‹ Promenade dans l'Inde et a CeylanChapitre 8 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LUCKNOW Lucknow. — Cawnpore. — L'Oude et les provinces du Nord-Ouesl.

15 novembre, — De BeDarès à Lucknow, la distance est de 320 kilomètres, que le train-poste de YOude and Rohilcund Railway ne met pas moins de onze heures à franchir.

Nous partons à sept heures du matin. A Jounpore, vieille cité musulmane, aujourd'hui station civile et militaire avec 26,000 habitants, la ligne franchit la rivière Goumty et, jusqu à Lucknow, court à travers Timmense plaine qui sépare cette rivière d'un autre affluent du Gange, la Gogra, connue par le nombre et la grosseur des crocodiles qui peuplent ses eaux.

Malipore est la première station importante de l'ancien royaume d'Oude, annexé par lord Dalhousie en 1850, et dont le territoire, riche et très-peuplé, est limité au nord par le Népaul et de tous les autres côtés par les provinces du Nord-Ouest.

La campagne est bien cultivée, mais elle a perdu son caractère tropical. Partout un terrain plat, un sol sec et blanchâtre, que l'on fertilise au moyen des irrigations. Ici le travail des machines n'a pas encore remplacé celui de l'homme. Pour élever Teau, deux Indiens balancent

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du matin au soir une large corbeille soutenue par deux cordes. Ils impriment à cet engin primitif un mouvement d'oscillation qui a pour résultat d'en verser le contenu dans un réservoir supérieur, d'où elle est puisée de nouveau, par le même sjfslème, jusqu'à ce qu'elle parvienne à trouver son écoulement naturel en arrosant les cliamps sur son passage.

Les grands roseaux au panache argenté, qui bordent la voie et servent de clôture aux propriétés, produisent un charmant effet. Je remarque souvent des arbres dont les branches plient sous le poids de longues bourses grises; ce sont des nids d'une espèce d'oiseau particulière à cette contrée.

A toutes les gares, des jardins bien entretenus étalent à profusion les fleurs éclatantes des zinnias, des amarantes, des chrysanthèmes et de nombreuses variétés de convolvulacées. Toutes ces plantes semblent ici dans leur véritable patrie : elles acquièrent un développement et une splendeur inconnus sous nos climats tempérés. Il en est de même des tagètes ou œillets d'Inde, dont la fleur jaune et double, quelquefois grosse comme le poing, joue un si grand rôle dans les cérémonies religieuses des Hindous.

A Fyzabad, ancienne capitale de TOude, arrêt d'une demi-heure pour déjeuner. La ville, dont le nom signifie cité do l'abondance, est peuplée de 40,000 habitants et s'élève non loin de la Gogra. De belles mosquées et quelques tombeaux ruinés sous les grands arbres sont tout ce que nous pouvons en apercevoir.

LUCKNOW. loi

Tout en me pronienaot sur le quai de la station en attendant le départ, j'assiste à une scène assez curieuse.

Les natives females^occuf eut dans notre train deux wagons sous la garde spéciale d*un employé de leur sexe. Un indigène s'étant par mégarde fourvoyé parmi ces dames, un certain tumulte s'ensuivit. La conductrice, qui, du reste, porte fort gaillardement un bouton d'or i/issé à la narine gauche, fut obligée d'appréhender ellemême le délinquant et de l'expulser au milieu des rires universels.

Dans l'après-midi, le thermomètre ne dépasse pas 28° ; mais nous avons beaucoup à souffrir de la poussière, qui s'infiltre partout.

il fait nuit close lorsque nous arrivons à la station de Lucknow. Notre garry, après une course de trois à quatre kilomètres, s'arrête devant HilVs impérial Hôtel .

L'hôtel de Bénarès, dont la bonne apparence m'avait séduit, ferait triste figure à côté du palais où je suis logé. Ici, tout est immense; les plafonds sont hauts comme les voûtes d'une église; ma chambre est un carré parfait mesurant dix mètres de côté ; elle a, par conséquent, un are de superficie. Au centre, s'élève un monument flanqué de quatre colonnes et disparaissant sous des flots de mousseline : c'est la couche qui m'est destinée; mais, si elle se distingue par l'ampleur de ses proportions, elle est loin d'offrir le même avantage au point de vue du confortable. Un seul drap recouvre un mince coussin, qui n'a d'un matelas que le nom, et dont la dureté égale le peu d'épaisseur. Dans toute l'Inde il en sera de même,

et, comme les nuits sont assez fraîches dans le Nord, je devrai m^habituer à dormir à demi vêtu et roulé dans une couverture.

A côlé de ma chambre se trouve une autre pièce d'une surface de soixante mètres carrés, mais, du reste, absolument vide. Elle conduit à un cabinet de toilette, garni de tous les meubles indispensables, situé en contre-bas et • communiquant par une porte avec Tentorieur, de façon que le natif préposé à ce service spécial puisse y pénétrer à toute heure sans passer par Tappartement du maître. Ce réduit est le complément obligé de toute chambre à Tusage des Européens. Dans ce pays, où le climat et rhygiène conseillent de fréquentes et complètes ablutions, les baignoires telles qu'elles existent chez nous sont complètement inconnues. L'eau est maintenue fraîche dans un certain nombre de vases de terre poreuse, à panse rebondie, rangés le long d'un petit compartiment garni de planches ou pavé de dalles. G*est là que, debout, et après avoir dépouillé tout vêtement, on se verse sur le corps le liquide bienfaisant qui s'écoule au dehors par uu conduit pratiqué sous la muraille.

Après un dîner cérémonieux et silencieux, servi à l'anglaise dans une salle à manger monumentale, nous allons fumer un cigare sous une vaste galerie percée d'arcades mauresques. Dans un salon voisin, les dames, tout à l'heure si réservées, chantent et rient aux éclats. Une voix féminine, soutenue par les accords d'un piano, entonne la Marseillaise, en fort bon français, en noire honneur sans doute. Nous aurions assurément préféré un

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peu moins de musique et un peu plus de conversation avec nos voisines qui, à table, n'avaient pas risqué un traître mot.

16 novembre. — Mettant à proOt la fraîcheur matinale, nous commençons, dès le point du jour, notre visite des monuments de Lucknow. Nous avions, dès la veille, retenu une bonne voiture découverte et un guide. Ce dernier est un musulman, grand gaillard à Ggure rébarbative; il parle bien l'anglais; mais, en somme, il ne nous rend guère plus de services que son collègue de Bénarès.

Après avoir traversé les cantonnements et passé devant de belles écoles, nous nous engageons dans une longue avenue déserte, plantée de beaux arbres, séjour favori d'une légion de singes et d'agiles écureuils. A l'extrémité s'élève la Diskousha, maison de campagne construite il y a un demi-siècle, dans le style italien, par un potentat indigèoe. Le palais abandonné tombe en ruine. C'est là que, le 24 novembre 1857, l'intrépide héros du siège de Lucknow, le général Havelock, mourut au lendemain du jour de la délivrance. Un monument élevé à sa mémoire porte une longue inscription. Le jardinier gardien de ces lieux solitaires nous offre un bouquet composé de char mantes variétés de roses du Bengale , jaunes et blanches.

\on loin de là, se trouve la Martinière, vaste et bizarre construction érigée par le général Martin pour servir d'école et de maison d'éducation aux orphelins indigènes et eurasiens Claude Martin, fils d'un simple ouvrier tonnelier, naquit à Lyon en 1735. Il vint dans l'Inde en qualité de simple soldat, sous les ordres du comte de Lally,

gouverneur de Pondichéry. Plus tard , il passa au service des Anglais et fut envoyé dans le Bengale, comme ingénieur. Dans un séjour qu'il fit à Lucknow, il sut s'attirer la sympathie du nabab vizir qui, appréciant sa remarquable intelligence, Fassocia à tous les actes de son gouvernement. L'aventurier lyonnais eut le talent de se maintenir toute sa vie dans celte haute position qui lui permit d'amasser une fortune considérable. A sa mort, survenue en 1800, il en laissa la plus grande partie à sa ville natale, à Calcutta et à Lucknow, pour fonder dans ces trois cités autant de collèges qui, par reconnaissance pour sa mémoire, ont pris le nom de la Martinière.

Au frontispice de ce singulier monument, se lisent ces mots : Lahore et constantia. C'est un étrange et fantastique assemblage de tous les styles connus. Il a été entièrement construit d'après les plans et les dessins du général, qui s'est plu à l'orner de son vivant d'une infinité de statues de toutes sortes, lions gigantesques avec des lampes à la place d'yeux, magots aux têtes branlantes, bergers Louis XV, empereurs romains, dieux et déesses de la fable. L'intérieur renferme quelques beaux appartements ornés de peintures et d'arabesques en stuc; mais tout cela a beaucoup souffert, par suite de l'occupation des cipayes révoltés, qui y avaient établi leur quartier général. Devant la façade est un étang, au centre duquel s'élève une grande colonne.

Nous parvenons , par une série de galeries semi-circulaires, d'escaliers contournés, de petits pavillons et de terrasses superposées, au sommet de l'édifice, d'où l'on

découvre une vue très-étendue sur la ville et la campagne. De là on nous montre le SecunderBagh, jardin entouré d^une haute muraille de briques, avec un portail monumental. C'est là que, après un assaut meurtrier, furent massacrés jusqu'au dernier homme deux mille cipayes qui s'y étaient retranchés.

Le général Martin est enterré dans son propre palais de Constantia-House, comme il avait coutume de l'appeler. Son corps repose dans un sarcophage de marbre blanc, avec l'inscription suivante, que je traduis de l'anglais : tt Ci-gît Claude Martin, né à Lyon en 1735. Venu simple soldat dans l'Inde, il y mourut major général. »

Continuant notre route, nous passons devant le tombeau du major Hodson , érigé sur l'emplacement même oii le glorieux chef de partisans fut frappé à mort, et, suivant la large et belle rue de Hazrat-Ganj\ nous arrivons sur les bords de la rivière Goumty où s'élèvent les deux palais désignés sous le nom de Chatr-Manzil et de Farhat-Baksh. Le premier fut bâti par X^asir-Uddin pour loger les femmes de son liirem; il sert aujourd'hui de club et de bibliothèque. Le second, dont le nom signifie » le séjour des délices » , fut construit en partie par le général Martin et vendu par lui à son protecteur le nabab vizir. Dans la grande salle du trône, se tenaient autrefois les durbar des rois d'Oude. Elle est actuellement dans un état complet d'abandon.

Nous visitons ensuite le Shah-Najaf, tombeau de Ghazi- Uddin, premier roi d'Oude. On y voit une curieuse série de miniatures représentant les rois et leurs épouses fa»

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voriles; le général Martin y Ogure en grand coslumc.

Nous terminons cette première promenade par la visite du Musée, où se trouvent les plans du siège de la Résidence, fxéculés en relief sur une vaste échelle, ainsi que de nombreux souvenirs se rattachant à cette terrible époque. J*y remarque aussi d'énormes serpents empaillés et un crocodile de la taille de cinq mètres, gros à proportion, provenant de la rivière Gogra.

Après déjeuner, nous remontons en voiture. Notre première visite est consacrée à la Résidence, ou plutôt à Famas de ruines qui en porte le nom. Les Anglais ont voulu conserver à ces lieux Taspect qu'ils présentaient au jour de la délivrance, afin de perpétuer le souvenir du terrible siège qu'eurent à soutenir pendant cinq longs mois les héroïques défenseurs de Lucknow.

Dans les dcrni rs jours de mai 18c7, à la nouvelle des événements de Delhi, les cipayes de la garnison lèvent l'étendard de la révolte et massacrent leurs ofûciers. Sir Henri Laurence commandait alors à Lucknow. Au milieu d'une population hostile , et comprenant l'impossibilité de défendre la ville avec le petit nombre d'hommes qu'il avait à sa disposition , il prit le parti de s'enfermer dans la Résidence avec 900 hommes de troupes royales et quelques cipayes restés fidèles, appelant à lui toute la population européenne, hommes, femmes et enfants, qu'il sauvait ainsi d'un massacre inévitable. La Résidence se composait d'une grande maison à trois étages tout à fait impropre à la défense, et de quelq>>es bâtiments d'administration. On éleva à la hâte des retranchements,

et bientôt la forteresse improvisée se trouva en état de résister aux hordes toujours grossissantes des féroces ennemis qui se ruaient sur elle. Le 4 juillet, sir Laurence tomba mortellement frappé par un éclat d'obus. Le major Banks, qui lui succéda, fut tué quelques jours après. Le brigadier Inglis prit alors le commandement de la petite garnison, qui, luttant sans (rêve ni repos, parvint à repousser victorieusement, mais au prix de pertes cruelles, les assauts réitérés de masses indisciplinées ivres de sang et de vengeance. Après des souffrances inouïes, les assiégés commençaient à perdre courage, lorsque le général Havelock parvint à leur apporter un secours inespéré. Mais ce ne fut que pour rester prisonnier avec eux, du 25 septembre jusqu'au 18 novembre, jour où sir Colin Campwell , se frayant un passage à la tête de son armée libératrice, put enlever des ruines de la Résidence et faire parvenir en lieu sûr un immense convoi de femmes, d'enfants, de malades et de blessés^ Le visiteur qui parcourt aujourd'hui cet emplacement témoin de tant de luttes acharnées ne peut se défendre d'une profonde émotion à la vue de ces ruines déchiquetées par les balles et les boulets. Chaque pan de muraille vient lui rappeler quelque épisode sanglant de ces temps de misère et de douleur. Là sont les restes d'un portique dont la chute a enseveli une vingtaine de braves soldats ; voici la chambre où mourut sir Henri Laurence ; ici sont les eaves où les non-combattants cherchaient un refuge contre la mitraille. Entassés dans un espace trop étroit, beaucoup de malheureux y trouvèrent la mort. Toutes ces

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ruines ont été respectées; le sol a été converti en jardin ; un obélisque de granit et des inscriptions commémoratives relatent les principaux faits de cette glorieuse épopée. Un massif d'arbres verts abrite les tombes d*un cimetière. Sur Tune d'elles on lit cette simple épitaphe , dictée par un mourant : « Ici repose sir Henri Laurence qui a essayé de faire son devoir. Puisse le Seigneur avoir pitié de son âme! » De distance en distance, des piliers de briques indiquent remplacement des lignes anglaises. Au temps du siège, des mosquées et de nombreuses maisons s'élevaient dans les environs, servant d'abri aux assiégeants. Toutes ces constructions ont été rasées.

Quittant à regret ce lieu si plein de souvenirs, nous nous dirigeons vers le grand Imambara, la perle architecturale de Lucknow. Nous admirons en passant toute une série de portiques richement décorés et d'arcades dentelées, couvertes d'arabesques, et surmontées de clochetons délicats. Le palais principal, reposant sur une haute terrasse, se développe dans toute sa magniGcence au fond d'une cour à laquelle donne accès une porte monumen^ taie. Il est converti en arsenal ; la grande salle a cinquantedeux mètres de long sur dix-sept de large ; de chaque côté s'élève un salon octogonal de dimensions analogues. C'est là, au milieu des canons et des boulets de TAngleterre, que repose le nabab Asaf-Uddoulah, à qui Ton doit la construction de ce monument splendide. Sur l'un dos côtés de la cour, s'élève une mosquée vaste, mais sans grand intérêt artistique.

Près de là se trouve VHusainabad-Imambara^ auquel

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on arrive par une porte d*un charmant effet. Dans les jardins on voit des réductions de mosquées et de tombeaux célèbres, entremêlés de jets d*eau et de statues de mauvais goût. Il y a aussi une petite ménagerie. Tout cela est maniéré et mesquin. Dans la mosquée sépulcrale aux blanches murailles surmontées de clochetons et de dômes dorés , on a rassemblé autour des tombeaux une bizarre collection de pièces d*orfévrerie , véritable bric-à-brac où des tigres émaillés, des paons à figure humaine, un troue d'argent, des lustres de cristal, se trouvent confondus avec de vieux pistolets rouilles et des chandeliers sans valeur.

Le Kaiser-Bagh, que nous visitons ensuite, est d'origine récente; il a été construit de 1848 à 1850 par les ordres du dernier roi d'Oude, au prix de quatre-vingts lacks de roupies (20 millions de francs). C'est un assemblage de constructions renfermant dans leur vaste enceinte d'anciens palais, des mosquées, des écoles, des tombeaux, des kiosques, et un jardin où l'on voyait autrefois des arbustes et des fleurs en argent massif.

Selon la coutume orientale, chaque souverain à son avènement tient à élever quelque nouveau palais, dont la construction et l'ornement seront la grosse affaire de son règne. Maïs, en même temps, il se gardera bien de réparer ou d'entretenir les monuments élevés par ses prédécesseurs. C'est ainsi que s'explique la profusion et aussi le délabrement des constructions princières , qui auraient plus justement mérité à Lucknow qu'à Calcutta le surnom de (i Cité des Palais » •

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Nous entrons dans la i/ille native par une rue propre, bien entretenue, mais assez étroite et bordée de boutiques ouvertes; la circulation y est très-active. Les indigèncp me semblent plus turbulents que tous ceux que j'ai en occasion de voir jusqu'à présent; c'est à peine s ils paraissent s'inquiéter de l'Européen qui passe, et ils ne se gênent nullement pour rire et parler haut en sa présence. Les types, les costumes, sont aussi fort différents. De jeunes élégants se promènent dans une tenue qui me rappelle les modes de notre moyen âge ; de nobles personnages s'avancent au pas de leur cheval, précédés d'une escorte de serviteurs bardés de fer, armés de. lances et de hallebardes; d'autres sont portés sur des palanquins découverts et dorés. Ici nou croisons une caravane de dromadaires; plus loin, dans le bazar aux fruits et aux légumes, un éléphant caparaçonné de velours, magnifique bête de luxe, ne dédaigne pas de balancer sa trompe à droite et à gauche, dans la direction des objets qui excitent sa convoitise ; l'énorme animal, gourmand comme tous ses pareils, semble vous solliciter de son petit œil malin poui que vous le régaliez de quelque friandise. Nous rencontrons souvent des hekkas^ petites voitures à deux roues, traînées par un cheval attelé entre deux doubles brancards arc-boutés. La caisse, peinte de vives couleurs, est fortement inclinée en arrière et surmontée d'un dais élevé : le siège est remplacé par une natte. Là oii un Européenne pourrait s'asseoir qu'à grand'peine^ on voit souvent trois ou quatre personnes accroupies comme autant de singes assis sur leurs queues, posture favorite des hommes de Tlnde.

Nous terminons la journée par une visite au camp où le gouvernement anglais entretient pour le service de l'artillerie iine centaine d'éléphants ayant appartenu aux rois d'Oude. Beaucoup de ses pensionnaires sont en ce moment sur la route de l'Afghanistan ; mais il en reste encore une trentaine. Ces animaux sont attachés par la jambe au moyen d'une chaîne de fer reliée à un anneau Gxé au sol. Chacun d'eux occupe une plate-forme isolée, en terre battue , haute d'environ trente centimètres. Quelques-uns sont magnifiques et d'une taille vraiment extraordinaire. M. S... et moi montons sur le plus grand d'entre eux, un superbe colosse qui obéit au moindre signe de son cornac. Bien qu'il soit couché, nous sommes obligés de grimper sur son dos avec l'aide d'une échelle, et, lorsque l'animal se relève, je vois le moment où l'inclinaison va nous faire rouler à terre. Nous fûmes bientôt las de notre promenade; car il fallait se cramponner avec force pour résister au balancement, qui est très-violent, et peut même vous renverser si l'on n'y prend garde. La descente s'opère sans encombre, toujours avec l'aide de l'échelle.

Notre guide nous avait vanté les talents hors ligne des bayadères de sa ville natale; selon lui, les danseuses les plus renommées de Delhi, celles même du Cachemire, ne peuvent soutenir la comparaison avec les artistes chorégraphiques de Lucknow.

Déjà, dans notre promenade à travers les bazars, deux jeunes Hindoues avaient dansé devant nous avec beaucoup de grâce. Nous leur avions fait répéter plusieurs fois un

exercice qui dénote une souplesse extraordinaire. Une pièce de deux annas est plantée dans la poussière du chemin; les bras nus, le buste serré dans une courte veste collante, la jeune Qlle se renverse lentement en arrière; tout son corps se ploie et se tord jusqu'à ce que son visage arrive à toucher le sol ; alors elle saisit entre ses paupières la petite pièce d'argent, et se relève souriante et gracieuse.

Notre cicérone était loin de prendre le même intérêt que nous à ce spectacle ; il nous répétait que ces GUettes, appartenant à la plus basse caste hindoue, étaient tout à fait indignes de nos regards, et que nous serions bien autrement émerveillés si nous consentions à voir de vraies bayadères musulmanes. Du reste, il se chargeait d'organiser tous les détails de la représentation, moyennant un nombre assez raisonnable de roupies.

Comme les soirées sont longues dans Flnde, et que nous n'avons rien de mieux à faire, nous nous décidons à tenter l'aventure. A huit heures, notre imprésario vient nous prendre à l'hôtel et, après une longue course à travers la ville, s'arrête devant une maison d'assez modeste apparence. Nous nous engageons à sa suite dans un escalier roide et obscur, sorte d'échelle de meunier au moyen de laquelle nous grimpons au premier étage. Deux fauteuils nous tendent les bras au fond d'une pièce mal éclairée par la lueur vacillante d'une lampe à huile de coco. L'organisateur de la fête a sans doute invité quelques amis à venir se distraire à nos frais, car nous voyons , accroupis sur l'un des côtés de la salle, cinq ou six graves

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personnages enturbannés, charmant les loisirs de Fallente en se passant Je houha de main en main. Deux jeunes femmes se lienoent dans un coin ; elles sont accompagnées d*une vieille sorcière, sèche et ridée, et de trois musiciens demi-nus. A Tinverse de ce qui se passe en Europe, les danseuses indiennes sont vêtues avec la plus stricte convenance, tandis que les femmes que vous rencontrez dans la rue n'ont souvent, pour se couvrir, que des haillons insuffisants. Ces dames ne font point exception à la règle. Elles portent un pantalon de mousseline rouge soutenu par une ceinture de drap d'or et recouvert d'une jupe de soie ; rétroit corsage qui leur serre la poitrine est presque entièrement caché sous une longue écharpe qui fait plusieurs tours et retomhe en larges pointes. Leurs bras et leur cou sont chargés de bijoux ; elles portent à la cheville des anneaux d'argent garnis de grelots ; des bagues brillent à leurs pieds nus.

Après une assez longue conversation à laquelle nous ne comprenons absolument rien, mais que, d'après certains indices, je suppose devoir rouler sur la répartition des roupies dont notre guide désire naturellement se réserver la part du lion, une des bayadères se décide à se lever et commence un chant monotone sur un diapason aigu, tout en se livrant à un piétinement cadencé et à des balancements de corps accompagnés de gestes lascifs. Une musique dolente l'accompagne ; elle frappe en mesure sur un tam-tam , et les grelots attachés à ses pieds rendent un son argentin. Ses mouvements sont gracieux, mais toujours les mêmes* Après un temps d'arrêt, l'autre

IM PROMENADE DAXS L*1NDE ET A CEYLAN.

bayadère entre en scène à son tour. Nous nous attendions à quelque chose de nouveau; mais elle ne fit qne répéter exactement les exercices de sa compagne.

Ce spectacle, que les nalurels du pays contempleront toute une nuit avec une patience exemplaire, ne tarde pas à nous paraître fastidieux. Cependant nous tenons bon, espérant toujours qu'une phase nouvelle viendrait apporter quelque variété à ce répertoire d*une monotonie désespérante. Deux heures se passèrent ainsi; mais notre attente fut trompée, et nous levâmes la séance, jurant, mais un peu tard, qu'on ne nous y prendrait plus.

La ville de Lucknow (prononcez Lahnao) est la résidence d'un lieutenant gouverneur général ; elle renferme environ 300,000 habitants. Cette cité industrieuse et commerçante est la cap*itale de Tancien royaume d'Oude, dont la population, de 11 millions et demi, dépasse en densité celle de la Belgique elle-même; les neuf dixièmes appartiennent à la religion des brahmanes , un dixième seulement à celle de Mahomet. Le dernier des rois de ce pays, incapable d'exercer le pouvoir et de refréner lanarchie qui désolait ses États, fut détrôné par les Anglais en 1856 et envoyé à Calcutta. 11 y mourut bientôt. Sa veuve vint terminer ses jours en Europe; son corps repose à Paris dans le cimetière du Père-Lachaise. Cette annexion violente ne fut pas la cause unique de rinsurrection qui éclata Tannée suivante, et pendant laquelle TOude fut le théâtre d'opérations militaires importantes, presque toutes concentrées autour de la capitale ; mais elle en précipita assurément Texplosion.

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Il est difGcile de juger à distance un événement aussi complexe. Toutefois, pour qui connaît les hommes de rOrient, il est évident que Tlnde possède, sous les Anglais, lejmeilleur gouvernement qu*elle ait jamais eu, etqu^aucunpouvoir indigène ne saurait lui en donner un pareil.

17 novembre, — L'adresse russe gravée sur les malles de mon compagnon de voyage semble beaucoup intriguer un groupe de natifs de distinction qui se trouvent à la gare en même temps que nous. Ces nobles personnages à la barbe hérissée , aux riches vêtements de soie brodés d*or, portent à la ceinture tout un arsenal de sabres, poignards et pistolets de luxe. Il ne faut pas oublier que la guerre est imminente avec Fémir de Caboul, et que par conséquent on parle beaucoup de la Russie dans toute la péninsule. Sans doute ces messieurs me prennent aussi pour un homme du Nord; ils nous entourent avec les marques de la plus vive curiosité, et Tun d*eux, s*adressant à moi en très-bon anglais, me demande fort poliment mon nom, qu'il sera heureux de conserver, dit-il, comme souvenir de notre rencontre.

Nous partons à huit heures; la campagne, plate et brûlée par le soleil, ne présente aucun intérêt. Nous occupons un wagon de première classe, seuls avec un gentleman qui paraît désireux d'entamer la conversation. Il se dit Anglais, mais parle le français sans accent et avec une pureté qui semble démentir Torigine quM se donne. Questionné par nous sur différents sujets, il proGte de roccasion pour nous dire beaucoup de mal de Tadministration anglaise, qui, selon lui, exige des malheureux cul-

tîvatcurs un impôt exorbitant, hors de proportion avec le revenu des terres , et taxe les propriétés de la façon la plus arbitraire. Ce système déplorable ruine Tagriculture et donne naissance à d'affreuses famines auxquelles le gouvernement ne porte aucun remède. Toutes les classes de la population, ajoute-t-il, détestent les Anglais, sauf les marchands, qui prospèrent et se sentent protégés. EnGn, en manière de péroraison, notre interlocuteur nous prie de lui donner l'adresse des journaux français et russes qui seraient disposés à insérer ses appréciations personnelles sur les hommes et les choses de Tlnde.

De la part d'un Anglais, ce langage nous semble tellement étrange qu'il nous laisse le champ libre à toutes les suppositions. Cependant je me garderai de rien conclure de cet incident, pas plus que de la rencontre, peutêtre fortuite , à la station de Lucknow , des gens si polis dont j'ai parlé plus haut. Je me borne à raconter les faits tels qu'ils se sont passés , sans prétendre les expliquer.

Des dunes de sable mouvant annoncent les approches du Gange, que nous franchissons bientôt sur un pont magniGque, long de 800 mètres. Le cours imposant du fleuve majestueux se déroule à l'infini, du nord au sud, entre deux rives plates et sablonneuses. Ses eaux jaunâtres me rappellent le Mississipi , dont il égale, s'il ne dopasse pas la largeur à Saint-Louis ; et, ainsi que dans cette dernière ville, elles ont encore 1,300 kilomètres à parcourir avant de se confondre avec l'Océan.

A dix heures et demie , le train s'arrête à la station de Cawnpore, à 72 kilomètres de Lucknow. C'est là que

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VOude and Rohilcund vient s'embrancher sur la grande ligne de VEasl-Indian,

Bien que peuplée de 120,000 âmes, la ville n'offrirait au touriste qn*un médiocre intérêt, si le souvenir du plus sanglant épisode de Tinsurrection de 1857 n'attachait au nom de Cawnporeune triste célébrité. Nous demanderons au lecteur la permission de retracer en quelques mots les principaux incidents de celte lugubre histoire.

Dans les premiers jours de juin, les cipayes de la garnison de Cawnpore , renforcés par un régiment irrégulier de TOude, se mettent en révolte ouverte et massacrent leurs ofQciers européens. Sir Hugues Wheeler n'avait alors sous son commandement que trois cents soldats de la Reine ; de plus, avec cette poignée d'hommes, il devait veiller au salut de toute une population d'employés, négociants et planteurs d'indigo, hommes, femmes et enfants, qui, au nombre de huit cent cinquante personnes, s'étaient réfugiés dans les cantonnements anglais.

Dans ces circonstances difficiles, il eut la mauvaise inspiration d'accepter les services que lui offrait Nana- Sahib. Ce prince mahratte, vivant aux environs de Cawnpore, entretenait les relations les plus amicales avec les Anglais, et avait toujours témoigné à leur cause les plus vives sympathies. La garde de l'arsenal lui fut confiée, et la population européenne vint tout entière chercher asile dans les casernes. Celait tout ce que demandait le traître Nana, qui, mis en possession d'un immense dépôt de provisions, d'armes et de munitions, leva aussitôt le masque et se mit à la tête des insurgés.

Le 7 juin^ le feu s'ouvrit sur les faibles retranchements 6ù la colonie anglaise n'avait trouvé qu'un abri précaire et tout à fait insuffisant. Vingt jours après, la mitraille « le choléra, les fièvres et les insolations avaient fait parmi elle de terribles ravages et réduit de moitié le nombre de ses héroïques défenseurs. Aucun secours n'était signalé, les munitions touchaient à leur fin , la position n'était plus tenable. Le général Wheelor, dans cette horrible situation, prit le parti de signer une capitulation qui garantissait la vie sauve aux Européens ; il devait bientôt payer de sa propre existence son aveugle confiance dans la parole de Nana.

Le 27 juin, cinq cents prisonniers, hommes, femmes et enfants, s'embarquaient dans vingt-quatre bateaux qui devaient les conduire à Allahabad. A un signal donné, lés bateliers, mettant le feu aux embarcations, se sauvent à la nage , tandis que des canons démasqués tout à coup mitraillent sans relâche le malheureux convoi. Un seul bateau parvint à gagner le large. Ceux qui le montaient, poursuivis par les balles des cipayes, ivres de rage à la vue de la proie qui leur échappait, virent tomber un à un leurs compagnons; enfin, après de terribles péripéties, quatre Anglais, dont trois blessés, parvinrent à gagner le rivage, où ils trouvèrent un refuge chez un rajah qui les accueillit avec humanité. Ce furent les seuls Européens qui échappèrent à l'immense désastre de Cawnpore.

Quinze jours plus tard , le colonel Neil et le brigadier Havelock s'approchaient à la tête d'une petite armée. Le

traître Nana fit mine de se porter en avant; mais, bien que disposant de forces dix fois supérieures en nombre, il n'osa pas engager la lutte et, prenant lâchement la fuite, revint à Cawnpore pour y assouvir sa vengeance et essayer de laver sa honte dans le sang. Deux cents femmes et enfants européens, derniers survivants du massacre du 27 juin, restaient entre ses mains. Le 15 juillet, Tinfàme rajah donne Tordre de If s fusiller à travers les barreaux de leur prison , et comme la besogne n'allait pas assez vite à son gré, il appelle à son aide des bouchers musulmans, qui, dignes auxiliaires du maître, pénètrent le couteau à la main dans le suprême asile des infortunés. Pas une femme, pas un enfant ne trouva grâce devant ces misérables. Les corps des victimes, que leurs bourreaux ne se donnaient même pas la peine d^achever, furent précipités dans un puits, où les soldats d'Havelock les trouvèrent le lendemain, tout palpitants encore. Mais il ne restait plus une bouche pour raconter le récit de toutes ces horreurs. .

Les Anglais exaspérés se livrèrent à de terribles représailles. Une proclamation du colonel Neil ordonna que tout condamné à la peine capitale serait, avant Fexécution de la sentence, conduit à la maison du massacre, et forcé de nettoyer avec sa langue une certaine partie du plancher. S'altaquant ainsi à leurs préjugés de caste et de religion, il leur rendait la mort bien plus horrible que s'il les eût livrés à la torture.

Une voiture, que nous prenons à la gare, nous conduit d'abord devant une belle église qui renferme une grande

quantité de tablettes de marbre, où sont gravées des inscriptions funéraires destinées à perpétuer les noms des victimes de 1857. Non loin de là s'élèvent de nombreux bâtiments d'administration et de grandes casernes où sept mille hommes de troupes européennes peuvent trouver à se loger.

De là, nous allons au Sutti-C/iowra-Gkat (le large escalier des funérailles), lieu où le général Wheeler et les siens tombèrent victimes de Todieux guet-apens que nous venons de raconter. Au bord du Gange, à Tombre d'un gigantesque Cguier, s'élève un petit temple hiudoj, près duquel un ravin descend jusqu'au fleuve. C'est là, dans le lit dessécbé du torrent, que les prisonniers, épuisés par la fatigue et la maladie, se traînaient péniblement. Les infortunés, à bout de forces, croyaient marcher à la délivrance : c'était la mort qui les attendait!

Deux kilomètres plus loin, se trouve le Memorial-Garden, vaste jardin enclos d'une grille et dessiné avec art. Le monument élevé en mémoire des victimes du ] 5 juillet se compose d'une colonnade octogonale au milieu de laquelle s'élève une belle statue de marbre blanc représentant l'ange de la pitié. Le puits fatal, caché sous un revêtement de pierre, en forme le piédestal. Celle œuvre remarquable du sculpteur Marochetti a été exécutée aux frais de lord Canning, gouverneur général de l'Inde pendant l'insurrection. Des tombes, à demi cachées sous des massifs d'arbustes et de fleurs, sont disséminées autour du monument; le promeneur, au milieu de touchantes inscriptions, peut y lire plus d'un nom connu. Ces lieux,

déjà pourvus de beaux ombrages, servent de promenade aux habitants de Caix/Dpore; toutefois les natifs ne peuvent y pénétrer sans une autorisation spéciale.

Au retour, nous suivons les bords du canal qui réunit le Gange à la Jumna. Ce magnifique travail, Tun des plus beaux dans son genre du monde entier, a coûté 2 millions de livres sterling; ses dérivations fertilisent plus de cinq mille villages.

Nous devions repartir à deux heures pour Agra; mais la voie est encombrée par les trains militaires que Ton dirige incessamment sur la frontière afghane, et notre train a trois heures de retard.

Je profite de ces loisirs inattendus pour mettre au courant mes notes et ma correspondance. Pour cela je m'installe dans la waiting room (salle d'attente de la gare) . Ce salon, très-confortablement meublé, est complété par un cabinet de toilette et une salle de bain dont chacun peut faire usage sans payer aucune rétribution. De plus, avantage inappréciable et encore à peu près inconnu sur nos chemins de fer français, les portes en sont toutes grandes ouvertes, et le voyageur peut, à son gré, circuler dans la gare, sur la voie, dans la campagne; en un mot, entrer et sortir sans demander aucune permission. Dans ces conditions , quelques heures d'attente se passent aisément.

A cinq heures, la voie est libre; mais nous avons deux cent cinquante-trois kilomètres à parcourir, et il est plus de minuit lorsque nous arrivons à la station d'Agra. Par malheur, il n'y a plus une chambre disponible à l'hôtel

OÙ nous étions recommandés, et ce n*est qu'à deux heures du malin , après de nombreuses allées et venues à travers les cantonnements, que nous parvenons à trouver un gîte dans un petit hôtel {J'he IJuited-Service)^ tenu par un babou.

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