CHAPITRE XIX
RETOUR Traversée de retour. — Le mistral. — Conclosion.
Deux jours après, le 24 janvier 1879, je disais un dernier adieu à la terre de Ceylan. Le pilote venait de quitter le Sindh, et le beau steamer, cédant à Fimpulsion de sa puissante machine, filait rapidement dans la direction d^Aden. Accoudé sur le sabord à Tarrière, je suivais du regard la ligne des cocotiers de la côte. A mesure que nous nous éloignons, elle devient moins distincte; en même temps, le pic d*Adam semble grandir; mais bientôt ses contours d'un bleu pâle deviennent plus confus. Avant midi, la terre avait disparu.
C'était le 27 octobre que Ceylan m'était apparue pour la première fois. Trois mois à peine m'avaient suffi pour visiter les principales villes de Vlnde anglaise et en parcourir presque toutes les provinces, du bassin de i'Indus à celui du Kavery. Cinq fois j'avais traversé l'Hindoustan d'une mer à l'autre, de la baie de Bengale à la mer d'Oman, de la côte du Malabar à celle du Coromandel. J'avais vu le pays des Rajpoutes, le Nizam, le Mysore et l'Inde portugaise. Sur nos cinq établissements français, j'en avais visité trois. J'avais traversé tous les fleuves sacrés des Hindous, vu les glaciers de l'Himalaya et fait l'ascen-
sion des deux sommets les plus élevés des Nilgherries et de Geylan. Savais passé quinze jours dans cette dernière île, et j'en avais visité les plus riches districts. Enfin, dans Tintervalle, entre mes deux séjours à Galle, j'avais parcouru 3,900 kilomètres en mer, 1,500 en voiture et 10,400 en chemin de fer.
J'avais lieu d'être satisfait d'avoir mené à bonne fin un voyage qu'à mon départ je n'espérais pas faire aussi complet. \'éanmoins, c'est le cœur serré que je m'éloigne de ces belles et lumineuses contrées où, si j'ai beaucoup vu, il me reste cependant encore tant à voir !
En novembre dernier, j'avais laissé à Calcutta mon ami S de B... J'eus le plaisir de le retrouver à bord du Sindh, Il arrivait de Chine; à Shang-baï, il avait eu à supporter une température de 8^ au-dessous de zéro. En passant à Hong-kong, il avait vu les ruines encore fumantes causées par un terrible incendie qui avait dévoré tout un quartier delavi^e.
Les passagers de première et de seconde classe sont peu nombreux à bord : ce qui me permet d'occuper seul une cabine de quatre places , avantage inappréciable dans une longue traversée.
En revanche , nous avons un très-riche chargement de marchandises; quatre mille balles de soie, d'un prix moyen de trois mille cinq cents francs, sont entassées dans la cale. Cette partie seule de la cargaison représente une valeur de quatorze millions.
Nous rapatrions trente-six marins naufragés le 7 tlécembre dernier, à la suite d'un cyclone, aux environs de
Vizagapalam sur la côte du Circars. Ils formaient Téquipage de deux navires français; Fan, les Quatre-Sœurs, de Bordeaux, a eu sept hommes noyés sur quinze; le second est le Coromandel, steamer du port de Marseille. Plus heureux que les Quatre-Sœurs, ce dernier s'est échoué sur le sable ; tout le monde a pu se sauver.
2h janvier. — Nous essuyons un grain : c'est la première fois que je vois tomber la pluie depuis le 7 novembre, jour de mon arrivée à Calcutta.
28 janvier, — Une aile de Thélice s'est rompue celte nuit, ce qui ne nous empêche pas de bien marcher, ainsi que le constate le point de 323 milles, affiché à midi. Cet accident n'aura d*autre inconvénient que de fatiguer un peu le navire, et de lui imprimer à l'arrière un mouvement de trépidation saccadée assez désagréable. 11 faudra aussi consommer un peu plus de charbon pour obtenir la même vitesse.
La température se maintient, depuis Ceylan, entre 26* la nuit et 29* le jour. L'eau de mer puisée pour le bain est à 26V
^0 janvier, — Xous croisons dans la matinée un grand steamer de la Péninsulaire ; notre vitesse combinée est celle d'un train express, cinquante kilomètres à l'heure. Aussi est-il bientôt hors de vue. Nous avons dépassé cette nuit le cap Guardafui.
Dans la soirée, j'ai été témoin d'un phénomène qu'on a bien rarement l'occasion d'observer. A dix heures, la mer a commencé à prendre une apparence laiteuse qui s'est accentuée peu à peu. Une heure plus tard, au cou*
cher de la lune, elle avait revêtu une teinte d'une blancheur opaline et semblait comme illuminée par dessous. Sur le sillage du navire, elle bouillonne, écume et pétille comme Teau gazeuse au moment où Ton débouche la bouteille. Au sud, elle se confond absolument avec le ciel; rhorizon n'a plus de limite ; on éprouve, de ce côté, Tillusion d'un voyage aérien. Au nord, le ciel est sombre, presque noir, et la mer transparente est éclairée d'une vague lueur. C'est le contraire qui a lieu en temps ordinaire.
Ce phénomène, que j'attribue à un dégagement d'électricité sous-marine, est appelé par les marins la mer de lait. Il avait atteint son maximum d'intensité vers une heure du matin. Il se prolongea toute la nuit en diminuant graduellement.
SI janvier. — Relâche à Aden. Je descends à terre au petit jour et je prends un délicieux bain de mer , tout en ayant la précaution de ne pas trop m'écarter du rivage, à cause des requins qui infestent ces parages.
A midi, nous sommes en route de nouveau. Au voyage de retour, tout le monde est pressé, et on ne consacre aux escales que le temps strictement nécessaire.
3 février. — Aujourd'hui nous repassons le tropique par un vent violent du nord qui nous fait tanguer fortement et une température de 22" qui me force, quoique eu pleine mer Rouge, à quitter mes vêtements de toile et de coton, pour reprendre des habits de drap. Je ne puis plus dormir les sabords ouverts, non-seulement à cause du froid, mais aussi à cause des embruns qui viendraient
inonder ma cabine. Tous les hublots étant fermés, Todeur pénétrante de la cargaison de poivre que nous avons à fond de cale se répand à Tintérieur.
Depuis hier, le punka a cessé de fonctionner au salon.
Le Sindh passe pour Tun des meilleurs marcheurs de la Compagnie, et il le prouve. Notre vitesse, ralentie par le vent debout, atteint encore une bonne moyenne, surtout si Ton tient compte de Taccident arrivé à Fhélice. Pour compenser la perte d*une aile, Tarbre de couche fait depuis ce moment soixante-cinq tours à la minute au lieu de soixante et un.
Je visite aujourd'hui la machine, qui est de la force de cinq cents chevaux.
5 février, — Arrivée à Suez ; le thermomètre ne marque que 14\ Tout le monde grelotte à bord; chacun défait sa malle pour y prendre son pardessus d*hiver.
A une heure de Taprès-midi, arrêt dans les lacs Amers pour laisser passer huit steamers qui vont au sud ; nous sommes trois, remontant au nord. C'est vraiment un beau spectacle que ces onze navires sous vapeur rassemblés sur un même point et défilant en bon ordre; pour cadre, Feau bleue du lac et le sable jaune du désert.
Nous mouillons dans le lac Timsah, à deux kilomètres d'Ismaïlia. Les passagers s'amusent à pécher : on amorce les lignes avec des clovisses, et on prend à chaque instan^ de jolis poissons de 25 à 30 centimètres de long, tous de la même espèce.
Je vais à terre. Ismaïlia n'est qu'une petite ville sans commerce et sans animation , mais tracée sur un plan
grandiose. Le succès n'a pas répondu aux espérances de srs fondateurs. Elle n'est guère habitée que par des employés du canal. On y a construit un palais pour le vice-roi.
kiiiuïlia est située à peu près à moitié chemin entre Suez et Port-Saïd, au point de jonction du canal maritime et du canal d'eau douce dérivé du Nil. Ce dernier, large de treize mètres et profond de trois, est prolongé jusqu'à Suez et envoie l'eau potable à Port-Saïd au moyen de conduits. Le chemin de fer du Caire à Suez, par Zagazig, passe également à Ismaïlia.
Q février, — Le Sindh se met en route dès le point du jour. Il brouillasse et il fait froid : 8** seulement au-des« sus de zéro. Nous arrivons à deux heures à Port-Saïd avec 20*. On ne s'y arrête cette fois que trois heures. Les passagers qui ont encore conservé quelques roupies ou autres monnaies de l'extrême Orient les risquent à la roulette pour s'en débarrasser. L'opération n'est ni longue ni difBcile.
% février, — En vue de Candie, dont les hauts sommets nous apparaissent couverts de neige. Houle assez forte ; température 14*.
Une seconde aile de l'hélice s'est détachée dans la mer Roiige. Nous ne marchons plus qu'avec deux ailes au lieu de qu tre, sans que notre vitesse soit sensiblement ralentie.
^février, — A six heures du soir, on aperçoit l'Etna sous la forme d'un tout petit cône émergeant à la surface de la mer. Nous en sommes encore à quatre-vingts milles (envi* ron 150 kilomètres).
\0 février, trois heures du matin. — Passage du détroit de Messine, par un clair de lune superbe, qui permet de distinguer la ville assise au pied de la montagne. Sa rue principale est indiquée par une longue ligne de becs de gaz.
A un signal parti du rivage, nous stoppons et nous allumons des feux de Bengale. Une barque de l'agence s'approche et déclare au commandant que le Sindh ne doit pas passer par Naples, cette ville venant de mettre en quarantaine toutes les provenances de TOrient à cause de la peste qui s'est déclarée, paraît-il, à Gonstantinople.
Les passagers italiens sont fort contrariés de ce contretemps, qui les retarde considérablement; nous-mêmes ne sommes pas sans inquiétude. Qui nous dit que la môme mesure n'aura pas été prise à Marseille , lorsque nous y arriverons?
Au jour, belle vue sur l'Etna au sud, la presqu'île de Milazzo et l'archipel de Lipari à l'ouest. Nous passons entre Panaria et Stromboli, assez près de ces deux îles pour distinguer de jolis villages au bord de la mer et de blanches maisons disséminées sur le flanc des collines, au milieu des vignobles et des plantations d'orangers.
Dans la journée, plus rien en vue : nous faisons route directement sur le cap Corse.
1 1 février, — A mesure que nous remontons au nord, les jours diminuent sensiblement. Ce matin, le jour ne commence à poindre qu'à six heures et demie; le temps est couvert et la mer mauvaise. Quelle différence avec la belle matinée d'hier! Dans la Méditerranée, c'est ainsi;
nous sommes loin des temps fixes et des vents réguliers de Focéan Indien.
En vae, à bâbord, Monte-Cristo et la côte lointaine de la Corse; à tribord, le promontoire toscan de Monte- Argcntario et Tile Giglio; devant nous, la terre basse de Pianosa et les montagnes de File d*Elbe.
Cependant Thorizon se dégage du côté du nord; en même temps, le vent fraîchit et la mer moutonne. C'est le mistral qui s'annonce. Tout à coup la rafale se précipite du nord-ouest avec une violence extraordinaire; le Sindh, laissant derrière lui Tile de Capraia, change sa route et pique droit à la côte de Corse pour y chercher un abri. A une heure du soir, par seize brasses de fond, nous mouillons à un mille de terre, en face du petit port de Macinaggio. Le village est construit au bord de la route qui longe le rivage; il est adossé à une montagne dont la base seule est cultivée; les hauteurs sont couvertes de bois au feuillage toujours vert. A mi-côte, sur les collines voisines, s'élèvent de hautes maisons à deux ou trois étages semblables à des forteresses, avec de vieilles tours et des châteaux ruinés.
Le soleil est brillant; le ciel est sans nuages. Le mistral souffle avec une violence toujours croissante. L'embrun vole sur les vagues comme une fine poussière de neige e| forme partout des arcs-en-ciel. Cependant il ne fait .pas froid ; le thermomètre marque 17*.
Le Mendoza, steamer des Messageries de la ligne de Constantinople , a tenté de doubler le cap. Longtemps nous l'avons aperçu, luttant contre le mistral; mais il a dû