CHAPITRE X
Bombay. — Élëpbanla
La ville de Bombay, appelée par les natifs Mumbaï et et par les Portugais Boa-Bahia, est située par 18^56^ de de latitude nord et 70<'37' de longitude est. Elle est construite sur une série d'îlots qui , réunis entre eux par un système de digues et de chaussées, communiquent de la même manière avec la grande île de Salsette au nord et de là avec le continent, formant un promontoire dont Textrémité sud se termine par une étroite langue de terre à Colaba; là, un phare indique l'entrée du port.
Cette péninsule, qu'on appelle encore aujourd'hui l'île de Bombay, couvre une superûcie de 50 kilomètres carrés. A l'exception de quelques collines rocheuses , telles que Malabar-Hill et Pareil , le terrain est généralement plat et si peu élevé au dessus du niveau de la mer que, pendant la saison des pluies, il est souvent inondé; malgré ces conditions défavorables , la ville , ouverte à toutes les brises du large, n'est pas malsaine.
La rade, l'une des plus belles du monde, est bien abritée; presque entièrement circonscrite par la terre, elle est encore rendue plus pittoresque par un groupe d'îles dont la plus connue est celle d'Ëléphanta ; la chaîne des Ghattes borne l'horizon du côté de l'est.
L'histoire de Bombay commence avec Toccupation Portugaise. Lorsque les Anglais furent arrivés dans Flnde et que leur établissement de Surate eut pris quelque importance, ils convoitèrent ardemment la possession de ce petit coin de terre dont leurs rivaux n'avaient pas su utiliser Theureuse situation. Déjà, à deux reprises, ils avaient inutilement tenté de s'en emparer, lorsqu'un mariage vint leur donner pacifiquement ce qu'ils n'avaient pu prendre de force. Dans la dot de l'infante Catherine, qui épousa Charles II en 1661 , se trouvait comprise l'île de Bombay qui, considérée par le roi d'Angleterre comme une propriété sans rapport , fut cédée quelques aunées plus tard à la Compagnie des Indes moyennant une rente annuelle de 10 livres sterlings (250 francs) payable en or. Bombay avait alors une population de 10,000 habitants. La Compagnie entreprit immédiatement de grands travaux, agrandit le fort et en augmenta les moyens de défense. Elle traça le plan d'une nouvelle ville, abaissa les impôts, encouragea l'industrie et proclama la tolérance religieuse. Par ces mesures intelligentes et libérales, elle attira sur son territoire les populations voisines écrasées par le despotisme et l'intolérance des Portugais. En 1575, la nouvelle cité comptait déjà 60,000 âmes. Mais, à celle époque, les marais non encore desséchés engendraient de terribles fièvres qui décimaient les nouveaux arrivants. A cette calamité vint s'ajouter l'hostilité des Portugais, encore maîtres de Salsette. Avec la ténacité particulière à la race saxonne, les Anglais surent triompher de tous ces obstacles* au milieu de luîtes incessantes, il trouvèrent moyen
22l> PROMENADE DANS L'INDE ET A GEYLAN.
d*entreprendre de grands travaux d'assainissement e( de fonder de nouveaux comptoirs sur la terre ferme. En 1708, à la suite de la fusion entre rancienne et la nouvelle Compagnie des Indes, Bombay devint le chef-lieu d'une présidence indépendante. Cet état de choses dura jusqu'en 1773, époque à laquelle le gouvernement de rinde entière fut centralisé à Calcutta entre les mains d'un gouverneur général. Sur ces entrefaites, les Mahrattes, chassant les Portugais devant eux, s'étaient emparés de nie de Salsette et avaient conclu un traité avec les Anglais. Mais la paix ne fut pas de longue durée; à la suite de luttes sanglantes, les Mahraites furent déOnitivement repoussés; alliés de nouveau avec les Anglais, ils les aidèrent dans la guerre contre Tippoo, sultan de Mysore, dont la défaite et la mort ajoutèrent aux domaines de ces derniers, en 1 799, de riches provinces sur la côle du Malabar. Puis vinrent les annexions de Pounah et du Khandeish (1818). En 1816, Bombay comptait 161,000 habitants : le recensement de 1872 lui en donne 645,000. Peu de villes offrent une aussi grande variété de types et de religions, ainsi que l'indique le tableau suivant, où l'on n'a inscrit que les grandes divisions.
Hindous .^ 41 0,000
Musulmans .* J 37,500
Parsis 44,000
Chrétiens natifs, eurasienset métis portugais 27,000
Bouddhistes et Jaïas 15,000
Euiopéens 7.000
Juifs 2,500
Nègres et Chinois 2,000
Total do la popuiftlion 645,000
Les Hindous des différentes castes enircnt pour les deux tiers dans le chiffre total; ils se divisent en (lonx grandes familles , les adorateurs de Vichnou, le conservateur, et ceux de Siva, le destructeur, la deuxième et la troisième personne de la trinité indienne. Les premiers tracent sur leur front une ligne perpendiculaire, l^s seconds une ligne horizontale; chaque matin , autant que possible, la peinture de ces lignes doit être renouvelée par un brahmine. La multitude adresse aussi ses hommages à d'autres divinités secondaires, telles que les épouses des dieux que nous venons de nommer, le dieu Gunputti à tête d'éléphant et bien d'autres.
Après les brahmines , la classe la plus importante parmi les Hindous est celle des banians, ou marchands. La plupart sont originaires du Guzerate, pays situé au nord de Bombay. Contrairement aux autres Indiens, ils ne montrent aucune répugnance pour les longs voyages, surtout s*ils doivent contribuer à augmenter leur fortune ; ils font preuve d'une rare habileté dans le commerce; de là vient le proverbe indien : « Il faut trois juifs pour faire un Chinois, et trois Chinois pour faire un banian. » Tous parlent et écrivent le guzerate; c'est le langage le plus répandu à Bombay, et en même temps la grande langue commerciale de l'Inde.
Les Mahrattes n'ont pas les mêmes dispositions pour le commerce : c*est un peuple guerrier et agriculteur. Ceux qui habitent les villes se font employés ou hommes de loi. Leurs habitations sont moins confortables que celles des opulents Guzerates.
Les mahométans sont partagés en deux grandes divisions, les sunnites et les chiites, Les Turcs et les Arabes appartiennent à la première ; les Persans à la seconde. Cette dernière est la plus nombreuse à Bombay et comprend la tribu des borahs, marchands colporteurs spéculant sur toute sortes de marchandises, musulmans de religion, m lis juifs d'apparence et possédant le caractère et le génie particuliers à cette race.
Les Parsis ne forment guère que 7 pour 100 de la population totale; mais leur aptitude aux affaires, leur activité commerciale, Tabsence de tout préjugé de caste et l'assimilation complète quMls se sont faite de la langue anglaise, leur assurent une influence prépondérante dans la communauté. Leur histoire est bien connue. Lorsque les sectateurs de Mahomet conquirent la Perse au septième siècle, un certain nombre d'individus descendant des anciens Guèbres ou adorateurs du feu s'expatrièrent pour ne pas être contraints d'embrasser la nouvelle religion. Us se rendirent d'abord à Ormuz, sur le golfe Persique, puis dans l'Inde, à Diu, sur la côte du Kattywar; de là ils gagnèrent les principales villes du Guzerate, dont ils ne tardèrent pas à adopter la langue. Mais leur véritable prospérité date seulement de l'arrivée des Européens; n'ayant aucune prévention contre les nouveaux venus, ils leur servirent d'interprètes dans leurs relations avec les natifs. Déjà ils formaient une importante colonie à Surate, lorsque Bombay passa entre les mains des Anglais. Attirés par l'importance toujours croissante de cette ville, ils vinrent s'y fixer en grand nombre et
s'attachèrent définitivement à la fortune de FAngleterre.
Ils pratiquent encore aujourd'hui Tantique religion de Zoroastre, à peine modifiée par Tadjonction de quelques superstitions hindoues. Dans leurs temples brûle un feu perpétuel; le matin, on peut les voir sur la grève, prosternés devant le soleil levant; le soir, on les retrouvera adressant leurs prières, entremêlées de génuflexions, aux derniers rayons de Tastre du jour.
Les Parsis sont renommés non-seulement pour leur génie commercial, mais aussi pour leur esprit politique. Une grande partie du trafic de Bombay est entre leurs mains. Plusieurs citoyens parsis ont été créés baronnets par la Reine, en récompense de leurs dons généreux et de leur dévouement aux intérêts de TAngleterre. C'est une race prolifique : leur nombre s'accroît rapidement. Ceux des classes inférieures excellent dans les professions de charpentiers ou de mécaniciens; beaucoup d'entre eux sont aussi boutiquiers, débitants de liqueurs ou maîtres d'hôtel. Tous se prêtent une mutuelle assistance.
La plupart des chrétiens de Bombay sont de race indoportugaise. Issus du mélange des premiers conquérants avec les femmes natives, ils se donnent le nom de Portugais, bien que la couleur de leur peau soit presque aussi foncée que celle des indigènes pur sang. Ils se coiffent d'un chapeau noir et s'habillent à l'européenne. Mais cette race dégénérée est peu susceptible de progrès et se contente de végéter dans les emplois secondaires et la domesticité.
La religion jaïne offre une grande analogie avec le
bouddhisme. Elle ne reconnaît pas la division des castes; mais, admettant la doctrine de la transmigration des âmes, elle ordonne le respect absolu de la vie des animaux. Ses adeptes forment une secte riche, gagnant beaucoup d'argent dans le commerce et possédant de fort beaux temples dont les plus reniarquables sont ceux de Mont- Abou, au nord du Guzerate.
Quant aux juifs de Bombay, ils sont originaires de la Mésopotamie. Parmi eux, la plus riche famille est celle des Sassoun ; le chef de ces Rothschild indiens a été anobli en 1871, en reconnaissance des sommes immenses dépensées par lui en fondations utiles et en œuvres de bienfaisance.
Bombay a reçu à juste titre le nom de capitale de VOuest, Son commerce, déjà considérable, prit un énorme accroissement pendant les années 1861 à 1865. A cette époque, par suite delà guerre civile, les cotons d'Amérique n'arrivaient plus en Europe; pour suppléer à la disette de matières premières qui menaçait de faire fermer les fabriques de la métropole, les Anglais résolurent alors de donner dans Tlnde la plus grande extension possible à la culture du précieux arbrisseau. Des spéculations colossales s'ensuivirent, et pendant quelques années Bombay vit affluer d'énormes quantités de coton venues de tous les points deTHindoustan. La nécessité de réduire, autant que possible, pour l'envoyer en Europe, le volume d'une denrée aussi encombrante, amena la construction de nombreuses presses hydrauliques. Aujourd'hui, l'exportation du coton n'est plus ce qu'elle a été pendant cette
période exceptionnelle, mais elle reste toujours considérable, bien qu'on ait élevé récemment des filatures et fabriques où la matière première est travaillée sur place el livrée directement à la consommation. Maintenant, Tindustrie locale commence à faire une sérieuse concurrence aux produits manufacturés de Manchester.
L'ouverture du canal de Suez, en 1869, eut pour résultat d'amener une révolution complète dans le commerce maritime de Bombay : les voiliers qui faisaient le tour par le cap de Bonne-Espérance furent remplacés par <]es bâtiments à vapeur; actuellement les cinq sixièmes du trafic avec FËurope se font par le canal. Aucune ville n'en a retiré un avantage plus considérable. Aujourd'hui Bombay, mis en communication rapide avec le nord, le centre et le midi de Flnde, par trois grandes lignes de chemin de fer, n'est plus qu'à dix-huit jours de Londres. Tous les lundis, les grands vapeurs postaux de la Compagnie péninsulaire et orientale partent pour l'Europe, voie d'Aden, Suez et Brindisi.
Le Lloyd autrichien et la Compagnie italienne Rubattino y entretiennent 'aussi des communications directes et mensuelles avec l'Europe. 11 est à regretter que notre Compagnie des messageries maritimes n'ait pas cru devoir envoyer quelques-uns de ses beaux navires sur cette ligne. D'un autre côté, la British-India accomplit chaque semaine le trajet de Bombay à Calcutta, faisant escale à tous les ports intermédiaires, tant sur la côte du Malabar que sur celle du Coromandel, et correspondant à Ceylan avec les vapeurs de Chine et d'Australie. Enfin , quatre
fois par mois, des steamers desservant les bouches de rindus , Mascate et le golfe Persîque , vont jusqu'à Bassorah, où s'effectue le transbordement sur les bateau i de la Compagnie de navigation fluviale du Tigre et de l'Euphrate; ces derniers remontent à Bagdad, où le voyageur a le choii entre quatre routes pour gagner TEurope. L'une d'elles suit le cours de TEuphrate par Hillah et Mescany, à quinze heures de cheval d'Alep, d'où, en trois jours, on peut gagner le port d'Alex andrette sur la Méditerranée; cette voie est la plus sûre et la plus économique ; mais aa delà de Bagdad les steamers ne partent pas toujours à jour 6ie et ne peuvent marcher que pendant la saison des hautes eauit, de décembre à juin
Les neuf diiLièmes des voyageurs arrivant d'Europe ou y retournant, passent aujourd'hui par Bombay. Attirés par les -célèbres cités de l'intérieur, ou bien pressés par le désir de revoir leur pays, ils s'occupent peu d'une ville qui, à leurs yeux, n'a d'autre mérite que d'être le port le plus rapproché de l'Angleterre. Et cependant, à plus d'un titre , la cité par elle-même vaut la peine d'être visitée. Dans aucune autre ville indienne on ne trouvera une circulation si animée; une aussi grande diversité de types et de costumes. Partout ailleurs les monuments vous rappellent rinde des temps passés ; ici , on la voit telle qu'elle est aujourd'hui. C'est la ville la plus européanisée de riiindoustan » non-seulement à cause du grand nombre de ses habitants appartenant à la race blanche, mais ousitt parce que les natifs, tout en ayant conservé le costume oriental, ont acquis dans la fréquentation jour-
nalière des Anglais certaines allures qui décèlent une éducation plus civilisée. Beaucoup parlent et écrivent la langue anglaise. Dans les tramways qui circulent incessamment sur tous les points de la grande cité, on voit assis côte à côte, sur la même banquette, sans distinction de race, de caste, ou de fortune, l'Européen, le Parsis, THindou et le mahométan, spectacle étrange pour quiconque est au fait des usages de Tlnde. C'est là un commencement d'assimilation qu'il est bon de noter ; si jamais l'égalité, telle que nous la comprenons, parvient à s'acclimater dans l'Inde, c'est par Bombay que l'exemple en sera donné.
£n arrivant du large, la première terre qui se présente à la vue est la pointe de Golaba ; à côté d'un vieui cimetière et d'un hôpital de fous, s*élèvent un observatoire et un phare. Plus loin sont les casernes pour les troupes européennes, et un vaste champ de manœuvres à l'extrémité duquel se trouve l'église Saint-Jean. Ce bel édifice, dont la tour s'élève à 62 mètres , a été érigé en mémoire des officiers et soldats morts dans les campagnes de l'Afghanistan, de 1838 à 1843.
Après avoir dépassé la gare du chemin de fer du Nord, Bombay, Baroda and central India Railway, et traversé des terrains où sont installés les docks et les dépôts de charbon du gouvernement » on arrive au quai d'Apollon, belle jetée où les steamers débarquent habituellement leurs passagers. Le soir, c^est un lieu de promenade trèsfréquenté : on y fait souvent de la musique; en outre, on y trouve un bon restaurant.
Maintenant nous arrivons au fort qui occupe la partie sud-est de l'île au nord de Colaba. Les fortifications ont été démolies il y a une vingtaine d'années, afin de donner plus d'espace aux banques, aux magasins et aux bureaux des marchands. Le terrain gagné a été utilisé ; on y a créé de larges avenues et élevé une foule de belles constructions. L*esplanade s'étend au nord-ouest, faisant face à la mer. On y remarque toute une série de monuments élevés dans ces dernières années et dont quelques-uns ne sont pas encore terminés : ce sont les bâtiments de la marine, le nouveau secrétariat, la haute cour, l'université, la bibliothèque surmontée d'une énorme tour carrée à usage d'horloge et haute de 78 mètres, l'office des travaux publics , la poste et le télégraphe. Ces palais, de style moyen âge ou vénitien , ne sont assurément pas tous d'un goût irréprochable; mais la grandeur de leurs proportions, la richesse des matériaux employés , marbre et granit, leur agglomération dans un espace assez restreint, forment un ensemble d'un aspect imposant.
Un peu plus loin, isolée au milieu d'une verte pelouse, s'élève une fort belle statue de la reine Victoria, impératrice des Indes. Sa Majesté est représentée portant le manteau de cour et revêtue des insignes du pouvoir; elle est assise sur un trône gothique surmonté d'un dais élevé. La mosaïque de la plate-forme vient de Chine; tout le reste du monument est en fin marbre de Carrare.
Au centre du fort est un jardin circulaire , orné d'une fontaine et de belles statues. Tout autour sont les magnifiques constructions du cercle d'Ëlphiustone. Le Rampart'
Row est une longue ligne de belles maisons à arcades où sont installés le club de Bombay et le comptoir d'escompte de Paris.
La ville native est séparée du fort par un espace vide» large de près de deux kilomètres. Ses rues principales sont parcourues du matin au soir par des tramways qui mettent en communication ses faubourgs les plus reculés avec les quartiers anglais de Tesplanade et du fort et la pointe de Colaba. Kahaldavie et Parell-Road sont les plus larges et les plus commerçantes. On y voit beaucoup de maisons, à façades peinturlurées, hautes de quatre ou cinq étages, en saillie et avec balcons; des boutiques dans le goût européen , tenues par des Parsis, sont mêlées aux échoppes des indigènes. Les quartiers occidentaux, Girgaum et Chowpatty, traversés par la belle rue de Breach- Candy, offrent un tout autre aspect; les maisons, basses et entourées de petits jardins, sont disséminées dans un magnifique bois de cocotiers. Au nord, Grant-Road forme la limite de la ville noire proprement dite. Plus loin sont les agglomérations dé Tardeo, Pareil, Byculla et Mazagon, où la population européenne domine de nouveau. On y trouve des théâtres, de grands hôtels, un champ de courses, et les principales stations des chemins de fer. Le palais du gouvernement est à Pareil. Mazagon, sur le bord de la baie, renferme une nombreuse population portugaise; c'est là que sont les docks et les établissements de la Compagnie péninsulaire et orientale.
Pendant la mousson du nord-est, de novembre à avril, le climat de Bombay est délicieux; le thermomètre
dépasse rarement SO"" et s'abaisse dans la nuit jusqu'à 21^. La mousson du sud-ouest revient avec le mois de mai, amenant avec elle les fortes chaleurs, heureusement tempérées par la brise de mer. La saison des pluies commence à la mi-juin et dure jusqu'à la fin de septembre. Pendant plus de trois mois, il pleut régulièrement tous les jours, sauf quelques heures de beau temps dans la soirée ; c'est l'époque où l'on quitte généralement Bombay pour les sanitarium voisins de Matheran et de Mahableshwur, ou bien encore pour se rendre à Pounah, oiïi se transporte le siège du gouvernement. Les personnes accoutumées à respirer l'air vif des hauts plateaux de l'intérieur ont souvent comparé l'atmosphère de Bombay à celle d'un bain de vapeur; toutefois le climat n'y est pas absolument malsain , et si la mortalité est assez considérable parmi les Anglais, c'est que ceux-ci ne tenant aucun compte de la différence des milieux, ne veulent rien changer à leurs habitudes et prétendent vivre à Bombay comme ils le feraient à Londres.
L'hôtel de l'Esplanade, où je suis logé , est situé dans le quartier du Fort; c'est une récente et immense construction en fer et briques avec quatre étages très-élevés, dans le genre américain, mais sans ascenseurs. Cent vingthuit marches conduisent au quatrième étage, où j'occupe une chambre percée de quatre larges ouvertures donnant de plain pied sur la terrasse et le balcon. A six heures du matin, on me sert le thé chez moi ; à neuf heures , le déjeuner est préparé au premier étage dans une vaste salle à manger où deux cents personnes peuvent prendre
plâce autour d'une table d'hôte en fer à cheval. On ne sert aucun repas à la carte; à deux heures a lieu le tiffin, à sept heures et demie, le dîner, à neuf heures, deuxième thé. Le tout me coûte quatre roupies par jour (8 fr. 50), sans aucun des frais supplémenfaires qui, sous le nom de service et de hougie, viennent s'ajouter à la note de nos aubergistes. Les chambres, petites et meublées à Teuropéenne, n'ont plus de cabinets de bains spéciaux; mais, pour la première fois depuis longtemps, j'ai un lit véritable avec draps et matelas. Si je voulais être logé moins haut, il m'en coûterait une roupie de plus par chaque étage en moins ; mais naturellement je préfère la belle terrasse du sommet, constamment exposée au souffle bienfaisant de la brise, et du haut de laquelle je jouis d'une vue magnifique sur la mer, la ville,. la chaîne des Chattes et les innombrables vaisseaux à l'ancre dans les eaux paisibles de la rade.
A l'heure des repas, l'aspect de la salie à manger est réellement curieux : Tair pénètre partout au moyen de larges fenêtres; sa circulation est encore activée par d'immenses />2^/7^a« mis en mouvement par une main invisible; à un signal donné, les serviteurs particuliers des convives viennent prendre place en silence derrière le fauteuil du maître, attentifs à ses moindres gestes, et lui passant les plats qu'ils reçoivent de la main deâ domestiques de l'hôtel ; CCS derniers sont des Portugais aux pieds nus et aux cheveux frisés ; ils portent le veston blanc et le pantalon de la ménie couleur. Le service de la table se ressent du voisinage de l'Europe ; on ne voit plus de ces
grands plats couverts ni de ces assiettes encombrantes, munies d*un réservoir d'eau chaude, qui m'ont poursuivi jusque dans. les bungalows de troisième ordre; en revanche, des carafes d'eau glacée, des fruits, des légumes, de la salade, paraissent sur la table.
Attenant à la salle à manger, se trouve un vaste cabinet de lecture où Ton peut consulter des revues et des journaux venus de tous les coins du monde. Sur le balcon, des marchands indigènes accroupis près de leurs coffres étalent aux yeux des voyageurs toutes sortes de curiosités.
Cet hôtel, où j'ai passé quatre jours, m'a laissé un excellent souvenir; au double point de vue du confortable et de la modération du prix, c'est l'un des meilleurs que j'aie rencontrés dans mon existence de voyageur.
C'est en compagnie d'un jeune Parsi, qui s'était offert à moi en qualité de guide, que je fis ma première excursion dans la ville native. Je débutai par une course au bazar. Le casque indien que j'avais payé dix francs à Paris dans les magasins de la Belle Jardinière, s'était rapidement détérioré; sa cuirasse fendillée commençait à livrer un passage inquiétant aux rayons du soleil. Je lui donnai un remplaçant de fabrication indigène; moyennant la modique somme d'une roupie et demie, je me procurai un chapeau à larges bords, doublé de mousseline blanche,» à la fois épais et léger, et tout à fait à l'épreuve du soleil de l'Inde.
A l'entrée de la ville noire et faisant face à l'esplanade, se trouvent les nouveaux marchés construits par sir Arthur Crawford. Ils se composent de plusieurs galeries
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bien aérées et séparées par des jardins. Au-dessus du bâtiment central, qui abrite une belle fontaine, s'élève une tour servant d'horloge. Le marché est abondamment pourvu de fleurs et de fruits : bananes, oranges, pamplemousses, ananas, cocos, pastèques, dattes d'Arabie, et légumes de toute sorte. J'y vois aussi une foule de poissons aux brillantes couleurs, des tortues, des coquillages et des huîtres appétissantes. Dans la partie réservée à la volaille et au gibier, on peut aussi se procurer à bon compte des animaux vivants. Un singe apprivoisé vaut 4 francs; une charmante antilope, 10 francs; un poulet, fr. 50. On a une perruche pour quelques sous ; mais un serin ordinaire coûte 10 francs. Bien que les salaires soient plus élevés à Bombay et que la vie y soit plus chère que dans le reste de l'Inde, la meilleure qualité de viande ne vaut que quatre annas (0 fr. 50) le kilogramme.
En sortant du marché, nous prenons un tramway qui, suivant la longue rue de Pareil, nous amène à BycuUa, devant la grille d'un jardin public où l'on a construit le nouveau musée Victoria. C'est un très-bel édifice, mais qui ne renferme encore que peu d'objets intéressants. On y voit les différents produits de l'industrie du pays, des échantillons de bois et de graines, et des figurines de terre fort bien faites. Mon guide attire mon attention sur le modèle en relief de l'une des fameuses tours du Silence.
On sait que les Parsis n'enterrent pas leurs morts, qu'ils ne les brûlent pas non plus, mais qu'ils ont la singulière habitude de les abandonner en pâture aux
oiseaux de proie. Pour cela ils exposent les corps au sommet de tours renfermées dans une enceinte interdite au public et bordée de hautes murailles. C'est la reproduction exacte de la principale de ces tours, sise à Malabar-Hill, qui existe au musée Victoria, et que je vais essayer de décrire.
Qu'on s'imagine une rotonde sans toit, haute de huit à dix mètres et large de vingt. Un peu au-dessous du sommet, se trouve un plancher légèrement incliné en forme d'entonnoir et aboutissant à un puits central ayant une ouverture de trois mètres de diamètre, profond de quatre étages et percé latéralement de huit rangées verticales de trous correspondant à des souterrains. Le plancher dont nous venons de parler est divisé en trois zones concentriques, de largeur égale, entre lesquelles on a ménagé un étroit sentier. Chacune d'elles est divisée en soixante-douze compartiments aux saillies peu apparentes , séparées par de petites rigoles rayonnant du centre à la circonférence et ayant leur écoulement dans le puits central. Les dalles de la zone la plus élevée, voisine des murs delà tour, reçoivent les cadavres des hommes, celles de la deuxième, les femmes, et celle de la troisième, les enfants. Les corps y sont étendus complètement nus et doivent y séjourner quatre mois. Les vautours et les corbeaux, l'air et le soleil se chargent promptemeAt de faire disparaître les chairs ; le reste, à l'expiration du laps de temps consacré par l'usage, est précipité dans le puits central. Personne n'est admis à visiter l'enclos sinistre; deux prêtres seuls ont le droit de pénétrer dans la tour.
Les temples que les Parsis possèdent à Bombay sont d'apparence peu monumentale.; je n'ai pu en visiter aucun.
Leur costume diffère peu de celui des Hindous. Comme ces derniers, ils portent la robe et le pantalon blancs ; mais ils remplacent le turban par une espèce de mitre en toile cirée noire, semée de petits dessins jaunâtres, montée sur carton, et ressemblant assez à un shako sans visière, qui serait aplati au sommet sur Tun des côtés. Leurs prêtres portent le même vêtement; seulement leur coiffure est toujours blanche. Chez eux, ils remplacent leur incommode couvre-chef par une calotte en soie rouge et jaune. Quelques élégants, tout de noir habillés, portent le chapeau rond ; mais les bords en sont remplacés par un bourrelet de fin cachemire roulé en forme de turban.
Quand bien même les Parsis ne porteraient aucun signe distinctif, on les reconnaîtrait facilement à leur teint plus clair, à leurs favoris à demi rasés, à leur front fuyant et découvert, à leur regard intelligent. Leurs femmes portent, avec le pantalon collant des musulmanes, le petit corsage hindou, et s'enveloppent la tête et les épaules dans le san, espèce de voile souvent d'une couleur éclatante et orné d'une frange dorée. Elles relèvent leurs cheveux sous une coiffe de toile blanche, tenue modeste qui sied à leur physionomie généralement douce. Contrairement à la plupart des Indiennes de caste élevée, elles ne craignent nullement de se montrer en public le visage découvert. Leurs enfants, dorés comme de petits saints, sont charmants à voir avec leur calotte richement brodée
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et leurs beaux habits d'étoffe de soie brochée d'or et d'argent.
En quittant le Musée, je prends un buggy (prononcez bogay) pour aller visiter le Pinjrapole, curieux établissement situé dans un quartier populeux près de la cathédrale catholique de Notre-Dame de l'Espérance. C'est un hôpital fondé par les banians pour les bêtes abandonnées ou malades. Les Hindous ne tuent jamais leurs animaux. Lorsque ceux-ci, accablés par la vieillesse, la maladie ou les infirmités, deviennent incapables de rendre aucun service, ils sont envoyés à ce refuge, où on les entretient au moyen de ressources provenant de pieuses fondations, et qui ne s'élèvent pas à moins de 250,000 francs par an. Quelques dévots personnages poussent même le zèle jusqu'à racheter de la boucherie des veaux et des moutons qui viennent augmenter le nombre des pensionnaires de l'établissement.
Après avoir traversé un caravansérail, je me trouve dans un immense enclos divisé en plusieurs cours, avec des étables, des niches et des abris sur les côtés. Partout règne une étrange promiscuité de quadrupèdes et de . volatiles : vieux buffles, chevaux hors d'usage, ânes pelés, chèvres et brebis galeuses, singes, chiens et chats, tortues, oies, canards et poulets, tous ces animaux errent pêleinclc à la recherche d'une nourriture qu'on leur distribue parcimonieusement et qu'il leur faut disputer à une nuée de corbeaux el de pigeons qui n'auraient garde de manquer à pareille fêle. Ce singulier hospice parait tenu avec un grand désordre, et les soins de la propreté la plus
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élémentaire y sont fort négligés. Une odeur repoussante s'échappe de cette nouvelle arche de Moé et me force à ahréger ma visite; je m'explique difGcilement comment l'administration anglaise peut tolérer, au centre d'une grande ville, un pareil foyer d'infection.
Passant devant plusieurs temples hindous et un grand tank ou étang sacré dont le pourtour est garni d'escaliers destinés aux baigneurs, nous arrivons dans le joli quartier de Girgaum , qu'un bois de cocotiers percé de bonnes routes sépare de la plage de Back-Bay. Ce bassin , peu profond , est inutile à la marine ; depuis longtemps on 1& comble peu à peu, afin de conquérir sur la mer de nouveaux terrains nécessaires aux extensions progressives^ de la ville.
Les plantations de cocotiers que nous traversons rapportent peu de fruits; elles sont bien plutôt exploitées pour le jus que produit l'arbre et qui, après fermentation, forme le toddy^ boisson enivrante en grande faveur auprès des indigènes. Les bhundaris ou fabricants du toddy vivent dans de petites huttes disséminées au milieu du bois. Us montent au sommet du cocotier et, comprimant au moyen de liens serrés le bourgeon sur le point de fleurir, pratiquent à la base une légère incision d'oii la scve s'écoule goutte à goutte dans un vase qu'ils laissent suspendu à la cime pendant une nuit entière. Cette liqueur, consommée fraîche, est d'un goût agréable : c'est le vin de palmier; mais, dès qu'elle est fermentée, elle devient âpre et capiteuse. Les Anglais ont inutilement tenté de réagir contre la funeste passion du toddy en frappant
l'arbre qui le produit d'une taxe exorbitante; peu de temps avant mon passage, Timpôt venait d'être doublé. Malgré toutes ces mesures restrictives , il s'en fait encore une consommation considérable.
Tout ce quartier ressemble beaucoup aux environs de Pointe-de-Galle ; partout au milieu de merveilleux jardins, de massifs d'aréquiers , de palmiers et de bananiers, on voit de belles villas , ornées de terres cuites et de faïences multicolores, appartenant à de riches indigènes.
Nous suivons dans toute sa longueur la rue de Breach^ Candy, et nous nous engageons dans le faubourg de Tardeo, où l'on célèbre une fête locale. Il y a là des balançoires, des chevaux de bois, des orgues de barbarie, des étalages de bonbons, et des boutiques de jouets d'enfants où sont entassés, mêlés à des poupées et autres menus objets de fabrication européenne, une foule de produits à bon marché de l'industrie locale. Des groupes de femmes et d'enfants, revêtus de leurs plus beaux habits, circulent paisiblement et semblent beaucoup s'amuser. En un mot, c'est, en petit, une espèce de fête de Neuilly ou de foire au pain d'épice.
Je visite , dans le voisinage , le temple hindou où Ton adore le dieu en l'honneur duquel on se réjouit dans la rue. Comme partout, c'est le lingam qui reçoit le plus grand nombre d'hommages et que chacun vient arroser d'huile ou de beurre fondu et couvrir de fleurs jaunes.
De là nous gravissons une colline d'où l'on découvre , une fort belle vue; derrière nous, au sommet, s'étend un enclos où quelques palmiers dressent la tête au-dessus
des murs élevés. C'est là que sont les Toursdu Silence. Mon guide me fait apercevoir, à demi cachées par les arbres, les murailles noircies de Tune d'elles ; il me montre aussi des bâtiments funéraires isolés, sépulture privilégiée de quelques riches familles.
En dehors de Fenccinte, sur la cime des grands cocotiers , à dix pas du chemin , sont perchés une centaine d'énormes vautours noirs qui, suffisamment repus, dorment tranquillement en attendant la proie du lendemain.
Un peu plus loin , de nombreux travailleurs indigènes des deux sexes sont occupés à mettre en place de gigantesques tuyaux et à creuser un immense réservoir destiné à approvisionner d'eau pure la ville de Bombay.
Malabar- Hill, oh nous allons ensuite, ne comptait que deux maisons il y a une trentaine d'années. Aujourd'hui, la colline tout entière est transformée en un parc ravissant où sont disséminés, sous l'admirable végétation des tropiques, une foule de villas et de cottages habités par la population européenne. Une route charmante longe la plage de Breach-Candy et remonte ensuite sur les hauteurs. On peut visiter, en passant, l'étang sacré de Walkeshwar et les temples de Mahadeva. Tout à fait à l'extrémité du promontoire, à Malabar- Points s'élève la maison de campagne du gouverneur; sa situation éminemment pittoresque, l'air frais qu'on y respire en toute saison, en font la plus agréable habitation de toute la ville.
Dans la soirée du même jour, le hasard me fit assister, dans les rues de la cité native, à l'une des cérémonies d'un mariage musulman.
Une musique infernale précède un long cortège qui s^avance lentement à la lumière des torches, faisant halte à chaque coin de rue. De temps en temps , à la grande joie du public, on met le feu à des pièces d'artifice; des pétards et des fusées sillonnent les rues étroites, au risque d'incendier les maisons ou d'éborgner les passants. Deux ou trois calèches où sont entassées des dames et de charmantes petites filles couvertes de bijoux, précèdent la mariée ; celle-ci , strictement voilée et littéralement couverte de fleurs, est montée sur un cheval que dirige un serviteur à pied. Quelques cavaliers viennent à la suite, surcharges d'épaisses guirlandes de fleurs qui ne permettent de distinguer aucun trait de leur visage. La procession se termine par un certain nombre d'individus portant sur leurs épaules de grandes caisses de fleurs artificielles disposées enforme de jardins. Des jeunes gens distribuent aux curieux des roses qu'ils puisent dans de grandes corbeilles. Je suis le seul Européen présent; la foule est pleine d'égards pour moi ; les personnes que j'interroge s'empressent de répondre à mes questions; on m'offre poliment un fort joli bouquet.
Un autre jour je dirigeai ma promenade nocturne vers le quartier des théâtres. On y voit bon nombre de maisons, portes et fenêtres ouvertes et vivement éclairées à l'intérieur; sur les balcons du premier étage se tiennent des femmes en costume d'apparat. Le théâtre hindou, que je visitai d'abord, n'est qu'une chétiv'c baraque en bois. J'y fus l'objet d'un accueil empressé; on me fit apporter un fauteuil que l'on plaça en avant du premier
rang, et pendant tout le temps que j'y passai, un jeune homme, debout âmes côtés, s'efforça de m'expliquer les diverses phases du drame religieux représenté sur la scène^ me traduisant en anglais les passages les plus saillants. Malgré toutes ces attentions, Faction me parut traîner singulièrement en longueur et manquer tout à fait de péripéties émouvantes. Quant à la musique, qu'on s'imagine une mélopée plaintive indéfiniment reproduite sur tous les tons. Les acteurs, tout couverts d'habits dorés, s'affublent de coiffures pyramidales et de masques grotesques. Les rôles de femmes sont remplis par des jeune» gens qui se blanchissent les mains et le visage. Cette mise en séène primitive me rappelait les représentations auxquelles j'avais assisté à d'autres époques sur les théâtres chinois de Lima et de San-Francisco.
Le coup d'œil dans la salle est plus intéressant. Aux premières places, beaucoup de femmes hindoues accompagnées de leurs enfants grignotent des graines et des sucreries; dans une tribune spéciale, tout au fond, se tiennent celles qui appartiennent à la caste des bayadères.
Je visitai ensuite le grand théâtre parsi, bien aéré, assez élégamment construit, mais tout en bois. Là, je ne vis aucune femme dans la salle ni sur la scène ; mais je retrouvai la même musique monotone , et le même débit ennuyeux et insipide. Un troisième théâtre, fréquenté par des Parsis, ne m'offrit rien de nouveau. Aussi je ne voulus pas attendre la fin du spectacle, qui n'a guère lieu qu'entre deux et trois heures du matin. La soirée
était trop avancée pour songer à aller au théâtre européen, où jouait en ce moment une troupe italienne; un buggy conduit par un vieux Portugais malpropre , à figure de singe, me ramena à Thôtel, dont j'étais éloigné de plus de six kilomètres.
J'aimais beaucoup à venir, au coucher du soleil, me reposer sur un banc de Tesplanade, en aspirant la brise de mer, si bienfaisante en ces climats. Tandis que les Par. sis accomplissaient leurs devoirs religieux, leurs femmes, qui jamais ne se livrent aux mêmes actes en public, venaient, accompagnées de leurs nombreux enfants, s'asseoir en rond sur la vaste pelouse. A quelque distance se formaient d'autres groupes de femmes hindoues ou musulmanes drapées avec beaucoup de grâce dans des étoffes de couleur bleue. Les hommes, accroupis sur leurs talons et fumant silencieusement, se tiennent toujours loin de ces dernières, avec lesquelles on ne les voit jamais échanger ni un mot ni un regard.
Un torrent humain s'écoule dans la direction de la ville noire; c'est l'heure de la fermeture des bureaux et des ofOccs du Fort; négociants, employés et pions regagnent leur domicile. Quelle diversité de costumes et de coiffures, sans conipter celles des Parsis ! Quelle étrange collection de turbans monstrueux, bizarrement contournés, de toute forme et de toute couleur, pointus, ou bien évasés en manière de parasol, et souvent fort riches! On voit peu de mendiants à Bombay. Presque tout le monde est décemment couvert et vêtu proprement d'étoffes blanches. D'élégants équipages entraînent rapidement de gros banians
OU quelque grave Parsi à la physionomie pleine de distinction. Des tramways en forme de longs chars à bancs, ouverts sur les côtés et abrités par un dais, circulent sur la route, tantôt traînés par des chevaui revêtus d'un épais plastron blanc destiné à les protéger contre les rayons foudroyants du soleil, tantôt poussés par une douzaine d'indigènes lancés au pas de course et chantant à tue-tête. Des femmes de caste inférieure font le métier de portefaix. Elles n'ont pour tout vêtement qu^un étroit corsage de douze à quinze centimètres de hauteur, laissant à découvert la plus grande partie du buste, et une pièce d'étoffe roulée autour de la ceinture et repliée de manière à former un caleçon court et serré. L'habitude de porter sur la tête de lourds fardeaux qu'elles soutiennent de leurs bras élevés, les oblige à se tenir droites et bien cambrées. Elles sont petites, mais bien faites, et leur démarche est toujours gracieuse.
Les femmes, à Bombay, paraissent jouir d'une plus grande liberté que dans les autres villes de l'Inde. On les rencontre souvent dans la rue, par groupes de cinq ou Six, babillant, s'arrêtant devant les échoppes et n'ayant nul souci de cacher leur visage.
Aucun voyageur ne doit quitter Bombay sans avoir fait une excursion à Éléphanta. Cette île, célèbre par son temple souterrain, est située à 12 kilomètres à l'est de la ville, au milieu d'une vaste baie qui se prolonge en pointe vers le nord et vient se terminer derrière la grande île de Trombay , dans les bas-fonds de l'embouchure du Gora- Bunder, aux environs de Tannah. Aujourd'hui, celte
excursion est aussi facile qu^agréable. Tous les jeudis une chaloupe à vapeur appartenant à Tbôtel de TEsplanade quitte Wellington-Pier à midi. Le trajet demande à peine une heure.
Je n*eus garde de manquer une aussi bonne occasion ; moyennant 5 roupies, on me délivre au bureau de Thôtel un ticket qui me donne droit au passage, aller et retour, et de plus à un tijfin dans Tile d'Ëléphanta. A Theure dite, je prends place dans la chaloupe, oii sont déjà installés un ingénieur anglais et sa femme, mes voisins de table d^hôte. Nous partons aussitôt; noire légère embarcation file rapidement au milieu des navires au mouillage. C'est à peine si nous avons le temps d'admirer le magniGque panorama de Timmense cité; nous voici devant Tilot Butcher, semblable à un parc avec ses deux jolis bungalows cachés sous les grands arbres. Un quart d'heure après , nous abordons à une jetée récemment construite , longue de 200 mètres et aboutissant à un chemin tantôt taillé dans le roc, tantôt dallé et entrecoupé de nombreux escaliers. Cette partie de Tile n'est pas cultivée; la nature y revêt un aspect sauvage et grandiose à la fois. Une végétation exubérante a envahi les rochers; çà et là, au milieu de fourrés impénétrables, repaire des serpents et des bêtes fauves, s'élèvent des arbres gigantesques. La pente est rapide; un soleil implacable darde ses rayons de feu sur nos têtes. Enfin, après vingt minutes d'une ascension que la chaleur a rendue assez pénible, nous nous trouvons en présence d'un frais et charmant cottage habité par un Anglais, cicérone patenté des grottes.
Les coolies de Thôtel nous ont devancé avec les provisions ; les paniers sont déballés ; heureusement on n*a pas oublié la glace. A peine avons-nous le temps de jeter un coup d'œil sur un ravissant jardinet où s* épanouissent une multitude de fleurs éclatantes ; la nappe est déjà mise sous la véranda, à Tabri d'un épais rideau de plantes grimpantes. Les Anglais, on le sait, ne font pas la moindre excursion sans une cantine bien garnie; notre maître d'hôtel avait bien fait les choses, et nous lifjinâmes fort agréablement, servis comme nous Taurions été à Bombay.
L'entrée de la grotte est à deux pas ; elle forme une décoration naturelle excessivement pittoresque. Du haut d'un rocher couronné par un épais massif de verdure, d'où surgissent les troncs sveltes des cocotiers et les élégantes gerbes des bambous, se détachent des guirlandes de lianes qui courent le long d'une paroi verticale et retombent en festons jusqu'au-dessus d'une large ouverture béante divisée en trois parties par deux énormes pihstres.
La salle principale , entièrement creusée dans le roc tfif, forme un carré de 40 mètres, de côté ; elle est flanquée de deux autres chambres plus petites. Le plafond , d'une élévation de 6 mètres est parfaitement horizontal. Dans le travail d'excavation on a ménagé vingt-six colonnes carrées jusqu'à la moitié de leur hauteur et terminées par des fûts cylindriqu s et cannelés. Les murailles sont couvertes de gigantesques bas-reliefs profondément fouillés, véritables statues adossées au rocher; ces sculptures sont
d*un grand effet, mais malheureusement fort dégradées. Plusieurs piliers sont brisés et n'adhèrent plus à la masse que par leur partie supérieure. On prétend que les Portugais, dans leur fanatisme religieux , ont tenté plusieurs fois de détruire ce temple , et que ce sont eux qui ont commis ces dévastations barbares.
Au fond du sanctuaire on remarque une colossaio statue à trois têtes, que Ton a longteaaps prise pour In Trimourti ou trinité indienne. Mais aujourd'hui il parait certain que le temple d'Eléphanta était consacré à Siva seul, divinité favorite des Mahrattes, qui Tadorent sous le nom deMahadeva et le représentent souvent avec trois visages.
Notre guide nous fait remarquer, dans Tangle obscur d'une salle latérale, un petit réservoir où Teau se maintient, dit-on, à un niveau constant, quelle que soit la quantité qu'on en ait puisée. Les Hindous en ont conclu que cette eau arrivait directement du Gange par un conduit souterrain ; aussi lui attribuent-ils des qualités merveilleuses.
En résumé, le temple d'Éléphanta, quoique de grandes proportions et d'un aspect réellement majestueux , est si mal conservé, ses sculptures sont tellement détériorées, que je n'hésite pas à le mettre au-dessous de la plupa*rt de ceux d'Ellora.
Au siècle dernier, on voyait encore sur le rivage de l'ile, à l'entrée du chemin qui conduit à la grotte, une statue colossale en pierre noire représentant un éléphant. De là vient le nom donné à l'île, et par suite au temple lui-même. 11 n'en reste plus aujourd'hui que d'informes débris.