CHAPITRE XVI
Du Malabar an CoromanJel. — Erode. — Tricliiuopolj. — Uao fèls
nuit à la pagode de Chillambaram.
^janvier, — Boypour est un petit village où il n'y a rien à voir qu'un grand jardin nouvellement planté entre la gare du chemin de fer et la mer. En atlendant le départ du tniin, qui n'a lieu qu'à dix heures, je déjoune sous la véranda de la station. Une douzaine de'corbcMux viennent aussitôt se percher à quelques pas de moi sur la balustrade. Je m'amuse à leur jeter des miettes de pain, qu'ils attrapent au vol fort adroitement.
De Beypour à Ërodc, oii nous arrivons à six heures du soir, on compte deux cent soixante-trois kilomètres. J'ai déjà parcouru coite route; je n'y reviendrai donc pas.
Toutclajournée la chaleur avaitété étouffante. Après un dîner au buffet de la gare où le punka a été plus utile que jamais, je profite du clair de lune pouraller faire un tour du côté de la ville native, du reste petite et sans intérêt.
A mon retour, les cantiques et les chants religieux qui parviennent à mes oreilles me rappellent que c'est aujourd'hui dimanche ; ils m'indiquent aussi que les deux seules chambres de l'hôtel de la station sont occupées. Comme le train pour Trichinopoly ne partira que demain matin, je
SI
m'installe sur un canapé de la waiiing room ou salle d'attente, et, sans la moindre couverture, portes et fenêlres ouvertes, j'y passe une nuit excellente. A neuf heures du soir, le thermomètre marquait encore 28".
6 janvier. — Une foule d'indigènes ont passé la nuit dans la cour de la station, ou bien sur les talus de la voie, pour attendre le départ de ce matin. Dès cinq heures, tout ce monde ahuri, effaré et plus qu'à demi nu, courbé sous le poids de besaces, de paquets et de boîtes diverses, cherche à se caser dans les uagons de la troisième classe qui, avec leurs grilles de fer, ressemblent assez aux voilures d'une ménagerie ambulante.
Au milieu de ce tohu-bohu, j'ai quelque peine à obtenir la remise de la malle que j'ai laissée ici la semaine dernière. Enfin, tout finit par s'arranger à la satisfaction générale, et à six heures précises nous sommes en route pour Trichinopoly.
Pendant tout le trajet, qui est de cent quarante-trois kilomètres, la voie suit la droite d'une large vallée arrosée par le fleuve Kavery. Le pays est très-peuplé; le riz est la culture dominante; partout de l'eau, des arbres, des maisons et des champs en plein rapport. A dix heures et demie, le train s'arrête à Trichinopoly-Junction , où le chemin de fer se bifurque en deux branches, Tune se dirigeant à l'est vers Xégapatam, port de la côte de Coroiiiandel, l'autre au sud vers Madura et Tuticorin. Une demi-heure après, je suis installé à l'hôtel unique de Trichinopoly, au milieu des cantonnements anglais, à deux kilomètres de la ville native.
La principale curiosité de Trichinopoly est la grande pagode de Sriringam, qui s'élève, à six kilomètres de la ville, dans une île formée par le Kavery ; elle est consacrée au dieu Vichnou. Mais avant d'entreprendre la description de ce temple célèbre, je dois au lecteur, à défaut de plan, quelques explications indispensables.
Une pagode dans l'Inde méridionale n'est nullement, comme on pourrait le croire, un monument isolé et exclusivement consacré au culte. C'est un ensemble de cours concentriques fermées par une vaste enceinte rectangulaire qui atteint quelquefois jusqu'à deux et trois cents mèlres de côté. Les premières cours contiennent les habitations des Hindous de caste, des brahmanes et de certaines familles de prêtres. Ces cours, closes par de hautes murailles, correspondent entre elles au moyen de porîes monumentales surmontées par un gopuram ou pyramide de pierre élevée de dix à quinze étages et entièrement couverte, de la base au sommet, de sculptures bizarres. Dans la partie centrale se trouve le sanctuaire, bas et sombre, couvert d'un toit plat en manière de terrasse ; l'entrée en est interdite aux profanes. C'est là que sont exposées les plus riches idoles, que par d'étroites ouvertures on entrevoit, à travers l'obscurité, vaguement éclairées par quelques lampes fumeuses. Tout autour s'étend une vaste place pavée de larges dalles, renfermant un étang sacré oii les Gdèles viennent faire leurs ablutions, des galeries, des portiques, des colonnes isolées, des statues colossales d'animaux, des idoles monstrueuses dégouttantes d'huile et de beurre, et enGn des
manda pams ou temples supportés par un certain nombre de colonnes.
Les grandes pagodes hindoues se composent donc d'une série de constructions fort compliquées et dont il est difûcile de se rendre compte au premier abord. Il faut un certain temps pour s'orienter au milieu de ces étranges édifices, auxquels rien de ce qui existe en Europe ne saurait être comparé.
Lorsque Ton considère tous ces monolithes surcharges de bas-reliefs profondément fouillés, ces milliers de colonnes taillées et ciselées avec une patience infinie, on reste stupéfait à la pensée de Timmcnsc travail accumulé dans ces gi<|;antesqucs créations. Je ne connais que les temples d'ElIora ou les pyramides d'Egypte qui puissent causer la même impression. Et encore ces dernières ne sont-elles formées que de blocs équarris, sans le moindre ornement, tandis que dans les pagodes de Tlnde il n'existe pas une surface d'un mètre carré qui ne soit couverte de sculptures.
Pour se rendre à Sriringam, on traverse le Kavery sur un beau pont de vingt-cinq arches. Le fleuve est excessivement large; mais en cette saison il se trouve réduit à un mince filet d'eau circulant à travers d'immenses bancs de sable. La végétation de l'ile est magniOque.
Une foule considérable est réunie aux alentours de la pagode; les fêtes du nouvel an y ont attiré d'innombrables visiteurs. La première cour offre l'aspect d'un bazar, où des marchands de toute sorte de denrées ont transporté leurs échoppes.
La pagode de Siringam est Tune des plus vastes et des plus belles qui existent. On pense que sa construction remonte à la fin du quatorzième siècle. Son enceinte extérieure mesure trois cents mètres de Test à Touest et deux cent dix du nord au sud. Elle renferme sept cours successives; on compte vingt et un gopurams, tous couverts de sculptures jusque dans leurs moindres détails. La porte principale est restée inachevée ; elle n'en est pas moins d^un beau travail et se fait remarquer par ses énormes proportions. Les blocs de granit dressés de chaque côté de Feutrée sont des monolithes de treize mètres de hauteur.
Dans la cour centrale se trouve le fameux raandapam u aux mille colonnes ^ , qui en contient réellement mille quarante; car il en a seize de façade sur soixante-cinq de profondeur. Le fût de la plupart des colonnes est alternativement carré et octogonal, et ses faces diverses sont ornées de sculptures. On y voit aussi un char trèsélevé , de forme pyramidale , surchargé d'ornements , avec roues et chevaux, le tout en pierre. Mais ce qui me frappe le plus, c'est une galerie de quatorze colonnes monolithes, auxquelles sont adossées des statues représentant des cavaliers montés sur des chevaux fantastiques dressés sur leurs jambes de derrière et luttant contre des éléphants. Ces groupes de grandeur colossale, faisant saillie le long du fût de la colonne et paraissant s'élancer sur le visiteur, produisent un effet surprenant.
L'intérieur de la pagode est très-animé. Le tambourin ne cesse de résonner dans les profondeurs invisibles des
sanctuaires. De nombreux pèlerins, principalement des femmes et des jeunes filles portant au cou des guirlandes de fleurs jaunes, vont et viennent, s*arrêtant curieuse* ment devant des peintures grossièrement enluminées représentant des princes ou des dieux. Sur une estrade décorée de clinquant et de festons de papier doré, on a disposé, probablement à l'occasion de la fétc, des mannequins couverts de riches vêtements, de manière à simuler la cour d'un rajah. En face, on voit un Anglais rendant la justice avec tout le cérémonial de rigueur.
Au milieu de cette multitude hindoue, je suis le seul Européen. La foule se montre curieuse, mais nullement hostile, et c'est toujours avec les marques d*un profond respect que Ton m'interdit l'accès de certaines parties du temple, auxquelles ma présence, selon les idées reçues , imprimerait une souillure ineffaçable.
Au moment où j'allais me retirer, un brahme porteur d'un trousseau de grosses clefs me fit signe de le suivre. Il me conduisit sur une terrasse d'où je pus embrasser dans tout son ensemble ce labyrinthe de cours, de pyramides et de colonnades qui forme la pagode de Sriringam.
Je visitai ensuite, à un mille plus loin, la belle pagode de Jambukcshwar, plus petite, mais plus ancienne que la précédente. Elle est dédiée à Si va et renferme seulement trois cours. On y voit un mandapam de huit cents colonnes. L'une de ses cours, plantée de cocotiers, est environnée d'un cloître d'un effet charmant. Malheureusement, un épais badigeon recouvre toutes les sculptures; quelques-
unes sont de la dernière obscénité. La construction de cette pagode remonte, dit-on, au douzième siècle.
De retour à Trichinopoly, je me dirigeai vers Fénorme rocher de granit qui se dresse abruptement sur les bords d*un petit lac, au centre de la ville, jusqu'à une hauteur de cent soixante mètres. De quelque côté que Ton arrive, celte masse imposante s'aperçoit de fort loin; les 1 rg.'s raies blanches dont ses flanc? fauves sont bariolés, contribuent à lui donner à distance Taspect d'un tigre gigantesque couché sur le sol.
Une galerie a demi ruinée, en partie couverte de dalles soutenues par des piliers sculptés, conduit au pied de . Fescalier qui grimpe jusqu'au sommet du monticule, tantôt au moyen de passages souterrains , tantôt par des marches taillées dans le roc vif ou bien cchafaudées dans une étroite fissure. De distance en distance, de grotesques idoles, placées dans quelque anfractuosité du rocher, sont exposées à la vénération des Hindous. Sur le sommet le moins élevé se dresse un sanctuaire entouré d'une haute muraille et consacré à Siva. Le point culminant est occupé par un petit temple, au toit pyramidal, d'oi^ l'on découvre une vue splendide sur toute la ville, la belle campagne qui l'environne, et au loin, dans la direction du nord, sur de hautes montagnes bleues aux vaporeux contours.
Trichinopoly , autrefois capitale d'une principauté hindoue, joua un rôle important dans les luîtes engagées pour la possession du Carnatic entre les Anglais et les Français. Ces derniers l'assiégèrent à plusieurs reprises,
mais toujours sans succès. Aujourd'hui le mur fortifié qui Tentourait est en partie démoli.
C'est la ville la plus peuplée des possessions anglaises sous la dépendance directe de Madras. Elle renferme environ 80,000 habitants. La rue principale est large, mais bordée de maisons basses et petites. Une forte garnison occupe les cantonnements anglais, où Ton remarque aussi plusieurs églises et de vastes couvents, quartier général des missionnaires qui, de là, se répandent dans les provinces méridionales.
Durant huit mois de Tannée, la température y est étouffante. En mars, avril et mai, tout le pays environnant, brûlé par le soleil, prend Taspect d'un désert. Ccpcndantla contrée est bien arrosée. Prèsde|Sriringam, le Kavcry se divise en plusieurs bras, et, avant de se jeter dans le golfe du Bengale, forme un delta d'une extrême fertilité. Sur l'une de ses bouches, à cent trente kilomètres au sud de Pondichéry, se trouve, par 10" 55' de latitude, l'établissement français de Karikal, avec une population de 92,000 habitants, répartie sur 13,500 hectares. La branche la plus septentrionale du Kavery est aussi la plus considérable; elle prend le nom de Koleroun et aboutit, sur la côte du Coromandel, à Devicotta, à soixante kilomètres au nord de Karikal.
Le tabac, qui croît dans tout le district, est de bonne qualité; on en fait des cigares qui jouissent d'une certaine réputation. Mais la principale industrie de Trichinopoly consiste dans la fabrication des bijoux et spécialement des chaînes d'or. De tout temps les joyaux de cette ville
ont été célèbres. Bien que le goût européen les ait gâtés, on y confectionne encore des colliers ornés de griffes de tigre et des bracelels contournés en forme de serpents qui témoignent d'une rare habileté. Le prix de main-d'œuvre est si peu élevé dans Tlnde, queTartiste auquel vous confiez quelques pièces d*or vous en rendra le poids égal en bijoux et n'exigera pour son travail qu'une rémunération insignifiante.
On exécute aussi à Trichinopoly, sur de petites feuilles d'une composition transparente et flexible, de jolies peintures représentant des types indiens, des dieux, des fleurs, des oiseaux et des papillons. On peut à fort bon compte se procurer une série de ces curieux albums.
C'est à Trichinopoly que j'eus l'occasion unique de goûter au raango, ce fruit exquis et qui passe pour l'un des meilleurs du monde entier. Le manguier [mangifera Jndica) est un bel arbre, à l'écorce brune et raboteuse, au port majestueux, et qui ressemble assez au châtaignier. On rencontre dans presque toutes les parties de l'Inde un nombre considérable de plantations de ces arbres, sous lesquels on peut trouver un refuge contre les chaleurs du milieu du jour, et qui, au temps de la floraison, sont couverts de fleurs embaumées. Son fruit, du poids moyen d'un demi-kilogramme, a à peu près la forme d'une poire dont la partie la plus forte se trouverait du côté de la queue. On en compte une très- grande quantité d'espèces, dont les plus estimées viennent sur la côte du Malabar. Il mûrit d'avril à juillet; cependant, grâce au climat exceptionnellement chaud de Trichinopoly et peut-être aussi à
la précocité d'une espèce particulière, on en trouvait déjà quelques-uns sur le marché. La nian<|ue ou mango a une pulpe jaune, un peu filandreuse, mais fondante et d'une saveur sucrée très-agréable. C'est un aliment trèssain et d'une ressource précieuse pour les indigènes, qui, dans la saison, s'en nourrissent presque exclusivement. Ce fruit, dans l'Inde, est infiniment supérieure la variété cultivée à Panama, qui exhale une forte odeur de térébenthine.
Une autre production du pays est le jacq ou jacquier, fçuit de Vantocarpus integrifolia , que Ton appelle vulgairement arbre à pain. C'est un arbre magnifique, atteignant souvent des proportions considérables; son bois est dur et i^olide. Il produit d'énormes fruits oblongs, de couleur jaune, et pesant quelquefois de dix à quinze kilogrammes» avec cette particularité remarquable, qu'ils sortent toujours directeraenl du tronc del'arbre ou delà basedes plus grosses branches. On peut le manger cru; mais il est préférable de le faire cuire au four ou simplement sur le feu : alors il a une saveur agréable et est aussi sain que nourrissant.
1 janvier. — J'ai formé le projet de me rendre aujourd'hui à Chillambaram, sur la côte de Coromandel. C'est une petite ville de 15,000 habitants, située à 61 kilomètres au sud de Pondichéry et fameuse par sa pagode, l'une des plus belles de l'Inde. Ce soir même on y célèbre une fête, à laquelle je suis curieux d'assister.
A sept heures, je prends place dans les wagons du South Indian Railway. Ce chemin a été construit à voie étroite, un mètre seulement (exactement 3 pieds 3 pouces
3/8, mesure anglaise), et dans les conditions lés plus économiques. Il n'y a le plus souvent qu'un seul train par jour, et encore ne marche-t-il pas la nuit. L'absence presque ^» complète d'Européens dans le personnel des employés nuit singulièrement à la régularité du service. 11 est vrai que le tarif est encore moins élevé que sur les autres chemins de fer de l'Inde. Mon billet en seconde classe pour Anaïkaraï-Ghattram, point extrême de la ligne, à cent quarante-huit kilomètres de Trichinopoly , ne me coûte que cinq francs , y compris la correspondance en voiture à bœufs pour Chillamharam , onze kilomètres pins loin.
La campagne, d'abord verdoyante en sortant de Trichi nopoly, ne tarde pas à faire place à une vaste plaine stérile qui s'étend jusqu'aux environs de Tanjore (50 kilomètres), où nous arrivons à neuf heures.
A cette station, la voie se bifurque. La ligne principale, se dirigeant à Test, aboutit à Mégapatam (77 kilomètres), importante ville maritime de 50,000 âmes, qui entretient un commerce actif avec Ceyian et les ports de la côte. Une autre ligne, récemment livrée à l'exploitation, oblique vers le nord-est; elle n'est encore terminée que jusqu'à la rive droite du Koleroun , qu'elle traversera pour se relier au chemin de fer de Madras à Porto-Novo. Il existe encore sur ce point une lacune d'une douzaine de kilomètres. Lorsqu'elle aura disparu, ce chemin, évitant le long détour par Erode, établira une communication directe entre le chef-lieu de la présidence et les districts méridionaux.
X^ous partons de Tanjore avec un retard d'une heure,
qui s'accroît à chaque station , à cause de Taffluence des pèlerins. L'encombrement redouble à Combaconum, où beaucoup d'indigènes, faute de place, restent sur la voie.
Combaconum est une grande ville de 45,000 âmes, qui s'élève au milieu de vertes rizières coupées çà et là de bouquets de palmiers. Elle renferme de trente à quarante pagodes, dont plusieurs sont fort remarquables. L'une d'elles possède le gopuram le plus élevé qui existe; il a douze étages , et ses diverses faces sont entièrement couvertes de statues, dont les proportions, de grandeur naturelle à la base, vont en diminuant proportionnellement à l'élévation des étages. On l'aperçoit, ainsi que beaucoup d'autres, de la gare du chemin de fer.
Il est surprenant de voir réunies sur un seul point tant de constructions colossales. Je crois que de tous les pays du monde, l'Inde méridionale est celui dans lequel, eu égard à la population, il existe le plus de temples et de monuments religieux.
La province de Tanjore passe pour la plus riche de rinde entière. Le pays que nous traversons, tout entrecoupé de canaux, fait partie du delta du Kavery. Il est extrêmement peuplé; c'est comme un immense jardin, avec des champs de riz et de cannes à sucre, de florissantes plantations de cocotiers, de bananiers et de bétel. Sous les grands arbres , au milieu des bosquets de bambous, s'élèvent, à proximité de petits étangs, des villages aux maisons basses, avec une pagode au toit pyramidal, et quelquefois aussi un humble édifice surmonté d'une croix qui indique la présence d*un missionnaire dans le voisinage.
TRICHIXOPOLY. S73
A cinq heures, nous arrivons à Anaïkaraï avec deux heures et demie de retard. Les véhicules de toute sorte sont pris d'assaut par la foule, et je m'estime très-heureux de pouvoir mettre la main, grâce à mon billet de correspondance, sur une misérable charrette attelée d'un zébu efflanqué. Comme naturellement elle est dépourvue de tout siège, je suis obligé de m'étendre tout de mon long sur une natte, à l'intérieur. Par malheur, les meilleurs équipages ont pris les devants, et le mien est forcé de prendre la queue, au milieu d'un épais nuage de poussière.
La route, assez bonne du reste, traverse le Koleroun sur un beau pont long de huit cenls mètres. Elle suit une direction parallèle à la côte, qui ne doit pas être trèséloignée; mais, comme le terrain est parfaitement plat, il m'est impossible d'apercevoir la mer. La campagne est toujours verdoyante, bien cultivée et entrecoupée de bois de palmiers.
Pendant quelque temps, la vue des magnifiques multipliants qui bordent le chemin et* celle des innombrables piétons qui suivent la même direction que moi, m'offrent quelques distractions. Mais, sur ces entrefaites, le soleil baisse ; mon véhicule continue à se traîner avec une lenteur désespérante; quelquefois même il s'arrête tout à fait. Ignorant la longueur du trajet qui me reste à faire, je me résigne à rester confiné dans ma boîte incommode. Impossible d'obtenir aucun renseignement de mon conducteur, qui ne comprend pas un mot d'anglais. Enfin, à un arrêt plus long que les autres, fatigué, du reste, de ma
position horizontale, je perds tout à fait patience, et quittant sans mot dire mon triste équipage, je poursuis ma route à pied.
Une demi-heure après, mêlé à la foule des pèlerins, je pénètre dans la pagode de Chillambaram. Il fait nuit close. Un peuple immense circule dans les vastes cours dallées, au milieu de monstrueuses idoles, sous les mille colonnes des sombres portiques. Çà et là, la lumière vacillante des torches projette ses lueurs rougeâtres sur tous ces corps bronzés qui s'agitent dans les ténèbres. Une rumeur confuse s^élèvc de ces milliers d'étn s humains réunis dans la même enceinte. Une foule de gens se promènent, font leurs dévotions, se groupent sur les marches des temples ou pénètrent dans d'obscurs sanctuaires; d'autres, au conlraire, accroupis sur la pierre nue, se tiennent immobiles, abîmés dans une muette contemplation. Des familles entières, venues sans doute de fort loin pour passer la nuit dans ce lieu sacré, campent à Técart dans les coins reculés.
Bientôt la lune qui se lève fait sortir de l'obscurité tout un monde de sculptures bizarres ; ses rayons se reflètent à la surface d'une immense pièce d'eau de forme rectangulaire. De nombreux fidèles étages sur les gradins y font silencieusement leurs ablutions.
Tandis que je contemplais ce spectacle étrange, une vive lumière brillant sous un des porches de la pagode attire mon attention ; en même temps, des pièces d'artifice éclatent dans les airs, et les sons d'une musique retentissante frappent mes oreilles. Je me laisse aller au courant
qui m^entraîne de ce côté, et j\aperçoîs , dominant une longue procession qui serpente entre deux rangées de torches , le char colossal sur lequel on promène la statue du dieu.
C'est un édiOce de forme pyramidale, haut d'une diza'ne de mètres, en bois massif couvert de sculptures , et porté sur quatre roues pleines. Il est tapissé de guirlandes de fleurs et de feuillage. L'idole elle-même est à peine visible sous les étoffes précieuses et les riches ornements qui la recouvrent.
Quelques individus demi-nus, montés sur le char, excitent de la vois; et du geste la multitude en délire qui le traîne attelée à de longs câbles, et dont je n'évalue pas le nombre à moins de cinq cents personnes. Le corté,'][e s'avance lentement au milieu d'une cohue tumultueuse qui témoigne sa joie au moyen de cris aigus et de vociférations réitérées. Mais je ne le suivrai pas dans sa course fantastique autour de l'enceinte extérieure de la pagode. Il est plus de neuf heures, et j'ai encore onze kilomètres à faire à pied pour regagner le ch&min de fer. De plus, je n*aî rien mangé depuis le matin; j'achète donc quelques bananes , et je me mets en route. Tout ce que je viens de voir est réellement féerique et vaut bien un mauvais dîner et la peine que j'ai prise de venir jusqu'ici, seul Européen, au milieu de cette fête qui avait attiré plus de 30,000 Hindous.
Le temps est magnifique. Des milliers de mouches à feu voltigent sous les grands arbres. Les rayons de la pleine lune se jouant au travers du feuillage produisent
les effets de lamière les plus variés. Les étangs semblent autant de nappes d'argent. Tout le long de la route on a disposé de distance en distance des guirlandes de feuillage. Je croise à chaque instant des piétons isolés ou par groupes, qui tous se dirigent vers Chili ambaram. Sur les bords du chemin, au pied des banians, des familles ont établi leur campement de nuit. A la température brûlanfe de la journée a succédé une fraîcheur relative qui me semble délicieuse. Je sens que cette promenade à pied, qu'on a si rarement Toccasion de faire aux Indes, me fait beaucoup de bien.
Un peu avant minuit, je suis de retour à la station. Mais on n'y a encore construit qu'un bâtiment provisoire où il n'existe rien qui ressemble à une salle d'attente.
A quelque distance, j'avise une misérable cabane de paille et de bambou, sur le toit de laquelle on lit en gros caractères : Jlefreschment room. Je n'y trouve, en fait de rafraîchissements, qu'une bouteille de bière aigrie et un reste de fromage de Chester, au fond d'une boîte en ferblanc; pas un morceau de pain, pas une banane. Je fus obligé de me contenter de ce par trop médiocre souper, et je passai le reste de la nuit, étendu tout habillé sur un cadre de rotin, dans l'unique salle de ce peu recommandable établissement.