‹ Promenade dans l'Inde et a CeylanChapitre 11 sur 27 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LAHOKE

Lahore. — Le Punjab et les Sikhs. — De Lahore à Bombay. — • Amrilsir,

Maltra et Biodrabund. — AUahabad.

L'iiô.e) où je suis descendu, et que Ton m'avait indiqué comme le meilleur de Lahore, est tenu par un babou ; personne n'y parie un mot d'anglais, sauf le fils du maître de rétablissement, petit bonhomme d'une quinzaine d'années, qui m'offre ses services comme interprète.

Après déjeuner, nous sortons en voiture. Mon jeune guide est accompagné d'un domestique de son âge; mon cocher a aussi le sien ; de sorte que je traîne quatre natifs à ma suite. Cet entourage ne me plaît guère; mais je suis bien forcé de le subir, conformément aux usages du pays.

Ma première visite est pour le tombeau de Ranjit-Sing, construction moderne couverte de peintures et ornée de miroirs de diverses couleurs.

Près de là se trouve la grande mosquée du Padishah, bâtie par Aurengzeb; cet imposant édifice en pierre rouge occupe l'un des côtés d'une vaste cour dallée, ombragée d'arbres centenaires : on y arrive par une porte monumentale d'une fort belle architecture , percée d'arcades mauresques et dominée par quatre tours carrées au sommet évasé en forme de chapiteau.

£n face, dans l'intérieur du fort, s'élèvj le palais de

Ranjit-Sing en grande partie ruiné, mais offrant encore quelques belles salles décorées de briques émaillées dont les capricieux dessins représentent des arabesques entremêlées de fleurs, d'oiseaux et d'éléphants. La porte principale, ornée de terres cuites et de carreaux de faïence, est assez bien conservée et d'un aspect tout à fait imposant. Aux étages supérieurs, on admire plusieurs chambres couvertes de fines peintures; les plafonds sont entièrement incrustés d'or et d'argent ou bien revêtus d'une infinité de petits miroirs bombés. Du haut d'une plate-forme élevée, on jouit d'une vue magnifique sur la ville avec ses toits en terrasse, ses tours innombrables , ses temples hindous, ses mosquées et ses palais.

Dans une vaste galerie, au rez-de-chaussée, les Anglais ont établi un musée d'artillerie où se trouvent, avec les drapeaux pris sur l'ennemi, une grande quantité d'armes du pays, de vieux canons, de longs fusils de rempart et des engins de guerre de toute espèce, parmi lesquels on me fait remarquer deux carabines-revolver de fabrication fort ancienne et d'une extrême légèreté ; les dagues, sabres et épées ont la poignée très-courte, absolument comme celle des armes préhistoriques. Le soldat irlandais qui me sert de guide, voyant tout l'intérêt que je prends à cette visite, me promet bien d'autres merveilles; je le suis sans défiance , et après une longue course en plein soleil, il me conduit à l'aïutre extrémité du fort, devant une batterie de canons récemment arrivés d'Anglelerrc et dont il me décrit avec complaisance le système perfectionné. Vraiment, cela n'en valait pas la peine!

LAHORE. m

Chemin faisant, j^ai Toccasion d^admîrer de curieux piliers en pierre rouge, bizarrement sculptés, et quelques débris intéressants de l'ancien palais, souvenirs d'une splendeur évanouie. Aujourd'hui, presque tout ce qui en reste a été converti en casernes et en bureaux. Malgré cela, le colosse ruiné, tel qu'il est, conserve encore un ^rand air de majesté.

A quatre kilomètres au nord de Lahore, sur la rive droite de la Ravi, large rivière tributaire de l'Indus, se trouve le Shah-Dara ou mausolée de l'empereur Jehan- ^hir. C'est un monument d'une grande beauté s'élevant sur une terrasse carrée, flanquée à chaque angle d'un minaret haut de vingt-deux mètres ; il est construit en grès rouge, orné de belles mosaïques et de caractères arabes incrustés en noir sur fond de marbre blanc.

Traversant de nouveau la rivière sur un pont de bateaux, à l'entrée duquel on exige de toute voiture suspendue un droit de péage de deux roupies, nouç contournons les murailles de la forteresse, et après un trajet d'une heure sur une belle route qui passe devant plusieurs tombeaux artistement décorés de faïences multicolores, nous arrivons aux jardins de Shalimâr (palais du plaisir), le Versailles des anciens souverains de Lahore. Ce reste magnifique de la grandeur mogole se compose de trois larges terrasses s'élevant l'une au-dessus de l'autre, avec d'innombrables fontaines, des jets d'eau et des cascades se déversant dans des bassins de marbre blanc. Partout on admire de légères colonnades, de gracieux pavillons peints à fresque , des kiosques élégants ornés de balus*

118 PBOMENADE DANS L'IKDE ET A CETLAK.

trades délicatement percées à jour. Moyennant un bakchiz d'une roupie, le gardien fait jouer les grandes eaux en mon honneur et me fait en outre présent d*un gros bouquet de roses odorantes. Les jardins qui entourent ces lieux enchanteurs s*étendent sur une longueur de près d*un kilomètre. Ils sont splendides, et leur entretien ne laisse rien à désirer; les rosiers en fleur, les orangers chargés de fruits, les manguiers au fcnillage toujours vert, forment un bois épais, coupé de sentiers dalles de marbre, et de petits ruisseaux où murmure une eau fraîche et limpide.

La route qui me ramène à Laliore offre un aspect vraiment majestueux ; elle est formée de trois grandes avenues : celle du centre, un peu plus élevée et plus large que les autres, est réservée aux piétons et aux voitures de luxe; les deux autres servent pour les chars à bœufs. Tout Fensemble est ombragé d'arbres magnifiques.

Le lendemain , dans la journée , je me dirige vers la ville indigène, dont je franchis les portes pittoresques et qiieje visite seul, à pied et sans guide. Je passe là quelques heures intéressantes, errant à ma fantaisie, de bazar en bazar, de ruelle en ruelle, m'arrétant devant les peintures qui couvrent la façade des maisons neuves, ou bien admirant les porches incrustes de mosaïques et les balcons en bois sculpté des vieilles constructions, coudoyant la fouin nulive, sans jamais rencontrer un seul Européen. Los liahitants de Lahore ont la peau moins brune que les autres Indiens; quelques-uns sont presque blancs. Les hommes sont généralement beaux, bien qu'ayanl

souvent le teint pâle et maladif et les yeux profondément enfoncés sous Tarcade sourcilière; leur démarche est noble. Tous sont coiffés d^énormes turbans d'une ampleur démesurée, véritables ballons de mousseline. Enveloppés d'une pièce d'étoffe blanche qui leur laisse les jambes nues, tous ces gens immobiles, accroupis sur leurs talons, le long des boutiques, ont Tair de grelotter; cl, de fait, la température, brûlante dans le jour, baisse rapidement dès que le soleil se couche. On voit bien de temps en temps quelques pantalons collants et quelques châles brodés, mais c'est l'exception. Les femmes hindoues ne se cachent guère le visage, et j'ai rencontré quelques fillettes assez gentilles, les oreilles et les narines chargées de bijoux. Quant aux dames musulmanes appartenant aux classes élevées, elles ne sortent que cachées sous un informe linceul blanc, sorte de sac les recouvrant de la tête aux pieds, et percé à la hauteur des yeux d'une douzaine de petits trous rangés symétriquement en forme de fenêtre.

La ville se compose d^in labyrinthe de rues étroites et tortueuses, traversées par quelques artères un peu plus larges, toujours encombrées d*une foule compacte, mais qui ne parait nullement hostile à l'étranger. Je m'attendais à trouver dans les bazars des cachemires ei dos châles précieux ; mais je dois avouer que je n'y rencontrai guère que des comestibles et des fritures indigènes. Cependant je découvris dans une boutique de curieusos peintures sur papier que je parvins à acheter à forl bon compte, au prix d'une roupie la douzaine. Un jeune

homme, parlant quelques mots d'anglaU, se détache de la foule qui m*entoure et me sert d'interprète à cette occa* sion; puis comme Tbeure s'avançait, et que je m'étais complètement égaré dans un dédale de rues et de passages voûtés, il m'indique fort obligeamment mon chemin pour retourner à l'hôtel.

La ville de Lahore, capitale du Punjab et résidence d'un lieutenant gouverneur général, est peuplée de 100,000 habitants et située par 3P 34' de latitude nord et 72° 34' de longitude est. Prise par le sultan Babour en 1620, elle fut pendant quelque temps le siège du gouvernement des empereurs mogols. Ravagée plusieurs fois par les Afghans, elle fut déOnitivement conquise par les Sikhs à la flndu'dix-hnitième siècle. Le célèbre Ranjit-Sing, sur lequel Jacquemont nous a laissé de si curieux détails, en fit la capitale de ses Etats ; ce prince remarquable eut le talent d'agrandir considérablement sa domination, au détriment de ses voisins, tant par la force des armes que par l'habileté de sa diplomatie, et toujours en restant l'allié de l'Angleterre. A sa mort, survenue en 1839, il commandait à 20 millions d'âmes. De graves discussions éclatèrent alors; l'empire disloqué tomba dans l'anarchie. Une première guerre, marquée par de sanglantes batailles, eut lieu en 1845 et 1846 avec les Anglais; ces derniers, victorieux, obtinrent une cession de territoire, la séparation du Cachemire sous un prince indépendant et un traité qur plaçait le Punjab sous leur protectorat. La situation du pays restant la même , et des officiers anglais ayant été assassinés à Moultan en 1848, le Punjab fut définitive-

ment annexé le 29 mars 1849, et forma avec quelques districts voisins une province de la présidence de Calcutta*

Pendant la révolte de 1857, le Punjab resta fidèle aux Anglais, qui purent même y recruter parmi la population guerrière des Sikhs de précieux auxiliaires contre les rebelles de Delhi. En 1859, on lui réunit d'autres territoires et on en forma un gouvernement spécial avec 18 millions d'habitants, dont 6 millions sont Hindous, 10 millions musulmans et 2 millions Sikhs, non compris trente-six États feudataires ayant une population totale de 5,200,000 âmes.

Le Punjab (pays des cinq rivières, correspondant à la Pentapotamie des Grecs) est arrosé par Tlndus et ses affluents, le Jhelum, le Chenab, la Ravi et le Sutlcdje. Aux environs de ces cours d'eau, le sol est d'une grande fertilité; mais à une certaine distance, il devient aride et sablonneux. Le climat, tempéré en hiver, est très-chaud en été.

Le fondateur de la religion sikhefut un certain Nanak, qui naquit aux environs de Lahore vers la fin du quinzième siècle; il se donna la mission de réconcilier les mahométans et les Hindous, et parcourut le pays pour y prêcher les doctrines d'un pur déisme, Tabolition des castes, la tolérance et la charité universelles. La religion des brahmanes restant fermée à ceux qui Tout une fois abandonnée, il recruta bientôt de nombreux adeptes parmi les Hindous convertis par la crainte à Tislamisme. Sous les successeurs du Prophète, la secte réformatrice, persécutée avec acharnement, abandonna son Cciractère pacifique

189 PROMENADE DAKS L'INDE ET A GEYLAN.

et se transforma en confrérie militaire. Aujourd'hui encore les Sikhs passent pour les meilleurs soldais de Tlnde. Leur religion ne consiste guère que dans Fadoration des livres sacrés, où leurs gourous ou saints out réuni les préceptes du maître; ils semblent plutôt en vénérer le texte que Fesprit, montrant pour le fétichisme la même propension que les autres peuples hindous. Ils s'abstiennent du tabac sous toutes les formes, mais i>'ont pas le même scrupule à Tégard de Topium et des boissons fermentées.

Le chemin de fer du nord du Punjab n'est encore terminé que jusqu'à Jhelum, à 165 kilomètres de Lahore, à moitié chemin entre cette ville et Peshawer, frontière de l'Afghanistan. J'avais d'abord l'intention de pousser au nord jusqu'au point où s'arrête la voie ferrée; mais ce voyage, d'ailleurs sans grand intérêt, m'aurait demandé deux jours entiers. Dans toute autre saison j'aurais tenté une excursion dans le royaume de Cachemire, au moins jusqu'à Jamou, sa nouvelle capitale; mais les passes delà montagne étaient déjà obstruées par les neiges ; de plus, en raison de la récente famine qui venait de ravager ces contrées, le gouvernement anglais ne délivrait plus aucun passe-port pour les États de S. H. le maharajah Rambir-Sing. J'avais renoncé, comme je l'ai déjà dit, à \a route de l'Indus; il ne me restait donc plus qu'à retourner en arrière et à gagner Bombay par Allahabad, en voyageant à petites journées.

29 novembre, — La gare de Lahore, où je prends, à huit heures du matin, mon billet pour Amritsir, est une

vaste construction aux murs épais , crénelés et flanqués de tours massives pouvant au besoin servir de forteresse. Vingt minutes après le départ, le train s'arrête à ]\Iean- Mear, cantonnement anglais où le gouverneur général des Indes, lord [jytton, passe en ce moment la revue des troupes qui se dirigent vers TAfghanistan. A dix heures, après avoir traversé un camp où sont parqués un certain nombre d'éléphants d'artillerie, je descends à la station d'Amritsir, à 39 kilomètres de Lahore.

La cité sainte des Sikhs est peuplée de 140,000 habitants ; elle est entourée de remparts. Ses rues principales sont larges et bien entretenues; la foule considérable qui s*y presse du matin au soir lui donne un grand air d'acti* vite et la désigne comme une place commerciale de premier ordre. Les marchandises européennes y abondent et se mêlent aux produits variés de l'industrie locale , parmi lesquels il faut citer en première ligne les chah s précieux dont la réputation est connue du monde entier. Le procédé en usage pour leur fabrication demande un temps excessivement long et fatigue beaucoup les yeux de l'ouvrier; il faut une navette spéciale pour chaque couleur; de plus, les dessins sont si compliqués, la difficulté de l'exécution est si grande, que souvent le résultat d'un travail de plusieurs jours est à peine appréciable à l'œil. Beaucoup d'artisans se livrent à ces travaux déli^ cats, accroupis dans des boutiques ouvertes sur la rue; de sorte que le promeneur peut facilement se rendre compte de visu de tous les détails de la fabrication.

Dans les bazars règne une grande animation : de nom-

brcux ouvriers tournent et sculptent des blocs de buis et d'ivoire dont ils font des peignes, des coffrets artistiques, des éventails et une foule de menus objets; d'autres travaillent des morceaux d'agate ou de cornaline qu'ils convertissent en coupes, en bracelets, en bagues ou en colliers; des chariots traînés par des bœufs, des files de chameaux transportent par les rues des soies et des tissus du Cachemire, des cubes de sel gemme et des ballots de thé, provenant du Ladak et des lointaines contrées de l'Asie centrale.

Je rencontre souvent des Afghans, colosses aux longs cheveux noirs , au teint presque blanc^ au nez busqué, portant de larges pantalons et une robe serrée à la taille; ce sont des hommes magnifiques. La plupart quittent leurs montagnes pour venir vendre dans les plaines de l'Inde des figues, des pêches, des raisins et autres fruits de leur pays; ils paraissent fort peu se préoccuper de la guerre actuelle. Je vois aussi des Cachemiriens avec leurs chaussures informes et leurs vêtements de laine grossière, et certains types qu'à leur calotte de feutre, à leurs yeux bridés et à leur face jaune aux pommettes saillantes, je reconnais pour appartenir à la race mongole.

Comme à Lahore , les femmes ne craignent pas de se montrer à visage découvert ; les élégantes sont coiffées en bandeaux ; elles portent à la narine un mince anneau d'or d'un diamètre de huit à dix centimètres, ou bien une plaque en forme de tête de clou, delà grandeur d'un sou, constellée de perles; le pourtour des oreilles est criblé de trous dans chacun desquels est passé un anneau

d^ar^eot retenant une perle suspendue par un fil de métal.

Beaucoup de maisons sont badigeonnées de couleurs éclatantes; d'autres ont leur façade entièrement couverte de peintures criardes représentant des arabesques, des fleurs, des animaux, ou simplement des dessins géométriques.

Le monument le plus remarquable d'Amritsir est le Temple d*Or, principal sanctuaire de la religion sikhe. C'est un édifice carré élevé au milieu d'un étang dont chaque côté mesure cent cinquante pas. Tous les matins, des mifliers de natifs viennent se plonger dans ses eaux sacrées, se purifiant ainsi, selon leur croyance, noii-seulement des souillures du corps, mais' aussi de celles de Tànie. Le pourtour de l'étang, les terrasses et les escaliers, la chaussée qui la traverse et le temple lui-même, tout est en marbre blanc.

Pour pénétrer dans ce lieu révéré, on m'oblige à quitter mes cbaussures et à revêtir des chaussons de laioe. Une douzaine de soldats anglais, dont le régiment, de passage à Amritsir, est en roule pour Peshawer, sont venus visiter le Temple d'Or; ils se soumettent comme moi à cette formalité, dont sont dispensés maintenant les Européens dans toutes les mosquées de l'Inde anglaise.

Le temple est petit, mais décoré avec une richesse inouïe. Les portes sont en argent; les plafonds, les dômes et les minarets, revêtus de plaques d'or et d'ornements en bronze doré. A l'intérieur comme à l'extérieur, les parois, merveilleusement ciselées, sont incrustées de fines mosaïques oii l'agate, le lapis et la cornaline se

mêlent aux turquoises et aux rubis. Sous un dais de soie repose le livre saint, objet de Tadoration inconsciente des Odèles; il est caché sous un amas de couvertures brodées. En échange de la menue monnaie que je déposai au pied de Tautel, un prêtre me tendit une corbeille pleine de friandises indigènes; j*en pris quelques-unes; mais, peu séduit par leur aspect huileux, je ne lardai pas à en faire hommage aux monstrueux poissons qui pullulent au milieu des grands nénufars et des plantes aquatiques.

30 novembre, — J*ài quitté Amritsir hier soir, à huit heures; me voici en route pour Mattra, ville située sur la rive droite de fa Jumna, à 60 kilomètres au nord d'Agra. J'ai à suivre la grande ligne jusqu'à la station d'Hathras-Boad, d'où part le petit embranchement qui dessert Mattra : trajet total, 684 kilomètres.

Je dormais paisiblement lorsque, vers quatre heures du matin, à la station d'Umballa, une bande de collégiens en vacances, venant du sanitarium de Simla, fait irruption dans le wagonoili jusque-là j'avais eu la chance de rester seul. Le jour me prend aux environs de Saharunpore; à ma gauche la chaîne de l'Himalaya apparaît à l'horizon comme un immense rempart bleuâtre couronné de neiges clernelles. Grâce à la pureté du ciel, elle est parfaitement visible, bien qu'à une distance de plus de 200 kilomèlros à vol d'oiseau.

On traverse de temps en temps de larges canaux qui vont porter la fcr.'ilîté au loin dans la plaine. De verdoyants cliam^ s de blé sont divisés en une inGnité de

petits carrés, afin de faciliter Tirrigation; la première récolte aura lieu en mars.

Parmi mes nouveaux compagnons de voyage se trouve un Anglais qui me donne des renseignements intéressants sur l'agriculture et le système des impôts. C'est ainsi que j'apprends que les zémindars ou propriétaires fonciers payent ici le tiers de leur revenu à l'Etat ; tous les vingt ans on procède à une nouvelle évaluation du produit des terres. Au Bengale, où l'on paye moins, cette évaluation, une fois établie, reste fixe, comme notre cadastre. Le paysan cultivateur reçoit pour tout salaire deux roupies (environ 5 francs) par mois; c'est avec cette modique somme qu'il doit se nourrir et satisfaire aux besoins de sa famille. Il est vrai que l'Indien se contente de peu de chose; une cabute de bambou et de terre sécbée au soleil, un vase de cuivre, un lambeau d'étoffe de coton, deux ou trois nattes qu'il tressera lui-même, voilà sa demeure et son mobilier; pour toute nourriture, un plat de riz et quelques bananes arrosées d'eau claire. La vie n'a pas d'autres nécessités pour lui; en- temps ordinaire, il y pourvoira facilement avec son faible salaire. Mais il n'amassera aucune provision pour les mauvais jours, et si la récolte manque, la misère publique sera encore augmentée par la spéculation effrénée à laquelle se livrent les marchands indigènes. Comment s'étonner après cela si la famine exerce tant de ravages dans un pays où, cependant, on fait habituellement deux récoltes par an?

A la station à'Hathras-Road où nous arrivons à quatre heures, je quitte YEsl-Indien pour prendre une petite

ligne à voie étroite, construite dans les conditions les plus économiques sur Tun des côtés d'une large route. La voie court sous les grands arbres; aucune clôture ne la sépare du chemin, incessamment parcouru par de nombreux piétons et de longues Oies de chariots traînés par des bœufs. Pendant tout ce trajet de quarante-six kilomètres on traverse une riche campagne, peuplée de grands villages entourés de beaux jardins et de magnifiques bois de manguiers plantés en quinconce. Sur les bords du chemin s'élèvent des tombes monumentales; partout on aperçoit les élégantes pyramides des temples hindous.

A la tombée de la nuit, le train s'arrête en face de Mattra, sur les bords de la Jumna. Je traverse la rivière en garnj, sur un immense pont de bateaux, et, après une longue course au milieu des cantonnements anglais, je finis par trouver, au bungalow des voyageurs, un dîner que Ton me fait attendre deux heures, et un cadre où je passe la nuit roulé dans ma couverture.

1" décembre, — La ville de Mattra est pour les Hindous ce que la Mecque est aux musulmans; elle est principalement révérée comme lieu de naissance du dieu Krishna, huitième incarnation de Vichnou; bien qu'elle ne soit peuplée que de 60,000 âmes, c'est assurément l'une des cités les plus curieuses de l'Inde. On m'avait dit qu'à Mattra le nombre des singes égalait celui des habitants. C'est aller un peu loin; mais je* ne crois pas exagrrer en évaluant à 10,000 le nombre de ces animaux qui vivent dans la ville, pêle-mêle avec la population, sautant de balcon en balcon, s' accrochant aux corniches

et aux sculptures des temples, vagabondant sur les terrasses des maisons ou bien cherchant à opérer quelque razzia dans les bazars, surtout dans le marche aux grains qu ils semblent affectionner tout particulièrement.

Les rues sont propres , pavées , comme à Naples , de larges dalles où Ton a pratiqué des incisions pour empêcher les chevaux de glisser. Partout le bois est remplacé par une belle pierre rose dont on fait des piliers , des balustrades, des rosaces enchevêtrées de fleurs et de fruits , et des grillages si délicats qu'on les croirait fabriques avec des bambous. Un nombre considérable de temples, de toutes formes et de toutes grandeurs, mais tous merveilleusement sculptés, attire Taltention. Aux idoles grotesques affectant les postures les plus bizarres, succèdent des monuments d'un goût exquis , tels que la grande mosquée d'Aurengzeb, avec ses minarets émaillés, et le temple doré de Gwalior.

Les musulmans sont en minorité à Mattra ; n'ayant pas pour les singes le même respect superstitieux que les Hindous, ils couvrent de fagots d'épines leurs terrasses et leurs balcons, afin de soustraire leur demeure au voisinage incommode des animaux sacrés. Des nuées de perruches , de merles et de tourterelles partagent avec ceux-ci la faveur populaire, picorant dans les rues jusque sous les pieds des passants. Tout cela ne contribue pas peu à donner à cette ville étrange une physionomie toute particulière. Rien de plus comique que de voir ces troupes de singes , petits et grands , errant dans les rues comme les chiens de Constantinople , se rangeant gravement sur

le passage des voitures et vous regardant sans dcOance aucune; quelques-uns, estropiés, se traînent péniblement sur le chemin, et, prenant un air contrit, tendent leurs bras amaigris comme pour implorer la charité publique.

Après une longue promenade en ville , je remonte en bateau le cours de la Jumna, en me maintenant le plus près possible du rivage. Hommes et femmes se plongent côte à côte dans les eaui de la rivière sainte ; la musique résonne dans les temples ; la foule se presse sur les ghaiils et les parvis sacrés : spectacle étrange que la plume est impuissante à décrire! Sur Taulrerive, (Pénormes tortues et de monstrueux alligators, semblables à des troncs d*arbres échoués, dorment au soleil.

A Bindrabund (10 kilomètres au nord de Mattra), c'est bien autre chose encore. On dirait la réalisation d'un rêve fantastique; c'est une véritable débauche de pierres sculptées, de peintures, de kiosques et de colonnades. La cité par elle-même est insigniGante ; ce n'est pas une ville , c'est une collection de monuments religieux , parmi lesquels je me contenterai de citer le palais du rajah de Beurtpore, d'où l'on a une vue splendide sur les ghauit et les constructions pittoresques qui bordent la rive droite de la Jumna ; la grande pagode de la famille des Seth, da même style que celles du sud de l'Inde; le temple cruciforme de Man-Sing, rajah d'Amber, avec ses piliers admirables et sa voûte en ogive comme celles de nos cathédrales gothiques; un temple jaïn tout en marbre de diverses couleurs, décoré de mosaïques et de statues; enfin un cdiHce moderne surchargé de peintures bizarres,

et dont le toit est supporté par des cariatides représentant, dans les attitudes les plus variées, des femmes nues se livrant au plaisir de la danse. Mais à quoi bon cette énuraération dans un récit comme celui-ci? Ce qu'il faudrait, c'est un album de photographies. Un monument se voit, mais ne se raconte pas.

Dans la soirée du même jour, fort satisfait de ma double visite à Mattra et à Bindrabund , je reprenais le chemin de fer pour Allahabad. Je ne mis pas moins de dix-sept heures pour effectuer ce trajet de 519 kilomètres, sans autre incident, du reste, qu'un arrêt d'une heure an milieu de la nuit, à la gare importante de Cawnpore.

Rien de plus curieux pour un Européen que le spectacle dont j'y fus témoin de minuit à une heure du matin.

La foule des indigènes, charges de tapis et de coussins, portant leur bagage empaqueté dans des couvertures , tenant en outre à la main leur provision de cannes à sucre et leur longue pipe de métal, encombre les quais de la station. Pour ne pas se perdre dans la bagarre, les individus de la même famille se tiennent les uns aux autres par leurs vêtements; des troupeaux effarés de femmes voilées, semblables à des spectres blancs, poussent dos gémissements plaintifs. Partout retentissent des appels, des cris, des exclamations. Au milieu de ce tohu-bohu infernal, circulent des marchands de friture, de fruits, de curiosités , de malles et d'articles de voyage en cuir (industrie spéciale de la localité), hurlant leur marchan* dise à tue-tête. Les distributeurs d'eau ne savent auquel entendre; des inspecteurs indigènes soupèsent et vérifient

la besace de chacun ; si le poids réglementaire esl dépassé, ils entraînent de vive force au bureau le délinquant qui, à la faveur du tumulte, a négligé d'acquitter les droits. Des boys affairés portent en courant des tasses de thé brûlant aui^ gentlemen couchés dans les premières. Les poUcemen , reconnaissables à leur turban marqué aux initiales de la Compagnie, ont fort à faire au milieu de tout ce monde; il leur faut saluer respectueusement l'Anglais à longue barbe qui fume flegmatiquement sa pipe au milieu de cette confusion indescriptible, et, Tinstant d'après, bousculer à coups de pied ceux de leurs compatriotes tardant trop à s entasser dans les compartiments qui leur sont destinés. Les criailleries sans fin, les récriminations des natifs , tout cela forme un concert inénarrable auquel viennent s'ajouter les tintements répétés de la cloche, ou plutôt du fragment de rail suspendu, sur lequel un employé frappe avec le marteau les coups réglementaires. Une heure de tapage suffit à peine pour caser tout le monde et débrouiller la situation.

2 décembre. — Le chef de la station d'Allahabad est Français; il tient à la disposition des voyageurs quelques chambres garnies dans un bâtiment voisin de la station ; c'est chez lui que je me logeai.

Dès neuf heures, le soleil est déjà brûlant; on sent que le tropique n'est pas loin. Je prends une voiture et je me fais conduire au pont de la Junma, l'une des merveilles de l'industrie moderne. Sa longueur totale est de 1 kilo* mètre ; il est percé de quinze arches de 63°, 50 d'ouverture. Les piles s'enfoncent à 16 mètres au-dessous du lit de

la rivière ; à Tcpoque des crues, Feau atteint une profondeur de 15 nièlres. A chaque extrémité, un long viaduc appuyé sur les rives escarpées continue le pont jusqu'au niveau de la plaine. Toute la partie inférieure est en grès rouge; le reste est en fer. Un premier tablier sert de passage aux voitures et aux piétons; le second, fort élevé au-dessus, est destiné à la voie ferrée. Ce magnifique travail, digne d'élre comparé aux ponis les (/lus célèbres de FAmérique du Nord, fait-le plus grand honneur aux ingénieurs anglais, qui ont su triompher des difGcultés que présentaient la nature du terrain et la force du courant.

Continuant ma route en suivant une belle allée sur le bord de la rivière, j'arrive sous les murs du fort construit par Akbar au confluent du Gange et de la Jumna. 11 est bâti en pierre rouge et a environ 2, 500 mètres de circuit ; on y pénètre par un portail orné d'arcades et de galeries, et surmonté par un dôme majestueux. Il ne reste plus que peu de chose de l'ancien palais de l'empereur ; la salle principale a été convertie en arsenal ; partout s'élèvent des casernes et des bâtiments d'administration. Cette forteresse est une place militaire de premier ordre. Les Anglais y ont accumulé un matériel de guerre considérable et l'ont appropriée aux exigences de l'art moderne.

Dans la cour principale se trouve un monolithe haut de 13°*, 20, de forme presque cylindrique, élevé au temps où le bouddhisme était la religion dominante de l'Inde. Deux inscriptions en langue pâli font remonter son érection vers le milieu du troisième siècle avant l'ère chrétienne.

Je visite aussi, dans Teoceinte du fort, de curieux souterrains qui appartiennent à une époque très-ancienne ; on y voit des idoles monstrueuses sculptées dans le roc et de nombreux autels consacrés au culte du h'ngam.

Les cantonnements anglais s'étendent au milieu d'une vaste plaine percée de larges avenues et plantée de beaux arbres; je remarque un jardin public bien entretenu, de jolies églises, beaucoup de belles maisons particulières, de banques, et d'habitations très-confortables. On vient d'y terminer un vaste bâtiment de style gothique, élevé à la mémoire de lord Canning et comprenant une bibliothèque et un musée. Un autre monument, Mayo- Mémorial, est actuellement en construction et sera également d'une grande richesse.

Près de la station se trouve le caravansérail du sultan Khossor, Glsde Jehanghir. Dans une vaste enceinte carrée bordée de hautes murailles, on voit trois beaux mausolées, élevés sur plate-forme et surmontés de coupoles de marbre; les jardins environnants servent maintenant de promenade publique.

La ville native, peuplée de 110,000 habitants, occupe une étendue considérable , mais renferme peu de monuments intéressants. Elle est en général pauvre et mal bâtie; je fais une exception en ce qui concerne la rue principale, où se trouve un vaste bazar en pierre, assez proprement tenu. Une grande animation règne constamment sous ses longues galeries couvertes où sont représentées, groupées par séries de même nature, toutes les industries du pays. Malgré ses vastes dimensions, ce

bazar est encore insufOsant, car beaucoup de marchands, faute de place, encombrent la voie publique avec leurs étalages. Le marché aux fourrages se tient en plein air; j'admirai la patience des pauvres femmes qui attendent silencieusement les clients, toujours debout et la tête chargée d'un énorme fardeau, sans prendre un instant de repos.

Allababad, dont le nom signifie cité de Dieu, est considérée par les Hindous comme une de leurs villes les plus saintes; étant située au point de jonction des deux fleuves sacrés, le Gange et la Jumna, elle voit à des époques déterminées affluer dans ses murs, de tous les points de THindoustan , de nombreux pèlerins désireux de se plonger dans les eaux régénératrices qui doivent effacer toute trace de leurs péchés. Au point de vue anglais et politique, le rôle d'AUahabad n'est pas moins important. Située au centre de la péninsule, à peu près à égale dislance de Calcutta, de Bombay et de Lahore, reliée par un chemin de fer à chacune de ces capitales, elle est devenue, après la guerre de 1857, le siège de la haute cour de justice et du gouvernement des provinces du Nord-Ouest. Le lieutenant gouverneur général qui réside à Allababad est le chef incontesté d'une population de 31 millions d'habitants, non compris les Etats feudataires.

Page 1