‹ Promenade dans l'Inde et a CeylanChapitre 12 sur 27 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De Lahore à Bombay. — L'Inde centrale. — Jubbulpore. — Les tbugs. — Les rocherd de marbre de la Kerbudda. — Aurun<]abad. — Dowla- (abad. — Roza. — fillora.

La ligne de TEst-Indien se prolonge au delà d*Allahabad, dans la direction de Bombay, jusqu'à Jubbulpore (369 kilomètres), où elle opère sa jonction avec le Grand-Péninsulaire. L*express de nuit, porteur de la malle, accomplit ce trajet en dix heures; mais, désireux autant que possible de voyager de jour dans un pays que je traverse pour la première fois, je lui préfère le train de petite vitesse, qui part à huit heures du matin et n'arrive qu'à neuf heures du soir.

En quittant la station, la voie s'élève peu à peu au-dessus des maisons de la ville indigène pour atteindre le niveau du pont de la Jumna; de ce point élevé on jouit d'une belle vue sur la majestueuse rivière qui, descendant des hauteurs de l'Himalaya, vient après un cours de 1,300 kilomètres, presque toujours parallèle à celui du Gange, mêler ses eaux à celles de ce dernier sous les murs de la forteresse.

Dans le u'agon où j'ai pris place se trouve une famille anglaise , composée du père , de la mère et de leurs six

enfants. Les parents, jeunes encore, sont nés dans Flnde, qu'ils n'ont jamais quittée. Déjà, avant-bier, j'ai voyagé, avec une jeune femme et ses quatre enfants ; toutes les fois que je rencontre une dame anglaise, je suis à peu près certain de voir deux ou trois marmots autour d'elle. Et pourtant, j'ai lu quelque part que les enfants ne s'élevaient pas dans l'Inde, et que les mariages entre créoles restaient inféconds. Je crois qu'on a beaucoup exagéré l'insalubrité de ce pays. Partout je vois des Anglais gros, forts, vermeils, ayant toute l'apparence d'une parfaite santé; beaucoup, cependant, habitent ici depuis quinze ou vingt années.

Quelques heures après avoir quitté Allahabad, le pays change complètement d'aspect. On entre dans une région couverte de broussailles et de maigres forêts : c'est le Bundelkund, renommé par l'abondance et la variété des animaux qui peuplent ses jungles, depuis le tigre, l'ours et le léopard, le cerf et l'antilope, jusqu'aux paons, aux cailles el aux perdrix. Ce territoire appartient à différents rajahs, et fait partie administrativcment de l'agence d'Indore, désignée aussi sous le nom de Central- India,

A ce pays presque désert succède une large vallée, courant entre deux rangées de collines boisées. Les plaines monotones du Nord, tristes et desséchées, ont fait place à une verte et riante campagne. A Tfaorizon lointain apparaissent des montagnes élagées par gradins réguliers ; de temps en temps se dresse un pic isolé, affectant la forme d'une pyramide.

Durant tout ce trajet, j'aperçois des singes, des che-

vreuils et de nombreux oiseaux aquatiques qui me seni' blent peu farouches.

A une petite station, des indigènes viennent nous vendre des cannes et des flûtes de bambou, ornées de dessins et de ciselures ; le prix courant de ces objets, qui demandent encore un certain travail , est de un païssa (3 centimes) la pièce.

Les nuits sont moins fraîches. Dans le jour, le thermomètre s'était maintenu à 28°; à neuf heures du soir, il en accuse encore 20*. Nous venons de repasser le tropique.

L'hôtel Jackson» que Ton m*avait recommandé comme le meilleur de Jubbulpore, n'ayant plus de chambre disponible, je vais me loger à un petit hôtel, tenu par un natif.

La ville de Jubbulpore, peuplée de 56,000 habitants, n'est qu'un chef-lieu de district dépendant de Nag{)our, capitale des Central- Provinces, qu'il ne faut pas confondre avec l'agence CenlraUlndiu , dont j'ai parlé plus haut. Comme toujours, les habitations des Anglais s'élèvent au milieu de pelouses plantées de grands arbres et bordées sur la rue d'un petit mur découpé à jour, à peine haut de 0"',50 et permettant au promeneur de jouir sans restriction de la vue des jardins et des maisons. L'entrée de chaque propriété est indiquée par deux pilastres; elle n'est close par aucune porte. Je ne connais pas de pays où l'on s'enferme moins que dans l'Inde, et cependant je n'entends jamais parler de vols ni d'attentats contre les personnes. Serait-ce pour cette raison que ce qui est utile aux Européens l'est beaucoup moins aux indigènes? ou parce que les préjugés de caste ne permettent

pas à ces derniers de se servir des objets souillés par notre contact impur? N'est-ce pas simplement par la crainte d'une répression impitoyable? ou bien encore parce que Fhabilude généralement adoptée par les domestiques hindous de se coucher sur une natte à la porte de l'appartement de leur maître, remplace avec avantage les clefs et les serrures ? Je ne sais : toujours est-il que Ton vit ici portes et fenêtres ouvertes, même la nuit, et que je me sens, dans ces conditions, tout aussi bien en sûreté que dans n'importe quel hôtel verrouillé et cadenassé du monde civilisé.

La construction des bungalows habités par les Anglais est toujours à peu près la même : trois ou quatre marches donnent accès à une plate-forme carrée sur laquelle s'élève en retrait le corps de logis; l'entrée principale, faisant saillie en demi-cercle sur l'un des côtés, est abritée par un toit soutenu par des colonnes entre lesquelles on dispose de larges stores. C'est sous ce portique que sont placés les fauteuils renversés et autres sièges compliqués, véritables lits de repos, qui sont ici d'un usage général. De vastes portes à doubles battants s'ouvrent sur des chambres très-élevées de plafond et munies de punkas; en général, peu de meubles; le lit, isolé au milieu de la pièce; un cabinet de bains dans un réduit attenant. An centre, la salle à manger formant rotonde. Le tout est recouvert d'un immense toit de chaume dont le prolongement forme une galerie tout autour du bâtiment et qui se termine en pointe comme une pyramide. D'autres fois, c*est une simple terrasse qui sert de toiture.

Les principales rues de la ville native sont larges et bien entretenues; les maisons, soigneusement blanchies à la chaux, ont un air propre et coquet qui fait plaisy* à voir. Il me semble qu il y a moins de misère ici que partout ailleurs; les mendiants sont rares. On remarque à Jubbulpore un fort bel hôpital, une grande école supérieure, un musée et une bibliothèque. Mais ce qui m'intéressa le plus, ce fut une visite que je fis à la prison centrale des'thugs, vaste établissement pénitentiaire oui les débris delà secte fameuse des étrangleurs de Flnde sont employés à fabriquer des tentes et à tisser de fort jolis tapis.

Les farouches adorateurs de la déesse Kali, symbole du mal et de la destruction, considéraient l'assassinat comme un acte pieux., susceptible d'attirer sur eux les faveurs de leur redoutable patronne. D'un autre côté, s'élant engagés à ne jamais verser le sang, ils n'employaient pour arriver à leur but qu'un seul moyen, la strangulation. Voyageant par petites troupes sur les grandes routes, affichant les dehors de pieux pèlerins, ils employaient toutes sortes de ruses pour capter la confiance des voyageurs isolés. Dès que l'instant leur semblait propice, un mouchoir prestement jeté autour du cou de leur malheureux compagnon lui donnait une mort instantanée. Ils se hâtaient alors de faire disparaître dans une fosse, le plus souvent creusée d'avance, le corps qui aurait pu les trahir, sans oublier toutefois de le dépouiller auparavant, montrant ainsi qu'ils ne négligeaient pas la satisfaction de leurs intérêts temporels dans l'acte regardé par eux comme l'accomplissement d'un devoir religieux.

Depuis bien des générations, sans doute, les thugs exerçaient leur infernale industrie sur les routes de Tlnde centrale, lorsque, vers 1830, les Anglais, qui jusqu'alors avaient ignoré tous ces crimes, formèrent une croisade contre la sinistre association. Leur entreprise fut longue et difficile, mais elle finit par être couronnée de succès. L'Inde, aujourd'hui, est entièrement purgée de ces bétes féroces.

Tous ces souvenirs me reviennent à la mémoire en parcourant l'enceinte de ce curieux établissement. Mes regards s'arrêtent sur les prisonniers : quelques-uns ont bien les figures les plus patibulaires qu'il soit possible d'imaginer; mais dans le nombre je remarque aussi des vieillards à la longue barbe blanche dont l'aspect vénérable ne dénote en rien l'ancienne profession ; et cependant, parmi ces gens qui maintenant sont paisiblement occupés à coudre et à ajuster des bandes de toile, les plus âgés ont certainement étranglé un nombre fort respectable de voyageurs.

Cne teinturerie de laine est installée sous un vaste hangar; plus loin sont les ateliers, où je vois fabriquer de fort beaux tapis par un procédé qui mérite d'être signalé. Un homme, suivant un modèle des yeux, se tient devant la trame, dictant à haute voix; cinq ou six enfants, placés de l'autre côté, exécutent en chantant les ordres donnés, variant les couleurs et travaillant avec une extrême rapidité.

Tous ces gens ont leur famille avec eux; ils doivent se trouver, en somme, fort heureux dans cet établissement

qui ne ressemble guère à une prison, où ils ont des arbres, de Fair et du soleil, et dont les grandes portes, toujours ouvertes, sont gardées seulement par un poste de cipayes.

Les environs de Jubbulpore sont pleins d'intérêt pour le géologue. Les montagnes voisines, de formation granitique, offrent de beaux échantillons d'agate et de porphyre; on y a aussi découvert des ossements d'éléphants fossiles et des armes de silex.

A seize kilomètres de la ville, sur les bords de la Nerbudda, se trouvent les célèbres marble rocks (rochers de marbre) . Je m*y rendis en voiture.

La première partie de la route est fort belle; on passe devant de grands jardins où resplendit la magnifique poinsetlia pulcherrima . Cet arbrisseau, de la famille des euphorbiacées, porte à l'extrémité de ses rameaux un bouquet de bractées ou feuilles florales d*uD rouge éclatant.

En sortant des cantonnements, on s'engage dans une campagne fertile et bien arrosée ; on laisse sur la gauche des amas de rochers bizarres, de formes arrondies, entassés en désordre; quelques-uns, empilés les uns sur les autres, comme les ruines d'un palais de géants, ne semblent se maintenir que par un miracle d'équilibre. Sur un de ces blocs, on a construit un petit temple.

Plus loin, on traverse un long village dont les maisons construites en terre sont badigeonnées en blanc , en gris ou en rose. Au pied des arbres s'élèvent de petits autels en l'honneur du lingam ou de quelque divinité grotesque. Dans la cour qui sert de vestibule à chaque habitation

ELLORÂ. 203

sont disposés de petits murs encastrant des poteries, des sièges et des lits, le tout en terre battue et peinte. C'est là que se tient une population industrieuse exerçant en plein air une foule de métiers, tissant le coton, fabriquant des vases de terre, etc. Les femmes tournent les meules; des myriades d'enfants nus, au gros ventre ballonné, se roulent dans la poussière, péie-mêle avec les poules et les corbeaux.

La dernière partie du trajet est moins intéressante et assez pénible; on quitte la grande route pour suivre un affreux chemin de traverse qui descend rapidement sur les bords de la Nerbudda.

Dans la saison des pluies, cette excursion est impossible; mais actuellement les eaux sont basses, et la rivière, peu profonde, écume et bondit sur un large lit de cailloux.

Après avoir traversé un torrent desséché, et cheminé quelque temps à travers les jungles, j'arrive à un endroit où les eaux, maintenues par un barrage, restent toujours tranquilles et profondes. Là m'attend un bateau sur lequel je prends place.

Sur un espace de deux kilomètres, la Nerbudda circule capricieusement entre deux rangées de collines rocheuses ; tantôt elle s'élargit de manière à former un petit lac qui paraît sans issue; tantôt elle se rétrécit tellement que les linges, dit-on, peuvent la franchir d'un seul bond. En de certains endroits elle forme un canal encaissé entre deux murs à pic d'une hauteur de vingt à vingt-cinq mètres. Tous ces rocs sont en marbre blanc , que le temps et les variations atmosphériques ont revêtu de nuances diverses ;

ici , les eaux , rongeant les assises inférieures , ont creusé des grottes profondes, aux parois d^une blancheur éblouis santé; les parties exposées au soleil ont pris une belle teinte dorée. Plus loin, on se croirait en présence d'un glacier : le marbre, blanc comme la neige, a des scintii lements qui rendent l'illusion complète. Quelquefois, entre les couches qui se dressent presque verticalement, se trouvent des failles remplies d'un basalte noir comme du jais, ce qui donne lieu aux plus singuliers effets, comme forme et comme couleur. L'image, éclairée par le soleil , se reflète avec une netteté extraordinaire dans une eau presque immobile, transparente et illuminée par un ciel d'azur.

A une certaine distance, on me dit que la Nerbudda forme des chutes qui valent la peine d'élre visitées; il existe aussi dans les environs quelques restes d'un temple hindou. Mais le temps me manquait, et je dus renoncer à la visite de ces curiosités douteuses.

Rien n'égale la brutalité avec laquelle les Indiens traitent leurs animaux domestiques, toujours surmenés et mal nourris. Au retour, nos malheureux chevaux, accablés de coups par leur propriétaire, s'épuisent en efforts inutiles pour enlever le garry à moitié enseveli par une épaisse couche de poussière, le long d'une côte escarpée. Ecœuré par ce spectacle, je partis en avant, à pied, protégé par mon casque et mon ombrelle contre les rayons encore brûlants du soleil. Mon piteux équipage ne me rejoignit que longtemps après; à cinq heures, j'étais de retour à l'hôtel

5 décembre. — Cette fois, j'ai sept cent sept kilomètres à faire d'une seule traite. Le train express de FËst-Indien, qui a quitté Calcutta Tavant-veille à huit heures trente minutes du soir, arrive à Jubbulpore à six heures du matin; trois quarts d'heure après, les voyageurs continuent leur route vers Bombay dans les wagons du Grand- Péninsulaire. Le matériel de cette Compagnie me paraît moins confortable que celui de FEst-Indien ; les voitures de seconde classe ne. sont pas rembourrées ; les verres bleus, si utiles pour reposer la vue, sont remplacés par des vitres ordinaires. D'un autre côté, les auvents sont bien combinés pour empêcher les rayons du soleil de* pénétrer à l'intérieur, et l'air circule partout, grâce à un plancher à claire-voie.

Toute la journée je reste seul dans mon compartiment, observant à mon aise la campagne, qui, du reste, présente peu d'intérêt. Les gares sont très-coquettes, ornées d'une infinité de pots de fleurs et de plantes grimpantes trèssoignées; les noms des localités y sont indiqués en anglais, en hindoustani et en persan.

Pour la première fois depuis que je voyage dans l'Inde, je traverse un tunnel; cependant le pays n'est pas trèsaccidenté; une chaîne de collines court vers le sud. Les champs cultivés alternent avec les jungles; j'aperçois quelquefois de gros singes gambadant à peu de distance de la voie. Les palmiers commencent à se montrer plus souvent; le sol est noir et marécageux. Cette contrée est peu peuplée ; les stations sont à une grande distance les unes des autres et fournissent peu de voyageurs. On ne

s'arrête guère que pour prendre de Teau. Le thermomèlre se maintient à 29"; la poussière est très-génante.

A six heures, nous arrivons à Kuodwa, d'où se détache le Holkar and Neemuch siate Railway , qui , par Indore et Oujein, ira rejoindre à Ajmir la grande ligne de Rajpoutana; il est terminé aujourd'hui, sur une étendue de 255 kilomètres , jusqu'à Rutlam.

Deux heures après, on passe à Burhampour, dernière station placée sous la juridiction politique delà présidence du Bengale. Nous sommes sur les confins de la province de Bérar, portion du territoire du Nizam que les Anglais ont saisie en 1853, en garantie des sommes qui leur étaient dues par le gouvernement d'Haïderabad , et qu'ils administrent depuis cette époque.

La voie pénètre ensuite sur le sol de la présidence de Bombay par l'État de Khandeish, cédé en 1818 par le prince Holkar d'indore. C'est la pairie des Bhils, tribu nionlagnarde longtemps restée insoumise et qui ne vivait autrefois que de vols et de pillages.

Hhosawal, où nous arrivons à dix heures du soir, possède une gare monumentale d'où part la ligne secondaire de Nagpour, longue de 390 kilomètres. Lorsque cette voie sera prolongée à travers la province d'Orissa jusqu'à Calcutta, elle acquerra une extrême importance; ce sera alors le plus court chemin entre les deux grandes capitales de rinde.

C'est un peu plus loin, à la station de Pachora, que l'on s'arrête pour aller visiter les temples souterrains d'Ajunta, que j'aurais tenu certainement à voir si j*en

avais eu le loisir; mais j'étais résolu à leur préférer Ellora, où, d'après le dire de tous les voyageurs, se trouve le groupe le plus intéressant et le plus complet de CCS étranges monuments qui, au nombre de près de mille, sont épars sur une foule de points de la péninsule indienne.

6 décembre, — A deux heures du matin , je quitte le train à la station de Nandgaum. Jusqu'alors je n'avais pu me procurer aucun renseignement sur les moyens de transport pour Ellora; j'en étais réduit aux seules indications de ma carte, qui m'en représentait la position à une soixantaine de kilomètres au sud-est du chemin de fer. Le chef de gare, auquel j'eus recours en cette circonstance, me conseilla de me rendre d'abord à Aurungabad, d'où je pourrais ensuite gagner facilement Ellora ; de plus, il fit preuve de la plus grande obligeance en me conduisant luimême, au milieu de la nuit, jusqu'à la maison du maître de poste, dont la voiture devait partir à trois heures avec les dépêches. Je laissai ma valise à la gare, et je m'embarquai aussitôt, muni de mon inséparable couverture et d'un léger sac de nuit.

Me voici donc en route pour Aurungabad ; il est à peine trois heures et demie ; la lune vient de se coucher; les étoiles seules brillent au ciel ; parmi elles, je reconnais, inclinée sur l'horizon où elle va bientôt disparaître , la Croix du Sud, cette resplendissante constellation que j'avais admirée l'année dernière dans l'hémisphère austral, et qui est encore visible dans la zone tropicale du nord de l'équafeur.

La route est mauvaise, le terrain accidenté; on passe à gué des rivières, et je n'ai pas trop de mes deux poignets pour résister aux violentes secousses que me font éprouver des cahots réellement inquiétants. Je suis seul à Tarrière de la petite tonga, dos à dos avec le conducteur hindou, qui ne comprend pas un seul mot d'anglais. Je songe mélancoliquement que j'ai plus de cent kilomètres à faire dans ces conditions. Trois relais, qui me paraissent interminables, se passent ainsi ; enOn le jour paraît, la route devient plus unie, je prends une tasse de thé à un bungalow, et ma situation générale s'améliore.

La contrée que nous traversons est triste et monotone; de temps en temps quelques bouquets de palmiers indiquent la présence d'un petit cours d'eau au milieu de l'immense plaine jaunâtre où des troupeaux de vaches et de moutons paissent une herbe flétrie. Nous suivons une petite route mal entretenue et sans ombre. Le soleil commence à devenir méchant; malheureusement la ionga découverte ne présente aucun abri, et je suis réduit à tenir mon ombrelle d'une main, tandis que de l'autre je me cramponne au dossier pour ne pas être précipité à terre.

Cependant je ne suis pas encore au bout de mes peines : une des roues se déferre. Nous avons la chance d'être à peu de distance du relais; toutefois la réparation de l'accident demnrHc deux bonnes heures. Si, encore, je pouvais profiter de ce retard pour faire un repas quelconque! Point; il n'y a absolument rien à manger dans le hameau ; ]e ne puis même pas obtenir une banane.

En partant, on m'avait assuré que je serais à Aurungabad à raidi ; mais ce n'est qu'à trois heures que je puis enGn trouver au bungalow un abri contre le soleil, et quelques cruches d'eau pour me débarrasser de la poussière accumulée par trente-deux heures de voyage. Depuis le même espace de temps, je n'avais pris aucun repas sérieux ; il me fallut encore attendre deux heures, avant que le maigre coq qui chantait à mon arrivée ait eu le temps de subir l'indispensable transformation qui devait ... lui permettre de Ogiirer avec honneur dans le curry réglementaire.

J'occupe la seconde chambre du bungalow. Dans l'autre appartement se trouve un Anglais fort malade de la fièvre ; il est soigné par un de ses amis. Je lie connaissance avec ce dernier, qui s'empresse de me donner tous les renseignements dont j'ai besoin pour continuer mon voyage ; en outre, il me recommande de ne pas négliger la visite de la forteresse de Dowlatabad , qui se trouve sur mon passage. J'apprends qu'il n'existe pas de bungalow du gouvernement à EUora, mais que les officiers de la garnison d'Aurungabad en ont établi un pour leur compte personnel au village de Roza, à proximité des temples, et qu'ils ne me refuseront pas la permission d'y loger, si je leur en fais la demande ; il me faudra aussi un permis pour visiter Dowlatabad.

Comme la soirée est déjà avancée, et que je veux partir le lendemain matin, je ne perds pas une minute. Je cours chez le maître de poste, avec lequel je fais prij. pour une voiture qui, moyennant vingt-cinq roupies, me

conduira le lendemain à EUora, et le jour suivant à Nandgaum. De là je me rends au mess des officiers. Ces messieurs, auxquels je fais passer ma carte de membre de la Société de géographie de Paris, m'invilent à prendre avec eux un verre de sherry et, m^accordant très-gracieusement la permission que je leur demande, me remettent un billet écrit en hindoustani, qui me servira d'introduction auprès du gardien du bungalow de Roza. Enfin, le capitaine Stewart. malgré l'heure tardive, me donne la passe dont j'aurai besoin pour Doulatabad. Ces divers préparatifs terminés à mon entière satisfaction, je vais prendre un repos que j'ai bien gagné.

7 décembre, — Comme je ne veux pas partir sans faire une visite à la ville indigène, je prends, de grand matin, un biiUock, voiture traînée par deux bœufs ; deux heures xiprès, je suis de retour de mon excursion.

Aurungabad doit son nom à l'empereur Aurengzeb, qui en fit sa résidence favorite. C'était alors une cité prospère et peuplée. Elle est aujourd'hui bien déchue de son ancienne splendeur; sa vaste enceinte est encore debout, mais elle renferme autant de ruines que de maisons. Des champs de blé ont remplacé ses jardins; de pauvres chaumières adossées à des pans de murs à demi-écroulés s'élèvent sur l'emplacement de ses palais. La vie s'est réfugiée au centre, oiîi se trouve le bazar avec une grande place publique et quelques larges rues se coupant à angle droit. Le seul monument qui mérite la peine d'être visité est le mausolée de Rabia-Durani, fille d'Aurengzeb. C'est une copie assez exacte , mais en

petites dimensions, du Taj d*Agra; seulement la brique et le stuc remplacent presque partout le marbre blanc, et ie monument est dans un tel état de délabrement qu*il fait peine à voir. En somme, il ne souffre aucunement la comparaison avec son glorieux modèle. Encore plein de souvenirs récents, et pénétré de Timpression profonde que m'avait causée le Taj, je ne pouvais guère porter un autre jugement.

Aurungabad, peuplée aujourd'hui de 60,000 habitants, est le chef-lieu d'un district dépendant des États du nizam d'Haïderabad. C'est aussi le quartier général des officiers anglais qui commandent le contingent militaire entretenu par ce dernier. Cette nombreuse garnison donne un peu d'animation aux cantonnements ; le pays environnant est triste et désert, mais très-giboyeux.

A une distance de douze kilomètres d'Aurungabad s'élève la célèbre forteresse de Dowlatabad (séjour des richesses), ainsi nommée parce que les maîtres de la ^ contrée avaient l'habitude d'y cacher leurs trésors. Au milieu d'une plaine environnée de collines , s'étend une vaste enceinte fortifiée renfermant une ville, considérable autrefois, mais aujourd'hui complètement abandonnée. Au centre, se dresse un rocher de granit d'une hauteur de 200 mètres, représentant un cône parfait dont la base est taillée à pic de manière à former une muraille perpendiculaire de 40 mètres. En outre, un fossé profond, plein d'eau, en défend les approches. La seule entrée consiste en un pont-levis jeté par-dessus et aboutissant à une galerie taillée dans le roc, oîi Ton ne peut pénétrer

qu'avec la lumière d'une torche. On traverse ensuite une salle semblable à uoe grotte, et, par une série d'escaliers en spirale fermés par des portes massives, de passages tortueux et irréguliers, ne recevant aucun jour du dehors, où Ton n'avance que un par un et courbé , on arrive à une chambre dont la seule issue vers le fort est une trappe ouverte dans le plafond et munie d'un grilLige en fer sur lequel on peut, en cas de besoin, allumer uu bûcher destine à rôtir les assaillants.

Lorsque enfin on revoit la lumière du jour^ on se trouve sur une rampe escarpée, serpentant sur des pentes inaccessibles, qu'il faut gravir péniblement au moyen de gradins taillés dans le rocher. Un peu au-dessous de la cime, se trouve un joli bungalow inhabité oii je prends quelques instants de repos, tout en contemplant le magnifique panorama qui s'étend à mes pieds. Encore une centaine démarches, et j'arrive au sommet, étroite plateforme de six mètres carrés, où Ton a hissé je ne sais comment deux énormes canons actuellement hors d'usage.

C'est l'empereur Mohammed-Toglouk qui, en 1338, complétant l'œuvre de la nature par d'immenses travaux, a fait d'un simple rocher une citadelle imprenable. On raconte que , dans un de ses accès de folie , ayant résolu de transporter sa capitale à Dowlatabad, il ordonna sous peine de mort aux habitants de sa bonne ville de Delhi d'avoir à le suivre dans sa nouvelle résidence.

Il est midi lorsque je remonte dans ma tonga; la chaleur est très-forte. Après avoir dépassé des monceaux de décombres entremêlés de petits jardins et quelques misé-

rables chaumières, nous gravissons une colline escarpée. La route domine un profond ravin où les eaux , maintenues par un barrage monumental , forment une série de réservoirs échelonnés les uns au-dessus des autres. Au sommet s'étend un vaste plateau légèrement ondulé. Le chemin, déjà fort mauvais depuis quelque temps, se change en un sentier à peine tracé, et finit par se perdre au milieu de hautes herbes jaunâtres. Là, pour la pre mière fois depuis que je suis dans Flnde, j'aperçois en liberté, à quelques pas de nous, un énorme serpent de la plus dangereuse espèce. C'est le terrible cobra, dont, a morsure est toujours mortelle. Le hideux reptile se dérobe lentement à notre approche, se dirigeant vers une touffe de broussailles épineuses ; j'avoue que n'ayant pour tout moyen de défense que ma légère ombrelle, je ne songeai nullement à l'inquiéter dans sa retraite.

A deux heures, nous arrivons sans autre incident à Roza, petite ville fortifiée, construite par Aurengzeb. Au milieu d'un grand nombre de tombeaux de saints musulmans, épars sous les grands arbres, reposent les restes de ce grand conquérant qui mourut, en 1707, à l'âge de quatre-vingt-'huit ans. Sa tombe ne se distingue par aucun ornement ; c'est une simple dalle de marbre abritée sous un dais en bois.

Quelques centaines de pas plus loin, hors de l'enceinte des remparts , se trouve le mess-bungalow des officiers d'Aurungabad. Ma lettre, que je présente au pion ou gardien, m'en ouvre les portes. C'est une ancienne tombe mahométane, élevée sur une plale-forme carrée; Tinté-

rieur en a été blanchi à la chaux. Sous rimmonse coupole sonore s'étend une vaste salle, garnie de nattes où sont disposés plusieurs lits, quelques fauteuils, une grande table et une petite bibliothèque. J^ai la chance de trouver dans cette dernière un petit volume édité à Bombay, orné de photographies, et contenant de précieux renseignements sur les temples que je me propose de visiter.

Personne autour de moi ne comprend un seul mot d'anglais; je suis réduit à converser avec le serviteur du bungalow au moyen du dictionnaire anglo-hindoustani. Je m'efforce de faire comprendre à ce brave musulman que je désire d'abord me rendre à Ellora, et que je reviendrai à six heures pour prendre un repas dont je fîxe moimême le menu, non sans inquiétude sur le résultat final. Ces détails préliminaires une fois réglés , je sors accompagné d'un petit garçon qui doit m'indiquer le chemin à suivre. Un quart d'heure après, j'arrive, par une rapide descente, au pied de la fameuse colline but principal de mon excursion.

Les temples, que l'on désigne le plus souvent sous le nom de caves d'Ëllora, sont creusés à la base d'une colline escarpée qui s'élève à 200 mètres au-dessus de la plaine et s'étend en forme de croissant sur une longueur ■de trois kilomètres.

On n'est pas d'accord sur leur origine. Les Hindous les attribuent à un certain Elon qui aurait régné il y a environ huit mille ans; les musulmans ne leur accordent qu'un millier d'années. Ce qu'il y a de certain, c'est que ces temples appartiennent aux trois religions brahma-

ELLORil. •21b

nique, bouddhique et jiïne, et que la différence de style et Texéculion tantôt grossière, tantôt très-soignée, indiquent qu'on y a travaillé à diverses époques. Du reste^ cette œuvre colossale , cette dépense inouïe du labeur de rhomnie , ont dû exiger les efforts de plusieurs siècles. L'opinion généralement accréditée aujourd'hui est que les plus anciens de ces temples ne remontent pas au delà de deux mille ans.

11 y a quelques années, leur accès était rendu très-difGcile par la masse des décombres et les broussailles qui en obstruaient l'entrée; mais, à l'occasion de la visite du prince de Galles en 1876, le nizam d'Huïderabad, sur le territoire duquel ils se trouvent, les a fait nettoyer et déblayer , de sorte qu'aujourd'hui on peut pénétrer à peu près partout. Ces travaux ont mis à jour des fresques assez bien conservées qui tendraient à prouver qu'à l'origine tout l'intérieur était recouvert de peintures. Depuis cette époque, un policeman indigène est chargé de percevoir des visiteurs une modique rétribution. Je parcours le livre oii chaque voyageur est tenu de s'inscrire ; aucun nom français n'y Cgure. Au bord du chemin , le premier temple qui se présente à ma vue est le plus étonnant de tous : c'est le Kailas (paradis). J'en avais déjà lu bien des descriptions ; je savais que j'allais me trouver en face de l'une des merveilles du monde, de l'œuvre la plus extraordinaire que nous ait laissée l'antiquité indienne; mais je n'en fus pas moins frappé de stupeur en découvrant un monument colossal, taillé dans lo roc vif et complètement détaché de la montagne dont il est séparé

par une cour de 120 mètres de profondeur sur 60 de largeur, avec des parois perpendiculaires de 30 mètres "*, d'élévation. Le bloc isolé, de 50 mètres de long sur 30 de - large, s'élève à 27 mètres de hauteur. C'est un monument extrêmement compliqué, à plusieurs étages, avec de vastes salles, des galeries, des escaliers, des frises, des chapelles suspendues et des coupoles aériennes. Tout cela est couvert de sculptures bizarres, parfois grotesques, mais forme un ensemble d'un goût irréprochable. Le sanctuaire principal est soutenu par quatre rangées d'énormes pilastres carrés; ceux du pourtour et des angles reposent sur des éléphants qui ont l'air de supporter ainsi le poids total de l'édiGce. Tout au fond, une petite salle obscure renferme un énorme lingam. Le Kailas est évidemment d'origine brahmanique, ainsi que l'attestent des panneaux délicatement fouillés où sont retracés la vie et les hauts faits du dieu-singe Hannman.

L'imagination reste confondue en présence de ce monument qui n'a pas été construit, auquel on n'a rien ajouté et qu'on a taillé et sculpté dans un seul rocher. Comme l'artiste chinois qui prend un morceau d'ivoire et, à force de temps et de patience, en fait une de èes petites merveilles d'une délicatesse exquise, de même l'architecte du Kailas a pris un fragment de montagne et en a fait un monument complet jusque dans ses moindres petits détails, et digne d'être comparé à nos plus somptueuses basiliques. Et ce n'est pas tout : dans la cour on voit deux obélisques hauts de 20 mètres, des statues d'animaux, des arcades et des portiques. Trois étages de chambres sou-

terraines , ornées de bas-reliefs gigantesques , découpent le rocher tout à Tentour, formant autant de galeries suspendues communiquant ensemble par des escaliers.

Je n*entreprendrai pas la description détaillée des trente* deux autres temples qui, avec celui dont je viens de parler, forment les caves d'Ëllora. Tous, sans exception, sont extrêmement remarquables ; leur cour d'entrée renferme parfois quelque édiBce monolithe, mais de proportions bien inférieures au Kaiias ; leur intérêt principal consiste dans rétude des sculptures colossales qui , adossées aux parois des profondes galeries, représentent les dieux et les déesses du panthéon hindou, dans l'attitude consacrée par la tradition , ou bien encore des danses, des scènes religieuses ou guerrières, etc.

Toutes ces Ogures grimaçantes, ces torses aux bras multiples , ces corps humains à têtes d'animaux , se rapr prochent évidemment du type égyptien. Assurément ces statues sont de mauvais goût, souvent obscènes et de dessin incorrect; mais leurs proportions colossales, leur nombre in6ni, étonnent et provoquent Tadmiration. D'un autre côté , Fart hindou , qui n'a rien su produire de véritablement beau dans la représentation delà nature vivante dont il n'a saisi que le côté grotesque , excelle dans tout ce qui se rattache à Fart décoratif. Les moulures et les encadrements des plafonds, les ornements des piliers, leurs chapiteaux si variés de forme et de style , sont presque toujours des merveilles de bon goût et d'originalité artistique.

Parmi les temples qui ont le plus particulièrement

attiré mon attention, je ne puis me dispenser de citer le Visoû-Karmay longue galerie de 40 mètres de profondeur, séparée en trois nefs par deux rangs de piliers octogones de 2°'80 de circonférence. Au fond, dans une niche, Brahma repose sur un siège ; à ses pieds sont deux lions couchés , symbole de la force ; deux serviteurs portant la fleur de lotus se tiennent debout à ses côtés.

Le Para-Lauka^ dont l'entrée est au deuxième étage d'une galerie souterraine, a conservé de belles peintures sur stuci d'énormes piliers sculptés sur toute leur hauteur supportent le plafond, où sont représentés des sujets tirés de la mythologie indienne. Malheureusement la fumée a noirci la voûte et fortement endommagé les fresques.

Le temple de Misiri dont Textrémité opposée à la porte d'entrée se termine en abside ; la voûte, ornée de nervures, forme une série régulière d'arceaux gothiques. L'unique statue qui s'y trouve est celle d'un Bouddha colossal assis, les jambes croisées, une main reposant sur chaque genou.

Le Dourma-Lena avec son immense salle carrée de 40 mètres de côté , entourée d'un grand nombre d'autres chambres plus petites.

Le Ramesvera et le Nilakanta^ ornés d'une profusion de grands bas-reliefs et d'énormes piliers curieusement sculptés.

ËnHn la cave à' Indra-Sabha , la dernière du côté du nord; c'est la plus belle de toutes après le Kailas, Elle contient les statues colossales du dieu Indra et de son épouse; elle est d'origine jaïne et se compose d'une série de chambres de seize mètres de côté, creusées sur chacune

des faces d'une cour intérieure décorée de portiques taillés dans le roc et dans laquelle on remarque deux monolithes, dont Tun représente une colonne et Tautre un éléphant gigantesque.

Les matériaux extraits des flancs de la montagne ont formé par leur accumulation de véritables collines aujourd'hui couvertes d'impénétrables fourrés, repaire favori de nombreux serpents. Aussi je ne m'avançais qu'avec une extrême précaution le long de l'étroit sentier, armé de ma canne et prêtant une oreille attentive aux bruissements suspects. A un certain moment, les hautes herbes desséchées craquent et s'entr'ouvrent brusquement à mes pieds, livrant passage à un animal que je ne reconnais pas tout d'abord. Qu'on se rassure : ce n'était qu'un gros lièvre qui s'enfuit au plus vite, encore plus effrayé que moimême.

Ceux qui ont créé ces temples magniûques ne paraissent pas avoir songé à en faciliter l'accès : il n'existe aucune trace d'ancienne route, et, au simple aspect des lieux, il est évident que certaines excavations, de tout temps comme aujourd'hui, n'ont pu être abordables qu'au prix de grandes fatigues.

A présent, tous ces temples sont abandonnés; les jungles en ont envahi les abords. La campagne est silencieuse et déserte; à quelques kilomètres dans la plaine, s'élèvent seules les chétives maisons d'un petit village sans importance. Quel contraste entre cette morne solitude et l'animation qui devait régner en ces lieux à l'époque où tout un peuple, mu par un sentiment reli-

gieux, usait son existence en des travaux presque surhumains !

De retour au bungalow de Roza, j'ai la satisfaction de côustater que mon hindoustani a produit son effet. Le repas que Ton me sert est le meilleur que j'aie pris depuis longtemps : par extraordinaire, le poulet est fendre et bien rôti, le curry aux œufs ne laisse rien à désirer. Une demidouzaine de bananes et deux ou trois verres d'une eau rafraîchie dans un vase poreux et mélangée avec quelques gouttes d'un flacon de Cognac qui ne me quitte jamais, constituent ce nouveau festin de Lucullus.

La soirée est délicieuse; le cri-cri des sauterelles qui se font entendre comme en France par une belle nuit d'été, trouble seul le calme de la nature. La lune, dans son plein, éclaire à quelques centaines de mètres au-dessous de moi les immenses plaines du Deccan ; ses rayons argentés illuminent les dômes des tombeaux et les blancs minarets des mosquées éparses sur les flancs de la montagne. Vraiment les officiers de la garnison d'Aurungabad ont fait preuve de goût en installant leur bungalow dans ce site romantique ! Mais l'heure s'avance ; la journée a été fatigante; celle de demain le sera davantage; je m'arrache avec peine au charme indicible qui me pénètre, pour aller m'endormir sous le dôme élevé qui peut-être abrite encore les restes de quelque pieux musulman.

8 décembre. — Une seconde visite au Kailas et aux autres merveilles d'Ëllora occupe toute ma matinée. A une heure, je quitte définitivement le bungalow de Roza où, grâce à l'hospitalité anglaise, j'ai passé l'une des

meilleures journées de mon voyage. Quatre-vingts kilomètres me séparent de Nandgaum, où je prendrai dans la nuit le chemin de fer pour Bombay. Jusqu'à la rencontre de la route d'Aurungabad , c'est-à-dire pendant trois longues heures, le chemin ou plutôt le sentier est tellement épouvantable, que plusieurs fois, croyant à un accident imminent, je me jette hors de la ionga, A chaque instant nous franchissons d'affreux ravins, au fond desquels j'entrevois , en guise de coussins , de gros blocs anguleux, peu propres à amortir les effets d'une chute. Je ne sais pas comment nous n'avons pas versé vingt fois ; il fallait que noire véhicule fût doué d'une force de résistance vraiment extraordinaire, pour supporter sans avarie grave les chocs violents et multipliés qui ne cessaient de nous assaillir. Enfin nous nous en sommes tirés , comme par miracle , sains et saufs . On conçoit que dans ces circonstances je devais prêter peu d'attention au paysage. Cependant je me rappelle avoir traversé une contrée assez pittoresque, bien arrosée, et quelques villages ^ tous fortifiés.

Le reste du voyage s'accomplit sans incident. A Nandgaum, où j'arrive à dix heures du soir, je reprends ma malle, et je retrouve au buffet du chemin de fer mon aimable et sympathique chef de gare, dont la conversation intéressante abrège pour moi les heures de l'attente.

9 décembre. — A deux heures, du matin, je prends le train express de Bombay, distance 285 kilomètres. Malheureusement je passe de nuit à Nassick, pittoresque \;ité

Î22 PROMENADE DANS L'IKDE ET A CEYLAK.

située près des sources du Godavery. Cest un centre religieux important, renommé surtout par ses temples souterrains d*origine bouddhique. Le jour me prend à Kussara, où commence la descente des Ghaltes. Le train changeant tout à coup de direction, glisse lentement le long des pentes sinueuses, contourne des précipices au fond desquels mugit un torrent écumeux alimenté par de blanches cascades, s'engage dans d'épaisses forêts de palmiers et d'arbres de teck, et, franchissant plusieurs tunnels, arrive à KaUan-Junction , point auquel se réunissent les trois lignes de Calcutta, Madras et Bombay.

De la gare, on jouit d'une vue singulière sur la chaîne de montagnes que l'on vient de traverser : au-dessus d'une sombre ligne de verdure, les pics aigus, les sommités rocheuses, groupés dans l'éloigriement , apparaissent comme les tours à demi ruinées d'une forteresse fantastique.

Plus loin, le chemin de fer suit les bords d'une large rivière bordée de cocotiers. La plaine, basse et humide, paraît bien cultivée. On traverse un pont jeté sur un bras de mer étroit et peu profond. Nous sommes à Tannah duns la grande île de Salsette, qu'une chaussée réunit à l'ilot de Bombay. Les Portugais, qui s'en étaient emparés au seizième siècle, en furent chassés, en 1750, par les Mdhrattes ; vingt-quatre ans plus tard, ceux-ci furent d('(inilivcment remplacés par les Anglais. Le pays est pittoresque et bien boisé; c'est un lieu de villégiature; on y trouve de nombreux restes des anciennes conslructions portugaises, et aussi de curieuses excavations boud-

dhiques. C^est là, au milieu d'une nature aussi belle que perfide, que Tinfortuné Jacquemont ressentit les premières atteintes de la cruelle maladie de foie qui devait remporter, le 7 décembre 1832.

Les habitations se multiplient { dimmenses fabriques, de hautes cheminées d^usines, annoncent les approches de Bombay. A dix heures, le train s'arrête à BycuUa, première station de la grande cité. Deux Parsis courtiers d'hôtel, prennent place à mes côtés; chacun d'eux me glisse sa carte, cherchant à escamoter celle que son concurrent vient de me remettre. Quelques minutes après, à la station de Boree-Bunder, au centre de la ville, j'invite mes nouveaux compagnons à donner la chasse à d'autres pratiques et, prenant un buggy, sorte de cabriolet fortement renversé en arrière, je me fais conduire à Esplanade" Hôtel, dans le quartier du Fort.

Page 1