avons nommé personne!
Quelques mots sur François II