‹ Promenade dans l'Inde et a CeylanChapitre 10 sur 27 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DELHI ET HIMALAYA Delhi. — Masionrie. — L Himalaya.

Mon excellent compagnon de voyage, pressé de retour* uer en Russie, n'ira pas au delà de Delhi. Il a rintention de prendre ici quelques jours de repos, puis de rétror grader sur Bombay, pour s'y embarquer sur le bateau partant pour'TEurope le 2 décembre prochain. Nous devrons donc nous séparer bientôt; car je tiens à faire une pointe dans THimalaya et à pousser dans le Nord^ au moins jusqu'à Lahore.

A sept heures, le thermomètre ne marque que 8". Quel plaisir, par cette fraîche matinée, de pouvoir sortir à pied de Thôtel et flâner au hasard par la ville , sans la troupe de guides, d'ofOcieux et de mendiants, cortège quasi obligatoire du touriste européen dans Tlnde!

C'est avec bonheur que je parcours les belles allées du Jardin de la Reine, magniGque promenade avec de Teau courante partout, des arbres superbes, d'épais massifs de rosiers en fleur et d'orangers chargés de fruits. Sur les bords d'une pièce d'eau, près d'un énorme éléphant de pierre, sculpture antique provenant de Gwalior, errent des ibis, des grues, des paons et autres grands oiseaux au brillant plumage. Des nuées de per*

roquets verts voltigent et babillent de tous côtés. Une ménagerie renfernse des tigres , des panthères et autres animaux féroces , tandis que la tribu variée des singes , retenue simplement par une longue chaîne de fer fixée au tronc des arbres, jouit en plein air d^une demi-liberté. Non loin de là, on a ménagé de vastes espaces où, sur les vertes pelouses d'un parc dessiné à l'anglaise, les offîeiers de la garnison peuvent se livrer à leurs jeux favoris de la balle et du criquet.

. A Tune des extrémités de ce beau jardin, se trouve rinstitut de Delhi, contenant une riche bibliothèque et

un musée oii, parmi une foule d'objets intéressants, je

remarque de curieux échantillons d'itacolumite, roche composée de quartz et de mica, et jouissant de la propriété singulière d'être presque aussi flexible que du caoutchouc. Une galerie spéciale est consacrée aux objets provenant de fouilles exécutées dans les environs. L'art occidental a dû , à une certaine époque , exercer son influence jusque dans ces contrées éloignées; car je remarque un certain nombre de statues qui, par l'agencement des draperies et le type de la physionomie, rappellent évidemment le style grec.

En face du musée, se dresse la tour de l'Horloge, élégante construction gothique. A deux pas de là, nous sommes dans le Chandi-Chouk , principale rue de Delhi, parfaitement entretenue , large de quarante mètres , avec une promenade centrale arrosée par un petit canal que borde une double rangée de tamarins. Des boutiques d^orfévrerie, de maroquinerie, de tissus brochés d'or et de

produits variés du Cachemire, en occupent les côtés ; elles passent pour les mieux assorties de Tlnde entière. Toutefois, ce ne sont guère que des objets communs et de peu de valeur qui sont exposés aux regards. En Orient, les choses vraiment belles ne s^étalent pas en montre à la devanture ; elles restent soigneusement renfermées dans des coffres à Tarrière-boutique, ou bien dans les appartements privés du marchand.

Le Chandi-Chouk, passant devant les jardins de la banque de Delhi, aboutit à la citadelle, dont les hautes murailles de grès rouge, flanquées de bastions et de tourelles, ressemblent beaucoup à celles du fort d'Agra, et, comme elles, dominent le cours delà Jumna. On y accède par deux entrées, dont la principale est la porte de Lahore, splendide arcade gothique percée dans les flancs d'une énorme tour et se prolongeant en un long passage voûté comme une cathédrale, interrompu au centre par une petite cour octogonale, ornée d'inscriptions arabes décoratives en applications de marbre, et de fleurs en mosaïque.

Lorsqu'on pénètre dans la vaste enceinte du fort, on est désagréablement surpris à la vue des lourdes casernes et des bâtiments sans caractère qui ont remplacé, depuis Finsurrection de 1857, les antiques palais des empereurs mogols. Cependant quelques salles ont trouvé grâce devant le génie militaire et restent encore debout, derniers témoins d'une splendeur passée.

C'est d'abord la galerie des musiciens , vaste construction à deux étages avec arcades et terrasses superposées; puis la salle des audiences publiques, au milieu de laquelle

s'élève un trône couvert de mosaïques. Malheureusement l'ornementation des voûtes et des piliers, autrefois incrustés d'or et de pierres précieuses, a eu beaucoup à souffrir. Traversant une petite cour voisine, on arrive à la salle des audiences particulières, admirable colonnade sculptée et dorée avec balcons de marbre finement découpés et kiosques sur la Jumna. Le plafond était autrefois revêUi de filigranes d'or et d*argent, genre de travail pour lequel les orfèvres de Delhi ont encore conscmé une réputation méritée. Au centre se trouvait le fameux trône des paons, dont le voyageur français Tavernier, qui devait s'y connaître, puisqu'il était lui-même joaillier , estimait, au dix-septième siècle, la valeur à cent cinquante millions de francs. Toutes ces richesses furent enlevées en 1739 par le roi de Perse Nadir-Shah. On lit sur les pilastres de la salle cette inscription plusieurs fois répétée en caractères arabes : « S'il existe un paradis sur la terre, c'est ici, c'est ici. »

Ih'ès de là, on voit encore une partie des bâtiments du sérail , les bains royaux et une petite mosquée. Ce sont autant de merveilles : le marbre blanc, décoré de mosaïques et de fleurs en or , y revêt , sous Thabile ciseau de l'artiste, les formes les plus capricieuses.

Hors de la forteresse , à l'extrémité d'une large esplanade , se trouve la Jumma-Musjid , l'une des plus belles de l'Inde, sinon du monde entier. Elle est située sur une éminence rocheuse d'où l'on domine la ville. Un magnifique escalier de quarante marches conduit à une plateforme de cent cinquante mètres de côté, avec une pièce

d eau au centre. D'élégants arceaux courent sur trois des côtés, reliant un nombre égal de portails majestueux. Un pavillon de marbre, de forme octogonale, s'élève à chaque angle.. Le quatrième côté est occupé par la mosquée, dont les trois dômes, d'une blancheur immaculée, sont revêtus d'ornements en bronze doré. L'intérieur est pavé de dalles de marbre blanc, encadrées d'une bordure noire. Deux minarets, formés de bandes verticales de marbre et de pierre rouge dont la combinaison produit le meilleur effet, s'élèvent à une hauteur de quarante mètres. Des inscriptions décoratives en marbre noir nous apprennent que Sbah-Jelian fut le fondateur de cette mosquée, et que les travaux commencés en 1630 durèrent dix années. On conserve dans un petit pavillon différentes reliques vénérées, parmi lesquel'es la plus célèbre est un poil de la barbe de Mahomet.

Avant de retourner à l'hôtel, je visite, dans le ChandU Chouli, la mosquée oij se tenait Nadir-Shah pendant le massacre des habitants de Delhi. Cent mille personnes de tout sexe et de tout âge avaient déjà été égorgées lorsqu'il envoya Tordre de cesser le carnage.

Un siècle et demi nous sépare à peine de cette sinistre époque qui n'a été qu'un épisode dans Thistoire de Delhi, ville tant de fois détruite, rebâtie, saccagée de nouveau et reconstruite sur un autre emplacement, que ses ruines couvrent aujourd'hui uu espace de vingt-six kilomètres de long sur dix de large, et qu'on y retrouve les traces de neuf cités distinctes.

L'heureuse situation de la Rome indienne sur ks bords

de la Jumna, au point de jonction des routes commerciales qui unissent les plateaux de TAsic centrale aux riches provinces de THindoustan, en a fait de tout temps une place de la plus haute importance, désignée naturellement, par ses richesses et Tindustrie de ses habitants, à Tavidité des conquérants du Nord.

L'antique dynastie des souverains hindous fut remplacée à la fm du douzième siècle par les princes afghans. En 1398, Tamerlan prit Delhi et la pilla. Déchue de son rang de capitale sous les premiers empereurs mogols, elle ne redevint florissante que sous le règne de Shah- Jehan , qui y transporta sa résidence et la releva de ses ruines en lui donnant le nom de Shahjehanabad, qu'elle a conservé jusque dans ces derniers temps. La ville actuelle ne date donc que de deux cent cinquante années. En 1803, les Anglais s*en emparèrent ainsi que de son territoire, et le Grand Mogol ne fut plus qu un souverain nominal, recevant une pension de la Compagnie.

En 1857, les cipayes révoltés se réunissent à Delhi et proclament le rétablissemeot de TEmpire. Quatre mille soldats anglais se présentent devant la place, défendue par une armée dix fois supérieure en nombre. Les troupes européennes, bien que décimées par le choléra, entreprennent le siège de la ville, et, assiégées elles-mêmes, résistent héroïquement pendant trois mois, qui ne furent qu'une longue suite d'engagements meurtriers. Dans le courant de septembre, ayant reçu des renforts, le général IVilson commande l'assaut et emporte la citadelle après un combat désespéré. Mais les Anglais ne purent reconquérir la ville

que rue par rue et maison par maison, au prix dune lutte acharnée qui dura une semaine entière.

Aujourd'hui Delhi compte 155,000 habitants, partagés en un nombre à peu près égal d'Hindous et de musulmans. Cette antique cité, qui au temps de sa splendeur renfermait, dit-on, 2 millions d'âmes, est devenue une dépendance administrative du Penjab; elle nVst plus qu'un simple chef-lieu de district.

Toutefois, dans le courant de janvier 1876, une cérémonie imposante vint, pour un moment, lui rendre l'cciat des plus beaux jours de son histoire. En présence de riicritier du trône d'Angleterre et de cent cinquantetrois princes vassaux rassemblés à Delhi , depuis l'Himalaya jusqu'au cap Comorin, le vice-roi, lord Lytton, a solennellement proclamé, au milieu de toute la pompe orientale, la reine Victoria impératrice de l'Inde.

La ténacité des marchands qui nous assiègent à l'hôtel dépasse toutes les bornes. Sous un prétexte quelconque, ils trouvent le moyen d'envahir ma chambre à chaque instant, et je ne parviens à m'en débarrasser qu'au moyen de menaces énergiques. Parmi les objets qu'ils cherchent à me vendre quinze ou vingt fois leur valeur, ce qui me séduit le plus, ce sont les fines peintures sur ivoire, reproduction fort exacte des principaux monuments du pays. Les artistes qui exécutent ces travaux de patience possèdent réellement un grand talent d'imitation. Si vous leur confiez un portrait-carte, deux jours après, ils vous apporteront une charmante miniature, copie parfaitement exacte de la photographie qu'ils ont eue entre les

mains. Ce petit chef-d'œuvre peint sur ivoire ne vous coûtera qu'un prix très-modéré.

Malheureusement je n'avais pas le loisir de mettre à répreuve le savoir-faire de ces artistes renommés. Devant continuer le lendemain ma route vers le Nord , j'étais surtout désireux de mettre à proGt le reste de ma journée pour visiter les principaux monuments qui subsistent encore dans la banlieue de Delhi. M. de S... m'accompagnait dans cette excursion, la dernière que nous devions faire ensemble.

Après avoir traversé de nouveau la ville et dépassé plusieurs ruines éparses dans la campagne ainsi que d'innombrables tombeaux (que l'on reconnaît au dôme unique qui les surmonte, tandis que les mosquées en ont toujours au moins trois), nous arrivons au mausolée do Safdar-Jang, vizir d' Ahmed-Shah et vice-roi d'Oudc. Au centre d'un jardin carré, sur une terrasse de marbre blanc, s'élève ce monument, imitation remarquable, quoique dans de moindres proportions, du Taj d'Agra.

Une heure après, nous sommes en présence de l'une des merveilles de l'Inde» le Koutuh Minar, ou colonne du Géant : c'est la tour la plus élevée du monde entier. Elle rst dans un état parfait de conservation. Son diamètre, de seize mètres à la base, va toujours en décroissant et n'en a plus que quatre au sommet, qui s'élève à soixantequinze mètres au-dessus du sol. Elle compte cinq étages, dont la hauteur diminue en proportion de la largeur du fût. Cette disposition a pour effet, en exagérant la perspective, d'augmenter la hauteur apparente. La forme du

Koulub est polygonale jusqu*à la hauteur du premier étage; ensuite elle devient ronde. La surface entière du monument est profondément cannelée du haut en bas, ornée de délicates ciselures et de larges bandes horizontales où des versets du Coran sont sculptés en relief. Les trois premiers élages sont en grès rouge, les deux derniers en marbre noir et blanc; les galeries saillantes qui les séparent sont richement décorées, et supportées par des consoles massives.

La construction de cet édifice grandiose remonte au commencement du treizième siècle. Un escalier de trois cent soixante-dix-huit marches conduit aisément au sommet, d'oii Ton jouit d^une vue spiondide sur la campagne environnante , les ruines et les tombeaux épars dans rimmense plaine. Mais ce n'est pas le Koutnb seul que Ton vient admirer à dix-huit kilomètres de Delhi. Il n'existe peut-être nulle part au monde un endroit où tant de monuments intéressants se trouvent agglomérés sur un espace aussi restreint.

Au pied même de la tour du Géant , se trouve une mosquée construite avec des débris d'anciens temples hindous. On peut y admirer toute une forêt de hautes colonnes carrées dont les sculptures bizarres, fouillées avec une patience incroyable, offrent une variété infinie de dessins. Au milieu d'une cour, se dresse le fameux pilier de fer, d'une longueur totale de quinze mètres sur un diamètre de quarante centimètres, mais enfoncé en terre jusqu'à la moitié de sa hauteur. Une inscription fait remonter au quatrième siècle de notre ère l'origine

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de cette singulière colonne de métal, forgée d'un seul bloc, et dont le poids ne s'élève pas à moins de treize mille cinq cents kilogrammes.

A peu de distance, on voit les restes d'une tour ina clievée, deux fois plus large à sa base que le Koutub, mais dont la hauteur ne dépasse pas douze mètres.

Près de là sont les riiines du palais d*Aladin, dont il ne reste plus que quelques murailles d'une épaisseur énorme et une porte majestueuse , véritable chef-d'œuvre d'ornementation arabe.

Cifons encore le tombeau de l'empereur Altamsh, mort en 1236, auquel on attribue la construction du Koutub ; Tintcrieur, décoré avec un goût exquis, est une merveille de grâce et de délicatesse.

Beaucoup d'autres ruines dignes d'intérêt existent dans les environs; on pourrait y passer utilement une journée entière ; mais je plaindrais le touriste qui se risquerait à en faire l'expérience : sa patience sera mise à une rude épreuve. Dès que sa voilure aura été signalée sur la route, toute une tribu déguenillée se précipitera sur lui comme sur une proie. En butte aux obsessions continuelles d'une population qui parait n'avoir d'autres ressources que l'exploitation de l'étranger, regardant chaque touriste comme son propre bien et cherchant tous les moyens imaginables pour lui faire rendre le plus possible , comment pourra-t-il trouver le calme, le recueillement indispensables pour visiter ces lieux si pleins de souvenirs, pour admirer à loisir ces monuments splendides ? Quelle que soit la dose .de longanimité dont la nature vous ait doué, il arrive

un moment où elle finit par s'épuiser. Mais , uno avulso, non déficit aller; la horde insatiable se renouvelle sans cesse, lâche et craintive, mais tenace. Aussi, écœuré à la vue de tous ces mendiants effrontés, de ces hommes bien constitués, dans toute la force de Tàge, souriant niaisement en vous offrant une fleur, vous vous hâtez de remonter en voiture , plein de mépris pour cette race dégénérée prête à tout faire pour la plus infime pièce de monnaie. C'est ainsi que nous dîmes adieu au Koutub et à tontes ses magnificences.

Trois quarts d'heure de route à travers une campagne pittoresque et boisée où Ton rencontre à chaque pas dos pans de murs isolés, des portiques dévastés, dos mosquées en ruine et des tombeaux à demi cachés sous une végétation parasite d'arbrisseaux et de plantes grimpantes» nous conduisent au mausolée de l'empereur Humayoun, père d'Akbar le Grand. Ce noble édifice, antérieur d'un demi-siècle au Taj, s'élève au milieu d'une vaste terrasse carrée, de huit mètres de hauteur, supportée par d'élégants arceaux , et à laquelle on arrive par quatre grands escaliers. Chacun des côtés du mausolée est percé de trois hautes et profondes arcades, garnies de panneaux découpés à jour, en guisè de fenêtres. Tout l'édiGce est en belle pierre rouge avec incrustations et dôme en marbre blanc. L'intérieur est également en marbre ; autour de la salle centrale, qui renferme le cénotaphe de l'empereur, court un corridor reliant quatre autres pièces octogonales où se trouvent les tombeaux de ses épouses favorites.

Un fait digne de remarque , c'est qu'ici , comme dans

la plupart des monuments de Tlnde, nous ne voyons aucun gardien ; les portes paraissent rester constamment ouvertes, sans que cependant il se commette la moindre dévastation.

Nous nous reposons longuement sur la terrasse. Le soleil, qui va bientôt disparaître, dore de ses derniers rayons Timmense coupole de marbre et les ruines environnantes ; une teinte enflammée colore dans le lointain les gigantesques remparts crevassés et les tours à moitié écroulées d'une antique forteresse abandonnée; tout un monde de tombeaux dont la blancheur contraste avec la sombre verdure des grands arbres et la teinte rougeâtre du sol, s'étend à perte de vue et donne à la plaine déserte 1 aspect d'un cimetière de géants.

Ces lieux qui nous apparaissent aujourd'hui si paisibles et pleins d'une douce mélancolie, furent témoins, en 1857, d'un drame sanglant, épisode vraiment homérique dans l'histoire de cette terrible époque. C'était le 23 septembre; Delhi venait d'être arraché aux cipayes insurgés. Le vieil empereur était prisonnier des Anglais; mais soQ fils Abou-Bekr et ses deux cousins avaient rallié autour d'eux les débris des bandes révoltées , à l'abri des voûtes de la tombe d'Hiimayoun. La présence des membres de la famille impériale dans le voisinage de la ville constituait un danger permanent pour l'armée anglaise victorieuse, il est vrai, mais épuisée par un triomphe chèrement disputé. C'est alors que le major Hodson (celui-là même dont nous avons vu le tombeau à Lu\now, où il devait quelques mois plus tard trouver une mort glo-

rieuse) résolut de s'emparer par un hardi coup de main des trois princes indiens. Déjà, la veille , il avait reçu, dans les circonstances les plus dramatiques, la soumission du Grand Mogol.

Cette fois, accompagné seulement par le lieutenant Mac Dowel et une poignée de soldats sikhs, il se porte vers les rangs de la multitude armée qui défend les abords de Tasile où se cachent les chefs de la rébellion. Là, il ordonne à la foule de déposer ses armes, et il a raudace de sommer les princes de se rendre immédiatement et sans condition. Après de longs pourparlers, au milieu des cris de rage des soldats irrités, les trois princes, se décidant à obéir, montent sur une charrette à bœufs et se remettent entre les mains des deux offîciers anglais. Mais, au moment où Tescorte reprend le chemin de Delhi, une foule considérable, vociférant et brandissant des armes, entoure le petit cortège, cherchant à lui barrer le passage. A chaque instant son attitude devient plus menaçante. Hodson, toujours calme, mais voyant le succès de son expédition compromis, prend aussitôt une résolution extrême : il commande la halte, monte dans la voiture et, à bout portant, tue les trois princes de sa propre main, avec son revolver. La population, terriGéc par cette exécution sommaire, cessa toute velléité de résistance et, pleine de stupeur, s'écoula lentement.

24 novembre. — A trois heures du matin, accompagné d'un coolie porteur de mon léger bagage, je me rends à. la gare du Scinde Punjab and Delhi Railway.

Hier soir, j'ai pris congé de mon compagnon de voyage

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dont j*avais été à même, pendant ces dix derniers jours, d^apprécier le sympathique caractère autant que la profonde érudition. Habitant la Chine depuis plus de trente années, en dernier lieu consul général de Russie à Shang-haï, M. le comte de Skatschkoff s'était passionné pour la littérature et les études sinologiques. Ecrivant le chinois et en parlant couramment plusieurs dialectes, il avait réuni une nombreuse bibliothèque de livres et de manuscrits écrits en cette langue. De plus, il avait voyagé en Perse et accompli plusieurs fois, et en toute saison, le trajet par terre de Saint-Pétersbourg à Pékin. Parcourant, comme moi, Tlnde pour la première fois, il se plaisait à comparer tout ce que nous voyions aux pays de Textréme Orient qu*il connaissait si bien. Sa conversation était pour moi des plus instructives et toujours pleine d'intérêt. Aussi lei$ premiers moments qui suivirent notre séparation me furent-ils assez pénibles. Mon voyage entrait dans une phase nouvelle : de Marseille à Calcutta, Tcxistence à bord, au milieu de nombreux compatriotes, avait presque été une vie de famille; puis, le hasard m' ayant réuni à un aimable compagnon, j'avais jusqu'à ce jour pu échanger mes idées dans ma langue maternelle. Me voici maintenant absolument seul, inconnu de tous, et réduit, pour me faire comprendre, à écorcher un anglais détestable, mêlé de quelques bribes d'hindoustani. Toutefois l'attrait si puissant des voyages lointains ne tarde pas à l'emporter sur toute autre considération; l'idée que je suis en route vers le Nord, et que je vais m'enfoncer plus profondément encore au cœur de cette

Inde, autrefois si mystérieuse, me domine de plus en plus et vient donner un autre cours à mes réflexions.

Le jour se montre â Mirât, ville de 80,000 âmes, à 5 kilomètres de Delhi. Les casernes du cantonnement anglais sont visibles de la gare du chemin de fer; c'est de là que, le 10 mai 1857, partit Tétincelle qui, se répandant de proche en proche, devait allumer bientôt un si terrible incendie. C'était un dimanche : les cipayes des 11* et 20* régiments du Bengale donnaient depuis plusieurs jours des signes d'indiscipline, accusant leurs chefs de les obliger à se servir de cartouches enduites de graisse dont le contact impur devait leur faire perdre leur caste. ProGtant du moment oij la population européenne se rend à l'église, ils entrent en révolte ouverte, massacrent leurs ofOciers accourus pour les faire rentrer dans le devoir, tuent tous les Anglais qui leur tombent sous la main, pillent et brûlent leurs maisons, et marchent sur Delhi, dont la garnison native ouvre les portes à l'insurrection.

A onze heures du matin, après un trajet de cent soixantedix-sept kilomètres, je quitte le train à Saharunpore, petite station qui n'a d'autre importance que sa situation sur la route du sanilarium de Massourie, le plus accessible de l'Himalaya, que je désirais visiter avant de continuer ma route sur Lahore.

Pour (a première fois, je fais connaissance avec le dak'bungalow (maison des voyageurs). On donne ce nom à un petit bâtiment ordinairement compose de deux chambres à coucher avec une salle à manger commune.

Cette précieuse ressource du voyageur dans Tlnde se rencontre à proximité de tous les centres importants, ou bien, espacée à distance convenable, le long des routes fréquentées.

Un gardien, le plus souvent ancien cipaye, est attaché à rétablissement et loge dans les dépendances. Tout Européen, au prix d'une roupie par jour, a le droit de s'installer au dak-bungalow; après vingt-quatre heures de séjour, il doit céder la place au nouvel arrivant, sMl s*en présente; mais, s'il ne vient personne, il pourra rester tout le temps qu'il désirera. Le règlement est affiché dans la salle. Si vous n'avez pas de serviteurs, le gardien ira acheter pour votre compte au bazar les provisions dont vous aurez besoin, et fera lui-même votre cuisine; à votre départ, il sera tenu de vous représenter avec sa note le livre oîj vous êtes invité à inscrire le jour et Theure de votre arrivée, le temps de votre séjour, le montant de vos dépenses et vos observations sur le service.

Grâce à cette institution , établie par le gouvernement pour faciliter les voyages de ses employés, le touriste européen est assuré, même dans les contrées les plus éloignées des lignes de chemin de fer, de trouver partout, sinon un hôtel, du moins un abri, oii, à défaut de luxe, il pourra se procurer le strict nécessaire.

Pendant les interminables préparatifs d'un assez mauvais déjeuner, je me renseigne sur les divers moyens de communication; j'apprends qu'il existe un service de voitures à volonté, au prix fixé par l'administration à neuf roupies , pour franchir là distance de soixante-dix-sept

\:a promenade dans vinde et a ceylan.

kilomètres qui me sépare de Rajpore, village situé au pied même de la montagne. Le babou maître de poste paraissait peu disposé à me fournir les moyens de partir tout de suite; une roupie de pourboire que je lui donnai fort à propos vint réchauffer son zèle, et bientôt après une tonga attelée de dçux chevaux m'attendait dans la cour du bungalow.

Ce véhicule, de construction fort primitive, se compose d'une caisse montée sur deux rouçs et munie de deux banquettes sur chacune desquelles deux personnes peuvent prendre place dos à dos; le cocher se tient sur le siège du devant, le voyageur lui fait équilibre en arrière et à reculons. Cette voiture est ouverte de tous côtés et surmontée d'un léger toit qui ne garantit que très-imparfaitement de la pluie ou du soleil. Faute de place, le voyageur ne peut emporter avec lui qu'un fort mince bagage. De plus, comme il n'y a pas de ressorts, les moindres cahots de la route occasionnent des secousses fort désagréables. Pour vous maintenir en équilibré sur la planche étroite où vous êtes assis, vous devez arcbouter vos jambes et vous cramponner vigoureusement à la barre de fer qui soutient le toit. Cet exercice est très-fatigant au commencement, mais on ^nit par s'y habituer, surtout si le chemin n'est pas trop mauvais.

Nous partons à toute vitesse sur une large route bordée de touffes de bambous, d'euphorbes gigantesques et de catalpas en fleur dont les branches se rejoignent et forment berceau au-dessus de nos têtes.

Les relais sont très-courts, espacés de six en six kilo^

mètres seulement. Les chevaux sont rapidement attelés, presque libres sous un petit joug de fer, et partent tout de suite au galop, accompagnés jusqu'à Tétape suivante par le palefrenier, qui accomplit tout le trajet en courant à leurs côtés et les* ramène ensuite à Técurie. Quelquefois nous avons affaire à des bêtes vicieuses ou rétives qui refusent tout service ; trois ou quatre hommes cherchent alors à les exciter par leurs cris; Fun pousse la voiture, un autre leur attache aux jambes de devant une corde qu'il tire de toutes ses forces. Les chevaux cèdent enfîn, maïs après un temps de galop s'arrêtent court et font mine de retourner en arrière ; le mieux est de les laisser faire et de les ramener en ligné par un nouveau circuit.

A mi-chemin, nous franchissons la petite chaîne des Siivalik; le point culminant de ces montagnes de formation calcaire ne s'élève qu'à 1,100 mètres. Sur les bords de la route, de hautes pyramides de terre et de sable, ravinées par les pluies, dressent leurs pics aigus.

Nous entrons dans le Doum, pittoresque vallée qui s'étend entre le Gange et la Jumna. L'Himalaya m'apparaît comme une sombre muraille, barrant à une hauteur énorme tout un côte de l'horizon. Le jour baisse rapidement; lorsque nous entrons à Dehra, la nuit est venue. Le conducteur fait résonner joyeusement sa trompette pour avertir les passants, et lance les chevaux à fond de train dans l'unique rue de la petite ville. Tout à coup un choc épouvantable me lance sur la route; un lourd chariot , imprudemment remisé au travers du chemin, a causé l'accident. Heureusement nous n'avons aucun

mal, mais la tonga^ dont le timon s*était déjà brisé une, heure auparavant et avait été réparé tant bien que mal, est maintenant complètement disloquée et tout à fait hors d'usage. Il faut en chercher une autre, et ce n*est que fort avant dans la soirée que je puis enfin me reposer et trouver un dîner passable à Thôtel Hurst, à Rajporc. Ces sortes d'aventures sont très-communes par ici : toutes les fois que Ton voyage en tonga, il faut s'attendre à une traversée accidentée.

Malgré tous ces désagréments et le manque absolu de confortable, ce petit trajet m'avait vivea:ent intéressé. Le spectacle de la roule est toujours très- animé. A chaque instant on rencontre des cantonniers ou des casseurs de pierres accroupis sur leurs talons; des troupes de femmes demi -nues se rendant aux travaux des champs, courbées sous le poids d'énormes fardeaux qu'elles portent sur leur tête; des voyageurs isolés, de types divers et de nuances plus ou moins foncées, marchant pieds nus dans la poussière, un long bambou à la main. Voici des véhicules de toutes sortes, hekkas,garrtes, chars à bœufs, et d'énormes omnibus à deux étages où des Européens s'étendent à l'aise, couchés sur des nattes à l'arrière, tandis que la foule des indigènes s'entasse à lavant dans un étroit espace. Et puis, que de beaux arbres sur la routeJ^Je ne me lasse pas d'admirer les banians dont les racines, se détachant de l'extrémité des branches horizontales, s'efforcent de rejoindre les cônes de terre qu'une main prévoyante a élevés à leur rencontre, facilitant ainsi l'œuvrede la nature. Les écureuils

sont si nombreux qu'on en voit presque à chaque arbre du chemin; la familiarité des oiseaux, le peu d'inquiétude qu ils montrent aux approches de Thomme, ont toujours le don de m'élonner.

Si dans la journée le soleil est très-chaud, la température, par contre, se rafraîchit rapidement dès que la nuit arrive. Ce matin, le thermomètre ne marquait que 10®. Alors que je n'avais pas trop de mes doubles vêtements et de ma couverture, je voyais autour de moi bien des gens dont le costume complet ne se composait que d'un turban, d'un mouchoir et d'un bout de ficelle. Aussi la plupart de ces malheureux toussent-ils affreusement.

25 novembre, — La route carrossable s'arrête à Rajpore; l'altitude de ce village, situé à la base de l'Himalaya, est de 800 mètres seulement. Par delà, semblable à un mur, Fe dresse une chaîne abrupte dont la crête est mouchetée de taches blanches, que l'on prendrait à cette distance pour des petits champs de neige, et qui ne sont autres que les maisons de Massourie et de Landour, dominant la vallée d'une hauteur perpendiculaire de plus de 1,500 mètres.

A sept heures du matin, je quitte l'hôtel en jampan, sorte de fauteuil allongé monté sur un brancard soutenu par les épaules de quatre coolies qui se relayent à chaque quart d'heure. Mes hommes se mettent en route d'un pas relevé qui ressemble assez à un petit trot; lorsqu'ils ont une côte rapide à monter, ils prennent une allure plus lente, mais toujours régulière. En somme, ce moyen de locomotion est fort agréable et peu dispendieux ; car mes

huit porteurs me coûteront à peine huit francs, et encore devront-ils abandonner une notable partie de leur salaire au maître d'hôtel qui me les a fournis.

Un quart d'heure après avoir quitté Rajpore, l'ascension commence sérieusement à travers un fouillis de broussailles, d'euphorbes et de cactus. Toute cette partie de la route présente une grande aridité ; ce n'est que plus haut que l'on rencontre des arbres véritables et susceptibles de donner une ombre bienfaisante.

Beaucoup de gens descendent de la montagne chargés de lourds fardeaux qu'ils maintiennent en équilibre sur leur télé, ou bien qu'il suspendent aux deux extrémités d'un bambou formant balance sur leur épaule. Aux approches de la mauvaise saison sur les hauteurs, la plupart des habitants déménagent. Il faut que le salaire des coolies soit bien minime, pour que l'on fasse faire à dos d'homme le transport d'objets fort lourds et de si peu de valeur, tels que caisses de fleurs pleines de terre, pots de géraniums, de fuchsias, etc.

Je me croise avec une bande de montagnards aux types et aux costumes entièrement nouveaux pour moi : ce sont des Thibétains. Coiffés d'un bonnet de feutre noir, ils portent des souliers ferrés, des pantalons de laine grossière, et d'épaisses robes ouatées. Chacun d'eux s'arrête à tour de rôle et, se rangeant sur les bords du chemin, s'incline jusqu'à terre en me saluant d'un respectueux u salam saheb n , tandis que, du haut de mon fauteuil ambulant, je réponds gravement à leur politesse par un geste plein de dignité, comme si je leur donnais ma bénédiction.

Je rencontre aussi quelquefois des voyageurs à cheval et des Anglaises couchées dans un hamac suspendu à un long bambou, que deux hommes courant pieds nus sur les cailloux du chemin portent sur leurs épaules. Mais je me garde bien de les saluer, sachant par expérience que j*en serais pour mes frais.

A mi-chemin, mes hommes font une halte de quelques minutes devant un bungalow près duquel sont installés des marchands de graines, de galettes et de fruits. Pour deux annas je les régale de superbes bananes.

EnGn , après de longs circuits sur un chemin partout bien entretenu, et qu*avec peu de travail on pourrait rendre praticable aux voitures, j'arrive à onze heures du matin à Himalaya -Hôtel, Tun des meilleurs que j'aie rencontrés dans rinde. Dans Télé, il regorge de voyageurs; mais actuellement il n'y vient guère que quelques touristes de passage.

Je consacrai tout le reste de la journée à de charmantes promenades aux environs, cherchant les meilleures stations pour embrasser à la fois la vue lointaine des cimes de THimalaya et la profonde vallée du Dehra-Doum. Le;. maisons de Massourie et de Landour sont jetées comme au hasard sur une crête étroite, suspendues les unes audessus des autres, accrochées aux flancs escarpés de la montagne. Elles sont presque toutes entourées d'un petit jardin oii croissent les arbres et les fleurs de l'Europe, et reliées entre elles par de jolis sentiers bien sablés.

Parmi les excursions que l'on peut faire à Massourie, la plus intéressante, celle qui donne l'idée la plus com-

no PROMENADE DANS LINDE ET A CEYLAN.

plète de la physionomie particulière à rHimalaya, est le tour du Camel'Back. Un chemin admirablement entretenu et toujours horizontal, bien que le terrain soit partout extrêmement accidenté et qu'il ne s'abaisse que pour se relever presque aussitôt, circule suspendu aux pentes abruptes voisines du sommet de ce premier gradin de la puissante chaîne. Du côté du nord, la végétation est bien plus vigoureuse. Quelques arbres ont perdu leurs feuilles, d'autres sont couverts d'un feuillage jaunissant, panaché de nuances rouges d'un éclat surprenant; parmi bien des essences qui me sont inconnues, je remarque de grands rhododendrons et plusieurs variétés de chênes verts à peu près semblables à ceux de nos climats.

Bien que l'astre du jour soit encore très-élevé sur l'horizon, l'air est pur; sa fraîcheur délicieuse forme un heureux contraste avec l'atmosphère étouffante de la plaine. A de certaines places qui n'ont pas encore été atteintes par lés rayons du soleil, on voit encore des traces de gelf e blanche.

Quelle promenade enchanteresse ! Iinmcdiatement audessous de moi, se creusent de profondes vallées; d'élégants cottages à demi cachés sous des massifs d'eucalyplus s'abritent dans fous les replis du terrain. La vue s'étend au premier plan sur toutun chaos de montagnes séparées par de sombres fissures où bondit un torrent écumeux, et, par delà un second plan formé par une région couverte de noires forêts de sapins, s'arrête sur les cimes neigeuses qui bordent l'horizon au nord.

Tandis que, de ce côté, la pureté du ciel est telle qu'elle

permet de saisir tous les reliefs des montagnes, la vasle plaine qui s^étend au sud disparaît sous un voile de brouillard, d'où émergent seuls les monts Siwalik.

Je gravis le point culminant du sanitarium 2,700» mètres environ au-dessus de la mer. En face de moi, les blanches maisons de Landour s^étagent, à une altitude encore plus considérable , le long d'une arête étroite et boisée. Plus loin, à une énorme distance, des cbamps de neige aux crêtes dentelées , illuminées par les rayons du soleil couchant, se teignent d'or et de pourpre, et semblent floller dans les airs comme une légère dentelle. Peu à peu les nuances s'adoucissent , se fondent en passant du rose au blanc mat, et (iuissent par disparaître dans la brume qui s'élève du fond des sombres ravins.

Reverrai-je jamais un pareil spectacle? Ces pics éternellemenlT glacés, qui se dressent à plus de 8,000 mètres de hauteur, ce sont les plus hautes montagnes du globe; elles servent de frontières au Thibet mystérieux. Cette plaine infinie qui, semblable à l'Océan, se déroule à mes pieds, c'est la riche vallée du Gange et de ses tributaires, qui s'étend à partir d'ici sans interruption sur plus de 1,600 kilomètres jusqu'à la mer!

Dans la soirée, un feu pétillant réunit au salon les convives de la table d'hôte. Une dépêche vient d'annoncer un premier succès de l'expédition anglaise dans l'Afghanistan. Cette nouvelle rendant mes voisins plus communicatifs que d'habitude , je profite de la bonne disposition dans laquelle ils se trouvent pour leur demander des renseignements sur la route que je me propose de suivrs

au delà de Lahore. Le chemin de fer de la vallée de rindus vient d*êlre entièrement livré à la circulation, de \Tonltan à Kurrachee; trois fois par semaine, un service de bateaux à vapeur met celte dernière ville en communication avec Bombay. Mais on me déconseille fort de prendre cette route nouvelle. Pendant trois jours et trois nuits on ne traverse qu*un désert de sable; les travaux, précipités en vue de la guerre, sont à peine terminés, les stations inachevées; Tinstallation générale laisse beaucoup à désirer. C'est une route stratégique; je me doutais bien un peu de tout cela; mais ces renseignements précis, venant de source autorisée, car mon interlocuteur est ingénieur de V Indus valUy State Railway , mettent fin à mes hésitations. De Lahore, je reviendrai sur mes pas pour gagner Bombay par Allahabad. '

26 novembre, — Ce matin , au point du jour, par une fraîche température de 7*, je quitte Massourie à pied pour redescendre à Rajpore, accompagné d'un coolie porteur de mon léger bagage. En route, je jouis tout à mon aise de Tadmirable vue des montagnes éclairées par le soleil levant. Plusieurs fois, j'aperçois des singes dégringolant avec un bruit infernal à travers les feuilles sèches, se poursuivant d'arbre en arbre, poussant des cris semblables à des aboiements et faisant des bonds prodigieux par-dessus le chemin.

Je rencontre, comme hier, un grand nombre de coolies ; les uns portent une longue planche sur leur tête ; plusieurs autres se réunissent pour transporter par le même moyen une (norme poutre; j'en vois qui se mettent à douze pour

porter une barrique de bordeaux; douze autres relayeurs les suivent.

A neuf heures , j'ai franchi les treize kilomètres qui séparent Massourie de Rajpore; une heure après, je traverse en tùnga la riche pleine de Dehra, renommée par sa nature pittoresque, ses plantations de thé et ses beaux jardins. Ici comme à Massourie existent plusieurs collèges et institutions de jeunes gens venus de toutes les parties de Flnde pour y faire leurs études sous ce climat tempéré, aussi sain qu'agréable. Dans les cantonnements anglais, la route est une véritable allée de parc bordée d'agaves gigantesques, de bambous épineux et d'acacias couverts de longues grappes de fleurs jaunes.

Mon trajet de retour s'accomplit sans autre incident que le refus obstiné de quelques chevaux qui préfèrent se laisser assommer plutôt que de faire le moindre effort. Dans ce cas, les indigènes ont recours, et presque toujours avec succès, aux moyens dont j'ai déjà parié; le malheureux animal, effaré par les cris, tiraillé par devant, poussé par derrière, se relève sur ses jambes et part brusquement.

En attendant Fheure du départ, je me repose à la sta> tion de Saharunpore, tout en observant la foule des natifs qui viennent prendre le chemin de fer avec leur grande pipe si incommode et un faisceau de longues cannes à sucre qu'ils déchirent à belles dents et mâchent comme de véritables ruminants, sans même se donner la peine d'en enlever Técorce. Pendant tout leur voyage, ils ne prendront probablement pas d'autre nourriture.

EnGn, à sept heures, le train part; je vais augmenter encore de 382 kilomètres la distance qui me sépare de Calcutta.

Cette nuit fut très-fraîche. A mon arrivée à Lahore, douze heures après mon départ, le thermomètre ne marquait que 6°. Je me 6s conduire tout de suite à la poste, je trouvai plusieurs paquets de lettres et de journaux ; j*avais enfin le honheur de recevoir des nouvelles de ma famille, à 3,000 lieues de distance et après cinquante-six jours de séparation.

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