‹ Promenade d'un médecin à travers l'histoireChapitre 6 sur 12 · A LA « COUR DES MIRACLES · texte numérisé non relu

A LA « COUR DES MIRACLES

■gggg] out le monde a lu « Notre-Dame de Paris )) V jjrflM tout mon<^e connaît la description que Victor Hugo a donnée de la (( Cour des Miracles )), page admirable qu’on pourrait croire écrite sous l’impulsion d'un cauchemar. Victor Hugo n’a pourtant rien exagéré, il a suivi mot à mot la vérité historique, il s’est appuyé sur des textes absolument autenthiques ; il n’a fait que mettre des noms à ses personnages.

Il nous a paru intéressant de (( faire un tour » dans la (( Cour des Miracles », d’aller visiter le grand Coësre. ses cagoux et ses arckisupots de l'argot , et de les « interviewer » comme on interviewerait des chefs de service d’une grande clinique ou d’un sanatorium. Nous avons visité leur royaume comme on visite aujourd’hui un de nos hôpitaux

(( modem style et voici les renseignements hygiéniques et médicaux que nous en avons rapportés.

Bien entendu, nous avons choisi comme sujet d’études la « Cour des Miracles )), la mieux achalandée, la mieux administrée — ce que nous pourrions appeler la capitale du royaume des Gueux — celle de la rue Neuve-Saint -Sauveur, entre les culs-de-sac. de l’Etoile, la rue Damiette et la rue des Forges.

« Elle consiste en une place d’une grandeur très considérable et un très grand cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui n’est point pavé. Autrefois il confinait aux dernières extrémités de Paris. A présent (commencement du règne de Louis XIV) il est situé dans l’un des quartiers des plus mal bâtis, des plus sales et des plus reculés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles-Dieu, et la rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. Pour y venir il se faut souvent égarer dans de petites rues vilaines, puantes, détournées; pour y entrer, il faut descendre une assez longue pente, tortue, raboteuse, inégale. J’y ai vu une maison de boue à demi enterrée, toute chancelante, de vieillesse et de pourriture, qui n’a pas quatre toises en carré, et ou logent néanmoins plus de cinquante ménages chargés d’une infinité de petits enfants légitimes, naturels ou dérobés. On m’a assuré que dans ce petit logis et dans les autres habitaient plus de

5oo grosses familles entassées les unes sur les autres. Quelque grande que soit cette cour, elle l’était autrefois beaucoup davantage. De toutes parts elle était environnée de logis bas,- enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue et tous pleins de mauvais pauvres. » (Sauvai, Histoire et antiquités de Paris, tome I).

Quel dommage que le pittoresque ne puisse pas aller de front avec l’hygiène ! Quel spectacle intéressant et curieux pour les étrangers visitant Paris! Quelle source dej fortune pour un impressario louant la (( Cour des Miracles )) ! Mais non : il a fallu abattre tout cela, percer des rues, construire des maisons de rapport! Ah! hygiène, que de crimes on commet en ton nom !

Dans ce palais digne des Mille et une nuits, la vie se passe calme et douce, aimable et libre. Chacun fait ce qu’il veut, vit comme il veut, couche où il veut. Une seule chose est de règle : la saleté. (( Tout le monde doit être sale la même chose. »

Les liens de la famille sont ignorés et n’imposent pas leur contrainte fgênante. Ni baptême, ni mariage, ni sacrement chacun choisit momentanément sa (( chacune )), et les enfants pullulent comme des mouches. (Moyen à signaler aux membres de la Ligue pour la repopulation).

Et pour bénir tout cela, là bas, au fond de la cour, dans une niche, une grande statue de Dieu — dérobée dans une église’ — contemple

quelques femmes agenouillées en prière. (Où diable la religion vient-elle se fourrer?).

Mais si, dans cet heureux royaume, on est libre de vivre comme on veut, il y a une chose pour laquelle tout le monde obéit sans murmures au roi le grand Coësre et a ses officiers ; c’est pour gagner de l’argent. (Quand nous disons gagner, c’est une façon de parler).

Et pour cela deux moyens sont en présence : le vol et la mendicité.

Laissons passer les voleurs : les narquois , avec leur épée au côté, simulant des soldats libérés ; les millards avec leurs grands bissacs, les courtaux de boulange, les marpauts avec leurs dames, les capons, les polissons. Ils ne nous intéressent nullement, laissons les aller à leur travail.

Sautons également les mercandiers et les rijodès qui demandent l’aumône et présentent des certificats attestant qu’ils sont des commerçants ayant fait de mauvaises affaires, ou des malheureux dont la foudre a brûlé les récoltes.

Mais arrêtons nous devant les mendiants pathologiques : ils sont le plus grand nombre, classés selon leurs maladies comme les chapitres d’un livre de thérapeutique, et c’est parmi eux que se recrutent les grands, les officiers du roi des Truands, les dignitaires de la couronne.

Tous ou presque tous sont d’anciens étudiants en médecine déclassés ; et c’est ce qui nous explique le savoir avec lequel ils arrivent à singer

toutes les maladies. Ils s’en vont par les rues contrefaisant les borgnes, les boiteux, les aveugles, les moribonds, avec des hurlements et des langueurs imaginaires ; escroquant ainsi des aumônes qu’on ne leur ferait pas sans ces supercheries.

Ah ! dame, ils ne sont pas plutôt de retou r chez eux qu’ils se dégraissent, se débarbouillent et deviennent sains et gaillards en un instant et sans miracle.

Quiconque se présente est reçu, Oh ! l'on n’arrive pas du premier coup a être jugé digne de courir les rues, en simili-malade, il faut pour cela de longues et minutieuses études. Mais en attendant, le grand Coësre fait enseigner par ses Cagoux aux apprentis à accommoder les drogues nécessaires pour contrefaire les ulcères, les blessures et les autres plaies. Puis, peu a peu, on monte en grade, on devient membre actif dans cette noble corporation.

« Pour devenir officier, il faut avoir un magasin de masques, de haillons, d’emplâtres, de potences, de bandages et de ces autres épouvantails, de chenevière qui font pitié au peuple et rire les honnêtes gens. Pour monter sur le trône il faut avoir été cagou ou archisupot de l’argot, et porter un bras, une jambe ou une cuisse a demi-rongée en apparence, de gangrène ou de pourriture, mais en effet si aisée à guérir qu’en un jour elle se peut rendre aussi saine que jamais. ))

Passons donc en revue ces nombreux acteurs dans leur différents rôles.

Voici d’abord, (honneur ausexe faible), ces dames : ce ne sont pas à proprement parler de fausses malades; elles ont une affection réelle, mais bien simple et bien physiologique : elles sont enceintes. Et ce ne sont pas de fausses grossesses, ce ne sont pas des oreillers ficelés sous leurs robes, elles sont véritablement enceintes et elles l’ont bien voulu. Que voulez-vous) c’est une façon comme une autre de gagner de l’argent !

Ça leur coûte même quelquefois très cher pour devenir enceintes ; ces messieurs ne font rien pour rien : (( Plusieurs donnaient de l’argent à ceux qui avaient fait des enfants à leurs compagnes, afin d’en avoir comme elles, d’exciter la compassion et d’arracher des aumônes. » Il est vrai que leur fond de commerce n’avait pas besoin d’être renouvelé tous les jours !

Voici maintenant les enfants. On les appelle les orphelins. Ils s’en vont par trois ou quatre dans les rues de Paris et mendient en tremblant. Rien n’attire la pitié comme un bébé déguenillé, et tremblant de froid... ou d’autre chose !

Voici les Hubins. Ils ont, ma foi, un certain courage. Ils se font mordre par un chien, puis s’en vont montrant leur morsure ; prouvent, certificat à l’appui, qu’ils sont victimes d’un chien ou d’un loup enragé, et mendient pour se payer le voyagede Saint-Hubert, l’institut pasteur du temps.

Derrière eux, voici les callots qui feignent d’être guéris de la teigne et de revenir de Sainte- Reine, où ils ont été miraculeusement soulagés de ce mal.

Puis ce sont les piètres : des gens plus délicats et plus intelligents. Ils marchent en s’appuyant sur des béquilles et contrefont les estropiés. Ce n’est pas toujours facile, et il faut une grande patience et une certaine habileté. Quand on contrefait un boiteux pendant une heure, ça va bien ; mais quand cela doit durer une journée, c’est une autre affaire !

Voici maintenant les francs-miteux : nous suivons toujours une graduation ascendante et nous montons en grade. Pour être franc-miteux, on doit être un parfait comédien et ne pas craindre la douleur. Ils s’avancent lentement par les rues, un méchant mouchoir sale autour de la tête, et contrefont les malades, appuyés sur un petit bâton haut jusqu’à la portée de la main, fléchissant les jambes et le corps de faiblesse. Puis, avec de fortes ligatures, ils se lient les bras de telle sorte que les artères radiales ne battent plus. Alors ils se laissent tomber dans un endroit ou il y a du monde et restent immobiles, comme évanouis. Les gens s’attroupent ; on les croit sur le point de rendre l’âme ; les médecins et les chirurgiens même, ne sentant plus battre le pouls, s’y trompent. Mais peu à peu le malade revient à lui — oh ! combien faible — et les liards et les doubles pleuvent autour de lui.

Enfin voici venir le dessus du panier, tous officiers du royaume, des gens de valeur et qui ne sont arrivés à leur haute situation que grâce à un travail soutenu et un véritable talent. Ce sont les malingreux. Ils se divisent en plusieurs groupes :

Les Sabouleux , autrement dit les épileptiques. Dans un endroit où il y a beaucoup demonde, ils glissent un petit morceau desavon dans leur bouche, le font écumer, se mordent la langue pour la faire saigner et tombent à terre en faisant des contorsions. Dame, il ne faut pas craindre de se taper la tête sur le pavé ! L’accès passé, le pseudoépileptique se relève, la tête couverte de blessures à force de s’être débattu. Mais le métier est bon. Les Sabouleux sont les meilleurs tributaires du grand Coësre.

Ceux qui craignent peut-être encore moins la douleur : ce sont les hydropiques. Ils se font souffler absolument comme des outres et... ça doit être bien gênant ! Qu’on en juge plutôt par cette anecdote :

(( Il y a quelque temps qu’un de nos bons amis en vit l’expérience en un malingreux qui avec son ventre enflé extraordinairement feignait d’être hydropique et remplissait de hurlements la rue Saint-Honoré. Les doubles pleuvaient en foule dans un méchant chapeau qu’il tenait à la main. Chacun prenait pitié de sa misère ; il n’y est pas même jusqu’à un chirurgien qui charitablement le fit entrer dans sa boutique pour lui donner du

soulagement. Mais n’ayant pu. découvrir la cause de son mal et se doutant de l’imposture, il s’avisa de lui découvrir un certain endroit et lui ayant ôté un gros tampon qui lui en bouchait l’entrée, il en sortit du vent en si grande quantité que toute la boutique s’en remplit et que l’odeur en infecta le nez du peuple qui touché de compassion avait suivi lemalingreux ». (Sauvai).

Franchement, ce malheureux ne devait pas être à son aise et il avait bien gagné les quelques sous qu’il avait récoltés.

Et maintenant voulez-vous savoir comment on peut se faire un membre ulcéreux ou gangréneux, suivant le degré que l’on veut atteindre? Voici comment s’y prennent les malingreux de haut grade (r) :

« Ils se lient le plus fortement qu’ils peuvent avec une bande fort étroite ; si c’est une jambe, ils dansent dessus, si c’est un bras ils s’y appuient, et ainsi des autres (?) jusqu’à ce que la partie soit bien enflée. Cela fait, ils la déplient, puis y mettent à l’heure même de l’esclaire (la grande éclaire, chèlidonium majus ) qu’ils y laissent toute la nuit, et qui a la propriété de couvrir la peau de cloches. Le matin, ils les coupent et comme il en sort de l’eau rousse, ils l’arrêtent avec de la poirée, qui la convertit en boue (la

(i) Aujourd’hui, certains mendiants des campagnes se font des ulcères superficiels avec des feuilles de clématite.

poirèe était une purée de n importe quel légume: poireau , choux , épinard). Après tout, pour rendre ces plaies plus vraies et plus vilaines, ils les entourent de sang de bœuf détrempé avec de la farine et préparé par leurs apprentis. Une jambe en cet état s'appelle une jambe de Dieu ».

Et ce royaume marche à merveille, les sujets sont fidèles, les grands dignitaires honnêtes, l’entente parfaite. Le grand Coésre rend la justice, gratifie ou punit sans que personne réclame ; et lui même peut être détrôné si son administration n'est pas jugé digne par ses sujets.

Malheureusement, Louis XIV n’est pas un bon voisin ; il cherche noise à son cousin le roi des Truands ; c’est l’éternelle dispute du plus fort contre le plus faible. On traque tous les malingreux, on cherche à démolir leur (( cour ». Oh ! ce n'est pas sans peine ; ils sont courageux les Truands !

« Quand en 1630, on porta les fossés et les ramparts de la Porte-Saint-Denis au lieu où nous les voyons maintenant, les commissaires députés à la conduite de cette entreprise résolurent de traverser la (( Cour des Miracles » d’une rue qui devait monter de la rue Saint-Sauveur à la rue Neuve-Saint-Sauveur ; mais quoi qu'ils pussent faire, il leur fut impossible d’en venir à bout; les maçons qui commençaient la rue furent battus par les gueux et ces fripons menacèrent de pis les entrepreneurs et les conducteurs de l’ouvrage ». (Sauvai).

Bientôt pourtant le droit du plus fort l’emporte ; les gueux sont dispersés, on enferme les moins valides à l’Hôpital général, les forts gaillards sont conduits manu militari dans différentes entreprises de grands travaux ; et... trente ans plus tard, s’ils n’ont pas de royaume fixe, ils sont tout aussi nombreux, tout aussi forts, tout aussi unis.

En 1905, nous croyons qu’on peut en dire

autant !

La naissance d’un Roi

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