A MA FEMME
Je ne m’accoutume pas à l’idée d’étre séparé de toi , de vivre et de penser sans toi. Chaque objet nouveau qui s’offre à ma vue me sem-
ble un vol que je te fais; et quand je pense que tout va être nouveau pour moi, qu’il n’y aura plus une sensation commune entre les sensations multipliées de mes journées, et celles qui remplissent tes souvenirs, je regarde ce voyage avec une espèce de terreur, comme l’essai de la séparation éternelle. Depuis douze ans, associée à toutes les vicissitudes de ma vie, tu m’as suivi dans les rigoureux pèlerinages de l’exil et dans les excursions plus agréables que m’a fait entreprendre l’amour de l’étude et des arts. Tu as visité avec moi les riantes campagnes du midi de la France; les monuments austères de la Normandie et de la Bre-
tagne ; les antiquités majestueuses de l’Italie ; les ruines de la grande Grèce, patrimoine inutile des barbares. Je t’ai nommé tous les lieux qui rappelaient de fortes pensées , qui attestaient d’anciennes gloires.
J’ai appris à notre chère petite fille à bégayer leurs noms solennels, dans une langue qui n’était pas celle de sa nourrice et dont les sons frappaient pour la première fois son oreille. Aujourd’hui , je suis seul ; car l’amitié est un doux auxiliaire du bonheur, mais elle laisse bien vide un cœur qui est séparé de ce qu’il a de plus cher au monde. Je suis seul, et les impressions qui avaient tant de charme quand vous
les partagiez avec moi, me trouvent inattentif et presque insouciant. Les noms des sites et des hommes ne me préoccupent un instant que comme des mots inconnus qui ne valent pas la peine qu’on en demande le sens. Arrivé d’hier d’assez bonne heure à Dieppe, je ne suis allé que ce matin au bord de la mer, et j’ai à peine promené mes regards sur la scène magnifique qu’elle déploie ici; ma fille n’a jamais cherché des coquilles sur ce rivage. Si l’on pensait à tout cela avant de partir , on ne partirait point, mais quel homme est toujours heureux d’étre heureux?
J’ai cependant trouvé ün accom-
modement qui plaît à mon imagination : c’est de vous parler à tout moment comme si vous étiez là, et de ne rien voir , de ne rien éprouver, sans vous le transmettre tout de suite par la pensée. « Vois -tu, « Marie, comme il serait agréable « de jouer avec tes petites compact gnes sous ces jolies feuillées de cc Pavilly. Et toi, plonge tes yeux « sur cette vue de Dieppe et de la « mer du haut de la montagne du (c Bourdun, qui passe pour un des cc beaux spectacles de la nature ; ou cc bien amuse - toi des narrations cc merveilleuses de notre cocher qui, cc tout en pressant ses chevaux, race conte d’une voix enrouée les der-
« niers exploits du corsaire Boli- « dar. » C’est ainsi que vous allez voyager avec moi , jusque sur les côtes reculées où me pousse la manie de voir d’autres pays et d’étudier d’autres mœurs, Que de contrées variées d’aspects et de caractère nous allons parcourir ensemble ! Cependant nous ne prendrons pas le temps de nous appesantir sur les détails. Nous allons vite, parce que d’autres soins nous rappellent, et que notre foyer nous garde des trésors de tendresse et de bonheur qui ne sont pas ici. Puissé-je, hélas!
les retrouver ! Nous n’avons pas , d’ailleurs, la prétention d’instruire.
Notre ambition se borne à jouir de
ce qui est beau; notre esprit se borne à en causer. Si le journal que je trace en courant pouvait avoir quelque mérite, ce serait tout au plus celui de représenter avec naïveté des impressions libres et naturelles. Presque étranger à la langue , à l’histoire et aux mœurs des contrées que je vais visiter, je suis sûr de moins parler des choses sur la foi de leur renommée , que sur celle de mes propres sensations. Seulement ne rebute pas mes haillons poétiques. J’écris très - rapidement , et tu sais que ma première pensée s’accoutre volontiers des lambeaux de la toilette des Muses ; mais ce qui est un défaut ridicule par la
prétention dans un volume d’apparat, n’est qu’un inconvénient léger dans les impromptus familiers de la négligence. L’abandon des tablettes d’un voyageur est comme celui de ses habits. On prend ce qui vient à l’esprit et ce qui tombe sous la main. Qui sait , au reste , ce que deviendront ces tablettes? Un volume ou rien, peu m’importe. Il aura comblé tout l’espoir que je fondais sur lui, s’il réussit à tromper quelquefois le tourment de l’absence par une de ces illusions que j’embrasse avec tant de facilité, qu’ elles me tiennent quelquefois lieu de bonheur.
Venez donc et ne me quittez
plus , car il est huit heures du soir.
La marée commence à se retirer, et déjà elle laisse , à plusieurs toises derrière elle, une bande de noirs fucus , inégale , ondoyante , sinueuse J* comme la projection irrégulière des dernières vagues, de celles qui ont expiré en flots d’écume au-dessous de ce grain de sable. Nous nous embarquerons sur la corvette V Unité j capitaine Holden , et c’est elle dont vous voyez flotter d’ici le pavillon noir et bleu. Ou plutôt, je l’exige, séparonsnous pour cette nuit. La mer est si grosse que les pécheurs eux-mémes nont pas osé tenter la navigation journalière qui fournit à la subsis-
tance de leur famille. La surface immense est sillonnée partout de bancs élevés et verticaux comme les falaises de la côte, éblouissants de blancheur comme elles, qui courent, se heurtent, se brisent, montent les uns sur les autres et tombent , en rugissant , sur la grève. Le vent est contraire et furieux. Le goéland , qu’il chasse avec impétuosité , resserre ses longues ailes , comme un marinier habile des voiles qui offrent trop de prise, et, abaissant peu à peu sa chute oblique, se laisse rouler jusqu’à terre.
Que le ciel me préserve de vous confier, chères amies, aux caprices de ce terrible élément-! Au nom de
mon repos, séparons-nous pour cette nuit. Je vous retrouverai sur l’autre rive.