‹ Promenade de Dieppe aux montagnes d'EcosseChapitre 26 sur 35 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

-LE LAC KATTRIN.E.

Ija batelière du lac Rattrine , en y arrivant du côté d’Inversnaïd , est connue des voyageurs. Elle était dans un petit champ quand nous sommes arrivés, mais elle a volé au devant de nous jusqu’à sa baraque de pierre, pour nous offrir quand nous entrerions du lait délicieux et des galettes d’avoine d’une pâte

azime, sèche, pâle j friable, qui a l’aspect d’une terre blanchie par le soleil, qui en a peut-être le goût, mais à laquelle on s’accoutume facilement, surtout qüand on a faim. Il est à remarquer d’ailleurs que la nourriture naturelle du peuple est partout l’aliment le plus sain , et celui dont on se fatigue le moins.

Pendant que je savourais le lait de Calédonie au bord du lac froid des rochers ténébreux (c’est ce que veut dire son nom gallique, Loch-keïdiurriri) , je considérais, avec un étonnement qui se renouvelle tous les jours, les habits de la fille des vagues et des montagnes. Qu’on me pardonne ce pathos romantique

dans un pays où il est à - peu - près indigène. Dans le fait , rien ne m’a plus surpris chez les peuples à demicivilisés que le raffinement très-anticipé de leurs modes et de leurs manières. Je crois que le ciel a placé particulièrement Famour de la toilette dans l’esprit des femmes, pour rendre moins sensibles les transitions de l’état primitif à l’état que nous appelons perfectionné. Ce sont elles partout qui se nourrissent les premières du fruit de l’arbre de la science , et qui apprennent à l’homme à cacher la honte de sa nudité qui n’est devenue coupable que depuis qu’elle a cessé d’étre naïve et conforme à sa nature. Tous

les voyageurs savent comme moi que c’est dans les pays les moins fréquentés et les moins susceptibles de l’étre, qu’on trouve chez les femmes les plus singuliers raffinements de parure. L’ambition et la coquetterie ont encore plus d’intensité ' chez les sauvages qne chez nous, et si elles n’y sont pas plus essentiellement actives , elles y sont du moins plus découvertes et plus ingénues.

Rien de particulier toutefois dans le costume des Calédoniennes, et c’est précisément à cela qu’on ne s’attendrait pas. Il y a des traditions de modes qui courent de femme en femme avec la rapidité de l’étincelle électrique. Seulement toutes ces imi-

tâtions sont dans les excès , et il est impossible que cela soit autrement.

Un goût sûr est le sûr indice d’un perfectionnement achevé. L’ignorance et la maladresse se trahissent à la caricature. Les jeunes femmes des montagnes d’Ecosse sont généralement d’une propreté fort remarquable quand on les compare à nos paysannes. Il y a du charme dans rarrangemeiit de leurs cheveux, de l’abandon et de la grâce dans le port de leur tête. Leur jupon court d’une couleur ordinairement foncée relève la blancheur de leurs jambes admirablement conformées, quoique larges et vigoureuses. Elles ont la beauté de la force .

mais quelque chose étonne et blesse l’imagination dans leur toilette , dont l’aspect rappelle trop de certains négligés et de certaines grâces infiniment moins innocentes. Quand j’ai vu les filles Morlaques , j’ai trouvé qu’elles ressemblaient singulièrement avec leur oripeau , leurs jetons et leurs lambeaux de toutes les couleurs à des figurantes de l’Opéra de province, vues dans la coidisse. Je n’ose pas dire à quoi la plupart des jeunes Calédoniennes ressemblent , et vraiment elles n’y pensent guère.

La batelière du lac Rattrine s’appelle Mannah. Elle doit avoir vingt ans. Sa figure vive, animée, et trèsagréable par l’expression , n’est pas

distinguée par le style qui se rapproche beaucoup du type tartare ou caucasien. Son teint bistré par le soleil indique peut-être un mélange ancien du sang des Z ingris si répandus sur ces parages. Son œil est plein de poésie^ mais d’un sentiment fugitif qui change à tout moment , et qui fait de la rapidité des impressions qu’il communique une sorte de dérision. Elle se réjouit, elle s’étonne , elle s’afflige , elle s’endort. Elle se jette dans l’eau pour mettre une barque à flot, s’élance depuis la grève à dix pieds d’éloignement, et tombe à genoux sur le pont. Elle court de la poupe à la proue, s’assied, fait jouer les rames

et chante. Elle est toujours prête à s’égayer, toujours prête à s’attendrir. Si un homme la regarde , elle imprime au bateau un mouvement de longue impulsion , quitte la rame, plonge ses mains dans l’eau, se lave le visage et le cou, roule avec véhémence ses longues tresses de cheveux noirs autour de son peigne à trois dents, les fait retomber en anneaux pleins de grâce , et recommence à ramer et à chanter, en cherchant continuellement à droite et à gauche un écho ciui reçoive sa voix et qui lui réponde.

Pendant que le bateau courait, j’avais fait demander à Mannah un chant gallique ancien, et à force de

pantomime-, de circonlocutions, et d’un mélange d’anglais , de celtique, de.^slave qui ne ressemblait à rien, mais qui peut ressembler au gallique, si l’on veut, je m’étais fait comprendre d’elle sans y gagner beaucoup.

Tout ce que je sais, c’est qu’elle chantait avec un enthousiasme désordonné quelque épisode fort lamentable, probablement tiré d’üne ancienne épopée , et auquel sa déclamation outrée et l’harmonie pittoresque de ce dialecte plein d’aspiration et de clappements qui crie et bruit comme les orages, donnait ,un caractère unique. Avec quel profond mécontentement de moi-mème j’ai regretté alors tant d’années per-

dues dans la dissipation et Toisivete , quand une étude de peu de mois aurait suffi pour me procurer en ce moment une des impressions les pltis puissantes de la vie. J’aurais entendu un chant gallique dans sa primitive beauté , et je n’ai entendu que des sons qui n’ont apporté aucune idée distincte à mon esprit. Il est possible d’un autre côté que mon ignorance ait ajouté quelque chose au prestige de mes sensations, et que mon imagination ait prêté au récit de Mann ah des couleurs plus brillantes que la réalité. D’ailleurs j’avais atteint déjà le principal but que je me fusse proposé dans cette recherche, et depuis mon arrivée en Écosse, je ne

doutais plus que ce pays ii’eùt conservé des chants traditionnels du genre héroïque. Il est vrai que Facquisition de cette idée avait été pour moi aussi nouvelle qu’importante, car j’apportais de France la conviction très-profonde que l’O^y- ‘ sian de Macpherson était tout simplement la plus heureuse et la plus magnifique des supercheries littéraires ; et ma misérable vanité ellemême m’intéressait beaucoup à cette erreur que j’avais fait valoir d’une manière assez spécieuse dans une brochure oubliée. Or j’allais partir de Calédonie non moins convaincu que Macpherson a réellement recueilli des poèmes de tradition fort

répandus, et que s’il les a quelquefois enrichis dans sa traduction de couleurs vives et brillantes qui lui appartiennent, il en a du moins très -peu changé le caractère. Il n’importe guère, en effet que l’Ossian de Macpherson, ou plutôt les nombreux poèmes galliques dont les rhapsodes des montagnes font honneur à ce barde célèbre , par une synthèse ou une aggrégation de personnes qui est d’ailleurs commune à toutes les littératures primitives, et qui a eu lieu également pour Lockman, pour Ésope et pour Homère; il importe fort peu, disais-je, que ce poète nous soit parvenu dans toute son originalité, ou que le gé-

nie d’un poète moderne se soit approprié ses compositions en les ornant de nouvelles beautés. Ce qui est fort intéressant et fort agréable selon moi , c’est de s’assurer de l’existence positive de cette imposante et austère mythologie , de ces histoires héroïques et guerrières des temps anciens, de ces chants certainement mesurés qui paraissent trèsfigurés et très-pompeux, et qui se conservent depuis quinze siècles dans la mémoire des homriies. Cette mémoire nominale est meme si vive et si précise, qu’on ne concevrait pas ce qui peut la stimuler de génération en génération, s’il n’existait pas de chants traditionnels. Il est sur-

prenant sans doute que ces chants aient traversé une durée si considérable d’années; mais doserait plus surprenant peut-être qu’ils se fussent perdus chez un peuple épris de ses souvenirs, qui les rattache à tous les objets, à tous les événements, à toutes les scènes naturelles , et dans une langue X qui a le privilège si rare parmi les langues connues de subsister depuis un temps immémorial sans modifications. Gn ne fait presque pas un mille dans les montagnes d’Écosse sans trouver une des salles d’Ossian, une des grottes de Fingal, la trace de leur passage ou la place de leurs tombeaux. Enfin levague meme qui enveloppe le ber-

€eau de cette littérature extraordi-

naire ajoute encore au charme de ses effets. Je ne sais pas si tout le monde éprouverait la meme chose, mais je n’ai jamais senti plus profondément la puissance religieuse des noms poétiques que sous les sapins de Balva , ou à l’aspect du point encore indécis que mon guide me montrait du doigt, du haut des montagnes d’Argyle , en me disant :

Voilà Morven!

Je me déroberai encore au danger de tenter une description détaillée du lac Rattrine. Il a exercé des pinceaux trop habiles, des muses trop favorisées, pour que je m’expose à soutenir une comparaison

qui effraierait un poète meme. Je me contenterai de noter en passant que le sentiment de mélancolie invincible dont il pénètre le cœur, résulte probablement du contraste de la couleur lugubre de ses eaux et de leur balancement si régulier et si morne, avec la grâce et la riante beauté de ses rivages. On croirait voir nn Achéron qui arrose un Élysée. Le fond du sol est entièrement couvert d’un gazon sombre fort lustré, et dont le ton général a quelque chose de soyeux ; mais ce qui fait le plus bel ornement de cette riche pelouse, c’est une multitude de plantes ou d’arbustes nains du vert le plus clair qui semblent y

broder de gracieux compartiments, et dont l’aspect produit la sensation d’un magnifique tapis de velours ciselé, broché d’or, et frappé d’un rayon du soleil.

Ces bords charmants changent tout - à - fait d’aspect vers l’extrémité du lac qui se rapproche du défilé des Trosachs, du côté de Stirling.

C’est la région des écueils et des précipices qu’annonce le nom gallique du lac Rattrine. Les vagues noires y meurent au pied de noirs rochers dont certains les dominent de deux cent pieds en ligne perpendiculaire. Quelques-uns ont un ca- ^ ractère si solennel et si effrayant, que le montagnard , étonné d’étre

timide ne les regarde pas sàns horreur, et s’excuse de sa crainte en racontant d’une voix émue des histoires tragiques que le nom de ces masses formidables rappelle suivant l’usage. Mannah m’a fait comprendre qu’il y en avait un qui était là demeure du génie des tempêtes du lac, et qu’on appelait pour cela en anglais, Hoc^ and Den ofthe ghost.

Elle racontait que non loin de là il y avait eu du temps de son aïeul une bande sauvage et implacable qui massacrait impitoyablement les voyageurs, et qui se répandait de temps à autre parmi les vallées, enlevant tous les troupeaux, incendiant toutes les habitations et déso-

lant toutes les campagnes. Les grottes qui lui servaient d’asile s’appellent encore aujourd’hui le repaire des hommes feroces: Des haines fomentées à dessein ou entretenues par quelques superstitions nationales font toujours honneur de ces atrocités, d’ailleurs presque inouies chez les Écossais , à leurs voisins de la mer et du continent. Les southrons ou les sassenachs ne sont pas beaucoup mieux vus aujourd’hui dans le Lennox que du temps de Wallace. Ün privilège de souvenir y protège toujours les Français, et Mannah me fit coniprendre ce sentiment d’une manière aussi ingénieuse que touchante : gallique {gaëllch) y me dit-

elle, en appuyant sa main sur mon épaule : gallique^ ajouta-t-elle, en la reportant sur son cœur. Cette idée d’une parenté primitive expliquée par un nom me toucha jusqu’aux larmes.

Adieu , dis-je, en soupirant , beau lac des rochers ténébreux I adieu, Mannah, qu’il ne tenait qu’à moi d’appeler Moïna, si je n’avais pas voulu être fidèle à la vérité ! Quit*^ tons les côtes imposantes du Perth- Shire où errent maintenant mes amis, peut-être à quelques milles de moi. Jetons un dernier adieu vers la vallée profonde de Glentivar, un dernier regard vers ces contrées poétiques qui rappelleront à

la dernière postérité le souvenir enchanteur d’Hélène Douglas ; et tourne la proue de ton léger bateau du côté des montagnes et des lacs de Lennox. Mannah, je vous en demande pardon , je suis déjà impatient d’aller chercher d’autres noms et d’autres sentiments sur des rivages dont l’écho n’a jamais répété le bruit cadencé de vos rames.

La journée s’avançait. J’ai marché long -temps avant de me retrouver, dans la vallée silencieuse de Cona , Cortds silent vole. Le ciel était calme et pur, les ombres d’Oscar et de Malvina étaient absentes , et on distinguait à peine tlie roarmg stream, le sourd mugissement des eaux du lac.

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