TRAJET DU BEN LOMOND
AU LAC KATTRINE.
Comme l’usage n’est pas d’aller directement du Ben-Lomond au lac Rattrine sans repasser à Inversnaïd ou à Tarbet, nous avons été obligés de nous tracer notre chemin nousmêmes , en coupant le pays à vol d’oiseau à travers des collines d’une âpreté horrible et des gorges humi-
des et froides , labourées à toüs moments par d’affreux ravins ou le pied mal affermi sur un sol noir et • mobile, tout composé de débris végétaux , s’emprisonne chaque fois qu’il est nécessaire de l’appuyer fortement, dans une terre élastique qui conserve long-temps son empreinte.
Ces tristes campagnes n’entretiennent qu’une végétation sombre et monotone, interrompue de distance en distance par de larges crevasses d’où jaillissent quelques filets d’une eau peu limpide, qui coulent lentement dans un lit de quelques toises de longueur sur un fond de pierre rougeâtre, et vont se reperdre dans un autre trou , d’où ils continuent
au loin leur course souterraine. C’est sur le bord de ce ruisseau que • nous avons pris le repas du soir, repas fort simple comme on peut le penser. C’est aux dépens de ses nymphes que nous nous sommes désaltérés , non^ sans mêler notre breuvage de quelques gouttes de cette eau-de*vie d’avoine que les habitants appellent du wiskey , et qui a l’avantage de donner aux eaux les plus suspectes une saveur assez agréable et une qualité salubre. Jamais je ne m’étais trouvé en Europe dans une contrée plus bouleversée , et qui portât une empreinte plus visible de quelque grande catastrophe naturelle. Mon guide m’a fait entendre
à sa manière que toute cette partie des rives du lac Lomond avait été tourmentée par de fréquents tremblements de terre, dont le dernier est assez récent. Pressé de me rapprocher de mon but, pressé peutêtre de me dérober aux sinistres aspects de ces déserts sans nom , j’ai profité des longues clartés du jour crépusculaire pour parcourir le plus grand espace possible , avant que les ténèbres fussent tout-à-fait descendues, et j’ai marché ou plutôt j’ai fui aux cris d’un grand oiseau blanc, dont j’avais probablement troublé la couvée solitaire, et qui m’a poursuivi pendant cinq ou six milles de ses vagissements effrayants, sembla-
blés à ceux d’un enfant malade. Enfin un site plus doux, une gorge plus ouverte, un sol agreste mais pur, enchanté par le murmure des faibles brises et par celui des bouleaux, mais surtout le prestige ravissant quoique trompeur peut-être de la cosmographie ossianique m’a retenu au bord du lac et parmi les bruyères de Cona. J’y ai passé enveloppé de mon manteau, coiffé de mon tartan écossais, les deux ou trois heures d’une nuit peuplée de poétiques chimères. Au point du jour je suis sorti de ces montagnes, et une pente fort rapide, mais plus facile, et favorisée surtout d’une perspective plus agréa-
ble que le chemin que j’avais parcouru dans ma laborieuse veillée 5 m^a conduit ^ au lac Rattrine , le plus mélancolique et le plus inspirateur des lacs de l’Écosse. Les charmantes descriptions d’un poème délicieux de sir Walter Scott, la Dame du Lac, ont été prises sur ses bords.