CHAPITRE XVll
MADURA Tanjore. — Madura. — Tuticorin. — Traversée du golfe de Manaar.
% janvier, — Les conversations des indigènes me tinrent longtemps éveillé. Je commençais à peine à m*endormir lorsqu'il fdUut me lever pour le départ du chemin de fer, qui avait lieu à quatre heures du matin.
A neuf heures, nous arrivons à Tanjore; le train en repart à Irois heures pour Trichinopoly. Je n*ai donc pas de temps à perdre, si je veux visiter les principales curiosités de la ville.
Tanjore n*a jamais subi le joug des musulmans. Elle appartenait à un prince mahratte lorsqu'elle fut assiégée en 1749 par les Français, qui ne consentirent à se retirer qu'après avoir obtenu la cession du port de Karikal avec un territoire comprenant quatre-vingt-un. villages. Les Anglais s'en emparèrent en 1773; mais ils se bornèrent à tenir garnison dans le fort et à imposer un tribut au rajah. Plus tard , contestant à ce dernier l'exercice de son droit d'adoption, ils prirent en main le gouvern ment effectif et ne lui laissèrent plus qu'une autorilé purement nominale.
L'avant- dernier rajah, Sarvoji, avait été élevé à Madras. C'était un homme des plus remarquables, poëte et musi-
ci(n, parlant très-bien l'anglais et le français. II était sincèreii:eni attaché au missionnaire Schwartz, fondateur de la mission de Tanjore. Il prit le deuil à sa mort et lui fit élever une statue. Quoique resté hindou de religion, il se plais lit beaucoup dans la société des chrétiens. Son fils Sivaji fut le dernier rajah de Tanjore; il mourut en 1855, sans postérité mâle. Les Anglais profitèrent de la circonstance, et, refusant de reconnaître les droits de ses deux filles, annexèrent définitivement ses domaines.
Tanjore est une ville de 52,000 habitants, entourée d'un mur d*enceinte eo assez mauvais état. Des champs cultivés ont remplacé le large fossé plein d'eau où les rajahs nourrissaient autrefois de gros crocodiles qu'ils regardaient comme les gardiens de la cité. La citadelle, construile au dix-huitième siècle par un ingénieur français, occupe la partie sud-ouest de la ville. Elle renferme dans ses murs une grande et célèbre pagode consacrée à Siva.
On pénètre dans l'intérieur par deux gopurams en briques décorés de statues, de rosaces et de demi-cercles en forme d'éventail ou de queue de paon. Ce sont toujours les mêmes sculptures grotesques représentant des dieux à quatre, six et huit bras, des femmes levant la jambe, Siva dansant ou tenant son pied à la main, etc.
A l'entrée de la cour principale, se présente un mandapam dont les colonnes servent d'appui à autant de monstres menaçants; puis vient un taureau colossal, monture favorite du dieu Siva, taillé dans un bloc de granit noir. Ce piorceau de sculpture est d'un bon style
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et produit un effet imposant. Malheureusement il est toujours enduit d'une couche épaisse de matières grasses, provenant du beurre clarifié et de Thuile de coco dont il est incessamment arrosé par les dévols.
Au milieu de Tenceinte, sur une plate-forme carrée, s'élève une grande pyramide à quatorze étages. Sa base mesure trente mètres de côté. Elle est construite en briques et revêtue d'ornements en stuc. On pense qu'elle a été bâlie au quatorzième siècle. La boule qui en couronne le sommet se dresse à la hauteur prodigieuse de quatre-vingt-huit mètres.
Un peu plus loin, près d'un beau temple consacré à Soubramanya (le dieu-paon), on remarque un charmant bassin de pierre, orné d'un cordon de statues représentant des danseuses.
Une longue galerie adossée intérieurement au mur d'enceiute renferme, dans une série de niches, une multitude de lingams en pierre noire et polie. Les parois sont couvertes de fresques grossières.
Dans un petit édifice isolé, on me fit voir les porlraits des rajahs de Tanjore et de leur famille. Ces peintures sont sans valeur. L'artiste hindou semble ignorer les lois élémentaires de la perspective. Accusant fortement les contours, sans se préoccuper des ombres, il s'attachera surtout à reproduire exactement les détails d'un riche vêtement. Négligeant l'expression de la physionomie, il cherchera l'effet dans l'opposition des couleurs les plus criardes. Les architectes commettent la même erreur; croyant embellir leurs temples en dissimulant la pierre
SOUS des enduits de couleurs diverses, ils ne se font aucun scrupule de badigeonner leurs admirables colonnes monolithes et leurs sculptures les plus compliquées.
La chaleur est excessive ; je prends quelques instants de repos sur les bords d'un étang où je rencontre une troupe de brahmes promenant processionnellement trois idoles en cuivre doré. De là je me dirige vers le palais ; il s'élève au centre de la ville et est aujourd'hui habité par un prince allié à la famille du dernier rajah.
La course est assez longue ; les rues sont larges, poussiéreuses, et n'offrent aucun abri contre les rayons brûlants du soleil. Elles sont bordées de maisons basses et sans intérêt. Ce qui me frappe le plus, c'est le grand nombre de petits sanctuaires et de temples de forme pyramidale. Dans les carrefours, abrités sous des hangars couverts de paille, je remarque plusieurs chars massifs dans le genre de celui que j'ai ^u hier à Chillambaram.
Sur la présentation de ma carte de visite, on m'accorde l'autorisation de visiter le palais des rajahs. Extérieurement, il est d'assez pauvre apparence. A l'intérieur, c'est un édifice fort compliqué, véritable dédale de galeries, couloirs et cours intérieures. J'y vis deux salles de réception d'assez bon air; l'une est décorée de grandes fresques religieuses et de statues peintes de couleurs éclatantes, représentant des divinités hindoues; dans l'autre se trouve la remarquable statue en marbre blanc du rajah Sivaji, que le sculpteur Chantrey a représenté dans l'attitude de la prière. On y voit aussi un buste de Nelson, le portrait de mademoiselle Mars, etc. L'officier du palais qui
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m'accompagne signale à mon admiration une foule d'objets des plus disparates , entassés sans ordre comme dans un magasin de bric-à-brac, pendules de zinc, porcelaines à treize sous, jouets d'enfants, gravures de modes, papiers découpés et autres bibelots de mauvais goût. 11 me fait voir aussi une bibliothèque contenant un millier de volumes européens et quelques beaux manuscrits tamouls écrits sur feuilles de latanier.
Mon guide ne me fit grâce d'aucun détail; il me fallut le suivre jusqu'au fond d'un jardin assez mal entretenu, où il me montra avec orgueil une ménagerie composée de deux ou trois singes pclos et d'autant de léopards non moins affamés que la cohorte toujours grossissante des gardiens et employés du palais attachés à mes pas ; l'espoir du bakchiz les a arrachés pour quelques instants à leur somnolente existence.
De retour à la station , j'apprends que le train est en retard de deux heures. Couime il n'y a pas de salle d'attente, je suis obligé, pour échapper au soleil, de me réfugier au buffet, où je suis en butte aux sollicitations intéressées de l'employé indigène qui voudrait bien se dessaisir on ma faveur d'une partie de la collection de produits alimentaires qu'il tient renfermés dans une série de boîtes en fer-blanc étiquetées et rangées dans une vitrine soigneusement close.
Je prends patience et cherche à me distraire en observant la foule des natifs qui , comme moi , attendent à la station. Voici un train qui stationne en gare; il est arrivé depuis plus d'une heure. Le soleil frappe d'aplomb sur
les ivagons bondés de voyageurs de troisième classe. Ceux-ci, enfermés à clef, ne peuvent descendre sous aucun prétexte; ils ignorent quand ils pourront continuer leur route et ne paraissent pas s'en inquiéter; on ne les entend proférer aucune plainte. Le temps, pour THindou, n'a pas de valeur.
Autour de moi, que de groupes pittoresques ! quelle couleur locale! Les femmes sont gracieusement drapées dans une pièce d'étoffe jaune ou rouge qui ne leur couvre la poitrine que très-imparfaitement et leur laisse le dos, jusqu'aux reins, complètement à découvert. Les petites filles, entièrement nues jusqu'à l'âge de sept ou huit ans, sont chargées. de bijoux; elles portent à la ceinture un fii de métal auquel est suspendu par devant, au moyen d'une petite chaîne, un ornement imitant un coquillage. 11 en est de même des petits garçons; la forme seule de l'ornement diffère chez ces derniers. Les hommes, vêtus d'amples mousselines transparentes, roses ou blanches, Oi'it la moitié de la tête rasée. Ils laissent flotter par derrière quelques touffes de longs cheveux, ou bien les relèvent en chignon. Ils portent au front des raies blanches ou jaunes, horizontales ou perpendiculaires, selon leur prédilection particulière pour Siva ou pour Vichnou.
De gros babous affreusement ventrus se montrent absolument nus jusqu'au-dessous de la ceinture, étalant au soleil leur bedaine huileuse. Mais l'obésité est une exception dans l'Inde ; presque tous ces corps bronzés sont admirablement proportionnés et pourraient servir de modèles à un artiste.
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Un caractère particulier à toute foule hindoue et qui m'a déjà frappé depuis longtemps, c'est la gravité et le silence. Tout ce monde reste accroupi par petits cercles, cause peu et presque toujours à voix basse. Les sexes sont séparés; les hommes ne font nulle attention aux femmes : ils ne leur parlent ni ne les regardent ; les disputes sont excessivement rares; les enfants eux-mêmes rient peu et ne pleurent presque jamais»
Il est plus de cinq heures lorsque le train arrive enGn; deux heures après, j'étais de retour à Trichiuopoly.
Q janvier. — A midi, je reprends mon voyage vers le sud delà péninsule. J'ai payé une roupie et demie (environ 3 fr.) mon billet pour Madura, distance 155 kilomètres.
Pendant quelque temps, j'ai pour compagnon de route un Hindou à belle prestance, nu jusqu'à la ceinture. Ses cheveux sont divises en une vingtaine de tresses entremêlées de laine (ilce et roulées en turban sur sa tête. In superbe collier d'or brille sur sa poitrine; un chapelet à gros grains lui fait deux fois le tour du cou. C'est un disciple de Siva, ainsi que l'indiquent les barres transversales tracées en blanc sur son corps et sur son front.
Dindigul (92 kilomètres), où nous arrivons à trois heures, est une petite ville de 13,000 âmes, dont la citadelle, bâtie sur un rocher à pic, s'aperçoit de fort loin. Grâce au voisinage des montagnes, elle jouit d'un cli- [uat salubre et tempéré.
Le massif des monts Palnaï est presque aussi élevé que celui des Xilgherrics. Tout le long de la route, j'admire les plans étages et le profil hardi de ces belles mon-
tagnes bleues qui bordent Thorizon du côlc de Toucst. A Test, une chaîne de collines boisées court à peu de distance de la voie.
La campagne est fertile, mais assurément inférieure en richesse à celle du district de Tanjore. De la fenêtre du wagon, j^ai souvent l'occasion d'observer la méthode usitée dans le pays pour Tarrosage des champs. Un long bambou faisant bascule est maintenu en équilibre sur une tige verticale fixée dans le sol, à portée d'un canal ou d'un puits. A Tune de ses extrémités est suspendue une outre qu'un homme fait plonger dans l'eau; un autre individu, perché sur la machine aérienne , passe alternativement d'un bras de levier sur l'autre, ajoutant ainsi le poids de son corps soit pour faire pencher la perche, soit pour la relever. Par ce moyen , l'eau élevée à quelques mètres au-dessus de son niveau est dévefsée dats un réservoir supérieur* d'où elle se répand au moyen de rigoles dans les champs qu'elle est appelée à fertiliser. C'est un rude métier pour le malheureux Indien condamné à grimper continuellement, dans un sens ou dans l'autre, sur une étroite poutre branlante, et en plein soleil.
Le long des cours d'eau, sur le bord des étangs, on voit partout de gracieuses touffes de joncs au panache luisant et argenté. La voie est bordée d'agaves et d'euphorbes arborescentes. Une foule d'oiseaux au plumage multicolore se tiennent perchés sur les fils du télégraphe. Enfin, pour la première fois, j'aperçois l'acacia platiforme, dont l'élégant feuillage, régulièrement disposé en couches horizontales, forme un effet charmant*
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A six heures, le train franchit une large rivière sans eau, et, après un trajet de quelques minutes à travers un beau bois de cocotiers, s'arrête au milieu d'une clairière. Nous sommes à la gare de Madura.
Les deux chambres à coucher de la station ayant été retenues télégraphiqucment par d'autres voyageurs, je m*installai pour la nuit sur un canapé de la salle à manger.
10 janvier, — Au point du jour, je pars seul, et à pied, à la. découverte de la ville. J^y arrive bientôt par une belle route ombragée d'arbres magnifiques, dont les branches entre-croisées forment un dôme de feuillage impénétrable aux rayons du soleil.
A cette heure matinale, les femmes sont occupées à tracer en blanc, sur la plate-forme en terre battue qui précède chaque maison , des figures géométriques et des dessins variés qu'elles ornent de petites boulettes de terre glaise où sont fichées des feuilles ou de grosses fleurs jaunes. D'autres frottent le seuil de leur demeure avec de la bouse de vache. Cette opération a pour but de durcir le sol, de Tassainir et d'en éloigner les insectes.
Bientôt j'aperçois les pyramides de la grande pagode de Minakshi (littéralement en langue indigène , yeux de poisson) , surnom donné à la déesse Parvali, femme de Siva. Ce temple célèbre, magnifique spécimen de Fart hindou, s'élève au centre de la ville et couvre une superficie de cinq hectares soixante-huit ares. Il a la forme d'un rectangle de deux cent cinquante-sept mètres sur deux cent vingt et un ; il est orné de neuf gopurams dont quatre grands et cinq petits. On est occupé en ce moment à le
restaurer et à en repeindre à neuf les innombrables Ggures. Le mur extérieur s'élève à la hauteur de onze mètres et demi ; au milieu de chaque face se trouve un gopuram haut de quarante-sept mètres et demi. On compte quatre enceintes concentriques.
La porte principale, quoique inachevée, est d'une grande beauté; on y remarque quatre monolithes curieusement sculptés, ayant dix-sept mètres de hauteur.
Des marchands ont établi leurs boutiques dans une large galerie centrale, sous de hautes colonnes revêtues d'une riche ornementation. De là, au moyen de quelques marches, on atteint la salle dite des mille colonnes, que Ton retrouve dans toutes les grandes pagodes. Celle de Minakshi en contient réellement mille cinquante-cinq. Cette forêt de pierre n'est pas, comme on pourrait le croire, construite d'après un plan uniforme. On dirait au contraire que chaque ouvrier a donné libre carrière à sa fantaisie, et qu'il s'est évertué à surpasser son voisin par l'originalité de ses conceptions. On voit des piliers accouplés deux par deux; d'autres se composent d'une colonne centrale entourée de plusieurs colonnettes. Presque tous sont taillés dans un seul bloc. Tout un peuple de dieux, de monstres et d'êtres humains plus grands que nature, est adossé au fût des colonnes. L'impression que l'on ressent à la vue de ces créations fantastiques, rêves d'une imagination en délire, est encore augmentée par la demi-obscurité qui rè[jnc dans les profondeurs du temple.
Tandis que j'admirais ces merveilles, mon attont'oi
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est détournée par le son de plusieurs clochettes. C'étaient trois éléphants, colosses vivants au milieu de colosses de pierre, qui, conduits par leurs mahouts, s'avançaient majestueusement sous les colonnades.
L'étang sacré mesure soixante mètres de long sur quarante-quatre de large; il est enlouré d'une galerie couverte de fresques grossièrement exécutées.
Le Chouliry ou Puthu-Mandapam est un portique élevé on 1623 pour servir d'entrée au gopuram de l'est.
Il mesure quatre-vingt-seize mètres de long sur vingtquatre mètres cinquante centimètres de large. Il est entièrement construit en granit; cent vingt-huit piliers d'une hauteur de six mètres supportent les dalles du plafond. Les colonnes de la façade sont surtout d'un admirable travail; elles représentent des guerriers com- J[)altant à cheval; ces groupes pleins de vie et de mouvement sont plus grands que nature et ne forment qu'un bloc avec la colonne qui leur sert d'appui. D'autres basreliefs représentent des chasseurs poursuivant des sangliers et changés eux-mêmes en porcs par Siva, pour avoir troublé les méditations d'un saint ermi'e.
Mais, à quoi bon entrer dans de plus longs détails? Une description, quelque exacte qu'elle puisse être, ne saurait donner une idée des sensations diverses qu'on éprouve à la vue de ce temple admirable. Quant à moi, il m'a laissé une impression ineffaçable. Le Taj d'Agra, le Kailas d'EUora , la pagode de Madura , resteront à jamais fixés dans mon souvenir comme les trois merveilles de rindet
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Il me reste à parler du palais élevé au dix-septième siècle par le rajah Trimal-Naïk. C'est une vaste consiniction à demi ruinée, où Tart hindou se marie heureusement à Tarchitecture arabe. La salle du trône est encore debout avec ses arceaux mauresques soutenus par d'énormes piliers ; elle est actuellement convertie en cour de justice. Tel qu'il est aujourd'hui, ce monument a conservé un noble aspect. C'est le seul édifice de ce genre que j'aie vu dans l'Inde ; son style n'est pas sans analogie avec celui des palais de Venise.
Je visitai ensuite la pagode Pcroumal, petite, mais intéressante, et dans les environs, une belle pièce d'eau avec un mandapam .au centre.
Madura est une ville de 52,000 habitants, chef-lieu d'un district oh les catholiques, plus nombreux que dans toute autre partie de l'Inde, forment à peu près le quarantième de la population. Dans la ville même, on compte 2,200 chrétiens indigènes. Les mahoniétans y sont en très-petit nombre : environ 5 pour 100 du chiffre total. Madura était autrefois la capitale d'un royaume très-florissant, mais dont l'histoire est peu connue ; elle fut plusieurs fois assiégée par les Anglais, qui la possèdent depuis 1801.
Aujourd'hui ses remparts sont démolis, et remplacés par de belles avenues plantées d'arbres. Ses rues larges et proprement tenues, ses places bien nivelées, ses jolies maisons de briques enduites de chounam, espèce de stuc très-brillant fabriqué avec des madrépores calcinés, lui donnent un air d'aisance et de prospérité qu'on rencon-
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tre bien rarement dans les cites hindoues de Tintéricur.
Dans la journée, je quitte Thôtel de la station pour aller m'installer au bungalow du gouvernement, établissement qui n*a de recommandable que sa belle situation au milieu d'un bois de cocotiers. Il est tenu avec une malpropreté révoltante ; une colonie de rats a élu domicile sous la natte qui recouvre un lit de rotin dont la moustiquaire déchirée livre passage à une nuée d'insectes; dans la salle (^e bain, d'énormes crapauds ne se dissimulent que très-imparfaitement derrière les toiles d'araignée.
La chaleur est très-forto ; sous le punka, le thermomètre ne s'abaisse pas an-dessous de 30®. Je reprends le chemin de la pagode, oi!i, fuyant le soleil, je passe le reste de la journée à errer dans les galeries obscures et sous les sombres colonnades, faisant la sourde oreille aux sollicitations intéressées des natifs, ainsi qu'aux plaintes des mendiants. Ces derniers ont une singulière façon de demander l'aumône; ils vous poursuivent sans relâche en imitant, à s'y méprendre, le bêlement des moutons.
Je ne sortis de la pagode que bien longtemps après le coucher du soleil. Peu pressé, et pour cause, de rentrer au bungalow, je fis une longue promenade, au clair de lune, sons les grands arbres. Que les nuits sont belles dans ce magique pays de l'Inde! A la veille de le quitter pour toujours, peut-être, je voulais en jouir jusqu'au dernier moment.
11 janvier. — Me voici arrivé à ma dernière étape sur le sol indien ; il ne me reste plus à franchir qu'une
distance de cent cinquante-huit kilomètres pour atteindre \c port de Tuticorin, où je m^embarquerai demain pour Colombo sur un des steamers de la British-India^ qui fait cette traversée tous les dimanches.
A six heures et demie, le train est en marche. Le sommet des hautes montagnes que Ton distingue à Foucst forme la limite entre les possessions anglaises et celles du maharajah tributaire de Travancore, dont les domaines s'élendent au sud de Cochin, sur le versant occidental des Ghatfes et se prolongent le long de la côte de Malabar, jusqu*au cap Comorin.
Le Travancore est un État prospère et commerçant. Son sol, d*une grande fertilité, produit beaucoup de riz, de poivre et de café. Sa supcrGcieeât de 173 myriamètres carrés, avec une population de 1,300,000 habitants, au nombre desquels on compte beaucoup de chrétiens syriaques, de juifs et d'Arabes. Sa capitale, Trivandrum, communique au moyen d*un canal avec Fimportanle villa de Quilon, où les Anglais tiennent garnison.
Au delà de Madura, la campagne est fertile, mais plate et monotone. Vers midi, on arrive à Maniachi-Junction , d*où un embranchement de trente kilomètres se dirige vers Tinnevelly, chef-lieu du d strict le plus méridional de rinde.
Deux heures après, nous arrivons à Tuticorin. Celte petite ville de 11,000 âmes, que Ton nomme aussi Tuttukudi, a appartenu autrefois aux Hollandais; de tout temps elle a été renommée pour ses pêcheries de perles. Elle est située par 8' 48' de latitude nord et 73' 52' de
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longitude est, à une centaine de kilomètres au nord-est du cap Gomorin qui» comme on le sait, forme la pointe extrême de la péninsule indienne. Ses maisons s*étcndent en arc de cercle le long d*une plage sablonneuse.
Deux coolies transportent mon bagage au petit hôtel Victoria, et je vais tout de suite prendre mon billet de passage au bureau des steamers, où Ton me recommande de me tenir prêt pour le lendemain à midi.
Après une courte promenade en ville, je passe le reste de la journée sous la véranda de Tiiôtel, établissement assez mal tenu, du reste, mais fort agréablement situé juste en face de la mer. J'aspire à pleins poumons une brise fraîche qui me paraît délicieuse, après la température de 32^ que j'ai eu à ' supporter dans le chemin de fer.
12 janvier. — C'est aujourd'hui dimanche. Une grande partie de la population native de Tuticorin professe la religion catholique. Après le bain matinal, je me dirige vers une jolie petite église que j'avais remarquée la veille. Elle est trop étroite pour la foule des fidèles; beaucoup sont agenouillés par longues files au dehors, en face de l'entrée principale et des portes latérales largement ouvertes. Dans l'intérieur, on chante des litanies en tamoul. J'admire le recueillement de toute cette foule bronzée, aux noirs chignons.
Après la messe, où il y a eu beancoup de communiants, je vais rendre visite aux deux missionnaires jésuites dont l'humble presbytère s'élève dans nn petit jardin attenant à l'église qu'ils desservent. L'un d'etx est Français, ori-
ginaire du Languedoc; c'est un bel homme, aux Irails réguliers, au visage doux et sympathique, à la longue barbe noire. Il me fait Taccueil le plus cordial et paraît enchanté de voir un compatriote et de parler français, ce qui ne lui est pas arrivé depuis dix-huit mois. Il m'apprend qu'il existe à Tuticorin trois églises catholiques et une chapelle protestante; il y a aussi des religieuses françaises. Du reste, il est très-satisfait de ses paroissiens, dont il me vante la docilité et le bon caractère. Tout en causant, il me reconduit à l'hôtel. Les indigènes que nous rencontrons dans la rue lui donnent les marques du plus profond respect; quelques-uns même s'agenouillent sur son passage.
Les natives chrétiennes se distinguent des autres femmes hindoues par leur costume, moins gracieux, il est vrai, mais plus décent selon nos idées. Elles s'enveloppent d'une longue pièce de mousseline blanche, qui leur couvre la tête et les épaules, et descend jusqu'aux pieds.
A onze heures, XAfrica est signalée à quatre ou cinq milles au large; le peu de profondeur de l'eau ne lui permet pas de s'approcher davantage de terre.
Une grande barque non pontée se dispose à rejoindre le steamer. J'y prends place avec un Anglais, deux touriirtes italiens et une centaine d'indigènes.
La mer est de couleur laiteuse et assez agitée. Pendant plus d'une heure, nous courons des bordées dans la rade ; enGn nous parvenons à doubler la pointe du phare, et nous accostons XAfrica, Le transbordement, assez difficile vu l'état de la mer, s'opère heureusement, sans acci-
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dent, mais au milieu d'une confusion inexprimable.
VAfrica est un grand steamer de la faille et de la force du Meinam de la Compagnie des Messageries maritimes, mais d'une marche moins rapide, et moins bien aménagé pour la commodité des voyageurs.
11 a quitté Bombay le 4 janvier et n'arrivera à Calcutta que le 26, ayant desservi vingt-deux escales sur sa route.
Nous ne trouvons à bord aucun passager européen. Le pont est encombré par une cinquantaine de chevaux soignés par des domestiques afghans. Ce sont de grands et beaux hommes, à la peau blanche, bien membres et de forte carrure. Ils ont une tête superbe, des dents magnifiques, de longs cheveux et une belle barbe noire. Ils paraissent très-gais, rient et causent entre eux, fort différents en cela des Hindous, qui se couchent dans un coin, mornes et silencieux, pour n'en plus bouger de toute la traversée. Nous nous mettons en route à deux heures. La mer reprend bientôt sa couleur bleue, mais reste toujours grosse. Une heure après, la terre de l'Inde a disparu.
Nous sommes dans le golfe de Manaar, formé par la côte sud-est de l'Hindoustan et l'île de Ceylan, et communiquant au nord, par le détroit de Palk, avec la mer du Bengale. Malheureusement, ce passage est presque entièrement barré par les îles de Ramesveram et de Manaar, et le long chapelet d'ilôts et de bancs de sable qui porte le nom de Pont d'Adam. 11 n'existe qu'un chenal fort étroit que les Anglais creusent depuis de longues années, mais qui n'est encore praticable qu'aux petits
bâtimeDts indigènes. Si ce passage était rendu accessible aux navires d*un fort tonnage, il serait de la plus grande utilité pour la navigation. On éviterait alors le long détour que font aujourd'hui tous les steamers, obligés de contourner la côte orientale de Ceylan.
On compte cent soixante milles (environ 300 kilomètres) de Tuticorin à Colombo. Le commandant nous assure que nous arriverons demain matin à six heures.
Je passe la soirée en conversations intéressantes avec mes nouveaux compagnons de voyage, M. le duc de Magliano et son ami. Ces messieurs viennent de parcourir rinde entière et la Birmanie. Plus heureux que moi, ils ont pu faire une longue excursion dans les montagnes du Cachemire et du petit Tibet; mais toutes leurs tentatives pour franchir la frontière chinoise ont échoué devant la mauvaise volonté systématique des autorités ocales.