‹ Promenade de Dieppe aux montagnes d'EcosseChapitre 23 sur 35 · PRODUCTIONS NATURELLES · texte numérisé non relu

PRODUCTIONS NATURELLES

Ljes parties des comtes d’Afgyle et de DuDbarton que je parcourais appartiennent à la division des terrains de mica -schiste de M. Doué dans son Essai géologique sur VÉcosse, et c’est de carrières analogues qu’ont dû être tirés les matériaux des maisons resplendissantes d’Edimbourg. Il est question dans l’histoire de la conquête du Mexique

d’une petite ville bâtie en pierres si brillantes que les compagnons de Fernand Cortez s’imaginèrent de loin qu’elle était d’argent ; mais Fernand Cortez n’avait pas de minéralogistes avec lui , et il serait un peu hasardé d’avancer qu’il entrât du mica -schiste dans sa construction. Quoiqu’il en soit, cette illusion se renouvelle souvent aux bords du lac Lomond , et particulièrement au cap pittoresque de Firkin, remarquable par la nature et la physionomie des rochers qui descendent vers le rivage. Ce sont de grandes masses de schistes onduleux dont les écailles d’un blanc nacré imitent de loin l’écume des eaux agitées par

le vent et blanchies par les brisants de la côte. On dirait des vagues surprises et pétrifiées au moment où elles retombent parmi les vagues du lac, et dont l’éternelle immobilité contraste avec la mobilité sans fin de celles qui viennent expirer à leurs pieds. Il résulte des mesures prises par l’exact et savant géologue que j’ai nommé au commencement de ce paragraphe, que le lac Lomond et le lac Kattrine sont les plus profonds de l’Écosse, observation qui peut expliquer l’opacité ténébreuse de leur couleur habituelle.

Le premier a six cent pieds de profondeur près de Tarbet où le lecteur m’a laissé, et le second quatre cent

quatre-vingt sur presque toute son étendue.

Un des motifs qui m’avaient déterminé à circonscrire ma solitude, c’était le désir de reconnaître avec un peu de soin les productions naturelles des montagnes d’Écosse , préoccupé que j’étais de la persuasion qu’elles devaient être plus caractérisées, et, s’il est permis de s’exprimer ainsi , plus spécialement locales qu’elles ne le sont en effel:.

La géologie seule a ce caractère distinctif que j’aurais voulu trouver dans les autres catégories, et c’est précisément celle que j’entends le moins. Quant aux plantes, j’étais dirigé par l’excellente Flora Scotica

de l’aimable et profond docteur Hooker, je l’étais par ses conseils, je l’étais enfin par l’admirable instinct de son guide ordinaire , vieillard vif, agile, ingénieux, pénétrant, comme le sont généralement ces montagnards, et qui ne manquait nulle part de retrouver la plante curieuse qui avait excité dans le savant professeur un sentiment de simple plaisir, de surprise, d’enthousiasme ou de ravissement , et de figurer sa sensation par des exclamations ou par des gestes qui ne m’ont pas trompé une fois sur l’importance de ma découverte. Enfin je me contentais de recueillir les espèces qui me frappaient le^plus par

la nouyeauté de leur aspect; heureux d’en ajouter quelcpies-unes au riche envoi dont M. Hooker m’avait chargé pour Bory de Saint -Vincent, et certain de trouver auprès de celui-ci des notions claires et brillantes qui prolongeraient long-temps le charme de mes explorations et le plaisir de mon voyage. C’est presque sous ses yeux que j’écris ces pages où rien ne m’est absolument propre que l’avantage d’avoir vu par moi -meme en courant, dans une contrée peu connue, ce que je ne pouvais décrire que d’après les autres.

On se persuade mal à propos, quand on n’a pas l’habitude de ce

genre d’investigation, que les climats très - opposés diffèrent essentiellement dans toutes leurs productions végétales. Les hautes montagnes des pays chauds présentent souvent à l’observateur les memes plantes que les pays les plus septentrionaux du globe. Le voyageur qui vient de recueillir à leur base l’épais veloutier couleur d’argent, la laiteuse scévole, le manguier dont les rameaux plongés dans la mer par leur extrémité s y chargent d’huîtres groupées comme les baies du pampre, s’étonne de changer de zone à mesure qu il s élève au-dessus d\i niveau de l’Océan, et de voir se succéder les plantes plus humbles qui ^naissent

SOUS l’équateur , et meme les plantes austères de l’Ecosse ou de la Laponie. Ainsi sur les flancs sauvages du Cobler et du Ben-Lomond , Bory aurait retrouvé avec moi les tubercules de pourpre du bœomjce corallifère que nous avions vus briller dans les landes de l’Europe méridionale, et qu’il avait recueillis jusque sur les plateaux élevés de l’île Bourbon. Qu’on s’imagine la coupe en cône allongé où pétille le vin de Champagne , réduite aux proportions d’une miniature élégante , élevée de quelques lignes au-dessus du tapis des mousses vulgaires, et couronnant sa fraîche verdure d’un petit diadème de rubis , on se formera

Fiff . I . JiORRÈRE DOREE .

Fù/. 2 . BtESaCE CORAFXrFÈRE .

Fiq.â . rRICH05l\NE de TOJtnRlDGE .

quelque image de cet ornement des solitudes alpines. Comme je ne connais point de figure coloriée qui en donne une idée exacte, ce qui est' loin de prouver qu’il n’en existe pas , j’ai cru devoir révéler aux dames qui herborisent dans les environs de Paris l’existence de ce charmant lichenoïde sur quelques points des côtes âpres de Fontainebleau et de Montmorency, en leur présentant un échantillon du bœomice corallifère du Ben-Lomond (i). II leur prouvera que la cryptogamie a aussi son luxe et ses bijoux , et que la

(i) Voyez la figure 2, pl. I.

nature , qui a prodigué tous les trésors de son écrin sur les insectes les plus méprisés, n’a pas traité les mousses avec plus de parcimonie que les scarabées et les chenilles.

Des touffes arrondies, d’un vert brunâtre , m’annonçaient plus loin Y hjmenophjlle de Townbridge (i), d’abord découverte en Angleterre, observée depuis sur différents points de nos montagnes où elle est extrêmement rare, et retrouvée depuis par Bory dans cette île Bourbon qui a été pour lui si fertile en découvertes. Elle est remarquable par un aspect parti-

(i) Voyez la figure 3, pl. I.

eu lier qui rend compte de son nom grec. Ses frondes transparentes n’ont rien de la verdure compacte et de la consistance succulente des végétaux ; ce sont en effet des feuilles membraneuses qui affectent plutôt l’apparence de certains tissus soyeux; car la Providence qui, suivant les termes de l’Ecriture , a revêtu le lis d’une robe plus éclatante que celle des rois, n’a refusé ni la soie ni le corail aux derniers de ses sujets.

Une autre espèce de cryptogame très -digne d’attention est la borrère dorée (i) , que M. Lichtfoot, auteur

(i) Voyez la figure i , pl. I.

d’une Flore d’Écosse, et prédécesseur du docteur Hooker avait déjà trouvée au Ben ^ Lomond , mais qu’il avait prise mal à propos pour une plante connue en la rapportant au lichen vulpin de Linné. Nous ne l’avons jamais rencontrée, ni Bory ni moi , en état * de fructification , quoique nos yeux aient été souvent attirés, en différents pays, par ses coussinets élégants entremêlés de filaments de la plus belle couleur jaune, qui coupent d’une opposition singulière et piquante le ton sombre et le fond monotone des schistes, des gneiss et des basaltes, i

La cryptogamie fait presque tous les frais de la parui^.desimontagnes

à une certaine hauteur. Sur la multitude des mousses qui leur tient lieu des pointes courtes et déliées du gazon, rampe ce Ijcopode dont le pollen est plus connu pour fournir des éclairs à l’Opéra, que pour donner un asyle à quelques jolis mjcétophages recherchés de l’entomologiste. Qui croirait que le dernier comme le premier de nos spectacles mît à contribution jusqu’aux plus misérables cryptogames des régions qui se rapprochent du pôle , et que l’un des revenus de l’Europe septentrionale se fondât sur les flambeaux de nos furies et les feux follets de nos revenants? C’est au mélodrame surtout qu’il est vrai de dire que la

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lumière vient du Nord : grand sujet de méditation pour les philosophes spéculatifs et pour les économistes politiques !

Comme ce n’est j^as ici un journal d’histoire naturelle , il faut bien que je m’excuse encore une fois, auprès du lecteur, de l’insipidité de cette nomenclature obligée, et qu’il me pardonne de ne lui montrer que des mousses dans un pays dont les points élevés ne produisent guère autre chose. Parmi celles que le docteur Hooker y a observées et qu’il mentionne dans son inappréciable livre , j’ai reconnu avec un plaisir extrêmement vif, dont on ne peut donner d’idée aux personnes

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Fit/. 4 • 'VTEISSIA AIGUE

F ÙJ . 1 .

qui ne sont point accoutumées à ce • recherches, le tur-

biné (i) , dont les petites urnes sont balancées sur de très-longs pédoncules; la qui s’amasse

sur des fragments de rochers ; le fp/acbnam mnioïde (3) chargé de bouteilles si régulières, et Xencatjpte-streptocarpe{^), dont la coiffe conique rappelle le bonnet pointu de nos gens de loi, ou cet instrument destiné à étouffer la lumière, duquel une philosophie peut-être’

(0 Voyez la %ure 3, pl. n.

(2j Voyez la %ure 4 , ibid.

(3) Voyez la figure i , ibid.

(4) ^'oyez la figure a, ibid.

plus éclairée que modeste a décoré autrefois notre ignorance (i).

Les landes froides et nues de l’Ecosse sont comme celles du reste des pays septentrionaux , couvertes par le lichen des rennes ; mais la nature qui a prodigué dans ces contrées la pâture du précieux domestique des Lapons, n’y a point placé 1 animal qui s’en nourrit. Nul grand quadrupède n’anime de sa présence les solitudes de la Calédonie, si ce n’est quelques bétes fauves fugitives qui

doivent même être assez rares. A ^ .

peine un miaulement féroce indique

(i) On a long-temps confondu cette mousse avec le bry éteigiioiv. ( Bryutn extincto^ rium, L. )

de temps en temps le chat-pard, quê'

toutefois je n’ai pas entendu ; et parmi les oiseaux, à peine un long sifflement, ou un clappement court et répété comme le cri strident de l’oie sauvage, indique la retraite du

ptarmigan , espèce de gelinotte ou de tétras^ fameuse parmi les montagnards , et qui vit au-dessus du domaine humide du héron et au-

dessous de celui de l’aigle, dans la

verdure basse , sombre , sévère , des arbustes herbacés ou des^ herbes arborescentes de la montagne, au milieu des mjrtils "aux baies noires et douces que j’ai si souvent dépouillées de leurs globules de jais dans les forets de pins de la Carniole

et de la Croatie ; de roj^ycoccos dont la cerise éclatante appelle de loin le coq de bruyère^; de la daboëcie , dont les fleurs purpurines pendent en grelots à sa tige. andromède ^ liée au rocher comme la vierge dont elle a reçu son nom , \ airelle et quelques bruyères dominent sur la triste pyrole aux quatre feuilles, et sur le petit genêt anglais dont les frêles rameaux, armés d’aiguillons recourbés , accrochent et retiennent les flocons de la laine d’un mouton errant et libre, et confient en échange à sa toison les dépouilles de leurs fleurs d’or.

Mes recherches entomologiques ont été infiniment moins fructueuses

que je ne me Tétais promis. Quoique nous fussions parvenus 'au commencement de juillet, époque assez avancée de la saison même pour TÉcoss£ , et que le temps fût aussi favorable qu’on pouvait le desirer , peu d’insectes encore s’étaient confiés aux douces promesses de la température; ou plutôt la constitution de cette humide et froide atmosphère ne permet jamais qu’à un très-petit nombre d’espèces de subir leurs métamorphoses et d’arriver au dernier terme de leurs développements.

L’attention la plus scrupuleuse et l’habitude la plus exercée ne m’ont fait observer dans les montagnes d’Écosse, que deux ou trois espèces

de teignes et de pyraies assez vulgaires , et une dixaine de coléoptères frileux, qui se tenaient cachés sous les pierres ou enveloppés des couches épaisses des sphaignes^ comme d’un vêtement d’hiver. Encore appartenaient-ils presque tous à la famille des carabiques ^ soupçonne

devoir être fort riche dans ce pays rarement exploré, puisqu’il m’a offert, entre autres espèces très-rares, quatre espèces entièrement nouvelles , dont l’une que je dois à la bienveillance du docteur Hooker, et que je me suis fait un agréable devoir de lui dédier (i).

(i) Carabus Hookeri. Afjinis certe C. Au-

( âaS )

Je me hâte^Je sortir de ces détails, dont je me suis occùpé moins longtemps sur le Ben-Lomond qu il ne m’en a fallu pour les écrire. Le goût le plus vif pour quelques études spéciales dont on a contracté l’habitude et le besoin ^ ne balance pas long-temps cependant les plus fortes émotions qu’il ait été donné au cœur de l’homme de connaître ; et comment trouver de la place pour une manie , quand on cède à là puissance d’un sentiment qui contient tous les sentiments à-la-fois ? Il n’y

ronitenti , sed duplo minor. Jpterus , eljtris sulcatis viridibus , lineis elevatis externis apice tricj'cnaüs. N.

a pas là une faculté de l’ame qui ne soit occupée, pas une qui ne s’agrandisse , qui ne reçoive la révélation assurée de tout ce qui lui reste de forces. Il faudrait renoncer à un homme que le hasard placerait tout seul au sommet d'une haute montagne entre le ciel et les abymes , et qui ne découvrirait pas en soi une ame d’homme. L’air des montagnes est trop généreux pour les .organisations communes. Les reptiles n’y vivent plus.

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