‹ Promenade de Dieppe aux montagnes d'EcosseChapitre 24 sur 35 · LE BEN-LOMOND · texte numérisé non relu

LE BEN-LOMOND

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A- mon arrivée à la base du Ben- Lomond, le levant commençait à briller de tout Téclat du matin. Je laissais le lac Lomond âmes pieds, et je m’élevais au milieu d’une longue ceinture de montagnes diversement éclairées. A Fouest et à peu de dis^ tance se dessinait fortement sur le fond gris de l’horizon la silhouette grotesque du Cobler, ainsi nommé

peut-être parce que les deux rochers qui le surmontent figurent imparfaitement un homme recourbé à demi appuyé sur un socle. Cobler signifie savetier J et cette allusion est tout-àfait dans l’esprit d’un peuple qui figure toutes ses idées et qui peint tous les objets naturels par des comparaisons et par des images. Le Cobler s’appelle aussi le Ben- Arthur y nom d’un géant des temps fabuleux qui aimait probablement à se reposer au scramet des montagnes sur un trône de^ basalte. Nous avons déjà remarqué un de ces bizarres monuments naturels dans les environs d’Édimbourg.

A mesure que je m’avançais ver-

ticalement, l’action du soleil et la direction de l’air donnaient aux brumes du lac une multitude de figures et- de positions qui changeaient à tout moment la perspective.

Quelquefois la cime seule des montagnes se dégageait des blanches vapeurs du matin , et paraissait flotter comme.mn vaisseau noir sur tous les nuages de la terre et du ciel. Les rochers, hétéroclites du Cobler suspendus sur cet océan de brouillards qui venait baigner la surface indéterminée que je parcourais , ressemblaient à deux écueils contre lesquels ces bâtiments égarés étaient près de se briser. Un instant après tout reparaissait. Les montagnes se

dépouillaient jusqu’à la base de leurs langes humides; on voyait les eaux se bercer doucement contre les rivages en roulant sur elles ces légers flocons de vapeurs transparentes qui par leur mollesse et leur couleur imitent la toison des brebis et l’édredon des oiseaux , et que les Calédoniens désignent avec une vérité pittoresque qui n’appartient qu’à eux sous le nom des blanches plumes du lac. Bientôt le soleil prend de la force. Ses rayons moins horizontaux frappent le sol qu’ils ne faisaient qu’effleurer. Les ombres se retirent, et les brouillards chassés comme une poussière légère sous les roues de son char , volent si légers

et si fugitifs qu’ils n’obcurcissent point les objets rapprochés que vous distinguez toujours comme à travers une gaze transparente. Seulement il arrive un instant où le rideau s’épaissit à une plus grande distance ^ et puis devenu , comme toutà - l’heure , vaste , humide , obscur , impénétrable, se ferme de toutes parts autour de la montagne , et enveloppe l’endroit que vous occupez comme les vagues qui menaçaient l’homme sur la dernière cime que n’eût pas envahi le déluge. Un nouveau rayon vient -il à briller ; de nouveau, le rideau se déploie, le ciel s’éclaire , la création sort d’un autre cahos et se régénère sous

VOS yeux pleine de grandeur et de beauté. Vous revoyez les montagnes , et le lac et le ciel, et vous suivez tout au plus du regard sur quelque sommet éloigné l’apparence fantastique d’un nuage qui se dissout sous la forme d’un géant couché ou d’une grande biche blessée à mort.

L’excursion au Ben-Lomond ne présente aucune espèce de danger aux personnes qui n’ont pas l’imprudence d’en chercher, et de tenter un péril inutile en marchant sur l’étroite crête d’un rocher d’où l’œil mesure un précipice de trois ou quatre cent pieds. Elle offre même très -peu de difficultés; et ce qui la

rend plus commode, c’est que la terre est tapissée presque partout d’une sorte de mousse blonde extrêmement épaisse , d’une douce élasticité, et qui n’offense pas plus le pied que le^ tapis les plus délicats. Le seul chemin très-escarpé de la montagne est celui qui conduit des trois quarts de son élévation à son sommet. Cet étage supérieur qui se distingue de fort loin à sa forme et à sa couleur , et qui ressemble à une autre montagne imposée sur la première est tout -à- fait dépouillé de verdure. C’est à cette particularité que le Ben - Lomond doit, comme je l’ai déjà dit, sa dénomination gallique. Quand on est

parvenu à la cime , on éprouve un froid très -vif qui ne serait pas non plus sans inconvénient après une marche fatigante, si l’on cessait trop subitement d’entretenir la transpiration par un exercice modéré, et si l’on ne prenait pas la précaution de se mettre à l’abri du courant d’air au pied d’une pyramide grossière que les montagnards ont bâtie en cet endroit et probable^ ment dans cette intention. Lorsqu’on a eu le temps de se remettre du trouble d’une première impression , et qu’on est parvenu à se rendre compte de ce qu’on voit et de ce qu’on éprouve , on se sent transporté tout- à -coup par l’idée

qu’on est appelé à jouir d’un des spectacles les plus imposants de la nature ; mais je ne crois pas que personne s’avise alors de représenter la scène qui se déploio à ses yeux, avec des mots ou des couleurs: cela est au-dessus des forces de l’homme. On ne voit cependant que des lacs, des îles et des montagnes, la plupart très - inférieurs en hauteur au Ben-Lomond et qui rampent à ses pieds comme un noir troupeau; l’horizon n’a pas une plaine , pas une culture qui révèle la main de- l’homme, pas un toit qui annonce son habitation (i).

(i) Je parle du. jour où j’étais au Ben-

Celles que nous avons remarquées de distance en distance disparaissent sous d’épais massifs d’ombra- -ges, ou se perdent à force de petitesse parmi les détails que la vue ne

Lomond. Je voyais assez distinctement lé rocher de Dunbarton , les bords de la Clyde et la mer. Je voyais plus distinctement encore beaucoup de lacs , entre autres le lac Kattrine et le lac Monteith; beaucoup de montagnes dont les plus nettes et les plus remarquables étaient le Ben- Arthur , le Ben-Voirlich et le Ben-Nevis. Les Touristes ou rédacteurs de relations anglaises assurent qu’on peut voir aussi les mamelles ou pappes du Jura, et jusqu’au château d’Edimbourg et aux côtes d’Irlande. Il est probable que ces sublimes décorations sont réservées à des jours extrêmement purs qui ne doivent pas être communs en Ecosse. Ai -je

peut pas saisir. On conçoit facilement tout ce qu’il y a d’agréable pour le voyageur parvenu à tin point élevé de nos montagnes du continent , dans la contemplation d’une enceinte qui n’a de bornes que le ciel , et qui étale à ses yeux toutes les richesses de la nature , toutes les merveilles de la civilisation : des campagnes délicieuses , des villes opulentes , des canaux couverts de bâtiments, des collines

besoin de faire observer en passant que beaucoup de ces noms galliques ne sont pas étrangers à l’ancienne langue de nos Celtes? Je suis né entre deux montagnes dont l’un'e s’appelle le Jura et l’autre le Lointond,

couvertes de plantations. Ce que l’on ne conçoit pas sans l’avoir vu , c’e^t ce qu’il y a de solemnel et de terrible dans l’aspect d’un désert où rien n’existe que des forces de la création; où nulle puissance, nulle volonté n’a modifié les omTages de la puissance et de la volonté de Dieu; où toutes les productions de sa main conservent sans altération le sceau qui leur a été imprimé aux premiers jours du monde ; où rien n’a changé, ^ absolument rien, depuis le jour où le Seigneur sépara la terre des eaux, plaça les îles sur des lacs , les lacs entre des montagnes, les montagnes dans d’autres îles, et la teiTe entière comme une

île immense au milieu de rOcéan.

Ce sentiment ajouté à l’impression matérielle des beautés local-es en change entièrement l’effet. On supporte, sans s’en apercevoir, et meme avec une sorte de plaisir, la conviction d’une solitude bornée et d’un isolement volontaire; mais quand on a gravi vers le ciel un espace qui peut être évalué à une hauteur perpendiculaire d’un demimille; quand on a vu s’allonger de tous côtés le rayon de son horizon jusqu’à ce qu’il se perdît enfin dans une*.ligne inconnue où se confon- 1 dent les dernières montagnes et les ^ premiers nuages ; quand on a de-

mandé l’homme à ce vaste désert et

que la solitude seule a répondu , l’ame étonnée retombe pour ainsi dire sur elle-même , et sent le besoin de réunir toutes ses forces contre la puissance accablante de la nature.

Elle a ici un caractère imposant qui surmonte toutes les lâches mélancolies du cœur, et quand, du milieu de ces solitudes, on se rappelle la société avec ses intérêts, ses amitiés , ses institutions , ses grandeurs , ses renommées , on n’y voit plus qu’une caricature dans l’ordre éternel. Je montrai le lac Rattrine à mon guide , et nous descendîmes rapidement parmi les montagnes ,

qui relevaient successivement au-

tour de nous leurs vastes coupoles,

et qui resserraient à chaque pas que nous faisions vers læ base du Ben-Lomond l’espace de plus en plus limité du ciel et de la terre.

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