‹ Promenade dans l'Inde et a CeylanChapitre 7 sur 27 · BÉNARÈS · texte numérisé non relu

BÉNARÈS

Gange ; Taffluence des pèlerins qui, de tous côtés, venaient se baigner dans les eaux du fleuve sacré nécessita de nombreux trains spéciaux.

Les dépenses de l'exploitation sont notablement augmentées par le prix élevé du charbon de terre. Tandis que ce combustible ne revient qu'à 12 roupies la tonne à la Compagnie de YEasi-Indian qui le tire des mines de Ranigungc, station de son propre réseau, il est payé jusqu'à 30 et 35 roupies par le Madras-Railway , qui est obligé de le faire venir d'Angleterre ou d'Australie. Dans ces conditions, le bois est plus économique; aussi l'emploie-t'On toutes les fois que la chose est possible.

Les stations sont solidement construites, ornées de plantes grimpantes, de vases de fleurs et de petits jardins bien entretenus. Des policemen convenablement vêtus, coiffés d'un turban d'uniforme marqué au chiffre de la Compagnie, veillent au maintien de l'ordre. Ils font le salut militaire à tout Européen, et se tiennent au port d'armes en sa présence.

Dans les principales stations , on a installé des buffets où l'on peut prendre des repas chauds ou froids au prix d'un tarif Gxé par l'administration.

Le ] 3 novembre, à huit heures du soir, je me trouvais de nouveau à la gare de Howrah ; mais, cette fois , il ne s'agissait plus d'une simple promenade ; j'allais commencer mon voyage dans Tintérieur, et pour mes débuts franchir d'une seule traite les 765 kilomètres qui séparent Calcutta de Bénarès.

Mon vieux boy a tenu à me faire la conduite. En

somme , je n'avais pas été mécontent de lui ; en le quittant, je le gratiûe de quelques annas qu'il reçoit avec force salams, et, sur sa demande, j'ajoute un certificat de plus à la nombreuse collection qu'il possède déjà. Il aurait bien voulu m'accompagner ; mais j'en avais décidé autrement.

Partout on m'avait affirmé que je ne pourrais me passer de domestique, et qu'agir autrement serait déroger à un usage général. Mais je savais aussi que parmi les honorables compatriotes qui m'avaient donné ces conseils, et qui tous étaient fixés à Calcutta depuis nombre d'années, pas un seul n'avait jamais dépassé Ghandernagor. J'étais donc résolu à tenter l'expérience.

Dans le cours de mes voyages , j'ai souvent remarqué combien l'homme est naturellement porté à s'exagérer les difficultés qui Tatiendent dans les pays lointains. Souvent l'obstacle que votre imagination, trompée par la distance, vous représentait comme insurmontable, se franchit avec la plus grande facilité. Ce chemin qui, de loin, vous paraissait si escarpé, s'aplanit à mesure que vous avancez, et vous êtes tout surpris d'arriver au bout sans fatigue.

Du reste, je ne suis pas tout à fait isolé. Un de mes compagnons du Meinam, M. le comte de Skatschkoff, consul général de Russie en Chine, part en même temps que moi. Nous devons suivre le même itinéraire pendant une dizaine de jours. Il emmène avec lui son domestique. Je ne serai donc pas seul pour mes débuts dans l'intérieur du pays.

14 novembre, — Dans la nuit, nous avons passé à

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Burdwan , ville de 32,000 habitants et résidence d'un rajah, le plus riche propriétaire du Bengale. Ce contribuable paye au gouvernement, pour l'impôt foncier de ses États, une rente annuelle de 400,000 livres sterling.

N'ayant pas cru devoir prendre de précautions contre la fraîcheur de la nuit, j'ai peu dormi. Au jour, le thermclre marque 14"; je ne m'attendais pas à rencontrer une température aussi basse à si peu de distance de Calcutta. Nous sommes à Nawadi; la campagne est bien cultivée et, malgré l'heure matinale, peuplée de nombreux travailleurs. Le rajah de Ghidor, dont nous traversons les domaines sur une étendue de 32 kilomètres, a cédé gratuitement son terrain pour la construction du chemin de fer.

A Lakki-Seraï, on rejoint le Gange, que la ligne directe avait quitté à la station d'Hougly; l'immense courbe décrite par le fleuve vers l'est est desservie par un embranchement de YEast-Indian, portant le nom de Loop-Line.

A neuf heures, on traverse Patna, vieille cité mahométane, peuplée de 160,000 habitants, centre du commerce de Topium et capitale du Bahar. La ville, pauvrement bâtie, se développe sur une immense étendue, le long de la rive droite du Gange, qu'un épais rideau de palmiers dérobe à la vue. De blanches mosquées surgissent audessus des toits grisâtres; partout de larges routes ombragées de beaux arbres, des étangs et de petites pièces d'eau oii la population aime à se baigner.

Un peu plus loin, on passe à Bankipore, station civile

de Patna, où Ton remarque de jolies maisons européennes, puis à Dinapore, cantonnement militaire important. — Quelques milles après la station de Bihta, la ligne traverse la Soane sur un magnifique pont, long de 1,500 mètres et formé de 28 arches d'une portée de 50 mètres. Cette rivière, dont le lit offre actuellement une plus vaste étendue de bancs de sable que d'eau, prend sa source au centre de THindoustan et vient se jeter dans le Gange après un cours de 800 kilomètres.

II est midi ; la fraîcheur de la nuit a depuis longtemps fait place à une atmosphère brûlante. Nous courons à travers une plaine interminable , moins boisée que ce matin et découpée en une infinité de rizières. Une multitude d'indigènes n'ayant pour tout vêtement qu'un lambeau d'étoffe, piétinent dans la boue liquide pour enterrer la précieuse graine, ou pour entretenir les rigoles destinées à l'arrosage de leurs champs. La voie est bordée de haies d'euphorbes et d'opuntias; les palmiers deviennent de plus en plus rares.

Avant d'arriver à la station de Zamanea, on franchit la rivière Kurumnasa, limite entre le Bengale et les provinces du Nord-Ouest, grande division administrative placée sous la direction d'un lieutenant gouverneur résidant à Allahabad,

Enfin, quittant la grande ligne à Mogul-Seraï, nous reprenons un embranchement de 10 kilomètres qui vient se terminer sur la rive méridionale du Gange, juste en face de Bénarès. Il est quatre heures; en 19 heures 30 minutes et pour 22 roupies (environ 45 francs), je

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viens de franchir une distance égale à celle de Paris à Tarascon.

Les voilures, les coolies, les officieux de toute espèce encombrent les abords de la gare. Trois ou quatre grands gaillards vêtus de longues robes blanches nous inondent de cartes et de prospectus ; chacun d'eux cherche à nous entraîner dans Thôtel qu'il est chargé de représenter et qu'il nous dépeint comme very good and very cheap. Peu sensibles à ces éloges intéressés , mon compagnon de voyage et moi prenons un garry, et après avoir acquitté un droit de péage d'une roupie, nous nous engageons sur le pont de bateaux qui réunit les deux rives du fleuve. Nous avons sous les yeux tout le panorama de la cité sainte; mais, aveuglés par les rayons obliques du soleil couchant, nous ne le distinguons qu'imparfaitement et comme à travers un nuage d'or et de feu. On remonte sur la rive opposée en escaladant une falaise boueuse, et, après avoir traversé de misérables faubourgs, on atteint, six kilomètres plus loin, les cantonnements anglais de Sekrole. Au détour d'une large avenue, notre voiture pénètre dans une vaste enceinte gazonnée parsemée de vieux arbres , et s'arrête devant le péristyle d'une jolie construction flanquée de plusieurs pavillons isolés dont la basse toiture est soutenue par de blanches colonnades. Nous sommes au Clark-Hoiel, qui nous avait été recommandé à Calcutta comme le meilleur de Bénarès.

Dans les établissements que les Anglais ont formés aux Indes, ils ont cherché, autant que possible, à éviter le contact des populations natives. C'est ordinairement à

quatre ou cinq kilomètres de la cilé indigène que s'élèvent leurs habitations, disséminées dans un vaste emplacement planté de beaux arbres et percé en tous sens de larges voies parfiiitemcnt entretenues. Chaque famille habile sa propre maison, élevée d'un étage au plus, construite au milieu d'un terrain clos de murs peu élevés. Cet isolement offre assurément de grands avantages au double point de vue hygiénique et militaire; mais, pour le touriste, il entraîne une grande perte de temps. En effet, les cantonnements anglais n'ont rien à lui offrir que des églises froides et nues, des bâtiments sans caractère, et tout un labyrinthe de jardins et de parcs en miniature, tandis que les monuments et les choses vraiment dignes d'intérêt se rencontrent ordinairement dans la ville native. Or, comme dans cette dernière il ne se trouvera jamais ni logis ni restaurant, il lui faudra, plusieurs fois par jour, reprendre le chemin des cantonnements. De plus, la station qui dessert la ville est presque toujours à une distance considérable des deux agglomérations hindoue et européenne; de sorte que le voyageur le plus modeste ne peut se passer d'une voiture, et que, malgré cela, il perd un temps précieux en allées et venues. D'un autre côté, le soleil de l'Inde, même en hiver, est toujours redoutable; de neuf heures du matin à quatre heures du soir, une longue marche est toujours pénible, sinon dangereuse, malgré la double protection de l'ombrelle et du casque indien. Heureusement les véhicules ne manquent pas, et, partout où vous allez, vous n'avez que l'embarras du choix.

15 novembre, — A six heures du matin, une calèche à

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deux chevaux vient nous prendre à Thôtel. Mous suivons une route poudreuse, le long de laquelle sont groupées les échoppes et les cabanes des indigènes , pauvres buttes de boue et de paille. Nous emmenons comme guide un Hindou qui a la prétention de parler anglais; mais nous avons bien de la peine à comprendre ce qu'il veut nous dire, et la plupart de nos questions restent sans réponse.

A notre entrée en ville, le fonctionnaire indigène préposé à la garde du poste de police nous salue respectueusement, en s'inclinant jusqu'à terre et en portant successivement la main à sa poitrine et à son front. Le type de la population me parait supérieur ici à celui de Calcutta. Les hommes ont le teint plus clair; ils sont plus grands, mieux constitués et aussi plus vêtus; beaucoup portent des pantalons. Leur démarche, leurs allures ont quelque chose de noble et de Ger, qui contraste avec Tair de soumission craintive, si naturel au Bengali.

Après avoir suivi un certain nombre de rues populeuses et passé devant une mosquée où un enfant donne à manger à une trentaine de chiens affamés, nous arrivons enGn sur les bords du Gange. Là nous remplaçons notre voiture par un grand l)ateau assez délabré.

Commodément assis dans de larges fauteuils de rotin installés sur la dunette, nous descendons le courant le long de la rive gauche, passant en revue lentement et tout à notre aise Tincomparable décor qui se déroule sous nos yeux. C'est vers quatre heures du matin que les femmes de haute caste, se dérobant aux regards indiscrets, descendent au bord du fleuve pour s'y livrer, à la faveur de la

nuit, aux ablutions journalières prescrites par les livres sacrés. Depuis longtemps ces clames ont regagné leur demeure, mais les ghauts n'en présentent pas moins une animation incroyable. Une foule bronzée , aux vêtements multicolores, se presse sur les derniers gradins. Hommes, femmes, enfants, entrent pêle-mêle dans le fleuve; chacun est muni de son vase de cuivre, bien reluisant, qu'il remplit d'eau sainte, et dont il s'asperge le corps à diverses reprises. Des brahmanes ventrus sèchent au soleil leurs vêtements mouillés; d'autres, abrités sous de larges parasols, distribuent aux fidèles des colliers de fleurs jaunes que ceux-ci se passent au cou et qu'ils égrènent ensuite dans le fleuve. Du haut de la berge, des idoles colossales, peintes de couleurs éclatantes, président à ces bizarres cérémonies, et, de leurs gros yeux hébétés, semblent contempler tout leur peuple en prière. Une épaisse fumée s'élève d'une plate-forme à demi ruinée qui s'avance au-dessus des eaux ; c'est là que l'on brûle les cadavres, dont les restes informes seront précipités dans le fleuve si le feu allumé par une main parcimonieuse n'a pu achever complètement son œuvre de destruction. Un corps humain, à moitié décomposé, descend le fil de l'eau à quelques mètres de nous, sans que nul y fasse la moindre attention. Plus loin, la ligne des édifices qui bordent le rivage est brusquement interrompue; des escaliers disjoints, des ghauts inclinés, des tours penchées disparaissent à demi dans une vase noire et gluante. Mais partout, sur les talus r.ngeux comme sur les dalles de marbre, on remarque la même animation, la même foule accroupie priant à la face

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du soleil, le même va-et-yieut de groupes bigarrés et de longues 6ies de femmes portant sur leur tête de brillants vases de cuivre. Sur une étendue de quatre à cinq kilomètres, des palais magniGques, flanqués d'élégantes balustrades et de pavillons superposés, alternent avec les pyramides élancées des sanctuaires hindous. Du haut des terrasses, des Oguiers plusieurs fois centenaires projettent au loin d'énormes rameaux bizarrement contournés. Au-dessus de ces masses de sombre verdure, apparaissent, resplendissants sous les rayons du soleil, les coupoles dorées et les kiosques de marbre blanc. Toutes ces constructions sont assises sur une ligne imposante de hautes et puissantes murailles. Car, dans la saison des pluies, le fleuve s'élève à quarante pieds au-dessus de son niveau actuel. Bénarès étant la ville sainte des Hindous, la plupart des rajahs et des riches particuliers ont voulu y élever de pieuses fondations, ou du moins s'y faire construire une habitation; de là celte longue succession d'édifices si variés de style, depuis la pagode brahmanique et le temple bouddhiste du Népaul jusqu'à la belle mosquée d'Aurengzeb, dont les sveltes minarets -s'élèvent à la hauteur de quarante-cinq mètres au-dessus d'une terrasse qui domine elle-même de quatre-vingts pieds le niveau du fleuve.

Deux fois, de la plate-forme de notre bateau, nous voyons défiler ce magique panorama, unique au monde; puis, reprenant notre voilure, nous nous faisons conduire à la pagode consacrée à la déesse Dourga, épouse de Siva, et patronne des singes. Plusieurs centaines de

ces animaux vivent dans le temple ou dans ses environs» errant en liberté par les rues, sur les murs des jardins ou sur les terrasses des maisons. Dans Tespoir d'une distribution de vivres, ils épient chaque voiture qui se dirige vers leur quartier général. Aussi les voyons-nous gambader sur la route, nous regardant de leurs yeux clignotants et chassieux, et semblant faire appel à notre générosité. Moyennant quelques annas de graines et de noix, nous assistons à un curieux spectacle. Toute la tribu, perchée sur les dômes et les clochetons, dégringole avec agilité. De vieux patriarches, de gros gaillards bien nourris, au ventre d'une belle couleur orangée, de jeunes mères portant leur petit dans leurs bras, bondissent sur les escaliers, se livrant des batailles épiques, et traduisant leurs impressions diverses par des grimaces et de petits cris de satisfaction ou de colère.

Le temple consiste en un quadrilatère entouré d'une colonnade ouverte qui domine un bel étang bordé de gradins. Au centre, s'élève une élégante pyramide couverte d'une infinité de tourelles et de sculptures délicates représentant toute la série des animaux que la mythologie hindoue a élevés au rang des dieux. On nous montre, dans la cour, l'emplacement des sacrifices et le couteau qui vient de servir à l'immolation d'un jeune chevreau. Ce lieu est en grande vénération parmi les indigènes. De nombreux fidèles y font journellement leurs dévotions» déposant leurs offrandes sur l'autel sacré, au plus grand profit des nobles brahmines chargés dos affaires temporelles et spirituelles de la déesse, lesquels, soit dit

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en passant, ne dédaignent pas non plus Targent des infidèles.

En retournant à Sekrole, nous croisons sur la route deux éléphants; ce sont les premiers que je rencontre dans rinde. Plus loin, une troupe de chameaux fait la sieste à Tombre d'un figuier gigantesque : hommes et bétes, étendus pêle-mêle au milieu des ballots de marchandises, dorment paisiblement.

Dans Taprès-midi, par une température de 30% nous reprenons le chemin de la ville. Nous visitons d'abord la mosquée que Tempereur Aurengzeb a élevée sur remplacement d'un temple de Vichnou. C'est avec les matériaux de ce temple, démoli par ses ordres, que le conquérant mogol a fait construire ce monument grandiose destiné, dans sa pensée, à affirmer le triomphe de Mahomet sur Brahma.

Dans le voisinage se trouve la célèbre pagode de Siva, que l'on appelle communément le Temple'd'or. Siva est la divinité régnante à Bénarès; aucune autre idole ne compte un aussi grand nombre d'adorateurs. Son temple est une construction basse, de mesquine apparence, située au milieu d'un labyrinthe de rues étroites et populeuses. Au centre d'un petit enclos, s'élèvent sur une plate-forme de pierre trois chambres surmontées de coupoles dont deux seulement sont couvertes d'un revêtement en or dâ à la munificence de Ranjit-Sing, roi de Lahore. Dans chaque chambre se dresse la borne symbolique connue sous le nom de lingam. Cet emblème de la fécondité universelle, que nous retrouverons à chaque pas dans toutes

les parties de THindoustan où règne le culte de Sîva, est exposé à la vénération publique. Les hommes viennent déposer devant Tidole des fleurs jaunes et des grains de riz; les femmes Farrosent de quelques gouttes d*eau ou de beurre fondu. D'étroites niches pratiquées dans la muraille renferment de petites statuettes en cuivre représentant des animaux fantastiques, des divinités à bras multiples et à tête de porc, de singe ou d'éléphant. Tout cela est finement travaillé; la pierre est fouillée avec art. Mais les petites dimensions de chaque objet font paraîire Tensemble mesquin; on se croirait en présence d'une réduction destinée à quelque musée, et non devant ht sanctuaire lui-même.

La contenance de la foule est fort peu édifiante ; autour de nous, tout le monde s'agite dans l'espoir de nous soutirer quelques paisses. Des vaches sacrées promènent leur ennui çà et là, fourrageant d'un air mélancolique les feuillages et les fleurs qui jonchent le sol. Le peuple, qui tient la race bovine en grande vénération, s'écarte religieusement devant ces animaux, qui, sans aucun respect pour la sainteté du lieu, salissent tout sur leur passage. De dévots personnages recueillent précieusement ces reliques d'un nouveau genre, auxquelles ils attribuent une merveilleuse efficacité pour certains usages physiques ou spirituels.

Un enclos voisin renferme le Puits des connaissances , élégante construction surmontée d'une colonnade de quarante piliers. Il s'en échappe des exhalaisons méphitiques évidemment engendrées parla décomposition des offrandes

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végétales que les pèlerins y jettent à profusion ; ce qui n*empécbe pas ceux-ci de puiser sans cesse Teau putride qu'ils boivent sur place, ou rapportent précieusement dans leur pays.

Les environs du Temple d'or sont riches en sanctuaires d'un beau travail, parmi lesquels je me contenterai de citer celui dédié à la déesse Ampurna, que ses adorateurs invoquent pour se préserver de la famine.

Malgré l'intérêt qui s'attache à cette étrange agglomération de temples et d'idoles bizarres , nous ne fîmes pas un long séjour dans ce quartier sacré, où l'on est assailli par une demande incessante de bakchiz, où toute une population de prêtres et de mendiants s'attache à vos pas avec un acharnement qui me rappelle la voracité des mouches de Port-Saïd. Tout cela, joint à la malpropreté et à Todeur repoussante qui se dégage d'un réseau de sombres ruelles où ne pénètrent jamais les rayons du soleil, rend particulièrement désagréable la visite de cette partie de la ville sainte.

A l'autre extrémité de la cité, s'élève l'observatoire, fondé en 1680 par Jey-Sing, astronome distingué et roi de Jeypore. Ce monument passe pour être le plus ancien de Bénarès. Car, comme la plupart des villes de Tlnde, Bénarès a été tant de fois ruinée et tant de fois reconstruite, que ses édiGces actuels, rebâtis sur les débris accumulés par les siècles passés, sont tous d'une date relativement récente. Cet observatoire, bien que fort délabré, offre au visiteur un intéressant spécimen d'une noble et élégante architecture. Sur la terrasse, on remar-

que des cartes célestes gravées sur les dalles de marbre, et de gigantesques instruments de pierre. Du haut d'un balcon finement découpé, la vue plane sur le cours majestueux du fleuve, large en cet endroit de huit cents mètres, et sur la plaine basse et bien cultivée qui en forme la rive méridionale. C'est là que s'élève, avec ses beaux jardins, ses forllGcations et ses vingt-quatre tours, le magnifique palais du maharajah de Bénarès, auquel les Anglais font une pension de deux millions de roupies en échange des Etats dont il a dû céder la souveraineté.

Nous complétons notre visite de Bénarès par une promenade à pied à travers les bazars du quartier commerçant. Les rues y sont tellement étroites, que la circulation en voiture y serait absolument impossible. Elles sont dallées, bordées de hautes maisons de pierre avec balcons aux étages supérieurs. Quelques-unes se distinguent par une façade richement sculptée; d'autres sont couvertes de peintures à fresque, représentant des scènes religieuses, des fleurs ou des dessins géométriques. Je remarque souvent des portes de bronze ou de bois artiste ment travaillé. Tout ce quartier offre une grande analogie avec certaines rues des petites villes de la côte de Dalinalie.

Nous traversons parfois de longs passages voûtés étroits et sombres ; les femmes se tournent le visage contre la muraille, et ramènent leur écharpe sur leur tête, ce qui est, de leur part, une marque de respect. Un grand diable à demi nu s'est improvise notre cicérone \ nous ne pouvons nous en débarrasser. Armé d'un long bambou ,

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n nous précède de quelques pas, criant et gesticulant comme un possédé. Gare aux épaules de ceux de ses concitoyens qui ne nous témoigneraient pas tous les respectueux égards auxquels nous donne droit notre qualité d'Européens. S'ils ne se rangent pas assez vite pour nous livrer passage, c'est à coups de trique qu'il se charge de les rappeler à la stricte observation de leurs devoirs.

Quant à notre premier guide, dès le commencement nous avions été à même de juger sa parfaite nullité. C'est un brabme de caste élevée ; mais il est incapable de nous diriger d'une manière intelligente et de nous donner la moindre explication sérieuse. Comme tous ses pareils, il ne nous dira jamais que ce qu'il supposera devoir nous être agréable, sans se préoccuper aucunement de la vérité. Toutes ses réponses seront étudiées et calculées dans le sens de son intérêt. Il est impossible de compter sur ces gens-là pour obtenir un renseignement exact.

Les boutiques sont petites et obscures; ce sont des espèces de fours ou plutôt de niches creusées dans la muraille, à trois ou quatre pieds au-dessus du sol de la rue. Le marchand, abrité par un auvent, se tient au dehors accroupi sur un petit mur faisant saillie et couvert de nattes.

Nous visitons quelques bazars où. se vendent de belles étoffes de soie et de velours brodées d'or, de Ones mousselines constellées de paillettes métalliques, des objets de laque, des idoles de bronze, des vases et des plats de cuivre merveilleusement ciselés. 11 est très-difGcile

d*acheter le moindre objet; le marchand ne manque jamais de vous en demander quatre ou cinq fois la valeur. Il faut marchander avec opiniâtreté et perdre ainsi beaucoup de temps. Quelquefois, cependant, on arrive à obtenir des prix d*un bon marché inouï. CVst ainsi que, pour quatre annas , j'achetai une petite boîte de laque , fort simple e/i apparence. Quel ne fut pas mon étonnement, plus tard, lorsque, ayant le loisir de Texamiaer, je découvris que cette boîte en renfermait une seconde, cette seconde une troisième, et ainsi de suite jusqu'à vingt! Toutes étaient vernies de couleurs variées et d'un travail irréprochable; la dernière était de la grosseur d'une tête d'épingle. Ce curieux joujou me revenait à cinquante centimes, ce qui montre à quel taux fabuleux peut s'abaisser la main-d'œuvre en ce pays.

En retournant à l'hôtel, nous visitons le Collège de la Reine, bel édifice gothique construit au centre d'un grand jardin. On y remarque un musée indien et une riche collection de manuscrits orientaux.

Nous ne voulions pas quitter Bénarès sans faire une visite aux ruines bouddhiques de Sarnatfa, à cinq kilomètres en rase campagne au nord des cantonnements anglais. Deux vieilles tours ruinées, dont l'une est encore revêtue en partie de sculptures intéressantes, sont tout ce qui subsiste de l'antique cité qui florissait sur cet emplacement au quatrième siècle de notre ère, et dont l'importance devait être considérable, ainsi que l'attestent les collines de débris qui s*élèvent aux alentours et l'énorme quantité de briques qui partout jonchent le sol.

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Pendant que , du haut d*un monticule à demi recouvert d'une maigre végétation de chardons et d'euphorbes, nous contemplons ce site mélancolique éclairé par les derniers rayons du soleil couchant , nos hommes rongent à belles dents, comme de véritables bestiaux, des cannes à sucre qu'ils viennent d'arracher à un champ voisin. Le pauvre ryo/ (c*estle nom qu'on donne ici aux cultivateurs) propriétaire de la récolte les regarde silencieusement, sans oser élever la moindre réclamation. Nous lui donnons quelque menue monnaie qu'il accepte, sans remercier, avec la même indifférence.

Bénarès, comme nous Pavons déjà dit, est la métropole religieuse de l'Inde. Son origine remonte à la plus haute antiquité. Elle était déjà ville sainte il y a deux mille cinq cents ans, lorsque Çakya-Mouni, connu plus tard sous le nom de Bouddha, vint y prêcher sa doctrine qui fut d'abord accueillie avec faveur par la société brahmanique et se répandit peu à peu jusqu'aux extrémités de l'Hindoustan. Mais, à la longue, une réaction se produisit. Au neuvième siècle , à la suite de terribles persécutions , rédifice du réformateur s'écroula ; les bouddhistes furent chassés de l'Inde et contraints de chercher un refuge à Ceyian et au Thibet, d'où ils gagnèrent la Chine et le Japon. Bénarès redevint alors la cité du brahmanisme. Conquise en 1017 par le sultan Mahmoud , elle suivit la fortune des souverains de Delhi jusqu'en 1775, époque à laquelle elle passa entre les mains des Anglais. Aujourd'hui elle renferme cinq mille pagodes et temples hindous et trois cent cinquante mosquées. Sa population,

que Ton a souvent exagérée, s'élève, d'après le recensement officiel de 1871, à 174,000 habitants. Mais ce chiffre est plus que doublé à certaines époques de Tannée par Taffluence des pèlerins.

Dans la soirée , alors que nonchalamment étendus sur les fauteuils de la véranda, nous nous reposions des fatigues du jour en songeant à celles du lendemain, un indigène vint nous donner une curieuse représentation en imitant à la perfection le chant des oiseaux et les cris de toutes sortes d'animaux. La lune brillait du plus vif éclat à travers le feuillage des grands arbres. Notre artiste, ayant épuisé son répertoire, ne tarda pas à disparaître; peu à peu tous les bruits s'éteignirent. Longtemps nous restâmes ainsi , mon compagnon et moi , sans échanger une parole. Le calme de cette belle nuit, succédant à l'agitation d'une journée si bien remplie , nous impressionnait profondément.

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