‹ Promenade dans l'Inde et a CeylanChapitre 24 sur 27 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Voyage dans l'intëricur de CeyIaD. — Kandy. — Les districts à cafë. — Le saniiarium de Nucr.i-Ellia. — Ascension du Pedrotallagalia. — Le jardio botanique de Peradenia. — Nawalapitia. — Colombo. — Route de Pointede-Galie.

13 janvier, — Le commandant de VAfrica a tenu parole. A six heures, nous sommes mouillés à deux kilomètres au large d'une côte basse, bordée de cocotiers, au pied desquels la lame, en se brisant, forme un long cordon de blanche écume qui s'étend à perte de vue. En face de nous, la ville de Colombo, avec ses maisons aux toits rouges, son phare et ses églises, se présente à demi cachée dans un nid de feuillage.

Le débarquement est long et difficile. Il n'existe d'autre port que le fond d*une mauvaise rade foraine, et la mer, dans ces parages, est toujours agitée.

Mon intention en arrivant à Ceylan est de partir immédiatement pour Kandy. De là, j'irai faire une excursion dans les plantations de café de l'intérieur; puis, revenant à Colombo, que je pourrai alors visiter à loisir, je me rendrai par terre à Galle, où je prendrai passage pour Marseille à bord du Sindh, de la Compagnie des Messageries maritimes, qui y est attendu le 24 de ce mois.

Un chemin de fer existe depuis une dizaine d^années

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entre Colombo et rancienne capitale de File, Kaody, située à ceut vingt kilomètres dans l'intérieur. Deux trains par jour dans la semaine, et un seul le dimanche, franchissent cette distance en quatre heures et demie.

La station principale de Colombo est dans une ravissante situation ; la ligne est bien construite et les wagons confortablement installés. Le paysage est constamment magnifique. C'est une débauche de végétation dont on n'a pas idée. Plantations de bananiers et de cocotiers, rivières, petits cours d'eau, bois impénétrables, se succèdent sans interruption. On voyage dans un enchantement perpétuel.

Aux deux tiers du trajet, commence la montée. La voie s'engage dans une épaisse foret, circule le long de corniches taillées dans le roc à pic, et atteint la région où s'étagent les premières plantations de café. Sous nos pieds, à une inmacnse profondeur, se creusent en tous sens de riches vallées arrosées par d'innombrables filets d'eau. Partout le riz est cultivé en terrasses divisées par des bourrelets de terre en compartiments horizontaux, submersibles à volonté. Au loin, la vue se perd sur un horizon de montagnes boisées , aux sommités bleues, en partie cachées par les nuages. L'humidité suinte de toutes parts; les mousses et les fougères les plus variées tapissent les parois des rochers et les talus du cliciiiin. Les arbres les plus élevés disparaissent sous un inextricable réseau de lianes et de plantes grimpantes.

Au point culminant de la route, environ six cents mètres au-dessus de la mer, on a érigé une colonne commémorative. La voie redescend ensuite par un plan légc-

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rement incliné. Trois quarts d'heure après, nous sommes en gare de Kandy. Un coolie me conduit à Queen*s Hôtel, établissement fort bien situé sur Pesplanade, tout près du lac et en face du temple bouddhiste.

14 janvier. — Il est impossible de rêver une situation plus délicieuse que celle de la petite ville de Kandy, mollement assise sur les bords d*un lac en miniature , au fond d'un cirque dominé par une série de vertes collines. Grâce à son altitude de 500 mètres, elle jouit d'un climat égal et tempéré. La température moyenne, qui à Colombo est de 26"* 2, n'est plus à Kandy que de 22» 8.

Sur les rives du lac, une chaussée ombragée forme une longue terrasse dont le mur de soutènement est orné d'une rangée de balustres. Au centre on remarque, semblable à une corbeille de verdure, un îlot planté de bambous dont les tiges gracieusement inclinées se reflètent dans une eau calme et limpide. Sur la rive opposée s'élèvent de jolies villas habitées par les Anglais ou de riches indigènes. Une route, semblable à une allée de parc, en fait le tour entier. Cette charmante promenade, qui demande une heure à peine, se fait à l'ombre de beaux arbres, de palmiers et de massifs de bambous dont les troncs, luisants et jaunes comme de l'or, sont rehaussés de léjcrs filets verts.

L'antique capitale des souverains de Ceylan nVst plus aujourd'hui qu'une petite ville d'une douzaine de mille habitants. Ses rues larges se coupent à angle droit et se prolongent au loin dans la campagne, su milieu des jar-dins et des bois de cocotiers.

L'hôtel du gouverneur s'élève au sommet d'un monticule dessiné en parc anglais et planté d'arbres magnifiques.

Le palais des anciens rois de Kandy, à moitié ruiné aujourd'hui, est converti en chambre de justice. A l'un des angles de sa vaste enceinte, se trouve le temple dans lequel on conserve la fameuse dent de Bouddha qui, bien que brûlée jadis par les Portugais, est ressuscitée de ses cendres sous la forme d'une grosse dent de bœuf. 11 est petit et sombre, et a peu d'apparence extérieurement. De grandes fresques en couvrent les murailles ; l'enfer " y est représenté avec un grand luxe de flammes et de supplices. D'affreux diables cornus roulent des yeux féroces et font griller les pauvres humains dans le feu éternel.

Un bonze vêtu de jaune et la tête rasée, comme tous ses pareils, me fit monter au premier étage, où il me montra derrière un grillage une grande statue de Bouddha en argent et toute une quincaillerie d'idoles, de statuettes et autres objets religieux. Quant à la célèbre relique, elle est renfermée dans une châsse précieuse, et on ne peut la voir que dans les grandes occasions. On me conduisit aussi dans un pavillon octogonal formant saillie au-dessus d'un large fossé plein d'eau. Il contient une riche collection de manuscrits et de livres cingalais. Pendant tout le temps qu'a duré ma visite, le tambourin, le tam-tam et un autre instrument dont les sons aigus se rapprochent de ceux du fifre, ont fait rage à l'intérieur du temple. Au moment où je me dispose à sortir, les musiciens se mettent à ma suite et m'accompagnent jusqu'à la porte en

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uc lançant des poignées de la fleur blanche du jasmin.

Un grand pavillon carré, séparé du temple par la route, s^élève en saillie de trois côtés sur le lac; il dépendait autrefois du palais royal. Il sert actuellement de bibliothèque et de salle de concert.

J'ai fait à la table d'hôte de Thôtel la connaissance de deux touristes, Fun Suisse et Tautre Grec, arrivés depuis quelques jours à Geylan. Ils partent ce soir même pour une excursion à travers les districts à café, jusqu'au sanitarium de Nuera-Ëllia, situé à quatre-vingts kilomètres au sud de Kandy, au centre du massif montagneux le plus élevé de l'île. Ces messieurs m'engagent vivement à me joindre à eux pour ce petit voyage. Heureux de cette occasion inespérée, j'accepte avec empressement.

A six heures, nous prenons le chemin de fer pour la station de Péradenia, à six kilomètres de Kandy sur la route de Colombo, d'où un embranchement de trente-deux kilomètres se dirige au sud sur la petite ville de Nawalapitia. Nous quittons le train quatorze kilomètres plus loin, à Gampola. Demain, nous continuerons notre route en voiture.

Le rest'house (c'est le nom que Ton donne ici aux bungalows du gouvernement) est agréablement situé en face de là gare, sous un petit bois de magnifiques jacquiers couverts d^énormes fruits. Nous y dînons assez bien; mais nous ne pouvons parvenir à nous entendre avec le loueur de voitures que nous avons fait prévenir; ses prétentions sont absolument exorbitantes.

15 janvier. — Les négociations recommencent ce

matin de bonne heure; et ce n*est qu après de longues discussions qu'elles finissent par aboutir. Notre homme consent à recevoir cent roupies ; moyennant ce prix, dont nous lui versons la moitié d'avance, il nous abandonne pour trois jours la jouissance d'une tonga assez délabrée et de deux chevaux qu'il s'engage à remplacer à mi-chemin par un relais. DansTInde, on n'eût exigé que le tiers de cette somme. Mais à Ceylan la vie est beaucoup plus chère. Le grand nombre d'Européens qui habitent l'intérieur, l'extension donnée à la culture du café, et le développement des relations commerciales qui en est résulté, ont am«né une hausse considérable dans le prix de chaque chose.

A neuf heures, nous sortons de Gampola. On traverse sur un beau pont de fer une jolie rivière dans les eaux de laquelle toute une population prend ses ébats. La route, admirablement entretenue, traverse un pays entrecoupé de bois et de rivières, et s'élève par une pente presque insensible jusqu'aux premières plantations.

Chaque année le caféier s'avance plus profondément au cœur de la forêt vierge qui couvrait autrefois tout le pays. La hache du bûcheron fait sa trouée jusque sur les versants les plus abrupts. Sur ces hauteurs, qui semblent inaccessibles, les géants du règne végétal jonchent le sol. On les brûle sur place ; mais les branchages seuls se consument; les troncs énormes échappent à l'incendie qui ne fait que les noircir; les Insectes et le climat se chargeront en peu d'années de faire disparaître ce que le feu n a pu dévorer. Pendant ce temps, les jeunes plants de

café se fortifient, et le bois décomposé, tombant en poussière, leur sert d'engrais.

Tout ce pays est extrêmement accidenté. La route seule, serpentant à mi-côte en suivant toutes les sinuosités du terrain , conserve une surface à peu près horizontale. En approchant de Ramboda, le paysage, depuis longtemps très-pittoresque, touche au grandiose. Sept cascades considérables sont en vue à différentes altitudes.

Nous deviuns changer de chevaux à Ramboda. Mais se fier à la parole d^un Cingalais, c'est faire métier de dupe. Notre loueur nous a trompés : on ne peut nous fournir aucun relais ; de sorte que les malheureux animaux qui ont déjà fait trente-quatre kilomètres, vont être obligés de doubler Fétape, et cela dans les plus mauvaises conditions; car nous aurons à nous élever de i ,400 mètres, pour franchir les vingt-deux derniers kilomètres.

A trois heures nous quittons Ramboda. Le chemin décrit une infinité de zigzags le long d'une pente trèsinclinée, franchit des torrents et revient plusieurs fois sur lui-même, toujours en montant. La nature prend un aspect franchement alpestre; du haut des contre-forts que nous escaladons, la vue plonge sur la belle et riche vallée qui se déroule à nos pieds, et nous pouvons embrasser d'un seul coup d'œil tout le chemin que nous avons parcouru depuis ce matin.

Cependant, nos chevaux exténués refusent d'avancer; heureusement, la température s*est sensiblement rafraîchie; ce qui nous permet de faire une partie de la route à pied. Le caractère de la végétation a changé complète-

ment. Les palmiers sont remplacés par de belles fougères arborescentes. Le caféier a disparu; on ne voit plus au bord du chemin que des plantations de quinquinaa et d'arbres à thc.

Sur ces entrefaites, la nuit est venue. Ce n'est qu'à huit heures que nous atteignons le sommet du col. Nous y attendons notre piteux équipage, resté fort loin en arrière. Je croyais bien qu'il n'arriverait jamais jusque-là; mais les deux Cingalais qui nous conduisent se sont mis de la partie; ils ont tant poussé, tant tiré et tant crié, qu'ils ont réussi à ne pas le laisser en route. De là à Nuera-Ellia, il n'y a plus que quelques kilomètres; mais le chemin descend toujours, et nous remontons en voiture. Un dernier effort de nos chevaux nous amène à Vhôtel de la Reine,

Dans la salle à manger pétille un feu vif et clair. Le thermomètre, qui ce matin marquait encore 20<* à Gampola, ne s'élève plus qu'à 12*.

\Q janvier, — Gomme nous sommes arrivés hier de nuit, le tableau que j'ai sous les yeux ce matin me cause une profonde surprise. Rien de ce que je vois ne me rappelle Geylan, mais bien plutôt quelque fraîche vallée du revers méridional des Alpes. Devant l'hôtel se déroule à perte de vue une vaste prairie légèrement ondulée, parsemée de villas, avec un lac dans le lointain. De petits bois d'eucalyptus, que de loin on prendrait pour des sapins, quelques beaux pins parasols disséminés çà et là, contribuent à donner au paysage un aspect purement européen.

Le sanitarium de Nuera-Ëllia jouit d^un climat complètement tempéré. Toutes les productions de l'Europe y réussissent parfaitement. Il occupe à une altitude de 2,000 mètres, au milieu de la partie la plus montagneuse de Tile, le fond d'un cirque dominé par quelques sommités couvertes de sombres forêts. Le point culminant de Ceylan, le pic de Pedrotallagaïla, se dresse à une faible distance au nord, à la hauteur de 2,570 mètres.

Nous avions résolu d'en faire l'ascension. A sept heures du matin, immédiatement après le thé, par un temps magnifique et une température de 10*, nous nous met* tons en route, accompagnés par un Anglais logé à l'hôtel, et qui veut bien nous servir de guide.

Un petit chemin bien tracé et qu^on pourrait suivre à cheval décrit quelques lacets à travers les pâturages, puis, atteignant la lisière de la forêt, s'élève sous un dôme de feuillage par une pente assez roide. Après avoir franchi un petit ruisseau aux bords marécageux, le sentier se rétrécit et devient de plus en plus escarpé. Le sol est très-glissant, ce qui rend cette partie de la montée assez pénible.

Les éléphants sauvages abondent dans ces parages ; ils sont très-friands d'une espèce de bambou nain qui croît sur ces hauteurs. Nous rencontrons à diverses reprises, sur le terrain boueux, l'empreinte profonde et toute fraîche de leurs pieds énormes, et d'autres vestiges non équivoques attestant leur présence récente en cet endroit. Du reste, leurs trouées à travers les fourrés qu'ils renversent sur leur passage permettent de suivre facile-

ment leurs traces. On voit aussi beaucoup de piquets de sangliers.

A neuf heures, nous sortons de la forêt; il nous reste à gravir une dernière éminence qu*on a débarrassée des arbres qui gênaient la vue. Quelques minutes après, nous sommes tous réunis autour d*une pyramide de pierre surmontée d*un mât. Elle occupe le point culminant; tout près de là, un hangar couvert en paille peut servir d'abri en cas de mauvais temps.

La vue panoramique dont nous jouissons au sommet du Pedrotallagalla est d^une beauté incomparable. Au sud, le pic de Nanumahoula-Kundu, moins élevé de quelques centaines de mètres que Tendroit où nous nous trouvons, dresse sa tête au milieu des nues. Au nord, nous planons au-dessus de la contrée que nous avons parcourue hier si lentement. Au delà des plantations, les plaines humides et chaudes qui se trouvent dans cette direction sont voilées par un immense rideau de nuages diversement colorés. Tout autour de nous se creusent de riches vallées, séparées par des contre-forts abrupts. Presque partout le thé et le café ont remplacé la vieille forêt. A Test, surgit le pic d*Adam, dominant de sa masse imposante les sommités voisines. 11 a passé longtemps pour le point le plus élevé de Geylan , tandis quen réalité le cône aigu qui le termine n'atteint que la hauteur de 2,279 mètres, restant inférieur de 292 mètres au Pedrotallagalla. A Taide d'une lorgnette, on distingue facilement le petit temple bouddhiste qui y a été construit pour abriter Tempreinte du pied d'Adam , laquelle n'est autre

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qu'une excavation de quelques centimètres de profondeur, oblongue, d'une longueur de trois mètres et ne ressemblant nullement à un pied.

Après une bonne heure employée à contempler sous tous ses aspects ce merveilleux panorama , nous nous mettons en route pour la descente. A midi, nous étions de retour à Thôtel, ravis de cette belle excursion, que j'étais loin de croire aussi facile.

Dans l'après-midi, je fais une visite au bazar indigène. Par une température de 20®, les natifs, enveloppés de couvertures, semblent grelotter.

A deux heures, nous quittons l'hôtel après avoir acquitté une note dont les prix se ressentent fortement de Fallilude générale de la contrée. Notre conducteur s'arrête à la descente ; sa voiture n'ayant pas de mécanique, il en confectionne une avec un bâton et des cordes. Mais ce système trop primitif se détraque à chaque instant, et nous perdons beaucoup de temps. Je ne songe pas à m*en plaindre; le paysage est si beau, et ii y a tant de choses à voir sur la route même ! Les fougères les plus délicates et les plus variées, de toute dimension, depuis les espèces arborescentes jusqu'aux plus petits lycopodes, garnissent les talus de la route. On

rencontre aussi à chaque pas des rhododendrons, des rosiers, des daturas aux clochettes odorantes, des lantanas multicolores et de grandes solanées aux belles fleurs blanches et violettes. Quel riche champ d'études pour un botaniste !

Nous croisons souvent des convois formés d^une

douzaine de charrettes, pesamment chargées, attelées de quatre bœufs à la peau tatouée, que Ton conduit au moyen d'une corde passée au travers des naseaux.

Le resl-house de Ramboda est admirablement situé, à quelques pas de la route, au sommet d'un monticule rocheux adossé à la montagne. Nous y arrivons au coucher du soleil. Etendus sur les fauteuils de la véranda, nous y jouissons d'un tableau qui déûe le pinceau d'un artiste. Un merveilleux rideau de nuages frangés de pourpre et d'or flotte au-dessus des montagnes , qui se détachent sur l'horizon par une succession de plans à teintes décroissantes depuis le bleu le plus foncé jusqu'à l'azur le plus tendre.

Il janvier. — La descente à Gampola s'effectue sans autre incident que le payement de quatre roupies pour autant de tolls ou péages établis le long de la route et destinés à subvenir à son entretien. Le recouvrement de cet impôt, qui ne laisse pas que d'être assez onéreux, est conGé à des indigènes qui viennent présenter aux voyageurs une grande pancarte où sont relatées en anglais et en cingalais les lois et instructions qui les autorisent à l'exiger,

A la station de Peradenia, je me sépare de mes compagnons de voyage, qui retournent à Colombo, et je me dirige à pied vers le jardin botanique qui a été établi, à un kilomètre de là, sur la rive droite du fleuve Mahavilla- Ganga. Ce cours d'eau, le plus considérable de Ceylan, prend sa source dans le massif montagneux qui s'étend au sud de Kandy et, après un parcours d'environ deux

cent cinquante kilomètres, va se jeter dans la baie de Trincomalé, au nord-est de Tîle. Je le traverse sur un pont de deux cents mètres.

Une belle allée de Jicus elasttca forme une digne entrée à ce jardin, ou plutôt à ce parc botanique, Tun des plus beaux que je connaisse. Ce végétal, que nous ne connaissons guère en France que sous la forme d^un arbrisseau dont les feuilles persistantes, luisantes et d*un beau vert, se prêtent à la décoration des appartements, se présente ici sous un tout autre aspect. Son tronc, en grande partie composé d*un enchevêtrement de racines aériennes qui finissent par s'amalgamer, atteint des proportions colossales. D'énormes racines côtelées, en saillie de plusieurs pieds, rayonnent de sa base et, se contournant en replis sinueux, rampent sur le sol, semblables à de gros serpents entrelacés, jusqu'à une distance d'une dizaine de mètres et même davantage.

Le parc de Peradenia contient environ soixante hectares ; il est bien dessiné et percé d'allées accessibles aux voitures. Il renferme une magnifique collection de tous les grands végétaux de Ceyian, et en outre un grand nombre d'espèces provenant de Java et des Moluques, et que l'on cherche à acclimater.

Il est impossible d'énumérer les raretés qui s'y trouvent réunies. Citons seulement le talipot [corypha umbracuhfera)y dont le tronc, semblable à une svelte colonne, s'élève à plus de trente mètres et se termine par un immense chapiteau de feuilles en éventail; Voreodoxa regia, originaire du Brésil; le ravenala Madagascartensis,

qui se développe ici avec autant de vigueur que dans son pays natal; enGn Tincomparable amherstia nobilis de Penang, tout couvert de longues grappes de fleurs écarlate. Je passe sous silence tout un monde de lianes et de rotins sans fin, de cereus grimpants et de plantes parasites.

Ceylan est la terre promise des fougères; on en a déjà trouvé deux cent cinquante-deux espèces dans Tîle; plus de deux cents existent dans le jardin. Une des merveilles du parc est le bambou géant des Philippines. Vers sa base, la tige mesure cinquante centimètres de diamètre ; puis, décroissant régulièrement et conservant toujours une brillante couleur verte, elle atteint la hauteur de trente-cinq à quarante mètres. Les plus beaux bambous se trouvent sur les bords de la rivière. Ces gerbes gigantesques, qui s^épanouissent dans les airs et se penchent avec grâce au-dessus de Teau, contribuent singulièrement à Tomement du paysage. Leurs tiges innombrables, serrées les imes contre les autres, forment un faisceau absolument impénétrable.

Le règne végétal n^est pas le seul représenté au jardin de Peradcnia. On peut y rencontrer aussi beaucoup de reptiles ; les plus petits sont les plus dangereux. Le hasard me fournit Foccasion d*assîster aux ébats folâtres de deux d'entre eux. Accompagné d*un indigène, je suivais une ailée longeant la berge de la rivière. Tout à coup j'aperçois à dix pas de nous, en contre-bas, deux serpents longs de quatre mètres et le corps gros à proportion. Ils paraissaient jouer ensemble, étroitement enlacés et balançant leur

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tête à un mètre au-dessus du sol. Après les avoir observés pendant quelques minutes, je fis un mouvement qui attira leur attention; mais ils ne parurent pas bien effrayés et se contentèrent de ramper à quelques mètres plus bas vers une touffe de roseaux oh ils continuèrent leurs jeux, sans plus s*occuper de notre présence. De temps en temps ils dressaient leur tête au-dessus des hautes herbes, violemment agitées sous leurs étreintes convulsives.

Mon guide m'apprend qu'ils appartiennent à une espèce très-commune et complètement inoffensive, sauf pour les rats, auxquels ib donnent activement la chasse; d'oii leur vient leur nom vulgaire de mangeurs de rats. Ces gros serpents entrent souvent dans les cabanes des villages; on ne leur fait aucun mal. Il n'est pas rare d'en voir se nicher sous la paille des toits.

Lorsque je rentre à Kandy, il est nuit close. Les étoiles brillent au ciel, et des milliers d'insectes décrivant des cercles de feu dans les airs semblent vouloir lutter d'éclat avec elles.

18 janvier, — Je profite de la fraîcheur matinale pour revoir les merveilleux jardins du gouverneur. Je visite aussi le parc de Lody-Horion, qui s'étend sur une colline voisine. Des allées taillées en corniche offrent des points de vue toujours variés et souvent grandioses. Par-, tout la végétation y déploie une magnificence incomparable.

Dans la journée, je prends un billet d'aller et retour pour Nawalapitia. Jusqu'à GampoUi je connais déjà la

route. En quittant cette station, la voie s'élève au milieu des plantations et domine dé frais vallons sur les flancs desquels les banquettes arrosables où Ton cultive le riz sont disposées comme les gradins d'un amphithéâtre.

La petite ville de Nawalapitia, située à trente-huit kilomètres de Kandy et à une altitude de 600 mètres, n'a pas d'autre importance que celle que lui donne la voie ferrée qui vient s'y terminer actuellement , mais qui est destinée à être prolongée plus tard jusqu'au centre des riches districts à café qui s'étendent au pied du pic d'Adam. Je n'avais entrepris cette excursion que pour voir la campagne, toujours si belle à Ceylan.

Cependant, je fais une promenade dans la principale rue. J'y vois de beaux types de Cingalais, à la barbe d'un noir d'ébène, à la chevelure longue et épaisse, enduite d'huile de coco, et qu'ils laissent flotter sur leurs épaules. Chez quelques-uns, elle descend jusqu'aux reins; mais la plupart la relèvent et en forment un chignon semblable à celui des femmes, qu'ils maintiennent ordinairement avec un peigne fixé au sommet de la téta, ce que ne font jamais ces dernières.

La population est très-mélangée; je vois beaucoup d'Hindous des deux sexes facilement reconnaissablcs à leur costume et aux marques qu'ils portent sur le front. Ces gens, beaucoup plus laborieux que les Cingalais, viennent travailler ici dans les plantations de café. La journée d'un coolie se'paye neuf pence (environ 90 centimes). Ce salaire, bien plus élevé que dans Tlnde, attire de la côte voisine une foule d'émigrants. Je rencontre

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aussi des Indiens de Kurrachce, qui ont Thabitude de s^expatrier |[^our faire le métier de marchands colporteurs^ et enfin des Afghans, qui ont entrepris ce long voyage pour vendre des moutons de leur pays.

Je me trouve si bien à Kandy, que j*y resterais volontiers quelques jours encore ; mais il n^y faut pas songer. Le Sindh, qui doit me rapatrier, a déjà quitté Singapore. Pressé par le temps, je suis obligé de retourner en arrière. Aussi, dès le lendemain, je prends le train de sept heures, et à midi je suis installé à Temporary-Hotel, dans le quartier du Fort, à Colombo.

L'île de Ceylan est située entre 5"" 56' et 9* 50' de latitude nord, 77" 22' et 79*" 35' de longitude est. Sa longueur, de la pointe Palmyre au nord, au cap Dundra au sud, est de 435 kilomètres; sa plus grande largeur, de 222. Sa superficie, en y comprenant les petites îles voisines, est de 669 myriamètres carrés. Le développement de ses côtes est d'environ 1,400 kilomètres.

Le recensement de 1871 porte sa population à 2,405,000 âmes; dans ce nombre on compte 600,000 Indiens Tamouls, originaires du Deccan, et plus de 100,000 coolies hindous travaillant sur les plantations.

La religion des Cingalais proprement dits est le bouddhisme. On compte aussi dans File un grand nombre d'adorateurs de Siva, 172,000 mahométans, 180,000 catholiques et 35,000 protestants.

Ceylan est placée sous la dépendance immédiate de la couronne britannique; elle jouit d'un gouvernement colonial qui lui est propre. Elle se divise administrative-

ment en cinq grandes provinces. Le gouverneur général réside à Colombo.

Les troupes que l'Angleterre y entretient sont pour les deux tiers composées de soldats européens ; le reste est cafre ou malais; aucun Cingalais ne fait partie de Tarmée.

Les chaleurs à Ceylan sont tempérées par le voisinage de la mer, qui y amène de fréquentes pluies dans les saisons où Tlnde est vouée à la sécheresse. Sous Tin- Quence de la température chaude et humide qui règne sans grandes variations pendant toute Tannée, la végétation acquiert une beauté merveilleuse, et le sol est presque partout d*une extrême fertilité. Le climat est généralement sain, sauf dans quelques districts marécageux de la partie nord de File.

Les Arabes fréquentaient depuis longtemps les côtes de Ceylan, lorsque les Portugais y abordèrent pour la première fois en 1505. En 1518, ils se fortifièrent à Colombo et à Galle, et s'emparèrent peu à peu de tout le littoral. En 1603, ils furent remplacés par les Hollandais, qui à leur tour furent chassés par les Anglais en 1795. I^ingt ans après, le dernier roi de Tintérieur fut déposé. Depuis cette époque. File entière appartient à TAngleterre.

La langue cingalaise appartient à la famille des langues draviriennes. Elle est mêlée d'éléments sanscrits, malais et tamouls.

La capitale de Ceylan, Colombo, est une grande ville de 120,000 âmes, qui se divise en trois parties distinctes : le Fort, Pettah et Calpitty.

Le Fort, dont les murailles ont été construites par les Hollandais, s^étend sur une péninsule bordée de trois côtés par la mer. Il renferme la cité européenne, peuplée de quelques milliers d'âmes seulement. C'est la ville des affaires ; la plupart des maisons servent de magasins et de bureaux. Les rues principales, larges et plantées d'arbres, sont bordées de belles maisons à plusieurs étages. On y construit en ce moment un hôtel d'un aspect monumental. Le phare s'élève au centre d'une petite place, à l'intérieur de la ville. Au sud se trouvent les casernes, formant sur l'un des côtés de l'esplanade une longue ligne de blanches arcades.

Au nord du Fort, dont elle est séparée par une pelouse plantée d'arbres et par un canal, s'étend la ville noire (black'town), nommée aussi Pettah. C'est une immense agglomération de Cingalais, d'Hindous, de Malais et de métis portugais, renfermant plus de 100,000 habitants. Elle est située entre la mer et de grands étangs d'eau douce dont les bords ont été régularisés. Le voyageur qu'intéressent les scènes de la rue trouvera ample matière à observation au milieu de cette population bigarrée, de races différentes. Les Malais sont reconnaîssables à leur jupon brun à ramages, au mouchoir jaune et noir qu'ils portent roulé autour de la tête, et surtout à leur physionomie, qui offre quelque ressemblance avec celle des Chinois. On rencontre aussi quelques-uns de ces derniers. Les maisons de Pettah sont généralement basses et sans aucune prétention architecturale. Il n'y existe aucun monument intéressant.

Séparés de ces deux villes par les é(angs dont je viens de parler et par une immense esplanade, s-élèvent au milieu des jardins les délicieux faubourgs de Slave-hland et de Calpitiy, C'est là que sont disséminées sous les cocotiers les charmantes habitations des négociants du Fort. De jolies routes au sol rouge et durci contournent les pièces d'eau et rayonnent dans toutes les dh*ections sous un épais dôme de verdure. Cette partie de la ville est mise en communication avec le Fort et Pettah, au moyen de chaloupes à vapeur qui traversent le lac toutes les cinq minutes.

En outre, une voie ferrée, prolongeant la ligne de Kandy, dessert toute la ville de Colombo au moyen de cinq stations, puis se dirige au sud parallèlement à la côle. Elle est destinée à rejoindre Pointe-de-Galle; mais les travaux ne sont encore terminés que jusqu'à Panadure, à vingt-six kilomètres du Fort. Il y a sept départs par jour 11 est difGcile d'imaginer une plus pittoresque excursion. Le chemin de fer, franchissant le lac sur pilotis, rejoint bientôt les bords de la mer, qu'il suit constamment. Du wagon on voit une partie de la population, hommes et femmes, se baignant pêle-mêle dans les rivières, les pêcheurs tirant leurs grands filets sur la plage, et les enfants se roulant sur le sable, tandis que leurs parents vaquent aux soins du ménage devant leur cabane, à l'ombre des cocotiers. A moitié chemin, on passe devant un monlicule faisant saillie sur le rivage. C'est Mount'Lavinia ; on y a construit un hôtel d'assez belle apparence. Tout ce pays est extrêmement peuplé.

Ma première visite en arrivant à Colombo fut pour l'agence des Messageries maritimes. La Compagnie accorde une remise de 20 pour 100 sur le prix du passage de retour, lorsqu'il s'effectue dans les six mois qui suivent rembarquement à Marseille. Je n'avais donc à payer que neuf cents francs au lieu de onze cent vingtcinq, et comme l'administration reçoit la roupie à son prix nominal, qui est de deux francs cinquante centimes, j'en fus quitte pour trois cent soixante roupies, que, vu l'élévation du change, je me procurai à la succursale de la banque de Madras au taux de deux francs cinq centimes; il en résulta pour moi une notable économie. Le même jour, j'allai retenir, au prix de vingt roupies, pour le 22 du mois, une place à côté du cocher, au bureau de la voiture de Colombo à Galle.

Ces affaires terminées, j'emplopi les deux jours qui me restaient à visiter la ville et les environs. Je me rendis d'abord aux Cinnamon-Gardens, plantations de cannelliers établies autrefois par les Hollandais. Elles occupent un vaste espace, actuellement converti en parc. Les arbustes sont plantés en lignes régulières; coupés en pied, ils repoussent en un faisceau de tiges qu'on exploite au bout de trois ans. On en détache l'écorce, qu'on fait sécher, et qui s'enroule sur elle-même. Elle est ensuite livrée au commerce par ballots du poids de douze à treize kilogrammes.

Au milieu de ces plantations, on a construit un musée où, parmi de nombreux spécimens de la faune et de la flore de Ceylan, je remarque plusieurs rotins

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qui n'ont pas moins de cent trente mètres de longueur.

Je Gs aussi de longues et intéressantes visites à la ville noire. Avant mon départ, je ne voulais perdre aucune occasion de jouir du spectacle de cette foule asiatique, au milieu de laquelle je trouvais toujours quelque chose de nouveau à observer.

Dans la soirée, je dirigeais ma promenade du côté de la jetée en construction. De nombreux ouvriers indigènes sont occupés à couler et à mettre en place d*énormes blocs de béton. L'appareil du scaphandre est utilisé par les plongeurs. De puissantes machines sont mises en mouvement par la vapeur; une grande activité règne partout sur les chantiers.

De là, contournant les remparts, je me dirigeais vers Tesplanade, immense espace vide et gazonné qui s'étend entre la mer et le lac, bordé au nord par les casernes du Fort et au sud par les beaux ombrages de Galpitty et de Galle face Hôtel. Une large avenue, où de distance en distance on a placé des bancs pour la commodité des promeneurs, suit le bord de la mer en ligne parfaitement droite; elle est protégée par un mur de soutènement contre les vagues qui déferlent sans cesse sur le sable du rivage. J'aimais à venir y respirer la brise du large, qui s'élève régulièrement à Theure où le soleil se couche ; et là, solitaire, j'admirais la richesse inouïe de couleurs dont se pare la nature en ces lointains climats. Ici, la pelouse verte et le large trait rouge formé par la route; plus loin, le sable blanc comme la neige et la mer bleue. Au loin et partout, un ciel incomparable, passant par

toute la gamme des couleurs depuis le jaune orangé jusqu'au rose tendre.

22 janvier. — Le jour du départ est arrivé. Debout dès cinq heures du matin, je vois le soleil se lever derrière le pic d'Adam, parfaitement visible de la rue où se trouve rhôtel. A six heures et demie, le Galle Royal mailcoach quitte la poste. L'intérieur de la voiture est occupé par quatre voyageurs assis deux par deux et face à face ; pour moi, je partage avec le cocher cingalais la banquette du devant. Le temps, comme toujours, est magnifique ; rien ne gêne ma vue ; je suis admirablement placé pour tout observer, et je me dispose à prendre des notes.

La distance entre Colombo et Galle est de cent dixsept kilomètres; le service paraît très-bien fait : douze relais sont échelonnés sur la route.

Nous traversons l'esplanade, et nous entrons dans Calpitty au galop de nos cinq chevaux. La route, fort large , s'enfonce en ligne droite sous Tinterminable forêt de cocotiers qui borde le rivage. De chaque côté s'élèvent les villas des Anglais et leurs jardins, où croissent de grands daturas arborescents au feuillage vert pâle tirant sur le jaune. De petits murs fort bas, peints en blanc, en bleu ou en jaune, festonnés et ornés de pilastres, courent de chaque côté du chemin. Nous rencontrons plusieurs troupes de femmes et de jeunes filles bien peignées, se rendant à la ville ; elles portent sur la tête des corbeilles pleines de fruits ou de feuilles de bétel. Des hommes cheminent séparément, portant de lourds fardeaux équi-

libres sur une espèce de balance dont le point d'appui repose sur leur épaule. Des enfants se rendent en classe, avec leurs livres sous le bras et leur parasol déployé.

A Panadure, où nous arrivons à huit heures et demie, je vois sur Tun des côtés de la route une école où sont déjà réunis une cinquantaine d*enfants ; c'est un simple hangar , ouvert sur toutes ses faces, édifié sur une plateforme élevée de quelques mètres au-dessus du sol. Près de là, des coolies travaillent à la construction d'un pont pour le chemin de fer. Dans les environs, on voit une petite église catholique, un iagoba (temple bouddhique de forme conique) et un buming place for Hindu people (emplacement consacré à Tincinération des Hindous). Signalons aussi la rencontre de deux bonzes se faisant traîner en voiture par des enfants.

On arrive à Caltura, cinquième relais, à dix heures. C'est une station importante, avec offices et maisons européennes. J'y achète à fort bon compte des cannes en ébène et en bois de cocotier, et des boites en paille finement tressée, couvertes de dessins variés et rentrant les unes dans les autres. En sortant de cette petite ville, on passe sous un véritable tunnel végétal. Un banian projette ses racines aériennes couvertes de philodendrons, d'orchidées et de plantes grimpantes, des deux côtés de la route à la fois, formant ainsi au-dessus de nos têtes une merveilleuse arcade naturelle.

Jusqu'alors on n'a presque jamais cessé d'apercevoir la mer, à droite, à une faible distance. Ici la route côtoie le sable même du rivage. Au large se dressent de som-

bres écueils. Sur la plage, des pêcheurs vêtus d'un simple chapeau de paille halent de grands filets.

On traverse une large rivière. A midi, arrivée à Bentote, septième relais; arrêt d'une demi-heure. Le déjeuner nous attend dans un joli bungalow pittoresquement situé sur une éminence, à deux pas de la mer, toujours sous les cocotiers.

La route que nous avons suivie jusqu'à présent semblait être le prolongement d'un faubourg de Colombo. Les piétons et les voitures ne cessaient d'y circuler, et il était impossible de faire cent pas sans voir une maison. Après avoir quitté Bentote, le pays est moins habité ; on traverse un marécage empesté par les enveloppes de noix de coco que les indigènes font pourrir dans l'eau pour en détacher la fibre. La bande de terrain qui longe la mer sur une profondeur de cent à cent cinquante mètres n'est plantée que de cocotiers, à l'exclusion de toute autre espèce d'arbres. J'en vois beaucoup dont le tronc, terminé à sa base par un énorme bourrelet de minces racines enchevêtrées, est baigné à la marée montante par l'eau salée.

A Nosgada (74 kilomètres), la route reprend son animation un instant ralentie. Les villages se succèdent sans interruption, ou plutôt le chemin que nous suivons n'est que la rue principale d'un interminable village. Les clôtures en feuilles de palmier ont remplacé les pclils murs des jardins. Beaucoup de gens sont occupés, sur le seuil de leurs demeures, à filer les fibres du coco et à en tresser des nattes ou des cordages. Des amas de noix sèchent au soleil. Plus loin, oh en extrait de l'huile à l'aide de

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moulins tout à fait primitifs. D^autres individus fabriquent de la chaux avec les coraux et les madrépores qu^ils vont chercher sur les récifs. Partout on voit des nichées d^enfants tout nus, se roulant dans les fossés.

A mesure que Ton se rapproche de Galle, le paysage semble augmenter de beauté, s'il est possible. La mer est encore plus bleue, les cocotiers se dressent à une plus grande hauteur. Au large, un cordon de noirs écueils se couvre, par intervalles, d'une écume argentée. Les vagues en se brisant avec fracas sur le rivage ont des reflets glauques d'une admirable transparence.

J'avais vu ce matin les enfants se rendre à l'école. A Dondondove, je rencontre leurs troupes bruyantes sortant de la classe et brandissant joyeusement leurs ardoises et leurs cahiers.

A quatre heures, j'aperçois le promontoire de Galle et ses vieux remparts noirâtres incessamment battus par les flots. Nous passons au galop devant les vastes bâtiments de l'hôpital. Peu de minutes après, nous nous engageons dans un joli faubourg, où je ne tarde pas â reconnaître le point précis où je me suis arrêté dans l'une de mes promenades, lors de mon premier séjour à Ceylan, â la fin du mois d'octobre, quatre-vingt-trois jours auparavant. Le cercle de mon voyage est fermé!

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