‹ Promenade de Dieppe aux montagnes d'EcosseChapitre 22 sur 35 · LOCH-LOMOND · texte numérisé non relu

LOCH-LOMOND

[-JE premier point remarquable que m’indiquait mon itinéraire était Dun- Fion ou la montagne de Fingal, qui conserve quelques vestiges d’un ancien campement de ce héros. Plus loin s’étend Rushy-Dale ou la Vallee des Roseaux , célèbre par la sanglante mêlée des Colquhouns et des Macgregors , vers le commencement

du dix-septième siècle. Le lac Lo- TÙond commençait à se découvrir à ma droite et décorait un horizon immense de l’incroyable variété de ses aspects. Qu’on n’attende pas de moi l’impossible effort de le peindre.

Qui pourrait faire passer avec une encre froide, avec des mots stériles, dans l’esprit et le cœur des autres, des émotions dont on s’étonne soiméme , et qu’on ne se croyait plus la force d’éprouver! Qui pourrait décrire cette inéditerranée des montagnes , chargée d’îles toutes variées dans leurs formes et dans leur caractère , les unes graves , majestueuses, couvertes de noirs ombrages qui se* confondent avec la

couleur des eaux, car les lacs de Calédonie sont toujours les lacs noirs d’Ossian; les autres plus tristes, plus austères encore, dressant çà et là sur leur surface quelques rochers dépouillés à peine frappés de tons bizarres par les reflets de la lumière ou quelques touffes de fleurs saxatiles ; je plus grand nombre déployant de frais rivages, des bocages ravissants, des bouquets de futaies élevées, placés comme de grandes masses d’ombres sur le vert soyeux de la pelouse : jardin délicieux où l’ame se transporte avec ravissement, et dont l’éloquente beauté parle au cœur de tous les hommes ! j’ai vu un paysan immobile ^devant le lac.

les yeux fixes, l’esprit absorbé à ce qu’il paraissait dans une méditation profonde. Je me suis approché de lui. Je l’ai détourné de sa contemplation. Il m’a regardé un moment , et m’a dit en soupirant et en élevant les mains vers le ciel : Fine country ( superbe pays ) !

Le lac Lomond peut être regardé en élégance, en grandeur, en variété de sites et d’effets , dit l’excellent itinéraire de Chapmann , comme le plus intéressant et le plus magnifique de la Grande-Bretagne. Je le regarde, moi qui ai parcouru beaucoup de pays, comme un des spectacles les plus intéressants et les plus magnifiques de la nature,

et je me flatte de faire adopter cette appréciation au lecteur le moins sensible à ce genre de beautés , sans me servir d’aucun des prestiges de l’hyperbole. Qu’il se représente un lac sur lequel on compte trente-deux îles dont un grand nombre ont plusieurs milles de longueur, et qui a son horizon borné de tous côtés par une chaîne de montagnes dont quelques-unes ont plus de cinq cents toises d’élévation. Qu’il joigne à cette simple donnée topographique l’effet d’une végétation variée, mais toujours charmante ou sublime, celui des accidents du jour et de l’ombre dans les circuits de ces gorges profondes où le soleil paraît et disparaît

à tout moment , en passant derrière les montagnes qui les embrassent ; les apparences bizarres des vapeurs qui pendent à leurs sommets , dans ce pays qui a consacré, si l’on peut parler ainsi , la mythologie des nuages ; les bruits singuliers des échos qui se renvoient à des distances infinies la moindre rumeur du moindre flot, et qui finissent par vous apporter je ne sais quel frémissement harmonieux , comme celui qui expire dans la dernière vibration d’une corde de harpe ; la tradition des premiers temps , et avec elle les noms d’Ossian , de Fingai , d’Oscar, qui sont parvenus avec la mémoire de leurs faits et de leurs

chants à tous les habitants dé ces rivages presque aussi vivement que ceux des héros d’une époque plus rapprochée , et de ce Rob-Roy luiméme par lequel le Calédonien , ému d’une forte surprise ou d’un profond sujet de crainte , jure encore aujourd’hui comme les Latins juraient par Hercule. Enfin , je n’ai pas compté , dans cette énumération , trois merveilles du lac Lomond , que les bateliers n’oublient jamais de faire remarquer : les îles flottantes, les vagues sans vent, et le poisson sans nageoires. Ce poisson fort commun , dont on mange quelquefois dans le pays , et qué des voyageurs ont pris pour une vipère ,

( igi ) -

est une couleuvre très-innocente , le coluber natrix , si je ne me trompe.

Les anciens donnaient au lac Loniond le joli nom de Ljncalidor, formé du gallique Ujn-celjdd - dur i eaux des montagnes ombragées ).

Son nom de Lomond Itii vient de la plus haute et de la plus singulière ' fîe ses montagnes, le Ben-Lomond, remarquable par le cône entièrement nu qui le couronne. Llwmonwy ! Signifie la montagne chauve. Sir Walter Scott a été heureusement inspire par ces paysages délicieux , mais quel poète n’aurait pas été inspiré par le Ljncalidor, et quel site ;pittoresque n’aurait pas inspiré le brillant Ossian de l’Ecosse moderne.?

11 n’y a qu’une telle nature qui puisse donner naissance à une telle poésie.

Les voyageurs s’arrêtent ordinairement à Luss, qui est le Lutha d’Ossian , et à peu près la moitié du chemin de Glasgow à Invefary. De là on peut visiter les îles du lac, et cest le but le plus commun des voyages de plaisir du nord de l’Angleterre. J’y ai dîné dans une chambre ou les curieux qu’attire cette admirable contrée manquent rare-

ment d^écrire leurs noms sur les murailles et les boiseries. Je n’y ai trouvé qu’un seul nom français, et c’était le mien. Il y a quinze ans qu’une pareille circonstance m’aurait fait faire de doux rêves. Quel ami a pu s’occuper de moi dans les montagnes d’Ecosse, et pourquoi a-t-il négligé de tracer son nom à côté de mon nom? Je ne saurais dire combien cette idée m’a charmé , combien elle a peuplé ce pays, et Dieu sait s’il en a besoin! La certitude qu’une pensée humaine s’était arretée sur moi dans ces déserts ajoutait quelque chose encore aux enchantements de leur silence et de leur solitude. J’ai fait douze milles

, ( igs )

de là , sans entendre d’autre bruit que le mouvement du lac aux vagues sans vent, sans voir d’autre créature vivante qu’un oiseau de la forme d’une bécassine , mais une fois plus petit, qui vole en sifflant sur la grève d’une pierre à une autre , sautille , tourne la tête et disparaît comme un trait. Je me trompe ; j’ai vu une femme de la figure la plus aimable et la plus régulière, un peu pâle seulement. Ses cheveux étaient retroussés sous un de ces chapeaux de paille qui étaient à la mode à Paris quand J’en suis parti, mais que je ne saurais pas nommer. Elle avait une robe écossaise propre et simple, comme toutes les paysannes, les jam-

bes nues, l’œil triste et doux. Quand je suis passé , elle arrachait de mauvaises herbes. Ses deux enfants sont venus auprès d’elle pour lui montrer le voyageur. Je cherchais de l’œil une maison : je n’ai aperçu qu’une hutte , quelques centaines de pierres amassées à peu de frais , pour défendre trois pauvres créatures contre la fureur des vents , le poids de la neige et le froid.

Ce qui m’étonnaît surtout, c’était de trouver une route bien entretenue , une route élégante comme les allées du jardin des riches. Elle semble tracée exprès pour offrir à des spectateurs exigeants l’agrément d’un amphithéâtre commode et près-

que voluptueux à la représentation des scènes les plus solennelles de la nature. J’étais arrivé à cette pente gracieuse et pittoresque , à cette situation charmante et sublime, peutêtre unique sur la terre , qu’on appelle la pointe de Firldn , et d’où l’on parcourt d’un coup-d’œil les enceintes multipliées que forment les montagnes autour des golfes nombreux du lac , comme autant d’immenses salons de verdure qui mirent leurs magnifiques décorations dans des parquets de cristal.

TA RB ET.

J’avais manqué de dix jours Fexcursiori botanique du docteur Hooker^ le savant professeur de Glasgow , à qui j’étais recommandé par l’amitié de Bory de Saint-Vincent , et dont l’agréable accueil me laissera un éternel souvenir de reconnaissance.

Muni de l’itinéraire qu’il m’avait tracé 5 et de ses recommandations , je devais m’arrêter à Tarbet, chez

le bon Coll Walker. Nulle part le lac Lomond n’étale plus de magnificence ; nulle part le Ben -Lomond qui le domine , et qu’ils appellent

LE ROI DES MONTAG]?fES [king of Mlls) ^

ne paraît plus majestueux. Après avoir suivi pendant vingt milles ces rivages délicieux, ori éprouve encore à Tarbet un sentiment d’admiration nouveau. Le sévère Faujas de St.-Fond, dont le cœur de marbre n’a jamais palpité que pour du marbre , a senti lui-mème l’effet de cette séduction locale, si bien décrite dans des vers charmants de Russel. « Le « superbe lac Lomond, dit-il (c’est « le naturaliste qui parle et non le « poète , on pourrait aisément s’y

« tromper) , le beau soleil- qui dorait « ses eaux , les roches argentées qui « bordaient ses rives , les mousses « verdoyantes et fleuries , les bœufs « noirs , les moutons blancs , les

« bergers sous les pins ne sor-

(c tiront plus de ma mémoire , et « me font desirer de ne pas mourir « sans revoir Tarbet. Je songerai « souvent à Tarbet , même au milieu « de la belle Italie , de ses orangers , c( de ses myrtes , de ses lauriers et (c de ses jasmins. » Moi aussi je desire ne pas mourir sans revoir Tarbet ; mais je rends grâces à l’austérité d’un philosophe de m’avoir épargné les frais d’un enthousiasme dont l’expression se renouvelle ici trop

souvent. Ce n’est pas un faible bouclier contre les préventions auxquelles je suis exposé , que l’opinion d’un minéralogiste romantique. Je n’ai pas moins que lui à me louer de ces aimables attentions de d’hospitalité , si rares à trouver dans une auberge, si douces partout dans un désert ; car il ne faut pas qu’on se persuade , à l’inspection de quelques cartes , que le Dunbartonshire , par exemple, soit peuplé comme un de nos départements. La plupart des endroits* marqués dans les itinéraires ne doivent être considérés que comme des points de repos. Ce sont des masures ordinairement inhabitées, où l’on pénètre sans éveiller

d’autre attention que celle des hirondelles qui s’envolent à votre aspect. Quelques-unes meme de ces chaumières ont totalement disparu.

Il y a plus : Tarbet et Arroqhar, qui sont comme une autre Tyr et une autre Sidon sur ces parages , se réduisent à deux ou trois maisons groupées autour d’une auberge.

Aussi s’appellent -elles T'arbet inri , Arroqhar mn^VdiVibev^e de Tarbet, l’auberge d’Arroqhar ; et ce n’est dans le fait pas autre chose , car rien ne peut déterminer un établissement plus considérable et un plus grand développement de population dans un pays également privé des ressources de la culture et de celles de

l’industrie, où l’hiver est presque intolérable , l’automne orageux ét froid , le printemps inconnu , l’été rare et de deux mois au plus dans les bonnes années. Tout cela n’em* pèche pas que l’auberge de Tarbet ne soit une des meilleures de l’Europe , et de celles où les soins délicats de la bienveillance et de la politesse se font le moins chèrement payer. J’ai du moins fait bien des milliers de lieues en France , en Allemagne, en Italie, en Angleterre, sans en trouver qui pùt lui être préférée , même sur les routes les plus fréquentées et dans les provinces les plus opulentes. La prospérité dont elle jouit , et qui est fondée sur

une durée d’exploitation extrêmement bornée, est due au peu de valeur relative des matières premières de consommation et au concours nombreux des voyageurs , c’està-dire des Anglais, peuple essentiellement curieux de ses richesses locales , qui les apprécie avec goût , qui les fait valoir avec intelligence , et qui changerait , s’il les possédait , nos sites en élysées , et nos ruines en mines d’or.

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