CALÉDONIE
C A L E D O N I A M ! Cu ledonium ! Qu e de souvenirs , que d’impressions dans le nom de la première contrée poétique dont la direction de mes études m’ait permis d’apprendre les brillantes inspirations ! Ici tout est naturel, grand, sublime; tout porte le caractère d’nne antiquité solennelle et inaltérable. Les mœurs de
C€ peuple , ses vêtements , son langage meme sont purs de mélange comme lui; et (remarque sans exception) par -tout où la langue autochtone , ou du moins la langue immémoriale s’est conservée, il reste encore un peuple , parce qu’un peuple c’est une langue. Il n’y aura plus jamais de romains, mais le Parthénon peut se relever un jour de ses ruines si lord Elgin lui en a laissé.
Je suis parti de Glasgow à six heures du matin le 28 juin , par un temps délicieux. Le ciel n’était cependant pas absolument si pur qu’on n’y vît flotter d’espace en espace quelques nuages passagers.
dont l’aspect vérifiait d’ailleurs une conjecture que j’avais faite autrefois. C’est que ces vapeurs de nature diverse qui s’élèvent des lacs, des fleuves et de la mer , réflécliissant les lumières du ciel où s’empreignant des ombres des monta-' gnes , et différant toutes entre elles de volume, de densité, de couleur, sont infiniment plus susceptibles de simager que les nuages monotones de nos continents , qui flottent sans choc, sans accidents sur des surfaces régulières. La mythologie d’Ossian est nécessairement fondée sur des vraisemblances physiques comme toutes les mythologies , et pendant que je crayonnais ceci, j’ai
cru voir Malvina se pencher sur sa lyre en abandonnant aux vents la soie ondoyante de ses cheveux. J’ai senti qu’il m’était aisé de reconnaître dans ces caprices de l’air toutes les ombres des aïeux , mais pourquoi les y chercher? Celle de mon père n’y est pas, et arretée sur la place étroite de l’exil où il m’a laissé , elle habite d’autres nuages qui ne passeront plus sur ma tête.
Les premiers milles du voyage au sortir de Glasgow ne sont ni plus ni moins beaux que les plus belles rives de la Saône. Ce sont des plaines bien cultivées, garnies d’habitations élégantes ou de riches ma-
niifact lires , et dont l’horizon est tout an plus varié par les sinuosités vaporeuses de quelques collines. A neuf milles , la Clyde s’élargit d’une manière extraordinaire. Les ruines de la vieille église de Saint- Patrick viennent incliner sur son cours un pan de muraille sans aplomb, dont l’équilibre étonne les voyagéurs. Plus loin les rochers austères de Dunbarton terminent la perspective et ressemblent à une vaste coupole naturelle dont le fleuve n’est que l’avenue. Peu à peu ils se dégagent, ils s’avancent, et découvrent aux regards cette masse basaltique si imposante et si bizarre à-la-fois, qui renferme entre deux
pans énormes, divisés par une percussion qu’on ne peut attribuer qu’aux plus anciennes révolutions du globe , le plus triste château dont la féodalité ait jamais effrayé les regards des peuples. Des groupes de soldats rouges, qui plongent leurs regards dans sa morne profondeur du haut des fortifications, rendent ce spectacle encore plus pénible aux yeux et au cœur du voyageur ami de la liberté. C’est à Dunbarton qu’il avait d’abord été question de confiner Napoléon 5 circonstance qui recule de nous cette forteresse de tout le diamètre d’un monde ; et quand je pensais en courant sur la grève de fer qui sépare
le roc où elle est fondée du cours majestueux de la Clyde , que cette rivière était la Clutha, cette montagne le Balclutha d’Ossian , cette ville ancienne XAldcluitha de Bede ; que c’était là qu’avait régné Carthon et soupiré l’aimable fille de Cathmol; quand ma pensée s’arrêtait sur les monuments d’une époque plus voisine, sur le rocher de la surprise de Ruthwen et sur la tour triomphale de Wallace; quand j’embrassais d’un coup-d’œil les vestiges du passage de tant de siècles, et que je voyais s’ouvrir devant moi l’empire poétique des Bardes Calédoniens dont Balclutha est l’Ilion, j’aurais eu peine à me défendre de quelque retour
( iSa )
de mon enthousiasme de vingt ans.
Tout rappelle à Dunbarton la fière indépendance d’un peuple primitif, le choix d’une position inaccessible comme ont dû l’affecter des tribus guerrières , et les formes mystérieuses d’une religion mélancolique.
Faujas de Saint-Fond écrit (^Voyage / en Angleterre et en Écosse , p. 262 , t. I ) : « Je ne sais pourquoi M. Pente nant en parlant de ce rocher dit « qu’il est d’une hauteur étonnante.
« J’ai trouvé qu’il a tout au plus deux « cent cinquante pieds. )) Je crois connaître à merveille la raison de cette différence. Elle est marquée de toute la distance qu il y a entre un homme sensible et un simple acadé'
micien. Pennant ne faisait qu’obéir à une impression , et Faujas a mesuré.
• Je me suis éloigné , non sans tourner souvent les yeux sur Balclutha , car ce n’était plus Dunbarton , et j’évoquais encore le souvenir des anciens guerriers et des anciens poètes quand une colonne élevée sur ma gauche m’a indiqué la place d’un tombeau. Je me suis approché , j’ai lu , et j’ai jeté avec respect quelques fleurs sauvages, que je venais de dérober à l’ancienne demeure des Bardes, sur la pierre consacrée à la mémoire d’un de leurs héritiers. Ce monument était celui de Smolett.