GLASGOW
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Les compilateurs de notices cosmographiques citent ordinairement Glasgow comme la ville la mieux bâtie de l’Europe. Je le penserais comme eux , si je n’avais pas vu Edimbourg. Toutefois les rues tracées à la rive gauche de la Clyde sur un plan magnifique promettent de rivaliser un jour avec Edimbourg meme, et ce jour n’est pas éloigné,
si les progrès de cette belle ville continuent dans la meme proportion. Il résulte du relevé de ses chartes particulières qu’elle n’avait que 7644 habitants en 1610, et que ce nombre ne s’est élevé à 84,000 qu’en 1801. Elle en a aujourd’hui plus de i5o,ooo.
Elle a donc gagné i4o,ooo habitants en moins de deux cents ans , et plus de 60,000 en moins de vingt. Cet accroissement est peut-être un phénomène sans exemple dans la statistique.
La rive droite a été long-temps la seule peuplée. On y remarque des rues et des places superbes , Argyle-Street , Queen-Street , Georges-Squarre où est la statue de John
Moore ; des édifices d’un goût médiocre, mais d’un bel effet, et particulièrement un joli théâtre. Parmi les monuments religieux on ne cite après la cathédrale qui mérite une mention particulière, que la chapelle catholique dont les habitants de Glasgow sont très-fiers , quoiqu’elle soit de ce gothique renouvelé, si commun en Angleterre, qui pèche presque toujours , et ici en particulier, par l’harmonie des détails ; et qui serait infiniment plus intéressant , si les Anglais comptaient beaucoup d’architectes d’un goût aussi parfait que la plupart de leurs graveurs et quelques-uns de leurs peintres. Le coup d’œil de
New-Bridge ou du pont neuf qui conduit au nouveau Glasgow , a quelque chose d’enchanteur. Il rappellerait celui du Pont-des-Arts à Paris , si ses grèves n’étaient pas d’une verdure si fraîche, et si la rivière , sur laquelle il est majestueusement jeté , ne disparaissait pas sous une multitude de bâtiments. Quand on y regarde de plus près , et que l’on considère ces passants enveloppés dans des draperies de couleurs vives et variées, comme celles de Madras ; ces Bohémiennes penchées sur le fleuve , qui voient couler l’eau en fumant des feuilles de tabac roulé d’un brun moins obscur que leur peau d’acajou
bruni ; le pont léger qui court à l’horizon oriental comme un arc de roseau , et sur-tout les nombreux clochers à étages cubiques superposés, qui s'élèvent en décroissant les uns sur les autres, comme certains minarets, on se croit transporté dans l’Orient. Comme Glasgow est encore moins fréquenté et moins connu de tous les habitants du continent qu’Édimbourg , car en Europe il n’y a guère que les Anglais qui voyagent pour voyager , les mœurs et les usages antiques s’y sont beaucoup mieux conservés , surtout parmi les femmes , qui par-tout ailleurs donnent l’exemple de l’in-
[ stabilité et de l’amour du change-
ment, au moins en fait de modes.
Celles de Glasgow ont généralement et judicieusement gardé l’ancienne cappe écossaise, qui est on ne peut mieux appropriée au rigoureux climat du pays. Cette robe qui ressemble exactement au domino de Venise est assez ordinairement d’une laine cendrée de peu d’apparence.
Les plus élégantes sont de cette jolie étoffe quadrillée cpie nos Parisiennes ont affectionnée quelque temps. Les plus communes sont d'un rouge éblouissant dont l’effet produit par un rapprochement d’idées que je n’ai pas besoin de faire sentir , m’a paru horrible audessus de deux jambes nues. Les
femmes du peuple , presque toutes les femmes de la classe intermédiaire , et un assez grand nombre de femmes de la classe elevée , mar-* client à pieds nus. Quelques-unes ont adopté les souliers seulement.
Les dames à la mode qui ont emprunté les vêtements des Parisiennes , ont aussi emprunté leur chaussure , ou plutôt la nôtre , car elles sont chaussées en hommes ; mais cette jiartie de leur accoutrement est celle qui les incommode le plus, et dont elles se défont le plus volontiers quand elles sont libres. A peine une brillante Écossaise a épuisé l’admiration des fashionnables de Glasgow, elle cher-
che la solitude ; et la première pensée qui l’occupe dans un sentier écarté, dans un jardin solitaire , dans l’ombre mystérieuse de son appartement , ce n’est pas , comme chez nous , le souvenir du dernier homme qui l’a regardée en soupirant, ou de la dernière femme qui a éclipsé sa toilette ; c’est l’impatient besoin d’ôter ses souliers et ses bas , et de courir à pieds nus sur ses tapis, sur la pelouse de ses pièces de verdure , ou sur le sable roulant des chemins. L’aspect de ces pieds nus n’a presque jamais rien de repoussant , meme dans le peuple , jamais rien de pénible pour la sensibilité, quand on les voit se dé-
! ployer sur les dalles polies des larges trottoirs de Glasgow. Les I pieds chaussés ont beaucoup plus ! de désavantage. La forme plate et I ample des souliers à boucles ou à 1 cordons qui les enveloppent, ne ; dissimule pas du tout leur grosseur, j qui est très - conforme sans doute I aux proportions naturelles , sur- I tout chez un peuple où rien n’a I gêné pendant une longue suite de j| siècles la liberté des développe- ^ments, mais qui est choquante pour nos yeux accoutumés à l’exiguïté forcée du pied des Françaises, qui isont , sous ce rapport, une espèce jd’intermédiaire entre ]es Écossaises et les Chinoises. Le pied des mon-
tagnards , destiné à s’appuyer sur des espaces étroits , glissants , escarpés, devait être nécessairement large et fort. Les pieds dont la petitesse est hors de toute proportion sont une beauté de boudoir, dont l’avantage ne peut être apprécié que des personnes qui sont condamnées par leurs infirmités ou réduites par leur propre choix à ne voir la terre que par la fenêtre et à ne la parcourir qu’en carrosse.