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LA PETITE- VÉROLE D’ÉLISABETH DE FRANCE REINE D’ESPAGNE

|||||5|’escris icy de la reyne d’Espaigne, Elizabeth RsÉIl de France, et vraye fille de France en tout, .BMsafiSl belle, sage, vertueuse, spirituelle et bonne, s’il en fut oncques ; et croy que, depuis la saincte Elizabeth, oncques aucune n’a porté ce nom, qui l’ait surpassée ou toutes sortes de vertus et perfections, encor que ce beau nom d’Elizabeth soit esté fatal en bonté, vertu, saincteté, et perfection à celles qui l’ont porté, comme plusieurs ont cru ( i ) )) .

Nous allons faire comme Brantôme, nous allons nous aussi nous occuper un peu d’Elizabeth ; nous allons plonger un regard indiscret dans l’histoire de sa vie. Seulement nous n’envi-

(i) Brantôme, La vie des dames illustres. Discours IV.

sagerons surtout qu’un événement de l’existence de cette infortunée princesse, une maladie qu’elle contracta dés son arrivée en Espagne, la petite vérole.

Mais d’abord, faisons un peu d’histoire.

Elizabeth était le second enfant de Catherine de Médicis et d’Henri II. François II, l’aîné, était né en 1543 ; Elizabeth vit le jour: «le vendredy 2 d’apvril 1545, au dict Fontainebleau, entre onze heures et douze heures du soir... Ses parrains le roy Henri d’Angleterre, et sa marraine la royne Léonor et Madame la princesse de Navarre [sic) ( 1 ) )).

Promise en mariage une première fois au fils aîné d’Henri VIII roi d’Angleterre, elle vit son fiancé mourir avant le mariage. Puis, après la paix de Cateau-Cambrésis, elle fut fiancée à Don Carlos, prince d’Espagne, fils de Philippe II. Don Carlos, quoique réchétif et boiteux, était du même âge qu’Elisabeth, et les choses avaient l’air de suivre un train normal, quand le « roy d’Espaigne son père, venant a estre veuf par le trépas de la reyne d’Angleterre sa femme et sa cousine germaine, ayant veu le pourtraict de Madame Elizabeth, et la trouvant fort belle et fort à son gré, en coupa l’herbe soubs le pied à son fils, et la prit pour luy, commençant ceste charité à soy même. »

(1) Note de Claude de l’Aubespine, frère de Sébastien de l’Aubespine, évêque de Limoges.

Elisabeth fut en effet d’une grande beauté : « Son visage estoit beau, et ses cheveux et ses yeux noirs, qui adombroient son teint et le rendoient si attirant, que j’ay ouy dire en Espaigne que les seigneurs ne l’osoient regarder de peur d’en estre espris, et en causer jalousie au roy son mary et par conséquent eux courir fortune de la vie. Les gens d’église en faisoient tout de mesmes de peur de tentation, ne connoissans assez de forces et commandement à leur chair pour l’engarder d’en estre tentée... Sa taille estoit très belle, et plus grande que celle de toutes ses sœurs... ; et ceste taille, elle l’accompagnoit d’un port, d’une majesté, d’un geste, d’un marcher et d’une grâce entremeslée de l’espaignolle et de la françoise en gravité et en douceur (i). ))

La candidature du fils de Charles-Quint fut immédiatement agréée, et le 22 juin, en l’église Notre-Dame, eut lieu (( la célébration de mariage de Madame Élisabeth, première fille du roi, et du roy catholique Philippe II, roi d’Espagne, en vertu de la procuration passée au duc d’Albe. ))

Philippe II avait alors trente-deux ans, sa jeune femme n’en avait que quatorze.

On fit à l’occasion de ce mariage des fêtes splendides, des festins, des bals, des tournois ; ces fêtes coûtèrent la vie à Henri II, et 24142 livres 6 sols au trésor, soit 2 50. 000 francs de notre monnaie.

(1) Brantôme, Elizabeth de France. Discours IV.

Dans les premiers jours de décembre, la jeune reine d’Espagne partit rejoindre son mari. François 11 et Catherine de Médicis l’accompagnèrent jusqu’à Châtellerault et Poitiers, la quittèrent avec bien des larmes et la confièrent, pour la conduire en Espagne, au roi de Navarre, Antoine de Bourbon, assisté de son frère le cardinal de Bourbon, du prince de la Roche-sur-Yon et de Sébastien de l’Aubespine, évêque de Limoges.

La jeune reine avait avec elle une nombreuse suite de dames, deux médecins, Burgensis et Maître Vincent de Montguyon, un chirurgien Maximilien Dunoir, et un apothicaire Jacques Bobuffe. Elle emmenait en outre une quantité colossale de bagages dont voici quelques échantillons:

Deux accoutremens de pierreryes.

Six robbes de toille d’or frizé et six cottes.

Deux robbes de broderye et deux cottes.

Quatre robbes de toille d’or et de toille d’argent plaine, et quatre cottes.

Une robbe de velours cramoisy avec du passement d’argent large, et une cotte de mêsme.

Une robbe de satin blanc avec du passement d’or, et une cotte de mesme.

Une robbe de velours noir avec du passement d’or et d’argent, la cotte de mesme.

Une robbe de damas blanc avec du passement d’argent, une cotte de mesme.

Une robbe de satin cramoisy avec du passement d’or et d’argent et une cotte de mesme.

Une robbe de damas cramoisy avec du passement d’or et d’argent et une cotte de mesme.

Une robbe de satin jaune-paille avec du passement d’argent, la cotte de mesme.

Une robbe de satin blanc avec de l’or et l’argent et une cotte de mesme.

Une robbe de satin violet avec du passement d’or et d’argent, la cotte de mesme.

Une robbe de damas gris avec de l’or et la cotte de satin gris avec de l’or.

Des cottes sans or et sans argent, de satin, cramoisy, de satin blanc, de satin jaune doré, de satin jaune-paille, de damas blanc, de satin columbien, de velours cramoisy, de haute couleur, de velours jaulne paille, de velours jaulne doré, de velours violet, de velours noir, de satin noir.

Un manteau à la royale, ung bord de broderie d’un pied, une cotte de dessous de drap d’or, corps et manches.

Un manteau de nuit, de toile d’argent plaine, fourrée de loups cerviers.

Une vasquine de satin jaulne doré passementée, toute d’argent avec le corps et les man-> ches.

Une jupe fourrée de satin jaulne doré, avec du passement d’argent à l’entour.

Le linge, tant pour sa personne que pour sa maison.

Un tappis de velours violet avec ung passement et une frange d’or à l’entour, pour sa table de nuict.

Un coffret de nuict de velours violet, aux quatre coings accoustré d’argent doré avec l’ense au milieu doré.

Ung mirouer accoustré d’or, le vallet (le manche) pour le tenir de mesme.

Une poche de velours violet à mectre ses peignes, avec du passement d’or à l’entour ; des petites époussettes, le manche de velours violet accoustré et doré pour nettoyer ses peignes.

Des vergettes pour nettoyer ses besongnes de velours, le manche de velours violet accoustré d’or.

Ung lict de velours violet avec des passemens d’or et le daiz de mesmes, douze linceux, douze chemises de nuict ouvrées, et une douzaine de rouailles ouvreez d’or et d’argent, et une douzaine de souilles d’oreillez ouvreez d’or et d’argent, et de la toille de Hollande pour faire le démourant du linge qui luy est nécessaire, la quantité que l’on monstrera en estre besoing.

Ung petit lict avec un pavillon de damas violet, frangé d’or, pour celle qui couchera en sa chambre, une paillasse pour ses femmes de cham-

bre, avec un g pavillon de camelot violet, frangé de soye violette.

Ung bassin pour se laver les mains et une esguierre, le tout doré.

Une coupe dorée, ung essay doré.

Ung petit bassin dorépourlaver la bouche. Ung vase doré pour jetter la lessive sur la

teste.

Une petite cuvette à mectre le mortier (bougie pour la nuit) qui soit dorée.

Une petite chaufferette dorée de la façon qu’on montrera.

Une buye dorée et deux petits flacons

dorez.

Une bassinoire d’argent.

Ung bassin à laver la teste.

Une cuvette à laver les jambes.

Ung grand coquemart et un petit.

Un pot à pisser.

Ung petite cuvette a mectre la chandelle. Ung bassin pour son bourlet et ung pour sa chaize percée (r).

Elisabeth fut reçue en Espagne par un peuple enthousiaste et au milieu de fêtes magni-

(i) Mémoires. — Journaux du duc de Guyse.

fiques. Malheureusement, elle venait de faire à travers le midi de la France et les Pyrénées un voyage de plus d’un mois par la pluie et la neige et avec un froid terrible. Aussi tomba-t-elle malade, au milieu des réjouissances qu’on donnait en son honneur, d’une attaque frustre de petite vérole:

(( Les fêtes furent interrompues par la petite vérole qui survint à la reine; mais on reconnut bientôt qu’elle était peu dangereuse et on cessa à la Cour d’en être alarmé (i). »

Nous connaissons le détail exact de cette première atteinte par une lettre de l’évêque de Limoges, Sébastien de l’Aubespine, au roi François II (2). ))

(( De Coledo, XXVIII février 1559 (3).

)) ...Depuis ce temps, la royne avait esté en fort bonne santé, commençant à donner ordre à ses états jusques a dimanche dernier XVIII que je la vis en sa chambre enfermée avec les dames, qu’elle faisoit danser les unes après les aultres, elle-même dansa deux ou trois fois, estant bien disposte et gaillarde qu’il estoit possible, si ce n’est

(1) J. de Ferreras, Histoire générait de l Espagne, t. IX, p. 415.

(2) Cetie lettre et les suivantes ont été prises dans Négociations , lettres et pièces relatives au règne de Fian çois II, par Louis Paris. (Collection des documents inédits).

(3) En réalité, c’est le 23 février 1560. Mais l’année ne commençait alors que le samedi saint.

que les serviteurs la trouvoient fort en couleur. La nuit, estant le roy couché avec elle, elle sentit quelque petite inquiétude, et le matin chaleur se démonstrant le long de son estomach et dedans la teste quelques pustules, comme d’ébulissions de sang ou petite vérolle: de sorte que les deux médecins premiers du roy avec les siens advisèrent de la saigner, comme elle fut le soir, le roy son mari ayant esté longtemps avec elle et osté la peur qu’elle en avoit, ce qu’elle supporta vertueusement et avec bien peu de défaillance. Depuis sa chaleur diminua et passa ceste seconde nuit en aussi bon repos que en plaine santé. Et le XXI ayant esté plus de deux heures à deviser avec Sa Majesté, elle estoit en son naturel, m’ayant monstré deux dites pustules qu'elle avoit au visage le long des cheveux et beaucoup à la teste, qui déjà commençaient à s’esteindre ainsi que celle du corps, comme Vostre Majesté pourra mieux entendre par les lettres de Madame de Clermont et de ses deux médecins cy encloses. »

Eh bien, malgré les lettres des deux médecins jointes à la sienne, le brave évêque de Limoges ne peut s’empêcher de faire un peu de médecine. Il tient à faire de la physiologie, à donner en la circonstance son avis au roi, dans le cas où les médecins seraient d’une opinion contraire : « Procédant tout cela, oultre qu’elle est assez sanguine, de la chaleur du pays et de ceste mutation d’air; estant celui de ce pays comme les

viandes, fort subtil et aigu, et tellement que peu d’étrangers eschappent telles maladies, même sur ce printemps qui poinct et se montre fort par deçà... Ancuns dient que c’est espèce de petitevérolle; quant à moy ayant ouy sa mère nourrice qui dist avoir souvent veu sur elle telles ébulissiôns, je n’y veois aultre apparence, car ce qu’il y a eu de pustules n’ont esté en façon que ce soit enflambées. estant son médecin italien de ceste opinion, luy ayant, en tout événement la saignée faict fort grand bien, parce que déjà elle a encore saignée du nez, qui monstre bien replection. »

Enfin, ce ne fut cette fois qu’une fausse alerte, une indisposition d’une huitaine de jours dont Elisabeth se remit vivement,. . . grâce certainement à sa saignée et aux cinq médecins qui l’entouraient.

Bref, le ier mars, Sébastien de l’Aubespine et M. de Laussac peuvent écrire à Catherine de Médicis que sa fille est absolument guérie. Le 5 mars, Laussac récrit pour annoncer que les boutons de petite vérole ont complètement disparu.

Pendant quelques mois, la jeune Elisabeth fut tranquille, et c’est durant cette période de santé que nous allons voir tout le monde s’agiter autour d’une espérance — bien problématique — de grossesse.

Au mois d’août 1560, Claude de... — ici un nom absolument illisible dans le manuscrit — (nous verrons d’ailleurs que souvent cette pauvre: dame écrit malheureusement d’une façon illisible), écrit à la Reine mère que sa fille et son gendre sont en excellente santé; elle ajoute même: « Je espère que Dieu nous fera la grâce que dans dix mois elle aura un enfant, où elle le pora passer avec plus grand plaisir, veu que ses besognes lui sont venues depuis ici fort bien ; ce qu’il n’avoit point encore faict, et n’ont passé le terme que trois jours. »

Ce n’est là qu’une espérance; mais bientôt une vieille centenaire promet une grossesse prochaine à la reine. Alors tout le monde espère tant, cette grossesse est tellement une idée fixe, que l’espérance va bientôt devenir pour tous une certitude.

Le 26 septembre, l’évêque de Limoges écrit à François II : « La reine a été souffrante mais les médecins croient que c’est une maladie de neuf mois. »

Comme ils se trompaient ces médecins (et ils étaient cinq !). Leur diagnostic était singulièrement prématuré.

La jeune Elisabeth n’avait pas quinze ans, et n’était mariée pratiquement que depuis huit mois. Sans compter que, si nous en croyons une lettre de Mme Claude à la Reine mère — écrite pourtant 3 mois plus tard — le Ier janvier suivant

les rapports entre les deux époux n’avaient pas dû encore être très fréquents pour cause de disproportion génitale: « ... et dormit tote la nuict, avec le roi son mari, qui n’i faut jamés, sans grande ocasion. Il n’i a pas longtemps que une personne qui peu conestre une partie de ses condisions, m’assura quil l'aime le plus qu'il é possible , mes qu’il é de complesion quil ... sa puissance... lui... et l’importuner. La reine ne put prendre son chemin, encore quele le vodroit pour seste... si esse qu’elle ne refuse de lui parler pour tous seux qui l’en supplient. ))

Le voilà bien le malheur que nous déplorions tout à l’heure : cette pauvre dame Claude écrit tellement mal que dans le manuscrit les mots sont absolument illisibles. C’est réellement dommage; car au lieu de n’avoir que des doutes, nous aurions eu des renseignements singulièrement intéressants sur l’anatomie de Philippe II.

Quoi qu’il en soit, Catherine de Médicis fut beaucoup plus clairvoyante que les médecins. Courrier par courrier, elle répondit à Sébastien de l’Aubespine qu’elle avait de forts doutes sur cette prétendue grossesse :

« 5 octobre 1 560 .

)) Monsieur de Limoges,

)) J’ay reçu votre lettre par laquelle vous mandez l’espérance que l’on a que la royne ma

fille soit grosse. J’ay grand peur qn’il n’en soit rien et en mande bien au long mon opinion à Madame de Clermont, laquelle vous verrez ; et vous prie de dire au roy, monsieur mon beau-fils, que pour l’envie qu’il a de la voir grosse, qu’il ne laisse pour cela de commander aux médecins qu’ils ne la tiennent pas tant dans le lict, car si elle ne l’est point, j’aurais peur que cela la gardast et empeschast nature de faire ce qu’elle doibt ; aussy si elle l’estoyt, de fortunes, elle n’en sera que plus sayne et son enfant s’en portera mieulx quant elle fera ung peu d’exercice, pourveu qu’il ne soit viollent et qu’elle n’en aille en coche ny a cheval...; mais j’aurois plustost peur, voyant ce que le médecin m’en mande que ce feust quelque répletion d’humeurs qui luy baille ce mal au cœur ».

Ne croirait-on pas entendre parler un médecin? Catherine aurait pu donner des leçons à bien des docteurs de son temps.

Hélas ! cette belle grossesse s’en alla comme elle était venue, comme un rêve. Un mois après, tout espoir était dissipé, et Catherine, rassurée, put écrire, le 7 novembre 1560, à Mrae de Clermont :

« Ma cousine, j’ai reçu votre lettre et ay esté bien ayse de voyr que la royne ma fille se porte bien. Je vous prie de lui dire de par moy qu’elle continue toujours son exercice, et me mande incontinent que ses besangnes luy sont venus. ))

Elisabeth ne devait être réellement enceinte qu’en 1566.

Soit que la petite atteinte subie par la jeune reine en arrivant en Espagne n’ait pas été de la petite vérole, soit qu’elle n’ait pas été assez forte pour la vacciner, Elisabeth retombe brusquement malade.

Cette fois la petite vérole se déclare franchement ; la malade a pendant plusieurs jours une très forte fièvre, et est couverte de pustules. Catherine de Médicis inquiète, écrit lettres sur lettres, et ce n’est qu’en janvier 1561 que la pauvre reine d’Espagne entre en convalescence et peut répondre à sa mère :

« Aussy esge veu les lettres que vous

escrivés à Madame de Clermont, où vous lui commandés que de XX jours, je ne presne l’esr, se que je 11e faudrés à faire, encores que je croy que quand je le prendrais plus tôst, il ne me feroit point de mal ; mais pour le commandement que vous m’an faîtes, je n’y faudrés point, et encores que le roy mon seigneur soit à Tolède, lequel se dit estre si seul, qui désire que je sois de retour : cet fait bien office de bon mary; car tant comme j’ai eu la fièvre, il n’a jamais bougé d’issy, et ne l'a-on jamais ceu engarder qu’il ne vint voir tous les jours. Et depuis qu’il est a Tolède, est venu

trois fois. Je vous dirés que je suis la plus heureuse famé du monde, et ne tiens cet heur que de vous ( i ). »

Maintenant le danger est conjuré, on n’a plus aucune crainte sur la vie de la reine, mais il reste a faire disparaître les traces de la maladie. A ce sujet Mme de Clermont écrit à la Reine mère le 1 2 janvier 1561 :

(( Madame, depuis mardi que je vous escrivis bien au Ions le disquours de la maladie de la raine votre fille, elle est toujours allée de mieus en mieus, et, quant à la fièvre, elle n’an a point, et tout son mal pour saite heure n'est que l’annui de sa vérolle, qu’elle a an si grande abondance qu’elle ne peut davantage; mais je m'assure que n’y parestera point, car an se lieu ils tiennent pour seur que seus qui n’y font rien, que de l’eau et du sel, qu’il n’y parest point, comme je l’avons veu par expérience de plusieurs, et ne ferons rien à la reine que sella : et s’il luy demeuret des fousses, ils disent que la meilleure chosse du monde est du baume nalures (sic) de quoy il n’y a point en se païs, et me fait vous supplier, madame, nous an envoyer le plus taut que vous pourés, et le plus. Au plus

(1) Voici, en passant, ce qui dément singulièrement tout ce qu’on a dit de l’aversion d’Elisabeth pour son mari et de la cruauté de Philippe II pour sa jeune femme. On pourra se rendre compte dans les lettres suivantes de la parfaite entente des deux époux.

tart il le fauderait issi dans XX ou XXV jours, que j’espère qu’il n’y parestera plus rien. »

Pendant ce temps, Philippe II est à Tolède ; sa femme est a Masetambros. Il s’ennuie tout seul et, dès qu’il croit Elisabeth capable de faire le voyage, il la prie de venir le rejoindre. La jeune reine lui obéit avec plaisir ; cette imprudence faillit lui coûter cher. V oilà comme Madame de Clermont narre l’événement à Catherine de Médicis :

(( Madame, deux jours après que je vous eu escrit, la raine votre fille partit de Masetambros pour venir à Tollède, comme le roy luy avait commandé, et alla en ungue coche avecque la princesse, se portant le mieux du monde. A son arrivée le roi la vint voir en sa chambre, estant bien ese de sa venue. Elle s'estoit desja desacoutumée de se coucher, et ne bougeât de debout, par le conseil de ses maidesins, pour ce que le lict la guarde d’aller à ses affaires. Deux jours après il luy prit ung assés de fièvre, qui lui prit sur les neuf eures du matin, et lui dura jusques à sine eures du soir ; mès elle ne fuct guère forte. Le lendemain elle se porta bien, qui estait veille de la Notre-Daime. Le jour il furent tous d’avis qu’elle se confesât et reseut Notre- Seigneur, se qu’elle fict, et incontinent la fièvre la prist, qui lui dura plus que l’autre : et sur les sait à huit eures, il lui prit un fort grant mal de test et de cœur, et voumist de par trois fois bien

deux plains basins de fleumes, qui nous fîct juger qu’ele ne seroit plus malade, et que sela seul en estoit cause, comme nous l’avons congneu par espériance ; car depuis elle s’est portée le mieus du monde. Je vous assure madame, que quant elle est saine, son visage le montret bien ; aussi, quant elle a mal, il montret bien l’amitié qu’il lui portet pour le déplaisir qu’il en resoit. ))

On appliqua toutes sortes de choses sur la figure d’Elisabeth pour y effacer les traces de la maladie. D’après Brantôme, le meilleur remède fut des (( sueurs d’œufs frais, chose bien propre pour cela ». Nous avons vu Mme de Clermont y mettre de l’eau et du sel, demander à Catherine de Médicis du (( beaume nalures )).

Elle va maintenant lui demander afin de remonter complètement la jeune reine, de la marjolaine, et cela dans une lettre si originale que nous ne pouvons résister à la tentation de la reproduire en entier. Qu’on nous pardonne la trivialité du sujet traité, mais nous croyons qu’on trouvera rarement dans les archives une pièce aussi originale et aussi curieuse :

Mme de Clermont à la Reine mère. Le second jour de carême :

(( Madame, la santé de la raine vostre fille est toujours allée de mieus en mieus depuis ne vous avoir escript, pour ce que, deus jours après que vous eûtes la dernière despaiche, l’on

lui fit prendre ungue petite medesine pour l’achever de purger, qui luy a fait un si grand bien que depuis elle n’a eu mal du monde, et toujours auparavant elle se plaignoit ou de mal de cœur ou de teste. Il y a desjà sait jours qu’elle ne sait plainte de rien, et de d’avantier, qui estoit le jour de quaresme-prenant, elle alla en ung jardin diner, par l’ordonnance des maidecins, où fut la princesse, sans manger autre chose que se qu’elle a accoutumée. Mais, pour ce qu’elle avoit pris hier, il lui vint envie d’aller à ses affaires; més, pour ce qu’il y avoit deux jours qu’elle n’y estoit allée, il estoit deur, et est pour saite heure plus malesée d’y aller à l’occasion des clisetaires, qu’elle n’a accoutumée; qui lui fist tant de mal à se tant eforser, sans y pouvoir aller, qui lui fit fort grand mal au fondement et lui fit fort enfler; qui me fait pancer, Madame, que ce sont amorides. Je lui étuvé de lait et de safran, et fut contrainte là mesme de lui bailler ung clisetaire, qui lui fit aller à ses affaires sans mal, et depuis elle s’est bien portée sans s’en sentir, car devant elle ne se povat bouger. Les maidesins lui ordonnet, pour lui tenir le ventre lâche de manger toujours au commencement du repas, des pruneaux de Tours que lui a donné Monsieur l’Ambassadeur, qui me fait vous suplier, Madame, nous en envoier par tous les courriers. Ils la font baigner (illisible).,... pour lui venir ses besongnes. Le tans que nous avions marqué, qui estoit le neuvième du mois,

s’aît passé sans que nous aïons rien veu. Elle a tout son visaige asteure sans croûte, et lui lavions tous les jours de lait d’ânesse, et yer nous commençâmes à lui mettre du baume sur le nés, où elle a quelques fousses. Mes j’espère qu’ils se raconteront aveques se baume. Quant au demeurant du visaige, il ni paraissera point, et se qu’il les fait parestre là est que, quand elle avoit la vérolle, elle estoit enrumée et se mouchoit tant que cela les lui escarbouillai. Elle se portet beaucoup mieus de cette migraine qu’elle ne soulloit ; mes j’avons bien faute de graine de marjolaine, qui me fait vous suplier m’an anvoier par le premier courier, car le tans de la semer se passe issi ; il n’est plus possible d’en trouver. — Le roi n’est encore venu coucher avecque elle, de quoi je suis bien esse, parce qu’elle n’est point encore bien naite. »

Enfin quelques jours après Elisabeth est complètement guérie; elle commence à sortir; ses taches disparaissent rapidement.

(( Madame, écrit-elle à sa mère, je ne veux laisser partir se porteur sens vous dire comme je sortis hier dehors et me treuvé beaucoup mieux que je n’ay point encores faict depuis ma petite vérolle ; je me commenseres à se soir à mettre du baume sur le nés, où j’ay quelques fosses ; mais je n’en ai point au demeurant du visage. Les taches sont encores bien rouges, et n’ai fais rien, sinon du lest d’ânesse qui m’y fait fort grand

bien Vous dirés je Madame que sy se n’es-

toit la bonne compaignie où je suis en se lieu, et l’heur que j’ai de voir tous les jours le roy mon seigneur, je trouverois se lieu l’un des plus fâcheux du monde. Mais je vous assure, Madame, que j’ay un si bon mari et suis si heureuse, que quand il seroit cent fois davantage, je ne m’y fâcherois point. )>

Grâce aux œufs, au lait d’ânesse, au baume et la marjolaine, la jeune reine d’Espagne sortit indemne de ce mauvais pas, et Brantôme quelques années plus tard, après un voyage auprès d’elle, put écrire qu’il n’y paraissait absolument rien.

Qu’on nous permette maintenant de dire quelques mots sur les dernières années de cette princesse. Non pas que nous voulions essayer d’éclaircir le mystère qui règne et régnera probablement toujours sur la liaison d’Élisabeth et de Don Carlos.

Élisabeth a-t-elle eu pour son beau fils une passion profonde et plus excusable que celle de Phèdre pour Hippolyte? A-t-elle été réellement l’héroïne du drame de Schiller? On ne peut avoir sur ce sujet que des opinions presque personnelles et basées sur de simples probabilités. Il est vrai que, bien souvent, les probabilités valent une certitude.

C’est ainsi que nous pouvons presque certifier ceci : Elisabeth n’a pas été empoisonnée par Philippe II. Si grande que put être la jalousie du roi d’Espagne pour sa femme, Philippe n’avait pas besoin de se donner la peine de faire disparaître l’infidèle.

Comme ses frères et sœurs, Elisabeth ne devait pas (( faire de vieux os )). Minée par la phtisie, elle était condamnée depuis longtemps par ses médecins ( i ).

C’est ainsi qu’en 1563 Elisabeth fit une maladie très sérieuse, qui mit ses jours en danger (probablement une poussée aiguë de tuberculose), et sut* laquelle nous n’avons malheureusement presque pas de renseignements.

Personne n’en parle ou n’ose en parler. (( La roine dona Elisabeth eut une fièvre maline et fut en grand danger, mais s’étant recommandée à saint Duègne d’Alcola, elle guérit heureusement. )) C’est tout ce que nous en dit Ferrerras.

Le toujours anecdotique Brantôme a, bien entendu, une petite histoire à nous raconter là-dessus.

« Un an avant qu’elle vint en Fiance, à Bayonne, elle tomba malade en telle extrémité, qu’elle fut abandonnée des médecins. Sur quoy il eut un certain petit médecin italien, qui pourtant

U) Voir Cabanes et Nass : ‘Poisons et sortilèges. Deuxième série, page 13.

n’avoit grande vogue à la Cour, qui, se présentant au roy, dit que, si on le voulait laisser faire, il la guériroit, ce que le roy lui permit : aussy estoitelle morte. Il l’entreprend et luy donne une médecine qu’après l’avoir prise on luy vit tout à coup monter miraculeusement la couleur au visage et reprendre son parler, et puis après sa convalescence.»

Il est malheureux que cette cure merveilleuse ne soit pas venue jusqu’à nous ; mais tout le monde y attachait si peu d’importance que Brantôme ajoute sincèrement que toutes les prières, processions, jeûnes, etc. que l’on fit en France et en Espagne (( furent plustot cause de la guérison de ceste princesse, que non pas l’œuvre du médecin. »

En 1566, Elisabeth mit au monde une fille; et le 3 octobre 1568, étant enceinte, elle mourut âgée de 23 ans, suivant de quelques mois la fin tragique de Don Carlos.

Philippe II, on le voit, n’a été pour rien dans cette mort.

Comme épilogue de ce drame royal, nous nous contenterons de citer un passage de De Thou : « Il est néanmoins facile de se convaincre du contraire, par la grande et sincère douleur que la mort causa tant à la Cour que dans toute l’Espagne. Le roi la pleura comme une femme qu’il aimoit tendrement (1). ))

(1) De Thou, Histoire. Livre XIII, page 437.

(( Elle fit une fort belle fin, et d’un courage fort constant, abandonnant le monde et désirant fort l’autre. ))

Une visite

à la « Cour des Miracles »

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