HOLY-ROOD
Holy-Rood est l’ancien palais des rois d’Ecosse à Edimbourg. 11 a été fondé par David en 1128. La construction de son admirable chapelle doit être d’une époque un peu plus rapprochée. Là reposent les restes de Jacques II, de Jacques V, d’Henri Darnley, d’une foule d’autres personnages distingués par leur rang ou leur caractère historique. Au milieu
des ruines de cette église , trop négligée pour riionneur de la nation, s’élèvent deux fragments de ruines singuliers par leurs physionomie pittoresque. Ce sont les bases et les premières assises de deux de ces faisceaux de colonnes qui portaient les voûtes des anciennes églises en s’épanouissant à leur sommet. Tronquées à une médiocre élévation , elles représentent à l’œil les groupes de prismes noirs des grottes basaltiques.
On nous a conduits de là dans les appartements que les princes français ont occupés pendant quelques années de leur long exil. La simplicité de cette demeure royale a
quelque chose de touchant. Le seul ornement qui la distingue de Tintérïeur d’une vieille châtellenie , est une assez bonne collection de portraits de quelques nobles Écossais , et de je ne sais combien de belles illustrées par’ les volages amours de Charles II. Certains sont dus au pinceau de Wandick, et cités parmi ses meilleurs ouvrages ; d’autres appartiennent à Mytens , son prédécesseur en réputation , ou à Ramsay , un de ses plus habiles rivaux. La chambre de Monseigneur le duc d’Angouléme a vue sur d’âpres masses de rochers , perspective qui a bien valu quelquefois celle du trône. Je n’ai pas eu occasion de
m’entretenir des souvenirs du séjour des Bourbons avec les grands, mais il a laissé une profonde impression d’attendrissement et de respect dans le peuple ; et je le dis parce que c’est vrai.
Cet appartement, ce château rappellent d’ailleurs d’autres infortunes.
C’était un grand sujet de méditation pour l’histoire que les Bourbons réfugiés dans le palais tragique des Stuarts. On respire là , si l’on peut s’exprimer ainsi , je ne sais quelle atmosphère de malheurs solennels qui s’augmente de siècle en siècle.
Il faudrait que la pitié eût tout-àfait disparu de la terre pour qu’elle ne revînt pas pleurer devant de si
grandes douleurs. Un tableau qui représente la famille de Charles après son supplice, était le premier objet qui frappât le réveil du frère de Louis XVI.
Il y a peu de distance de cette partie du château à celle qui a été occupée par l’infortunée Marie. Ici je me recueille dans quelques-unes des plus fortes impressions de mon cœur. Tous les détails de cet appartement ont été conservés avec l’exactitude la plus religieuse. Il est intact dans ses grandeurs et dans ses misères. On n’y trouve d’autres modifications dans l’état des meubles, des tapis , des tableaux , des draperies , que celles qui sont l’ouvrage
nécessaire du temps. Ce sont des haillons royaux qui auraient encore leur splendeur , si les vers les avaient respectés comme les hommes. On remarque dans la première chambre le lit de Marie , ses fauteuils , ses canapés où elle avait brodé le chiffre de son premier mari; jusqu’à la corbeille à ouvrage sur laquelle sa jolie main s’est si souvent appuyée ; jusqu’à sa boîte de toilette. On peut s’attendre à voir tirer du trésor du royaume la couronne de Marie Stuart, ou son anneau nuptial d’un riche écrin, mais l’esprit n’est pas préparé à la vue de son métier et de ses fuseaux. Le seconde pièce est encore une chambre à coucher dont
le lit à colonnes grêles enveloppées d’une mauvaise étoffe rose est accompagné de hautes chaises en forme de stalles d’une figure singulière.
Une vieille tapisserie du temps relevée dans le fond laisse apercevoir deux portes étroites , celle de l’issue dérobée par laquelle Darnley s’introduisit avec ses assassins pour surprendre Rizzio , l’autre celle d’un cabinet où ils durent se cacher. On y montre encore la lance et la lourde armure d’Henri Stuart. Enfin on reprend la^ même route , et on sort de la première chambre à coucher par un vestibule obscur et allongé qu’on n’avait pas distingué en entrant. On y reconnaît à une
forte empreinte de sang l’endroit où Rizzio reçut Je coup mortel , et à d’antres empreintes irrégulièrement tracées sur le pavé en sillons confus les efforts de sa lutte inutile. Je ne sais si cette sensation m’est particulière, mais je n’ai rien vu de pareil à ce théâtre d’une des sanglantes tragédies de l’histoire moderne , avec toutes ses décorations, jusqu’à celle du sang, qui est resté là sans s’effacer , comme celui de Duncan sur les doigts de Lady Macbeth. Il est à remarquer qu’il n’y a rien de plus difficile à effacer que le sang. C’est le témoignage qui s’élève toujours contre le meurtre ; sur cent accusations d’homicide , il n’y a en pas une
seule où il ne serve d’indice. Il crie meme devant l’histoire et la postérité. Les planchers d’Holy-Rood ont bu le sang de Rizzio dans toute leur profondeur. On ne le lavera plus.
Le souvenir de Marie Stuart est vivant à Holy-Rood , comme si elle avait été décapitée hier à Fotheringay. Il est vrai que les vestiges de son passage sont par -tout. INous avons vu dans la chapelle le recoin isolé où était placé son confessionnal. Son image se trouve dans la longue galerie des images historiques ou traditionnelles , ou fabuleuses des rois d Écosse , car Fergus meme n y est pas oublie. Elle se reproduit dans toutes les galeries, dans
toutes les chambres , et souvent plusieurs fois ; dans une , entre autres, où le portrait de la jeune princesse , revêtue des atours de ses fiançailles avec le jeune roi de France, oppose un étrange contraste au portrait de la fiancée de Botwell.
Ce dernier tableau est surprenant par je ne sais quel prestige de ressemblance idéale , qui répond juste à une combinaison de traits et d’expressions qu’on a arrangée sans le savoir ou qu’on a devinée. Marie Stuart y est encore reine ; elle y est femme sur-tout ; un jeu fin du regard, l’épaisseur sensible des lèvres, la mollesse à demi abandonnée, à demi agaçante de la physionomie
révèlent à mon imagination plus de secrets que l’histoire contemporaine.
Je voudrais que Schiller eût vu ce tableau , ou que Shakspeare eût-^ pu traiter ce sujet. Dans la salle voisine est un beau portrait de Darnley, de l’école hollandaise, llïj est mince comme- un spectre v mais svelte , élancé , audacieux , terrible. On conçoit la puissance de ce fantôme sur la faible organisation d’une femme.
La respectable dame qui nous guidait dans ce palais, ajoutait un prestige aux nombreux prestiges de ce singulier spectacle. Son âge , son costume si ancien et si noble , son langage difficile pour nous, et qu’un mélange d’écossais antique rendait
de temps en temps plus inintelligible et plus solennel , la gravité religieuse de ses récits , attendris de moment en moment par de touchantes exclamations, tout cela nous donnait l’idée d’une des femmes de la pauvre Marie, condamnée peutêtre pour quelque complaisance coupable à venir montrer, pendant de longs siècles, aux étrangers curieux ce lieu qui lui rappelle un remords et une punition. En vérité , je ne crois pas cela.
En revenant , nous nous sommes arrêtés devant l’emplacement d’une maison qui portait le nom de Milton, mais on venait de la rebâtir.
Le propriétaire du terrain ne l’avait pas trouvée commode.