‹ Promenade de Dieppe aux montagnes d'EcosseChapitre 17 sur 35 · D’ÉDIMBOURG A GLASGOW · texte numérisé non relu

D’ÉDIMBOURG A GLASGOW

I L y a un âge de la vie où nous n’exerçons plus sur ce qui nous entoure cette puissance de sensibilité qui entraîne , qui domine , qui nous fait craindre, et sur-tout qui nous fait aimer ; un âge où cependant lame encore énergique , encore jeune , conserve dans la seule possession de ses souvenirs quelque chose de délicieux qui ne se mani-

feste qu’au sein d’une entière solitude. Mon cœur a palpité de joie à l’idée que je pouvais arriver sans guide et sans compagnons au bord des lacs de Calédonie , parmi ce peuple qui n’entend pas meme l’anglais, que j’entends moi-méme tout au plus de manière à obtenir, à force de périphrases ridicules et de gestes extravagants, le contraire de ce qu’il me faut. Cette situation extraordinaire dont on ne peut sortir que par le besoin d’exister , a quelque chose d’impérieux qui renouvelle la vie , et je l’ai souvent éprouvé dans mes voyages. C’est ce qui m’a fait désirer de me séparer pendant quelques jours de mes

amis, et d’exister dans mes sensations propres , pendant que les leurs se communiquent et se confondent. Un pays nouveau , une nature et des mœurs nouvelles , pour quatre hommes c’est un spectacle; pour un homme , c’est une conquête.

La solitude d’un Français en Écosse est d’autant plus absolue que la connaissance des langues classiques y est, comme je l’ai dit ailleurs , très-rare , pour ne pas dire nulle. Il n’y a rien de plus difficile à trouver qu’un Anglais de la génération actuelle et de la classe commune qui sache le latin , que tout le monde savait il y a cent ans , et j’ai

eu le déplaisir de m’en convaincre , même chez les libraires qui sont nécessairement fort savants. Cette singularité s’explique toutefois par la vogue funeste des déplorables méthodes de Bell et de Lancaster (i) qui ont réduit toute la partie inférieure de la société à une éducation superficielle et grossière, et qui ont substitué un mécanisme ridicule au génie/ de l’enseignement. Cependant ces méthodes sont beaucoup

(i) J’atteste, sur ma conscience, que cette opinion n’est déterminée en rien par mes opinions politiques. Les honnêtes gens de tous les partis seront d’accord sur l’indécence et l’absurdité de l’enseignement mutuel , quand l’enseignement mutuel ne sera plus une affaire de parti.

mieux appropriées aux institutions et au caractère moral de la Grande- Bretagne qu’aux nôtres. Elles peu-

vent faire du moins des boxeurs de dialectique et des moniteurs de taverne ; mais elles ne produiront jamais mi homme distingué. N’est-ii pas remarquable aussi que depuis un grand nombre d’années il ne soit pas sorti, en Angleterre, un beau talent littéraire de la classe du peuple? Sous notre ancien système d’enseignement , si hautement méprisé , le fils d’un boucher de Melun devenait précepteur des rois , le fils d’un marchand de vin d’Amiens faisait les délices de la cour; l’université se recrutait plus tard chez les coûte-

( 'Sa )

iiers de Langres , l’académie chez les chaudronniers de l’Auvergne et les chapeliers de Lyon. Polymnie confiait sa lyre à un cordonnier qui aurait été appelé à toutes les distinctions sociales, s’il avait été un honnête homme. Les grands seigneurs se disputaient l’avantage d’héberger un ouvrier de Genève, fort ennemi de tous les pouvoirs, mais éloquent et sensible. Voyez l’Angleterre aujourd’hui , avec cette éducation philosophique et libérale qu’on prône sans savoir pourquoi , ou plutôt , parce qu’on ne sait pas encore qu’elle n’est ni libérale, ni philosophique. Il n’y reste presque pas un homme digne d’étre cité dans la

haute littérature (j’en demande par»

don à Southey s’il n’est pas noble, et je ne m’en suis pas informé) ; pas un homme remarquable, dis-je, qui ne soit lord ou baronnet ; et pour peu que le meme système s’établisse chez nous , ne , cherchez plus de génie dans les ilotes de la société moderne. Pour trouver un talent , il faudra brusquer un Suisse et traverser une antichambre. Heureusement nous n’en sommes pas encore là.

Il y a toutefois de singulières contradictions dans la nature et dans l’esprit de Fhomme. Vous avez entendu dire à nos philosophes de Paris que l’humanité est redevable aux

Écossais de deux grands bienfaits dont le second me paraît très-réel , l’enseignement mutuel et la vaccine.

Vous partez de France, vous arrivez en Écosse , vous visitez ce peuple dans ses villes les plus éclairées , et vous vous apercevez , avec un certain étonnement , que presque tout le monde a eu la petite vérole, et que presque personne ne sait lire.

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