‹ Promenade dans l'Inde et a CeylanChapitre 14 sur 27 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

GOA ET GUZERATE

L'Inde portngaise. — Panjim. — Un pèlerinage à Goa. — Retour à Bombay. — Le Giiierate. — Ahmedabad. — Baroda.

A répoque de mon passage à Bombay, on s'occupait beaucoup de Goa. Le chef-lieu de Tlnde portugaise, depuis de longues années voué à Foubli, devait ce regain éphémère de célébrité à l'exposition du corps de saint François-Xavier, cérémonie dont le retour a lieu tous les vingt-cinq ans. Les journaux de la localité étaient remplis de correspondances, datées de Goa, donnant force détails sur les fêtes religieuses qui y attiraient alors une foule de pèlerins venus de tous les points de Tlnde. Plusieurs Compagnies de bateaux à vapeur avaient établi de Bombay des services à prix réduit. Le trajet, de 460 kilomètres, s'effectuait en vingt-quatre heures; le voyage, aller et retour, y compris une journée passée à Goa, ne demandait que trois jours et coûtait seulement 35 roupies en première classe, nourriture comprise sur le bateau. Cette excursion ne rentrait pas dans mon plan primitif; cependant Toccasion était bien tentante, et je me décidai à en profiter.

C'est pourquoi, le 13 décembre, à midi, je me trouvais à bord de VAlabama, grand steamer aménagé spéciale-

ment pour le transport des voyageurs, et loué 22,000 roupies à une Société indigène pour les deux mois que doit durer le pèlerinage de Goa. Les passagers de première et seconde classe sont peu nombreux ; ce sont , pour la plupart, des prêlres, missionnaires et Pères Jésuites, portant toute leur barbe et vêtus de robes blanches. Aucun n'est de nationalité française; ils sont presque tous Belges, Allemands ou Irlandais. Nous avons aussi à bord cinq sœurs de Tordre de Jésus et de Marie , venant d'Agra; ces dames sont Françaises. Le tarif de la troisième classe est très-peu élevé ; six cents passagers au moins se pressent dans la partie du navire qui leur est réservée et dansTentre-pont. Parmi eux se trouvent cent cinquante élèves des Jésuites de Bombay, sous la conduite de leurs professeurs. La foule , en immense majorité, se compose de métis portugais qui, pour la circonstance, ont revêtu leurs plus beaux habits; l'animation est extrême; chacun s'installe comme il le peut avec ses provisions, sa literie, ses oreillers et ses couvertures. On se réunit par familles, par cercles d'amis et de connaissances. Je remarque un grand nombre de jeunes gens et de jeunes filles; la joie est peinte sur tous les visages. Tout le monde semble ravi de se mettre en route ; c'est un véritable train de plaisir.

Cependant, le départ est retardé ; à chaque instant on embarque de nouveaux passagers. L'immobilité du navire rend la chaleur accablante.

Enfin, à trois heures, VAlabama se met en route; en même temps s'élève une légère brise qui rend la tempe-

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rature plus supportable. Xous Clons dix nœuds àTheure, plein sud, parallèlement à la côte du Concan , que nous avons toujours en vue à bâbord ; dans le lointain se dressent les pics élevés de la chaîne des Chattes.

Un dîner passable est servi sur le pont. Le temps est superbe; point de roulis ni de tangage.

Dans la soirée, par un beau clair de lune, une cinquantaine d'enfants viennent à Tarrière et , dirigés par leurs maîtres, nous donnent un concert, commencé par des morceaux de musique religieuse, et terminé fort gaiement par des chansons qui excitent un rire universel.

Dans ma cabine, le thermomètre marque 33". Celte température paraît faire le bonheur d'une légion d'énormes cancrelats qui courent partout ; aussi je m'installe sur le pont, en plein air, où je passe une nuit excellente

14 décembre. — Aucun incident à noter. 28" à huit heures du matin; 30" à midi. Dans la journée, nous passons en vue de Malwan et des îles Sindhondroog, dominées par un phare ; à trois heures , nous longeons d'anciennes fortifications qui s'élèvent à l'extrémité d'un promontoire rocheux environné de bois épais de cocotiers et qui commandent Ventrée de la rivière de Coa. Toute cette partie de la côte du Malabar, située sur le revers occidental des Chattes, est exposée durant six mois consécutifs à la mousson du sud-ouest, et fécondée pendant tout ce temps par des pluies torrentielles ; les sites pittoresques y abondent; la végétation est partout magnifique. Le terrain, naturellement gras et riche, le sol accidenté, contrastent avec les plaines arides et sablonneuses de la

côte du Coromandel, desséchées par la brûlante mousson du nord-est, et qui ne doivent leur apparence de fertilité qu'à rirrigation artiGcîelle et au travail assidu de Thomme.

Xous entrons dans une baie formée par Tenibouchure de la Mandova. Le fleuve, fort large, décrit une courbe gracieuse ; de nombreuses maisons sont éparses sur le rivage, à l'ombre des grands cocotiers. VAlabama jelte Tancre, à deux cents mètres de la rive méridionale, en face de Villanova da Goa ou Panjim, petite ville de 10,000 habitants, aux maisODs propres et bien bâties, repeintes chaque année, couvertes de tuiles rouges, et à l'aspect tout à fait européen. Je suis peu pressé de me rendre à terre II n'y a rien à voir à Panjim, et la soirée étant trop avancée, je remets au lendemain ma visite à Goa. Mon temps se passe à observer le curieux spectacle du débarquement des pèlerins, qui s'entassent avec leurs bagages dans les embarcations indigènes et dans deux chaloupes à vapeur frétées pour la circonstance.

J'ai aussi un autre motif pour rester à bord. Le commandant de VAlabama m'a appris confidentiellement que le retard apporté à notre départ de Bombay a été occasionné par les préparatifs d'un diner qu'il doit offrir aujourd'hui même, à bord de son navire, à un certain nombre de ses amis de Panjim; déplus, il a eu l'amabilité de ni'iuviler à prendre part à cette petite fête intime.

Aussitôt après le départ des passagers, on dresse une longue table à l'arrière, que l'on décore de fleurs, de drapeaux et de lanternes vénitiennes. Une fusée donne le signal attendu par les invités, qui s'empressent de se

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rendre à bord. Le capitaine me présente à M. Oliveira, négociant et agent consulaire de France à Panjim , avec lequel j'ai le plaisir de converser en français ; cet excellent homme me fait Taccueil le plus sympathique; il paraît enchanté de voir un Français, ce qui ne lui est pas arrive depuis longtemps, et se met à ma disposition pour me faire visiter Goa le lendemain ; j'accepte sa proposition avec reconnaissance.

Parmi les convives, se trouvent un certain nombre de dames et de jeunes filles ; tout le monde est plein de prévenaaces pour moi. Quelques personnes s'expriment en français et s'efforcent de me témoigner la satisfaction que leur cause ma présence. Je leur parle du Brésil et de Lisbonne, où je suis allé Tannée précédente. Mais aucun d'eux ne connaît l'Europe; tous sont nés dans l'Inde et ne l'ont jamais quittée.

Le repas est soigné; la glace et les vins généreux sont servis à profusion. Un orchestre de six musiciens joue, de temps à autre, des airs d'opérette et aussi des chants patriotiques portugais et anglais, sans oublier la Marseillaise,

Après le dessert, les speechs de rigueur et le café, on organise des quadrilles, des valses et des polkas. Les jeunes gens s'en donnent à cœur joie, et notre brave capitaine se multiplie pour faire les honneurs de son navire. Pendant tout ce temps, les vins du Portugal se mêlent au Champagne, aux sodas glacés et à la bière anglaise. Aussi la plus aimable gaieté ne cesse-t-elle de régner tant parmi les danseurs que parmi les spectateurs. Mais il n'est si joyeuse fête qui ne prenne fin. Après le bal, quelques

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dames voulurent bien chanter quelques romances, puis on se sépara après force poignées de main. Il était alors trois heures du matin.

15 décembre. — J*ai dormi deux heures sur le pont. A six heures, je trouve sur le quai M. Oliveira, exact au rendez-vous. Pendant quon attelle ses chevaux, il me fait visiter un jardin public où abondent les fleurs et les arbustes au feuillage coloré. La route qui conduit à Goa est charmante; elle suit la live gauche de la Mandova, véritable bras de mer, large de plus d*un kilomètre. Chemin faisant, mon nouvel ami me fait visiter une propriété où il recueille et fabrique le sel marin, ce qui lui procure d^asscz bons revenus. Plus loin, après avoir traversé un village, nous entrons dans un bois de cocotiers où Ton aperçoit çà et là des ruines éparses sous les arbres. Quelques églises entretenues à grands frais et des amas de décombres envahis par une végétation luxuriante, voilà tout ce qui reste de l'ancienne capitale fondée par Albuquerquc en 1510.

Nous arrivons sur une grande place, mal nivelée, assiégée de toutes parts parla forêt impénétrable. Là, au miliou de Tcspacc vide, on a disposé plusieurs rangées de baraques assez semblables à celles que Ton voit sur nos champs de foire. On y vend en étalage des chapelets, des imagos de sainteté, des jouets d'enfants, des bibelots de toute sorte, du soda, des cigares et des liqueurs. Sur des cabanes on bambou, couvertes de feuilles de palmier, s'étalent de pompeuses onseijjnos, hôtels, restaurants, chambres meublées, etc. Un grand concours de peuple,

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Hindous, métis portugais, prêtres indigènes et européens, se presse aux abords de Téglise du Bon-Jésus, chacun attendant son tour pour entrer. Grâce à M. Oliveira, on nie fait passer tout de suite.

Le corps de saint François-Xavier est exposé au milieu de la nef, renfermé dans une châsse d'argent, ouverte aur deux extrémités. La tête et les pieds sont découverts. Le public est adnris à.défîler un par un autour du catafalque, et à baiser le bout du pied du saint; beaucoup de personnes ren^ttent divers objets à un prêtre, qui les leur rend après les avoir mis un instant en contact avec les reliques.

Dans une chapelle voisine, à côté de tableaux sans valeur, se trouve le magnifique tombeau du saint. Le sarcophage en bronze doré, richement ornementé et entouré d'une balustrade en argent massif, repose sur un autel en marbre d'Italie. La vie et les miracles de Fapôtre des Indes y sont retracés au moyen de bas-reliefs finement sculptés, ouvrage des meilleurs artistes européens.

Saint François-Xavier naquit en 1506 près de Pampelune. Ami d'Ignace de Loyola, fondateur de Tordre des Jésuites, il était déjà, à Tâge de vingt-deux ans, professeur de philosophie à l'université de Paris. Envoyé par Jean Ilï, roi de Portugal, pour convertir les Indiens, il se rendit de Goa au cap Comorin et de là à Geyian, à Malacca et aux Moluques. Doué d'une extrême facilité pour parler les langues orientales, il prêchait partout aux indigènes dans leur propre dialecte, et par ce moyen réussit à opérer de nombreuses conversions. De Colèbos il passa au Japon, où il fit un assez long séjour; il se disposait à

évangéliser la Chine, lorsque la mort le surprit sur les côtes de ce pays, en 1552. Il fut canonisé en 1622. Son corps, rapporté à Goa, y resta pendant plus de deux siècles exposé publiquement. On prétend qu'alors il se trouvait dans un état de conservation tellement extraordinaire, que certaines personnes regardaient ce fait comme miraculeux. Maintenant celte exposition n'a plus lieu que tous les vingt-cinq ans. J'ai vu le corps du saint; il est complètement momifié ; et s'il y a eu miracle autrefois, il faut avouer qu'il n'en reste plus aucune trace aujourd'hui.

Nous visitons ensuite, de l'autre côté de la place, la Se primatiah dédiée à sainte Catherine, la cathédrale et Saint-Gaëtan ; cette dernière église est construite sur le plan de Saint-Pierre de Rome. Tous ces monuments sont badigeonnés en blanc, en dehors comme en dedans. Leurs vastes proportions rendent encore plus sensible la nudité de l'intérieur, où l'on ne voit que quelques mauvais tableaux et de grotesques statues de bois peint. Toutefois, l'extrémité de la nef est garnie d'immenses retables en bois dore, s'élevant du parvis jusqu'à la voûte et couverts d'une inGnité de sculptures que l'éloignement empêche de distinguer.

Du palais, des prisons et des bâtiments de l'Inquisition, il ne reste plus qu'un vasœ emplacement couvert de ruines informes et de débris amoncelés , où croissent d'impénétrables fourrés de broussailles, d'euphorbes et de plantes épineuses, refuge des chacals et des serpents. Le sinistre tribunal établi à Goa en 1560 ne fut définitive-

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ment supprimé qu'en 1812, sur les instances de la Grande-Bretagne.

Par un chemin creux bordé de murailles massives dont les blocs disloqués sous Teffort d'une puissante végétation livrent passage à d'énormes racines, nous nous rendons à Tancien couvent de Sainte-Monique, aujourd'hui abandonné et converti en hôtel, à l'occasion du pèlerinage. Nous y trouvons un déjeuner très-convenable. Près de là, s'élèvent les ruines encore bien conservées du couvent des Augustins ; de la terrasse on jouit d'une vue singulièrement belle sur les environs.

Tel est aujourd'hui le vieux Goa ; là où s'élevait une cité opulente, on ne voit plus qu'une épaisse foret. Un peu plus d'un siècle a suffi pour effacer jusqu'à la trace de ses palais splendides et de ses innombrables maisons. Quelques édifices restent encore debout, mais le moment n'est pas éloigné, sans doute, où l'océan végétal qui les bat incessamment en brèche finira par les submerger à leur tour.

C'est en 1756 que le siège du gouvernement fut définitivement transporté à Panjim. Le port de Goa, autrefois l'un des meilleurs de l'Inde, s'était ensablé, et la ville était devenue excessivement insalubre. La nouvelle capitale, située à huit kilomètres plus bas sur la Mandova, jouit d'un climat plus sain et plus tempéré, grâce au voisinage immédiat de la mer. Son port, excellent de septembre à mai, offre peu de sécurité pendant la saison des pluies; aussi, à cette époque de l'année, les navires mouillent-ils au large, et les passagers, pour débarquer,

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ont à accomplir un assez long trajet en barque, par la grosse nier.

La vie à Panjim est très-bon marcbé ; en temps ordinaire, chaque chose y coûte moitié moins cher qu'à Bombay. On me dit qu'avec 2,500 francs, une famille peut y l'ivre très -confortablement. Avec le double de cette somme , on peut avoir cheval et voiture, et mener une existence presque luxueuse.

Le territoire portugais compris entre le 15* et le 16* degré de latitude nord renferme, outre la partie continentale, une vingtaine d'iles dont la principale est celle sur laquelle s'élèvent Panjim et le vieux Goa. Il s'étend sur une superficie de 2,750 kilomètres carrés , avec une population de 315,000 habitants, dont beaucoup sont catholiques romains. Avec les deux établissemenfs sans importance de Daman et de Diu, dans lo golfe de Cambayc, voilà tout ce qui reste de l'empire portugais dans Tlnde.

Après avoir pris congé de Texcellent senhor Oliveira, je rentre à bord de \ Alabama ^ qui ne tarde pas à lever l'ancre, ramenant avec lui la majeure partie des pèierins débarqués la veille.

Vingl-quatro heures après, nous étions de retour à Bombay. Le même jour, à neuf heures du soir, je prenais à la gare de Colaba le train express du Bombay, Baroda and central India Railway à destination d'Ahmedabad, distance 498 kilomètres. Un billet d'aller et retour, valable pour un mois, ne coûte en seconde classe que 17 roupies (environ 35 francs). Cinq stations desservent l'immense cité de Bombay,

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1 7 décembre. — Les fenêtres dii wagon, closes de simples jalousies, laissent filtrer Pair frais de la nuit; le thermomètre s'abaisse jusqu'à 15*.

A cinq heures du matin, nous arrivons à Surate, ville co'T)mercante de 70,000 habitants, située sur le fleuve Tapti, à 24 kilomètres de son embouchure dans le golfe de Cambaye et à 268 kilomètres au nord de Bombay. C'est là qu'au dix-septième siècle la Compagnie des Indes orientales avait établi sa principale factorerie. On y voit encore un château fort dont la construction remonte à

La France possède à Surate une loge occupée par un gardien. Le jardin et les pavillons qui en dépendent sont loués en ce moment pour la somme de 2,000 francs.

Deux heures après, à Broach, on traverse la Nerbudda sur un viaduc long d'un kilomètre et demi. Dans les environs de cette ville se trouve le plus grand banian (ficus Indica) de l'Inde; ses branches décrivent autour du tronc principal une circonférence de plus de six cents mètres.

A neuf heures, station de Baroda. Le terrain est absolument plat; la campagne, verdoyante et bien cultivée; les champs, bordés de haies d'euphorbes. Le pays a perdu encore une fois son aspect tropical; je ne vois plus un seul palmier. Rien à signaler que le passage du fleuve Mahy sur un très-beau pont de fer haut de 24 mètres. Un peu avant midi, le train s'arrête en gare d'Ahmedabad, but de mon voyage, et poursuit sa route à 100 kilomètres plus loin jusqu'à Kara-Gora au fond du golfe de Cutch. L'importante section d'Ahmedabad à Ajmir, par Mont-

Abou et le Rajpoutana, est en construction. LorsquMle sera terminée, une route directe sera ouverte entre Bombay, d'une part, Agra, Delhi et le Punjab, de Tautre.

Le sultan Ahmed-Shah inaugura son règne, en 1412, par la fondation de la ville d'Ahniedabad , à laquelle il donna son nom. Des matériaux provenant d'anciennes cités hindoues servirent à la construction de ses palais et de ses mosquées. La nouvelle capitale devint bientôt Tune des plus splendides cités de Tlnde et conserva son importance tant qu*elle fut la résidence des sultans du Guzerate. Lorsque, en 1572, elle passa sous le pouvoir d'Akbar, elle se vit reléguée au rang de ville de province, et dès lors sa prospérité commença à décliner. Conquise au dix-huitième siècle par les Mahrattes, elle resta entre leurs mains jusqu'en 1817, époque de sa cession aux Anglais. Aujourd'hui, dans une enceinte fortiGée de 9 kilomètres de tour, elle ne renferme que 120,000 habitants; elle n'est plus qu'un simple collectorat, cantonnement militaire et chef-lieu de district dépendant administrativemcnt de Bombay.

Les environs sont couverts de ruines qui attestent sa grandeur passée. A la station même du chemin de fer, on remarque deux minarets finement sculptés , composés d'une série de clochetons superposés, curieux spécimens de l'architecture musulmane au quinzième siècle.

J eus la chance de rencontrer au buffet de la gare un architecie anglais préposé par le gouvernement à l'entretien des monuments publics. Ce gentleman, avec une grande obligeance , voulut bien mettre à ma disposition

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un superbe volume orné de nombreuses photographies et renfermant la description détaillée des antiquités d*Ahmedabad; puis, m'ayant tracé mon itinéraire, il fitapprJcr un cocher de garry auquel il me recommanda spécialement.

Je commençai ma visite far le Kankariy a h-Tank, situé à un kilomètre de la ville. C*est un lac artificiel, d'un mille de circuit, entièrement entouré d'esealiers, malheureusement en fort mauvais état. Dans un îlot réuni par un pont de pierre au rivage se trouvent un jardin et un palais nouvellement restauré.

Près de là, dans une enceinte rectangulaire désignée sous le nom de Shah-Alum, on voit tout un assemblage de mosquées , de portiques et de tombeaux aux colonnes carrées couvertes de fines sculptures, aux dômes évidés, aux panneaux merveilleusement ciselés, aux cloisons délicatement découpées en dessins tous différents les uns des autres et formant les plus gracieuses combinaisons.

Les monuments 't|ue Ton admire à Ahmedabad remontent aux premiers siècles de Tinvasion mahométane. Bien qu'ils diffèrent complètement de style avec ceux plus récents de Delhi et d'Agra, ils n'en sont pas moins remarquables par leur ensemble imposant, comme par la perfection des détails.

Les maisons de la ville sont généralement basses; un ou deux étages au plus. Beaucoup sont d'apparence fort ancienne; toutes, même les plus misérables, sont garnies de balcons et de piliers de bois admirablement sculptés. A chaque pas je remarque des portes massives et des façades d'un travail exquis qui feraient le bonheur d'un antiquaire.

La Rani-Mosque, petite, est un véritable bijou avec ses fenêtres de marbre taillées à jour coiï.me des dentelles, ses arabesques et ses entrelacs ingénieux, variés et toujours harmonieux.

Au centre de la ville, se trouvent les mausolées d'Ahmed-Shah et d'Ajira-Rani, voisins de la grande mosquée qu'une inscription nous indique comme ayant été construite par le sultan Ahmed, Fan 827 de l'hégire. .

Une vaste cour dallée, bordée d'élégantes colonnes supportant une galerie ornée de petits dômes, précède l'édifice, qui s'annonce par trois majestueuses arcades bizarrement ornementées. Celle du milieu est flanquée de deux minarets découronnés par le tremblement de terre de 1818. Tout l'intérieur, de proportions considérables, est peuplé d'une forêt de colonnes au nombre de 350. La base et le sommet sont de forme octogonale; elles sont couvertes de sculptures représentant des fleurs et des feuillages, sauf dans la partie moyenne, qui reste plane, avec un anneau central en saillie; plusieurs chapiteaux superposés s'élèvent jusqu'à la voûte. Partout la pierre est découpée en guirlandes et retombe en festons. Au milieu de ce fouillis étrange et d'une variété infinie, on retrouve certaines figures qui dénotent l'origine véritable de ces bas-reliefs, enlevés sans aucun doute à d'anciens temples hindous. Un escalier en spirale conduit à une galerie d'où la vue plonge dans l'intérieur de la mosquée, et de là à une plate-forme qui domine toute la ville.

Les tombes d'Ahmed et de ses fils sont en marbre blanc, et élevées de 60 centimètres au-dessus du pavé en

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mosaïque; elles sont orientées vers la Mecque. Une boule de talc, suspendue à la voûte, plane au-dessus d'elles. On voit aussi dans les environs beaucoup d'autros tombeaux, dont l'un, en marbre noir incrusté de nacre, est celui de Mugulani-Bibi, épouse favorite du sultan.

Ici, comme à Delhi, comme dans toutes les mosquées de rinde, une foule d'officieux s'attache à mes pas; parmi ces vieux mahométans à barbe blanche, à figure vrnérable, c'est à qui suppliera l'infidèle de vouloir bien souiller de ses pieds chaussés les sanctuaires les plus révérés * le dieu bakchiz est encore plus fort que Mahomet.

Après une longue station à cette cathédrale des mos quées d'Ahmcdabad, je remonte en garry. Mon cocher, me faisant traverser des terrains vagues, voisins des remparts de la ville, s'arrête devant la porte de la prison que, selon lui, je ne puis me dispenser de visiter.

Je suis reçu par le directeur, un Parsi fort aimable, qui me fait les honneurs de chez lui et me conduit partout. Quartier des hommes et des femmes, je passe tout en revue. Un ordre parfait, une propreté minutieuse, régnent dans eet établissement modèle. Plus de cinq cents prisonniers travaillent sous de vastes hangars installés dans des cours spacieuses. Tout, en général, me semble fort bien organisé.

En visitant ces ateliers à ciel ouvert, ces terrains plantés d'arbres, inondés de soleil et de lumière, on n'éprouve pas la même impression pénible qu'à la vue si différente des lieux consacrés en Europe à l'expiation des crimes. On songe plutôt à ce qui se passait au même endroit, du

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temps des souverains indigènes. Les prisons n'étaient alors que d'affreux bouges, des cloaques infects, où les malheureux qui y étaient entassés ne recevaient, en fait de nourriture et de vêtements, que ce que leur abandonnait la charité publique.

Poursuivant ma route, je m'arrête à la mosquée de MouhaJiZ'Khan, construite à la fin du quinzième siècle; la cour d'entrée est pleine de tombeaux; TédiGce tout entier est dans un parfait état de conservatfon. Citons encore la mosquée de la reine de Mirzapore. Tous ces monuments, et plusieurs autres dont le nom m'échappe et que je visite sur mon passage, sont dans le même style que ceux que je viens de décrire.

Les environs d'Ahmedabad abondent en lieux intéressants et pittoresques, où la nature semble rivaliser avec le travail de l'homme pour le plus grand plaisir. du visiteur. Tel est l'endroit connu sous le nom du puits de Dada-Harir, à un mille hors la ville, du côté du nord.

Par une route poudreuse , bordée de haies impénétrables de bambous et d'arbustes épineux, on arrive à un vaste carrefour ombragé d'arbres gigantesques. Là, à proximité de beaux jardins, s'élève une petite mosquée, au pied de laquelle s'ouvre l'oriGce d'un puits large de treize mètres. Quatre rampes d'escalier, de huit à neuf marches chacune, interrompues par des plates- formes, descendent jusqu'au niveau de l'eau. Deux rangées de colonnes, avec consoles et corniches, forment autant de galeries superposées qui permettent de circuler au-dessus des réservoirs souterrains. Les issues sont abritées par de

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gracieuses coupoles que supportent de minces piliers. Une inscription nous apprend que ce monument d'un goût parfait, admirablement sculpté et ciselé jusque dans ses moindres détails, remonte à Tannée 1556. Cest un immense travail, et Tune des plus belles choses que j'aie vues dans rinde, ce pays si riche en merveilles architecturales.

Le jour commence h baisser. Mon cocher, qui depuis longtemps, mais inutilement, cherche à abréger mon itinéraire, en invoquant tour à tour la chaleur et la fatigue, retrouve toute son énergie lorsque je lui donne Tordre de retourner à la station , et communique à son cheval une ardeur nouvelle.

J'ai trouvé une chambre disponible dans les bâtiments de la gare ; c'est là que je passerai la nuit, devant repartir le lendemain pour Baroda.

Il aurait fallu plusieurs jours pour épuiser la liste des curiosités d'Ahmedabad. Cependant, grâce à mon heureuse rencontre de ce matin, j'ai pu, en une après-midi, visiter les points les plus remarquables de cette intéressante cité.

La stafion est vaste et bien aménagée; sur les quais sont alignées de longues files de vases énormes où sont cultivés toutes sortes de plantes et d'arbustes. Le buffet est convenablement tenu ; la salle de bains et le service ne laissent rien à désirer. Je termine ma soirée en me reposant délicieusement au milieu de beaux jardins couverts de fleurs, malgré la saison avancée. Il est vrai que l'hiver, ici, n'est pas bien rigoureux; toute la journée le soleil a été brûlant; à huit heures du soir, le thermomètre marque encore 23*".

270 PROMENADE DiANS LINDE ET A CEYLAN.

18 décembre. — La distance qui sépare Ahmedabad de Raroda n'est que de 100 kilomètres; le train mhXe emploie près de cinq heures pour la parcourir. Il est midi lorsque je descends du wagon.

Un hullock-cart, charrette traînée par un zébu ou petit bœuf à bosse, m'emmène du côté de la ville. Il est assez difficile de s'introduire dans ce véhicule, qui n'a pas de siège à l'intérieur; il faut se glisser sous un toit fort bas et se tenir à demi couché sur les nattes; fatigué de cette posture incommode, et ne voyant absolument rien de ce qui se passe autour de moi, je préfère continuer ma route à pied. Après avoir dépassé la double enceinte de murailles qui entoure la ville, je marche droit devant moi, suivant une rue interminable bordée de maisons de bois sans caractère. J'arrive enfin à un large bazar flanqué de hautes constructions aux façades bariolées de bleu, de vert et de rouge. Cette place marque le centre de la ville, divisée en quatre parties égales par une rue coupant la première à angle droit. Au point d'intersection s'élève un pavillon carré, avec trois majestueuses arcades ouvertes sur chaque face, sorte d'arc de triomphe à plusieurs étages, orné de bancs et de fontaines jaillissantes, et surmonté d'une horloge.

A cet endroit, la circulation est très-active. Au milieu de la foule, où dominent les longues robes blanches et les immenses turbans rouges aplatis sur les bords, je remarque des types inconnus à Bombay : ce sont des employés du palais aux hahits chamarrés d'or, des serviteurs militaires du gaïkowar (c'est le nom que l'on donne au chef de

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rÉtat), à pied ou à cheval, portant casque et cuirasse, et armés jusqu'aux dents. Les femmes, ici, ne se cachent guère le visage; beaucoup tiennent de petites boutiques, ce qui est assez rare dans les autres villes. On les rencontre, par les rues, revêtues des costumes les plus brillants, en satin cerise et vert, portant vissé à la narine gauche un large bouton orné de cinq à six grosses perles avec une pierre précieuse au milieu ; elles ont à la cheville plusieurs énormes anneaux d'argent, et au bras des bracelets en or, larges de quinze centimètres. Les chiens sont en assez grand nombre; peu habitués sans doute à voir des Européens à pied dans la rue, ils aboient à mon intention d'une façon inquiétante.

A peu de distance du centre de la ville, se trouve, entouré de jardins dont on m'interdit l'accès, le palais du gaïkowar. C'est une grande bâtisse en style italien, avec colonnades, galeries superposées, terrasses, étages en retrait; le tout badigeonné en blanc et couronné par un belvédère.

En somme, la ville de Baroda, avec ses 200,000 habitants et ses innombrables maisons de bois, n'offre au visiteur, à l'exception de quelques pagodes, aucun monument digne d'inlérét. On m'avait parlé de fort beaux puits existant dans les environs; mais je n'ai trouvé personne qui pût m'y conduire. L'un d'eux, dont j'ai lu une description détaillée, remonte au quinzième siècle et doit offrir une grande ressemblance avec celui de Dada-Harir, que j'ai vu aux environs d'Ahmedabad.

Baroda est le plus important des trente-cinq Etats feudataircs en relation avec la présidence de Bombay. Sa super-

212 PROMEMADE DANS LIXDE ET A CEYLAN.

ficie est de 11,400 kilomètres carrés; d'uprès le recensement de 1872, sa population s'élève à 1,710,000 habitants. La famille régnante est musulmane; mais le peuple est mahratte et appartient en grande majorité à la religion hindoue. En 1875, un procès solennel fut intenté par le gouvernement britannique augaïkowar Mulhao-Rao, accusé d'une tentative d'empoisonnement contre la personne du résident anglais. Acquitté à parité de voix par les juges natifs contre les juges européens, le prince n'en fut pas moins déposé par une proclamation du vice-roi, pour incapacité et mauvais gouvernement, et remplacé par le fils aîné de son prédécesseur. Ce dernier, encore mineur, porte aujourd'hui le titre degaïkowaret exerce l'autorité suprême sous la tutelle de son premier ministre, sir Madava-Rao, l'un des hommes d'État indigènes les plus distingués de l'Inde.

Les Anglais entretiennent à Baroda un résident, représentant de la puissance britannique, et un contingent militaire. La langue parlée dans tout le pays est le guzerate, dont se servent également les Parsis de Bombay pour tout ce qui a rapport au commerce.

La contrée autour de Baroda est très-giboyeuse; je rencontre à la gare deux jeunes touristes anglais qui sont venus pour chasser. A six heures du soir, je prends le train-poste; douze heures après, je suis de retour à Bombay, que je me dispose à quitter définitivement le même jour , pour traverser obliquement toute la péninsule et me rendre à Madras, en passant par le Xizam.

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