‹ Promenade d'un médecin à travers l'histoireChapitre 4 sur 12 · QUELQUES MOTS SUR FRANÇOIS II · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS SUR FRANÇOIS II

gSjjjgE Samedy, 19 de Janvier 1543, entre quatre Ü&IÜ et c*ncî ^eures du soir, madame ia Daul- E«b1 phine, depuis royne, et aujourd’hui gouvernante de France, accoucha à Fontainebleau du défunt le duc François (1).

Le futur François II naquit faible et d’une constitution délicate. Le peuple se fit alors une singulière opinion sur la cause de cette faiblesse de constitution : Catherine de Médicis était restée dix ans stérile ; on prétendait même que le savant médecin Fernel avait indiqué à Henri II un moyen absolument sûr de faire cesser cette stérilité chez

(i) Note écrite par Claude de l’Aubespine, frère de lcvêque de Limoges, Sébastien de l’Aubespine. Cité par Louis Paris, in Négociations , lettres et pièces relatives au règne de François II.

sa femme : (( Le peupleestoit persuadé (i), dit Varillas, que la reine-mère, après dix ans de stérilité, n’avoit conçu le roi que parce que le premier médecin Fernel avoit conseillé à Henri de coucher avec elle durant ses ordinaires )). Varillas ajoute plus loin que l’opinion de tous était que François II tenait à cette circonstance sa faible constitution ; car les personnes engendrées dans ces conditions n’étaient, croyait-on, jamais saines .

A notre avis, l’état maladif du jeune roi n’est que le triste héritage de son père et de son grand-père. D’ailleurs il n’allait pas être leseul à recueillir cette agréable succession : sur les dix enfants d’Henri II, deux meurent aussitôt leur naissance, Vittoria et Jeanne ; un, Louis d’Orléans, meurt à dix-huit mois; François II meurt à dixsept ans, Elisabeth à vingt-trois, ^Charles IX à vingt-quatre, le duc d’Anjou à trente.

Faible de santé, François II fut aussi faible de caractère : pendant la durée de son court régne, il fut toujours sous la domination de sa mère ou des oncles de sa femme, craignant alternativement les uns ou les autres, craignant son peuple, pleurant devant le danger — comme le jour de la conspiration d’Amboise — tendre et bon mais allant jusqu’à accepter, par obéissance, d’assassiner lui-même le roi

(i) Voir dans le ‘Dictionnaire historique de Bayle, l’article consacré à Fernel.

— ior —

de Navarre, guet-apens dont celui-ci sut intelligemment se tirer.

François avait avant tout besoin d’affection et de tendresse et s’attacha à sa femme Marie Stuart — qu'il avait épousée le 24 avril 1558 — avec une passion qui alla chaque jour en grandissant. 11 paraît même qu’il l'aima trop : « Son peu d’âge et la brièveté de son régne, ne donnèrent pas lieu de juger qu’il eut été bon ou mauvais Prince : et l’on ne remarqua point en lui d’autre passion violente que l’amour pour la Reine sa femme qui s’augmentait de jour en jour et ne s’accordant pas avec la faiblesse de sa complexion et avec ses autres infirmités fut plus vraisemblablement l’occasion de sa mort... )) (Varillas, Histoire de François second)..

Dès sa naissance, il fut atteint du mal qui ne devait plus le quitter et qui devait occasionner sa mort : une maladie inflammatoire de l’appareil auditif, une oiorrhée gauche.

Nous n’avons pu retrouver dans les biographes de François II, aucun indice sur le début exact de cette affection ; et ce silence des auteurs nous permet de certifier presque la nature de cette maladie.

Si en effet, l’écoulement avait été précédé de violentes douleurs d’oreille, accompagnées de fièvre; les auteurs n'auraient pas manqué d’en parler. Nous pensons au contraire que l’écoulement s’est établi avec peu ou pas de douleurs, lentement,

incidieusement ; et si nous songeons à la faiblesse de constitution du jeune roi, aux tares physiques du père et du grand-père, si nous tenons compte de la mortalité des frères et sœurs de notre malade, nous sommes bien tentés de diagnostiquer, sans crainte d’erreur, une otite gauche moyenne de nature tuberculose avec perforation du tympan.

A cette époque, on se fit sur cette affection et son étiologie une singulière idée. En septembre 1 549,notremalade, en plus de son mal d’oreilles, fut atteint d’une diarrhée terrible. Voici, à ce sujet, un fragment d’une lettre écrite par Henri II à d'Humières, le gouverneur du jeune dauphin, alors âgé de six ans et demi .

« Montreuil, 16 septembre 1549.

» Mon cousin,

)) J’ai reçu deux lettres de vous, les dernières du onze de ce mois, par lesquelles j’ai veu comme mon filz le dauphin se trouvoit mal d’un flux de ventre, procédé, ainsv que dient les médecins, des humeurs cuittes et accumulées dedans son corps, pour ne se moucher point la plupart du temps. A quoy, pour l’advenir, il faut bien que vous pourvoyiez, l’admonestant par doulceur de se moucher, et luy mettant en avant ceste maladie qui par faute de ce luy est advenue; et là où pour cela il n’en feroit rien, vous l’y contraindrez, car

il serait bien difficile que aultrement il feust jamais sain. »

François II vécut ainsi jusqu’à seize ans passés, cahin-caha, souffrant de temps en temps, ne faisant pour tout traitement que de se curer l’oreille ( i) quand elle était pleine de pus, augmentant ainsi l’infection.

Brusquement la crise finale éclate, alors que rien ne pouvait la faire présager. Le dénouement fut même si brusque, si rapide que le peuple en reçut la nouvelle comme un coup de foudre ; on crutlongtemps à un crime: « Le roi avait une fistule à l’oreille ; on aurait, disait-on, empoisonné la coiffe de son bonnet de nuit à l’endroit qui y répondait... On accusa même son barbier de lui avoir subtilement soufflé une poudre empoisonnée dans l’oreille (2) ».

L’empoisonnement était une supposition gratuite; si le peuple ne savait pas son roi mortellement atteint, les grands surpris tout de même par la brusquerie du début — savaient fort bien que !a maladie était mortelle.

Voici ce qui s’était passé :

( 1 ) « . . . façon de cure-dens et cure-oreilles, ensemble l’estuif aussi d’argent, tout taillé d’espagne à la moresque, des lettres de F. couionnées, le tout meslé... Façon d’un estuif d’or garni d’ung cure-dens et d’ung cure-oreilles, enrichy de couronnes émaillées de rouge et dè blanc... Argenterie du Roy, 1560, fol. 52.

(2) Voir Varillas : Histoire de François II.

Le mal avaitdû depuis quelque temps déjà prendre de l’extension d’une manière sourde ; la suppuration avait dû s’étendre peu à peu, gagner incidieusement les tissus voisins, sans réaction extérieure apparente. Le roi ne se plaignit de rien, soit que réellement il ne souffrit pas plus qu’à l’ordinaire — ce qui se peut très bien avec une affection tuberculeuse — soit qu’il ne voulut pas se plaindre, tracassé comme il l’était alors par ses oncles au sujet de la condamnation du prince de Condé.

Le 17 novembre 1560, le roi est pris brusquement d’un évanouissement : disons tout de suite que les auteurs ne sont pas d’accord sur cette syncope.

Voici ce que nous dit Varillas : (( Et le même jour, dix-sept de novembre, le Roy sortit d’Orléans sous prétexte d’aller à la chasse : mais en effet pour n’estre pas dans la ville lors qu’on exécuterait à mort le Bailly Groslot.

» Sa Majesté n'eut pas plustost traversé le fauxbourg, qu’elle sentit à l’oreille droite (1) un mal si violent qu’on fut contraint de la ramener dans la ville et de la coucher. »

Dans l’Extrait de Y Histoire de la maison de Lorraine , par Larcourt, chanoine de Reims (2), nous trouvons la même histoire de chasse :

(1) Nous voulons croire que Varillas s'est trompé en écrivant, il est le seul qui accuse l’oreille droite ; tous les autres auteurs parlent de l’oreille gauche.

(2) Cité par Louis Paris, Négociations , lettres et pièces relatives au règne de François II.

« Le Roi, qui ne vouloit point se trouver à l’exécution de Groslot, baillif d’Orléans, auquel on vouloit couper la tête le 17 du même mois, sortit la veille, sous prétexte d’une partie de chasse. 11 ressentit une douleur d’oreille plus grande que celles qui l’avoient incommodé autrefois. ))

D'après Louis Regnier de la Planche (1), les choses se passèrent autrement : (( Sur le soir, estant le Roy à vespres aux Jacobins, il luy prit un grand esvanouissement, qui fut cause qu’on l’emporta hastivement en sa chambre; et revenu de pâmoison commença à se plaindre de la teste en la partie de l’oreille gauche, en laquelle il avait eu de tout temps une fistule, en sorte que de la douleur lafiebvre le print. »

Jean de Serres dans une Histoire des choses mémorables advenues en France , J 599, nous dit également la même chose : « le Roy estant à vespres au temple des Jacobins. »

Quoiqu’il en soit voici une lettre très intéressante de Catherine de Médicis à Guillaume Desaulx, sieur de Villefaucon, datée du 4 décembre 1560(2): «Monsieur de Villefaucon, depuis quelques jours, le Roy mon fils s’est trouvé assailly d’un catarrhe qui l’a tellement et si fort persécuté, ac-

(1) Histoire de l’Etat de France , tant de la République que de la religion sous le règne de François II, par Louis Régnier de la Planche. MDLVXVI.

(2) Louis Paris, loco cilato.

ioô —

compaigné d’une grosse fïebvre qui l’a mis en extrême danger pour la griefve maladye qu’il supporte. »

Tout d’abord, les oncles du Roi ne s’inquiétèrent pas outre mesure ; ils étaient tellement habitués à voir leur neveu souffrant ! Ils traitèrent cela de fluxion et de catarrhe sans s’alarmer davantage que dans les autres accès dont le roi s’était tiré heureusement ; ils firent publier qu’il n’y avait rien à craindre : (( que la maladie du Roy ne procedoit que du catarrhe qui durant son enfance luy estoit tombé sur l’oreille et qu’il estoit aisé de dissoudre et d’attirer au dehors l’humeur maligne qui s’y estoit jettée. »

Malheureusement il fallut bientôt reconnaître la gravité du mal. Les douleurs augmentèrent rapidement, une fièvre terrible assaillit le malade ; l’écoulement par l’oreille devint extrêmement abondant et fétide ; (( mais le mal se déclarant par l’écoulement du pus qui sortoit en abondance, on reconnut qu’il était attaqué d’un abcès dangereux de la tête. . . ( i ) »

« La maladie estoit mortelle et elle tiroit sa véritable cause d’un abcès formé dans le cerveau qui suppurant par l’oreille y mettroit la gangrène (2). ))

(1) Extrait de 1 Histoire de la Maison de Lorraine, par Larcourt.

(2) Varillas, Histoire de François II.

« Quant à la maladie du Roy, combien que quelque humeur fort puante fust distillée de son aureille, qu’il eust esté purgé et ventosé et que cette descente fust retenue par fomentations : toutesfois la fiebvre ne laissa de lui redoubler avec grandes douleurs, inquiétudes et resveries, qui firent que les médecins désespérés de sa santé, le duc de Guise leur disoit mille injures et s’enquéroit souvent s’il estoit possible de luy prolonger la vie, voire à un Roy qui estoit en la fleur de son âge ( i ). »

C’est alors qu’on recourut aux grands moyens : le cardinal de Guise envoya partout des pèlerinages, fit faire des prières à tous les saints et saintes du Paradis, réquisitionna tous les moines et prêtres de Paris pour faire des processions. Le Roi lui-même (( fit un voeu solennel aux scaints et scaintes du Paradis, spécialement à Notre-Dame de Cléry, comme ils l’appellent, que s’il leur plaisoit de le guérir, il purgeroit son royaume de tant de meschans hérétiques. »

Si le roi avait guéri, la Saint-Barthélemy aurait eu lieu douze ans plus tôt. xMais la maladie ne céda pas à tant de nobles vœux et de belles prières.

Pendant ce temps, que faisaient les médecins > Les médecins et les chirurgiens se réunirent, essayèrent quelques petits remèdes anodins,

(i) L. Régnier de la Planche.

io8 —

et voyant que ça ne réussissait pas, ils (( mirent en délibération de le trépaner, mais chacun estoit si estonné que l’on n’en conclud rien, en sorte que le dit Seigneur demeura forclos de ce remède qu’on estimoit luy pouvoir servir. Et assueroit on que les dits médecins et chirurgiens n’estoyent espris de moindre frayeur, que celle qu’ils eurent à la mort du feu Roy Henry dernier décédé, d’ou s’ensuyvit un proverbe, qu’il faisoit mauvais estre Roy pour mourir (i). ))

Pourquoi les médecins sont-ils restés dans l’inaction ; pourquoi n’ont-ils pas trépaner?

La trépanation a pourtant été connue de tout temps ! Sur les crânes préhistoriques, on trouve des traces certaines de trépanation ; les médecins égyptiens trépanaient ; les grecs après Hippocrate trépanaient comme on dit bonjour, pour une fissure supposée du crâne (absolument comme aujourd’hui certains médecins vous font une ponction

(1) L. Régnier de la Planche, loco citato.

On sait que pour la mort d’Henri II, les médecins et les chirurgiens se démenèrent énormément, délibérèrent, anatomisèrent, mais ne firent rien pour le malade. « Cinq ou six chirurgiens des plus experts de France firent toute diligence et devoir de prorondir la playe, et sondre l'endroict du cerveau où les esquilles du tronsson de la lance pouvoient avoir donné. Mais il ne leur fust possible ; encore que durant quatre jours ils eussent anatomisé quatre testes de criminels que l’on avoit décapitez en la Conciergerie du Palais, et aux prisons du Grand Chastelet ; contre lesquelles testes on coignoit le tronsson par grande force, au pareil costé qu’il estoit entré dedans celle du Roy; mais en vain. )> (Vieilleville, Mémoires).

lombaire pour une migraine) ; les arabes ont connu et pratiqué la trépanation. 11 est vrai qu’à cette époque, malgré Paracelse et Ambroise Paré, la chirurgie dormait un peu en France ; mais les médecins auraient dû tenter quelque chose plutôt que de courir le risque de mériter les reproches qu’on leur a adressés.

Est-ce à dire qu’ils auraient pu guérir le jeune Roi ? Quelle a été la terminaison de l’otite de François II ?

Le trépan ne pouvait lui être utile qu’au cas de mastoïdite suppurée. Or nous ne croyons pas nous trouver en face d’une mastoïdite (i).

Les. écrivains du temps, nous l’avons vu, parlent tous d’un abcès du cerveau. Si François II avait eu une mastoïdite, ils n’auraient pas manqué de citer l’augmentation de volume de l’apophyse, la rougeur, le point douloureux ! — C’est alors

(i) Un seul historien moderne, J.-C.-L. Sismonde de Sismondi a écrit dans son Histoire des Français, i8^j : « Cependant François II. qui avait toujours été d’une santé faible et maladive, qui était tourmenté par une humeur scrofuleuse et qu’on avait cru déjà une fois atteint d’une fièvre lente, se plaignit le 16 novembre de vives douleurs à la tête. Un abcès s’était formé derrière l’oreille, et ce fut dans l’oreille même et ensuite dans la gorge que se manifesta un écoulement purulent avec gangrène )).

Sismonde de Sismondi ne nous dit pas où il a puisé de semblables renseignements médicaux ; nous n’y attachons donc pas d’importance. Nous resions d’ailleurs étonnés devant cet abcès se déclarant derrière l’oreille, puis gagnant l’intérieur de l’oreille, puis s’écoulant parla gorge...

que la trépanation s’imposait. — D’un autre côté, la mort du roi aurait été moins rapide; on vit plus de 15 jours avec une mastoïdite!

Nous croyons plutôt que le malheureux roi a succombé à un des accidents les plus fréquents des suppurations prolongées de l’oreille : une méningite ou un abcès intra-crânien. Le pus, après avoir détruit la fenêtre ovale, a dû passer par les fissures de la face supérieure du rocher, gagner les méninges ; ou, suivant le canal du nerf facial, venir former un abcès en pleine substance cérébrale.

Et tous les auteurs modernes s’unissent pour dire que la thérapeutique est impuissante contre ces accidents, qui peuvent parfois être foudroyants.

Le jeune roi était donc bien perdu lorsque la crise a été déclarée; mais nous pouvons affirmer (que les mânes de nos confrères d alors nous pardonnent!) que de nos jours, François II aurait eu bien des chances de vivre et de guérir de son affection. Un traitement sagement appliqué dès le début de Potorrhée aurait presque certainement fait rétrograder et même disparaître toute inflammation.

Le 5 décembre, à midi, on croyait le roi mort ; il ne rendit l’âme qu’à cinq heures du soir à l’âge de 17 ans dix mois après une maladie de 1 7 jours .

La mort avait été si imprévue et si rapide que sa mère et ses oncles, trop occupés d’arranger

les affaires du royaume et... surtout les leurs, ne songèrent même pas à ses funérailles : deux serviteurs, de la Brossent de Laussac, et un seul prélat aveugle, l’évêque de Senlis, l’accompagnèrent à Saint-Denis et le descendirent dans le tombeau de son père : (( Il s’est fait un grand bruit, et de ces derniers courriers qui sont venus de don Juan Maurique que l’enterement de feu roi s’aitoit faict aveque ungue petite bougie ; qui est trouvé bien estrange(i) ».

Son frère Charles IX répara ce tort en lui faisant un an après des funérailles magnifiques.

(i) Lettre de Madame de Clermont à la Reine mère, le deuxième jour de Carême.

La petite-vérole d’Elisabeth de France reine d’Espagne

Page 1