‹ Promenade dans l'Inde et a CeylanChapitre 5 sur 27 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Une semaine à Calcutta. — Chandernagor. — Barrackpore.

Deux siècles se sont à peine écoulés depuis le jour où les Anglais obtinrent de Tcmpereur mogol Aurengzeb la permission d'établir un comptoir dans un mjsérable village sur les bords de THougly. A cette même place s'élève aujourd'hui une immense cité, peuplée de plus d'un million d'âmes, l'une des plus riches et des plus belles de l'Asie entière.

Je ne parlerai pas des prodigieux travaux ni des agrandissements successifs qui ont fait de l'humble hameau la ville des palais et la métropole de Tlnde. Un tel sujet n'entre pas dans le cadre de ce récit. J'essayerai seulement de dépeindre ce que j'ai pu voir personnellement, et de retracer les impressions que j'ai éprouvées pendant la trop courte seniaine qu'il m'a été donné de passer à Calcutta.

De l'agence des Messageries jusqu'à l'hôteloù je dois loger, la distance est longue. On suit d'abord une large route bordée de jardins et de chétives cabanes, puis, au sortir d'un gros village, on arrive à l'extrémité d'une plaine immense qu'il s'agit de traverser dans toute sa longueur. C estV Esplanade, au milieu de laquelle, adossé

au fleuve, s^élève le fort William. On Fa souvent comparée à un désert de sable et de poussière. Je dois dire qu'elle m'est apparue sous un tout autre aspect. La saison des pluies se termine à peine. A la place d'un terrain nu et désolé, je vois se dérouler à perte de vue une verte pelouse que le soleil n'a pas encore eu le temps de flétrir. Çà et là des arbres au tronc énorme projettent au loin leurs branches horizontales chargées d'un épais feuillage. Enfin les magnifiques avenues qui la sillonnent en tous sens lui permettent de soutenir la comparaison avec les plus beaux parcs de Londres. Au nord et à l'est, l'esplanade est bordée par les belles constructions de la ville européenne. L'hôtel français tenu par M. Gallais, où j'ai bâte de m'installer après une traversée qui a duré plus d'un mois, se trouve dans ses environs.

On me donne une chambre au premier étage, avec terrasse et cabinet de bain. Si cela me convient, je pourrai, à la mode anglaise, faire mes trois repas par jour, plus le thé et le café. 11 m'en coûtera quatre roupies par jour, tout compris, sauf le vin qui se paye toujours à part. Mais on peut se procurer une bouteille de bordeaux ordinaire, designé ici sous le nom de claret, pour une roupie et quart. Ces prix sont modérés : c'est à peu près huit francs cinquante centimes par jour. — La roupie devrait valoir deux francs cinquante; mais, depuis quelques années, elle a beaucoup baissé, et je trouve facilement à échanger mes souverains anglais contre douze roupies. La monnaie d'or n'a pas cours dans l'Inde; on me parle bien de mohurs de quinze roupies et même de

doubles mohurs; mais je n^ai jamais vu une seule de ces pièces. L*unité monétaire est la roupie d^argent, qui se divise en seize annas, par petites pièces de deux, quatre et huit annas; chaque anna se divise en quatre paisses, monnaie de cuivre à peu près semblable à notre pièce de cinq centimes, laquelle se subdivise à son tour en ivoh pies.

Pour les sommes plus importantes, on se sert de billets de banque de cinq, dix, vingt, cinquante et cent roupies, lesquels n*ont cours forcé que sur le territoire de la présidence où ils ont été émis. Il faut donc vériGer avec soin- chaque billet; car vous ne pourriez vous défaire qu'avec perte à Bombay, par exemple , d'un billet daté de Calcutta.

Du reste, on trouve partout dans les grandes villes des changeurs de monnaie ; mais comme le cours de For est variable, il faut marchander et surtout se défier des indigènes qui chercheront toujours à vous rendre quelques annas en moins sur votre compte.

Outre Tor anglais que j'avais apporté, je m'étais muni d'une lettre circulaire du comptoir d'escompte de Paris, qui, moyennant une prime une fois payée de 1 pour 100, m'ouvrait un crédit sur les principales places de l'Inde. Chaque fois que j'en Gs usage, la roupie me fut comptée, régulièrement et sans autres frais, au cours du jour; En moyenne, elle me revint à deux francs six centimes.

Mon premier soin, en arrivant à l'hôtel, fut d'envoyer chercher un tailleur indigène, les vêtements que j'avais avec moi n'étant point appropriés au climat de Tlndc. La toile, pas plus que le drap, ne convient en ce pays ; les

tissus de coton, ou mieux encore une sorte de flanelle légère importée de Chine, doivent être préférés. Deux jours après, on me rapportait un habillement conforme au modèle que j'avais donné ; je le trouvai léger, commode, et de plus très-bon marché.

Le blanchissage non plus n'est pas cher ; on me compte une roupie pour vingt-cinq pièces, quelles quelles soient. En ce pays, où Ton est presque toujours habillé de blanc des pieds à la tête, il se fait une énorme consommation de linge. Les Européens ont Thabitude de s'abonner avec un blanchisseur ; on arrive alors à des prix fabuleux de bon marché.

J'avais remarqué, dès les premiers moments de mon arrivée à Calcutta, combien il était difficile, même en parlant anglais, de se faire comprendre par les cochers, les domestiques et les coolies. On m'avait bien prévenu que je serais forcé de prendre à mon service un hoy, mais j'espérais toujours pouvoir m'en dispenser. Le premier dîner que je Gs à table d'hôte vint dissiper mes illusions à cet égard.

Dans une vaste salle éclairée au gaz, autour d'une table servie avec un grand luxe de vaisselle, se tiennent une foule de serviteurs, pieds nus, vêtus de longues robes blanches et coiffés d'un turban également blanc , aplati sur les bords et relevé par une bande de couleur éclatante, uniforme de la maison. Le service général est fait par les domestiques de l'hôtel. En outre, chaque convive a, pour le servir spécialement, son propre boy qui se tient gravement, les bras croises, derrière son fauteuil, épiant

les moindres signes de son maître, prêt à lui verser à boire, à lui apporter les plats qu'il désire , à rapprocher de la table le siège où il vient de prendre place, ou bien encore à rétablir, entre chaque service , un alignement m'tliodique parmi les fourchettes, les verres et les couteaux. La glace, qui arrive des Etats-Unis, est servie à profusion dans de grands verres de forme évasée contenant plus d'un demi-litre. Les assiettes que Ton vous sert sont à double fond, remplies d'eau chaude à l'intérieur, rafGnement dont on ne saisît pas tout d'abord l'utilité en pareil climat, mais qui est, dit-on, nécessaire pour balancer l'influence réfrigérante du punka. On fait une immense consommation de bouteilles de soda-water et de limonade, dont les détonations paciBques retentissent à chaque instant. Les boissons que vous réclamez vous sont livrées en échange d'un petit carré de papier où vous inscrivez au crayon votre nom, votre numéro de chambre et votre demande. Lorsqu'il s'agira de régler le compte final, toutes ces notes vous seront représentées.

Cependant, malgré le nombre des domestiques assurément plus considérable que celui des convives, je ne puis parvenir à être servi ; les plats passent et repassent à mes côtés sans jamais s'y arrêter. Ce fâcheux état de choses se prolonge jusqu'à ce qu'un obligeant voisin de table, touché de mon infortune et prenant en pitié mon inexpérience, ait donné l'ordre à son boy de se mettre à ma disposition.

Aussi, le lendemain matin, je m'empresse de m'assurer, pour les quelques jours que je dois passer à Calcutta, les

services d^ un vénérable vieillard à longue barbe blanche. Sous le prétexte qu*il serait né à Chandernagor , il se dit Français. L'essentiel , c'est qu'il parle un peu l'anglais ; de plus, il sait quelques mots de français. Il répond au nom de Chourati, C'est un musulman qui n'aura pas les préjugés de caste de l'Hindou, et dont le service n'en sera que meilleur. Gomme je ne le garderai que peu de temps, il me coûtera un prix relativement élevé, une demi-roupie par jour; si je le prenais pour une saison, il se contenterait de huit ou dix roupies par mois. Je n'aurai à m'occuper ni de sa nourriture , ni de son logement, ni de quoi que ce soit. Sous ce rapport, les domestiques indigènes ne sont pas gênants. Vous pourrez en avoir plusieurs à votre service pendant des mois entiers; vous ne saurez jamais où ils logent, s'ils ont une famille, ni quel est leur véritable nom. Gomment ils se nourrissent, ce sera toujours un problème pour vous ; car jamais vous ne les aurez surpris prenant leur repas.

Mon nouveau domestique entre immédiatement en fonction. Quittant son beau turban d'uniforme, qu'il dépose soigneusement dans un coin de la chambre, il se coiffe d'un vieux bonnet autrefois rouge et se met en devoir de m'habiller. Mais, encore peu familiarisé avec les usages de l'Inde , j'oppose à ses prétentions un refus catégorique. Il se met alors à préparer mon lit, ce qui ne lui donne pas un grand travail ; car ma couche est d'une simplicité primitive et se compose d'un seul drap étendu sur un matelas fort dur, et mince comme une galette ; le tout reposant sur un cadre en rotin isolé au milieu de

rappartement et couvert d'une enveloppe de mousseline, protection indispensable contre les moustiques dont tout le pays est infesté.

Mais j*ai hâte de sortir ; j'envoie Chourati à la recherche d'une voiture ; il ne revient qu'au bout d'une longue demi-heure. Comme le même fait s'est reproduit toutes les fois que j'ai eu besoin d'une voiture, et que cependant on en rencontre à chaque pas dans la rue, j'ai toujours soupçonné que mon boy, en vieillard plein d'expérience , allait au loin dénicher quelque coreligionnaire de connaissance, lequel devait lui tenir compte d'une manière ou de l'autre de sa délicate attention ; ce qui semblerait prouver que mon Gdèle serviteur ne dédaignait pas les petits profits.

Le véhicule dans lequel je prends place se nomme garry. Nous le retrouverons dans l'Inde entière. C'est une petite voiture couverte dans laquelle deux personnes peuvent aisément se tenir en se faisant face; offrant une certaine ressemblance avec une boîte longue et étroite, elle est munie sur les quatre côtés de stores découpés, sortes de jalousies permettant à l'air de circuler, et que l'on peut lever ou baisser à volonté. Le tarif de ces voitures est excessivement modéré : douze annas la première heure, quatre annas (0 fr. 55 c.) chaque heure suivante; ce qui fait deux roupies pour ciiq heures et trois roupies pour la journée entière (ut\ peu plus de 6 francs). Mon premier soin est de faire ouvrir les volets du côté où le soleil ne donne pas , afin de ne rl^'n perdre des scènes de la rue. Quant à Chourati, il partage le siège du cocher ; de l'intérieur je pourrai communiquer avec lui.

Après avoir traversé de beaux quartiers construits à Teuropéenne, j'arrive au Strand ou quai de THougly. Là règne une animation incroyable, une circulation aussiactive que dans les rues les plus commerçantes de Londres ou de New-York.

Mais combien est plus intéressant pour moi le spectacle que j'ai sous les yeux! Cette multitude de chariots de bambou traînés par des bœufs, ces milliers d'hommes au teint couleur de bronze, au corps nu tout ruisselant de sueur, s'agitant au milieu d'une poussière épaisse, ou traînant d'énormes fardeaux sous un soleil de feu; ces longues files de coolies, circulant au milieu des tas de marchandises qui encombrent les quais et portant sur leur tête de lourds ballots qui vont s'engouffrer dans la cale des innombrables navires qui couvrent le fleuve à perte de vue ; ces palanquins, ces véhicules de toute sorte, toute cette cohue étrange défile sous mes yeux comme une vision fantastique. L'encombrement est tel que ma voiture est souvent forcée de s'arrêter, et que, le reste du temps, elle n'avance qu*au pas. Mais je suis loin de. m'en plaindre , car cette lenteur me permet de mieux observer ce qui se passe autour de moi.

Nous arrivons à un pont de bateaux, d'un aspect grandiose, hardiment jeté sur l'Hougly. Ce gigantesque travail, pendant longtemps jugé impossible, a été achevé dans ces dernières années. Il réunit la capitale à l'important faubourg de Howrah, peuplé de cent mille habitants, qui s'élève, en face de Calcutta, sur la rive droite du fleuve. Là, au milieu d'înunenses magasins, vient aboutir

la ligne de V Est-Indien se prolongeant déjà jusqu'aux frontières de TAfghanistan et destinée, dans un avenir plus ou moins éloigné, à se relier au réseau des chemins de fer européens, établissant ainsi une communication directe par terre entre Paris et les lointaines contrées de Textréme Orient. Howrah deviendra alors tête de ligne de la plus longue voie ferrée du monde entier.

Au delà du pont, le bord du fleuve est encombré, sur plusieurs rangs, de grandes barques indigènes surmontées de cabanes en bambou , couvertes de nattes et abritant de nombreuses familles qui passent ainsi sur Teau la majeure partie de leur existence.

Plus loin nous arrivons à un ghaut (large escalier aboutissant au fleuve) où une multitude de gens de tout sexe et de tout âge se livrent gravement et silencieusement aus: ablutions prescrites par la religion hindoue , sans se préoccuper nullement des passants, qui, du reste, ne les regardent point.

Les hommes entrent dans le fleuve, sans autre vêtement que Tindispensable langouti. Quand ils ont de Feau jusqu'à la ceinture, ils se lavent avec soin toutes les parties du corps, se rinçant la bouche à plusieurs reprises et frottant énergiquement leurs membres. Puis ils font quelques pas en avant, se plongent deux ou trois fois la tête sous Feau et regagnent le rivage, oh. leur toilette est bientôt faite.

Les femmes procèdent à peu près de la même manière que les hommes. Une fois dans Teau, elles se débarrassent de leurs vêtements; les jeunes se couvrent la poitrine;

mais les vieilles n*en prennent aucun souci. Pour sortir, elles s'appliquent sur le corps les étoffes qu'elles viennent de laver à grande eau; ainsi drapées, elles tordent et essuient leurs longs cheveux noirs ; après quoi elles changent de vêtements avec beaucoup de décence. Tout cela se fait lentement, solennellement et sans échanger une parole ; on voit bien que c'est l'accomplissement d'un acte religieux.

Près de là se trouve le Nimtollah buming ghat, où les Hindous viennent brûler leurs morts. Un mur élevé sépare delà rue une cour longue et étroite, formant terrasse sur le fleuve. Au moment où j'y pénètre, cinq bûchers à divers degrés de combustion sont en train d'accomplir leur œuvre sinistre. On apporte le corps d'un pauvre diable dont la mort doit être bien récente, car il n'a pas encore la rigidité cadavérique. Quelques morceaux de bois sec sont alignés sur le sol au-dessus d'une petite excavation à moitié pleine de cendres encore chaudes. Le corps est placé sur le dos, les jambes repliées sous les cuisses, de façon que les genoux et une partie de la tête dopassent les bûches, qui n'ont guère qu'un mètre de longueur. On ajoute encore quelques morceaux de bois par-dessus, et on met le feu au bûcher, qui flambe aussitôt. Aucune cérémonie religieuse, si ce n'est quelques gouttes d'eau versées sur les yeux du cadavre. Les parents ou amis qui ont apporté le défunt retournent tranquillement chez eux, ou bien, s'ils assistent à la combustion, c'est d'un œil indifférent. Ma présence en ce lieu semble les occuper bien plus que le spectacle du feu dévorant l'être qu'ils ont aimé.

Cette lugubre besogne est accomplie par une tribu de parias, qui pendant toute leur vie n^auront pas d*autre profession. Parmi eux je remarque des vieillards et aussi déjeunes enfants. Mais le bois est cher à Calcutta, et il arrive souvent que de pauvres gens n*ont pas de quoi se procurer lé combustible nécessaire. Alors le fleuve est là; le cadavre sera, sans plus de façon, confié à ses eaux sacrées. Les Anglais cherchent à s'opposer à ce mode de sépulture, devenu moins fréquent qu'autrefois, mais qui est loin d'avoir disparu , puisque la Compagnie des messageries entretient à son service une femme dont Tunique occupation est de pousser au large, à Taide d'une longue perche, les cadavres qui pourraient s'arrêter entre les pilotis du débarcadère ou s'engager dans Fhélice du Meinam, Mais quittons pour n'y plus revenir ce sujet peu attrayant. Si j'ai pour principe qu'en voyage il faut tout voir, il est cependant de ces spectacles pour lesquels une seule épreuve sufBt amplement.

J'abandonne la ligne des quais pour suivre le New-circular-canal, bordé d'un large boulevard qui fait tout le tour de la ville noire. Arrivé à son extrémité nord, je rentre à Calcutta par Baugh-hazar , Sham-bazar et l'interminable rue de Chitpore, qui traverse l'immense cité dans toute sa longueur. Rien ne peut donner une idée de la cohue bariolée qui s'y presse sans relâche et de la diversité des petits métiers qui s'y exercent en plein air. Voici des boutiques de potiers, des ateliers où se confectionnent, toujours sur le même modèle et dans la même attitude consacrée par la tradition , les statues grossières

des divinités hindoues ; plus loin, ce sont des tourneurs en cuivre, des fabricants de Iioukas, pipes indiennes formées d'une noix de coco percée de deux trous auxquels on adapte des tubes en bambou, et mille autres industries toutes fort intéressantes pour l'étranger.

Je regrette que ma qualité d'Européen ne me permette pas de prendre place à côté du cocher ; de ce poste élevé je ne perdrais aucun détail du spectacle de la rue. Mais ce serait un scandale affreux que ne se permettrait même pas un matelot en goguette, et je n'ose compromettre ma dignité en dérogeant à ce point aux usages du pays.

Je ne puis donc qu'entrevoir les femmes de caste, qui, ne sortant jamais de leur demeure, viennent prendre l'air au balcon des étages supérieurs et sur les terrasses des maisons. Elles sont chargées de bijoux et revêtues d'étoffes de couleurs tranchées, soie brochée d'or et tissus transparents. Il y en a de jolies; mais leur physionomie est peu expressive, et leur attitude nonchalante dénote le désœuvrement et l'ennui. Quant aux hommes, j'imagine que les anciens Romains devaient se draper ainsi ; deux pièces de mousseline blanche. Tune roulée autour des reins, l'autre jetée sur les épaules, selon le goût de chacun, composent tout leur costume. Ils sont plus couverts et moins noirs de peau que ceux que j'ai déjà vus à Pondichcry.

Nous croisons les équipages de riches babous qui, après avoir terminé leurs affaires dans le quartier des banques et du commerce, regagnent leurs habitations dans la ville noire. Leur corpulence me donne une assez mauvaise

opinion de leur ferveur religieuse. Cette expression de habou, appliquée à un natif, est employée dans llnde entière ; elle n'implique aucune idée de ridicule, et correspond exactement à notre monsieur ou bien au sir anglais, titre réservé ici aux 'seuls Européens.

Chemin faisant, je visite Thabitation d*un richissime Hindou. Il y a là, dans un jardin assez mal entretenu, une ménagerie, des bassins, des jets d'eau , des rocailles et tout un monde de statues baroques et sans aucune valeur artistique. Je visite quelques salles décorées avec un goût détestable , où sont entassés dans le plus grand désordre les objets les plus disparates. Mais tout cela a dû coûter des sommes folles, et cette considération suffit à Forgueilleux propriétaire de toutes ces richesses de mauvais aloi.

Je m'arrête un instant devant un petit temple consacré à la déesse du mal, la terrible Kali, qui y est représentée sous la forme d'une femme peu aimable, foulant aux pieds un cadavre décapité, roulant des yeux furibonds, et agitant ses quatre bras armés de glaives menaçants.

Nous arrivons au quartier chinois ; en voici quelquesuns tout habillés de blanc, à la face blême, costumés en véritables Pierrots de bal masqué. Dans leurs boutiques ouvertes, on les voit travailler avec assiduité, s'aidant d'une machine à coudre. Les fils du Céleste Empire sont peu nombreux dans l'Inde, où l'extrême bon marché do la main-d'œuvre leur interdit toute concurrence avec les ouvriers indigènes. Aussi la petite colonie de race jaune fixée à Calcutta est-elle, en majeure partie, composée

de boutiquiers et de patrons. Beaucoup sont cordonniers et font travailler chez eux des ouvriers choisis parmi les parias; car THindou de caste considère toute manipulation du cuir comme une horrible profanation.

' Xous rentrons enfin dans la ville européenne; les rues sont larges, les passants moins nombreux. Mon garry prend une allure plus relevée, ce qui n empêche pas une foule d'industriels de se mettre à ma poursuite, m'offrant à acheter des cannes, des brosses, des chapeaux et autres objets les plus divers. Je passe devant la longue ligne des magnifiques constructions qui bordent Tesplanade. Citons la haute cour de justice, de style gothique, et le vaste palais du gouverneur général avec sa colonnade grecque d'un aspect véritablement grandiose. Enfin, renvoyant ma voiture, je visite à pied le charmant parc connu sous le nom d'Eden-Garden.

L'eau y circule partout avec abondance , formant avec les palmiers, les grands arbres et les arbustes en fleur, de ravissants paysages. Sous des abris en rotin treillage, remplaçant les serres de nos pays , on entretient des collections d'orchidées, de fougères et autres plantes qui redoutent l'excès de la lumière et du soleil. J*y vois aussi une série de cactées; mais ces dernières sont absolument étiolées par la trop grande humidité du climat. Sur les bords d'un petit lac s'élève une pagode birmane en bois sculpté et doré, ornée de statues colossales en marbre blanc. Une inscription m'apprend que les matériaux de ce curieux édifice ont été apportés de Rangoun, et qu'il a clé reconstruit ici tel qu'il existait là-bas.

Cependant un air plus frais a succédé à Fatmosphère étouffante de la journée. L'horizon enflammé par les derniers rayons du soleil couchant resplendit à travers les mâts des innombrables vaisseaux qui couvrent le fleuve. C'est le moment où la musique des cipayes se fait entendre ; c'est aussi celui où Fesplanade, tout à l'heure déserte, sera sillonnée de somptueux équipages. Des milliers de corbeaux volent avec un bruit assourdissant. Ces oiseaux, plus nombreux ici que partout ailleurs, sont fort utiles au point de vue de l'assainissement de la cité, tache qu'ils partagent avec d'autres grands volatiles que j'aperçois souvent perchés sur les toits des monuments publics, graves et immobiles, d'où leur vient le nom de philosophes,

Ln autre jour, j'allai visiter le Jardin botanique, situé à une douzaine de kilomètres de Calcutta, sur l'autre rive de l'Hougly, que je mis un temps fort long à traverser en barque. Ce magnifique établissement est encore bien entretenu, quoiqu'on Tait, dit-on, un peu négligé "depuis l'époque où notre illustre Jacquemont, qui aimait tant à y étudier, le décrivait en termes si enthousiastes. Il renferme de superbes échantillons de la faune et de la flore des régions tropicales. Son étendue est immense; une journée entière suffirait à peine pour passer une rapide revue de toutes ces merveilles végétales, parmi lesquelles je n'en citerai qu'une seule, lejîcus Indica.

Cet arbre, connu sous le nom vulgaire de banian ou de multipliant, est remarquable par les longs filaments qui se détachent de ses branches horizontales. Lorsque ces racines aériennes ont touché le sol, elles y puisent

une sève nouvelle et se transforment en peu d^années en nouveaux arbres qui s'étendent à leur tour de la même manière, de sorte qu'avec le temps, un seul sujet peut donner naissance à une petite forêt dont tous les troncs sont étroitement reliés les uns aux autres. Le banian est très-répandu dans Flndc. Son aspect singulier, la beauté de son feuillage, Tombre épaisse et Tabri qu il offre aux voyageurs, l'ont revêtu d'un caractère sacré : ce qui lui a fait donner aussi le nom de ficus religiosa. On le rencontre souvent aux environs des pagodes. Son bois est mou et sans usage ; ses fruits servent seulement à l'alimentation des oiseaux.

Le Jardin zoologique, que je vis ensuite, est intéressant et largement distribué. J'y remarque de fort beaux tigres, et des rhinocéros monstrueux. Mais ce qui frappe le plus , c'est un couple de grands orangs-outangs qui, satisfaits probablement de leur installation confortable, ne cherchent pas à abuser de la demi-liberté qui leur est laissée. Leur grosse ièie barbue, leurs yeux aux regards presque humains, le bâton dont ils se servent pour assurer leur démarche lente et mesurée, tout cela leur donne un air de dignité à la fois étrange et grotesque.

Je me rendis un matin au marché nouvellement édifié derrière l'hôtel Gallais. Cette construction, de style mauresque, renferme plusieurs halles, vastes, proprement tenues et bien aérées; un jardin en occupe la partie centrale. Parmi les produits si variés du pays, les poissons du Gange attirent surtout mon attention. Us sont étalés encore tout frétillants sur les tables de marbre. Il y en a

d* in Gniment petits, ronds et plats; d^autres, tout noirs, affectent la forme de salamandres et rampent sur leurs nageoires gluantes. Je vois aussi des crevettes à longues pattes, grosses comme de petites langoustes.

Je continue ma promenade dans le beau quartier de Chowringhy , où s'étendent à perte de vue, au milieu de beaux jardins, une foule de somptueuses habitations ornées de colonnades, véritables palais en style grécoromain. Il est vrai que toutes ces merveilles ne sont que des briques revêtues de stuc, et qu'après la saison des pluies, il faut chaque année en renouveler la peinture. Mais Teffet produit n'en reste pas moins imposant. Malheureusement le- Musée est fermé du 1*' au 15 novembre; il ne me sera donc pas possible d'en visiter les collections, que l'on dit fort belles, surtout en ce qui concerne la sculpture hindoue.

Je me dirige alors du côté de la citadelle ou fort William; on peut y. pénétrer même en Voiture, et sans demander aucune permission. Dans son enceinte s'élève toute une ville, avec des montagnes de bombes et de boulets, et des milliers de canons alignés le long des rues.

Grâce à l'obligeance de l'un de mes compagnons du Meinam, j'eus l'occasion de visiter le dépôt de l'émigration (les coolies indiens pour nos colonies des /Antilles. Cet établissement, qui porte le nom un peu prétentieux de Trianon, est agréablement placé sur les bords d'un vaste étang, dans l'un des plus jolis sites de la banlieue, au sud de Calcutta. Il est placé sous la surveillance d'un médecin de la marine, qui, en outre, est chargé d'accom-

pngner chaque convoi d^émi'grants jusqifà destination. On fait ranger en ligne tous ces pauvres diables, les hommes d'un côté, les femmes de Fautre, et j'assiste à une revue générale. Ils sont de petite taille et de chétive apparence; leurs membres grêles dénotent une nature peu vigoureuse. Ces travailleurs se recrutent parmi la population agricole du nord du Bengale. La profonde misère au sein de laquelle ils ont toujours vécu dans leur pays natal leur fait trouver leur sort actuel relativement digne d'envie. £t cependant ils sont parqués sous de longs hangars a peu près comme des animaux. Mais, au moins, ils mangent tous les jours; pour eux, c'est comparativement le bonheur; c'est, du moins, leur existence assurée.

Une excursion non moins intéressante est celle que je fis le lendemain dans une autre partie de la campagne. Il s'agissait d'aller visiter une presse à jute. Cette plante, dont la culture a pris une grande extension dans le Bengale et dans la province d'Orissa, appartient à la famille des tiliacées. Sa tige, de la grosseur du doigt, atteint la hauteur de deux ou trois mètres. On la coupe au mois de juillet, puis on la traite comme le chanvre , afin d en détacher la fibre, qui constitue une excellente matière textile.

Au delà de Circular-Road ^ sur les bords de l'Hougly, s'élève, entouré d'arbres majestueux, un bel établissement oîli, au moyen de presses hydrauliques, on convertit en balles pour l'exportation les matières premières qui y arrivent incessamment, venant de tous les points de l'inté-

rieur. Je me rendis compte, dans ses moindres défaits, de cette intéressante manipulation. Calcutta exporte annuellement 1,500,000 balles de jute, du poids de 200 kilogrammes et d'une valeur de 25 roupies. La mise en balle revient à une roupie et demie. Rien n*est perdu : les déchets sont envoyés en Amérique, où Ton en fait du papier.

Pendant les deux ou trois premiers jours qui suivirent mon arrivée à Calcutta, la température, accablante tant que le soleil restait sur Fhorizon, se maintenait, même la nuit, à 28®. Le soir, des buées de chaudes vapeurs planaient au-dessus de Timmense cité; une fois même, nous eûmes un brouillard si intense qu*on aurait pu se croire à Londres; à trente pas, on ne distinguait plus rien. Vers la fin de mon séjour, la saison d'hiver s'était définitivement établie. Le thermomètre, qui dans la journée ne dépassait guère 25*^, s'abaissait jusqu'à 18*^ pendant la nuit. Désormais la température, jusqu'au mois de mars, sera des plus agréables ; ensuite elle deviendra excessive et atteindra souvent 38° jusqu'à l'époque de la saison des pluies, qui commence vers la mi-juin pour se terminer à la fin d'octobre.

Calcutta est située dans la zone intertropicale, à environ un degré de sa limite nord. Sa position exacte est par 22" 33' d^ latitude nord et 86'' de longitude est.

Quelques officiers du Meinam avaient formé le projet d'aller passer leur dimanche à Chandernagor. C'est ordinairement ce jour-là que l'on consacre à cette excursion obligatoire pour tout Français de passage à Calcutta, et que le chemin de fer rend si facile aujourd'hui. Ces

messieurs voulurent bien me prévenir de leur intention, et me donner rendez-vous à la gare de Howrah, à neuf heures du matin. Je m'y rendis en palky, nom que Ton donne ici au palanquin.

Que Ton s'imagine, suspendue à un bambou reposant sur les épaules de quatre porteurs, une longue caisse rectangulaire munie de chaque côté d'un volet glissant sur sa rainure. C'est par cette étroite ouverture qu'il s^agit de pénétrer, au risque de faire chavirer tout l'appareil. Au début, cela parait assez difficile; mais on s'y habitue bien vite. L'intérieur est tapissé de nattes; au fond, se trouve un coussin où vous reposerez votre tête. Car toute position autre que l'horizontale vous est absolument interdite. Une fois installé, les jambes étendues, vous vous y trouverez très-bien; vous pourrez même y dormir à votre aise, car le léger balancement imprimé à la machine prédispose au sommeil.

Mes porteurs partent au petit trot. Ils changent d'épaule assez souvent, mais sans jamais s'arrêter, et choisissent de préférence les petites rues pour éviter le soleil qui, malgré l'heure matinale, est déjà très-ardent. En somme, ce long trajet, de l'hôtel à la gare, s'accomplit assez lestement, sur le pied de six kilomètres à l'heure.

Le tarif des palanquins étant moitié de celui des voitures, je dois à mes hommes six annas ; j'y ajoute quelques paisses de pourboire. Ces pauvres gens s'inclinent respectueusement jusqu'à terre, en portant la main à leur front : entre eux quatre, ils ont gagné environ soixantequinze centimes.

Mes compagnons sont exacts au rendez-vous. Nous prenons place dans un wagon très-confortable, large, bien aéré, garni de banquettes capitonnées de cuir, où Ton peut s'étendre à son aise. Chaque fenêtre est munie d*un châssis ouvert permettant à Tair de circuler, et garnie extérieurement d'un auvent destiné à intercepter les rayons du soleil; de plus, les vitres sont en verre de couleur bleuâtre et ne laissent pénétrer qu'une lumière adoucie qui ne fatigue pas la vue.

La distance que nous avons à franchir est de trentecinq kilomètres; un billet d'aller et retour coûte en première classe deux roupies dix annas ; il y a cinq stations intermédiaires. L'heure réglementaire du chemin de fer est celle de Madras, en retard de trente-trois minutes sur Calcutta.

La voie suit la rive droite de l'Hougly , traversant un pays assez peuplé, entrecoupé de canaux, de marécages, de petits étangs, de rizières et de champs en culture; beaucoup de bananiers et de cocotiers.

La station de Chandernagor est construite sur le territoire anglais , juste en face de la frontière française. La ville en est éloignée de quelques kilomètres. On raconte à ce sujet que le tracé primitif et direct de la ligne passait dans le voisinage immédiat de Chandernagor, mais que les autorités françaises ont élevé des difficultés telles, que le gouvernement anglais, pour couper court à d'interminables discussions, s'est résolu à reporter la voie sur son propre territoire. Voilà pourquoi nous sommes obligés de passer encore une demi-heure engarry avant d'arriver à

lA PROMENADE DANS L'INDE ET A GËYLAN.

rhôlel de France, succursale de la maison Gallais t Calcutta, où nous faîsonsjoyeusement honneur au copieux déjeuner qui nous y attend.

Mais si nous voulons accomplir consciencieusement notre devoir de touristes, il faut nous arracher aux délices combinées de la sieste et du punha, quitter la véranda où nous sommes si bien à Tombre et affronter au dehors le terrible soleil de midi. Notre garry nous attend; il faut partir.

Nous traversons d^abord le quartier natif, franchissons 3a frontière anglaise je ne sais où, et, à travers une série Don interrompue de charmants paysages, nous nous retrouvons sur les bords de THougly, au pied de Téglise portugaise de Bandel dont un prêtre catholique, habillé tout de blanc, nous ouvre la porte. Nous sommes dans la plus ancienne église chrétienne du Bengale ; sa fondation remonte à Tannée 1599; dans le courant du dix-septième siècle, elle a été ruinée par les conquérants mogols. Elle est aujourd'hui en bon état, mais n'offre rien de bien ^ remarquable. Dans un cloître attenant à l'église, on nous montre une vieille pièce de bois solidement encastrée dans la muraille. Il paraît que cette poutre vénérable provient du premier vaisseau portugais qui est venu aborder dans ces parages

Non loin de là, se trouve la petite ville d'Hougly, à laquelle on arrive, en suivant les bords du fleuve, par une large route bordée de grands arbres. Çà et là sont disséminées de belles habitations, résidence des fonctionnaires anglais. L'histoire de cette ville se lie intimement aux

origines de la puissance britannique; c^est ici qu'était établie La première factorerie anglaise avant la fondation de Calcutta. Aujourd'hui, c'est un chef-lieu de district et de collectorat, remarquable surtout par la belle architecture de sa mosquée, que nous visitons en détail. Au centre d'une cour à laquelle on accède par un majestueux portail, s'étend un bassin plein d'une eau limpide, qui , par cette chaleur torride , nous fait éprouver le supplice de Tantale. Du ghaut qui descend au fleuve, comme du sommet de la terrasse, on jouit d'une belle vue sur l'Hougly, qui décrit une immense courbe à cet endroit.

Après avoir traversé la ville de Ghinsura et jeté un coup d'oeil à ses anciennes casernes abandonnées, nous rentrons par une autre route à Chandernagor , et nous terminons notre promenade en suivant toute la ligne des quais, où se trouvent l'hôtel du gouvernement et de belles habitations particulières.

Nous ne voulons pas rentrer à Calcutta sans faire une visite au commandant des forces militaires de la colonie, c'est-à-dire au sous-lieutenant d'infanterie de marine ayant sous ses ordres une quinzaine des cipayes. C'est chez lui que nous attendons l'heure du départ; il revient de la chasse aux bécassines; ce gibier est fort abondant dans les environs.

Le territoire de Chandernagor couvre une superficie de neuf cent quarante hectares , peuplée d'environ trente mille habitants. Son importance politique et commerciale est entièrement nulle. Depuis longtemps, les douanes coloniales et françaises n'ont constaté aucun échange

76 PROMENADE DAKS L'IXDE ET A GEYLAN.

direct avec la métropole. Le seul avantage que sa possession procure à la France consiste dans un tribut de trois cents caisses d*opium que TAngleterre s*engage à nous payer, à la condition que nous interdirons sur nos terres la fabrication du sel et la culture du pavot.

La petite ville de Barrackpore, résidence de campagne du vice-roi, est située à vingt kilomètres de Calcutta, sur la rive gauche de THougly, en face de la jolie cité de Serampore, que les Danois ont cédée aux Anglais en 1845. On s'y rend en une demi-heure par le chemin de fer de VEastern-Bengal. Je consacrai une après-midi à la visite du palais et d'un grand parc qui renferme un champ de courses, une ménagerie , un jardin botanique avec d'énormes banians, et, sous les ombrages d'arbres séculaires, dans un site romantique d'où la vue s'étend sur le cours majestueux du fleuve, le mausolée de marbre blanc élevé à la mémoire de lady Canning. Barrackporc est aussi un cantonnement militaire de premier ordre. Mais aujourd'hui les casernes sont vides , les champs de manœuvre déserts, et les charmants cottages enfouis sous la verdure presque tous abandonnés ; officiers et soldats sont en route pour l'Afghanistan.

Page 1