‹ Promenade de Dieppe aux montagnes d'EcosseChapitre 28 sur 35 · LOCH LONG · texte numérisé non relu

LOCH LONG

Le lac Long et plusieurs autres lacs de cette partie de l’Ecosse ne sont que de longs golfes extrêmement resserrés que remplissent les eaux de la mer , et qui ne renferment de plantes, de coquillages et d’animaux que ceux qui sont propres à cet élément. Je me suis long -temps promené sur ses bords

en examinant à travers Fonde lifnpide et transparente qui les baigne sur un fond de quelques pieds, aussi distinct à la vue que s’il en était ^seulement séparé par un cristal très-pur , les innombrables fucus qui tapissent la fraîche arène de son lit , végétation riche et variée en formes et en couleurs qui semble remplacer pour les nymphes des eaux les doux ombrages de la terre. Les plus communs et les plus singuliers de ses habitants sont de petits poissons bleus qui jouent et se poursuivent entre les rameaux flottants des plantes marines , et réfléchissent sur leurs écailles dorsales, frappées du soleil,

les nuances d’un azur incomparable ; car ce seroit leur faire tort que d’en comparer les brillantes étincelles au feu pâle des saphirs. Il me souvenait^ en les admirant dans leur superbe parure, d’un lac des Contes Arabes, où l’on en péchait de tous pareils; mais je n’en avais jamais vu autre part. J’avoue que je suis fort en peine de savoir avec quelles couleurs les habiles enlumineurs de Bloch auront exprimé celles-là. Je me suis égaré apres cela parmi ces vertes collines qu’on appelle les Bowlin - green d’Argyle , cherchant avec peu de succès des insectes sur la terre et des inspirations poétiques dans les

nuages , mais heureux jusqu’au délire de retrouver dans mon cœur tout le charme et toute la puissance de ses premières illusions, et d’en pouvoir jouir au bord des lacs de Fingal et à la porte de ses palais; car c’est bien là que Fingal a régné et que fleurit la milice héroïque des demi-dieux d’Ossian. Ces idées m’absorbaient tellement que je sentais un secret plaisir à m’éloigner de la demeure de l’homme , et à me détourner des chemins qu’il a tracés, pour éviter des distractions triviales , et me soustraire aux habitudes de la vie prosaïque du vulgaire. Je pouvais croire du moins parmi ces rochers austères , au bord

( aSo )

de ces précipices dont l’aspect glace le sang, dans ces tristes solitudes où rien n’appelle le voyageur , je pouvais , dis - je , m’imaginer que nulle voix n’y avait retenti que la mienne , depuis que les chants de Selma ont cessé. Ce n’est qu’à la jonction du lac Long et du lac Goyle que j’ai repris la route qui devait me conduire sur les bords de ce dernier, jusque vers ceux du lac Fine , dont la seule largeur me séparait d’Inverary ; mais que m’importait Inverary et son château gothique, ses pécheurs et ses bateliers ?

Il y a plus : non seulement je craignais de descendre de mes sensations , mais j’aurais craint de les

échanger contre des sensations du même intérêt et de la même grandeur : je cherchais à les entretenir; je voyais plûs de danger que de plaisir à les multiplier. J’aurais imprimé mon pied sur la grève de tous les lacs de l’Ecosse, et sur le sommet de toutes ses montagnes, sans rien ajouter à l’immensité de mes souvenirs, et je me serois exposé peut-être pour tout résultat, à surcharger ma mémoire ou à blaser mon cœur. J’étais comme un homme qui assiste à un spectacle séduisant , et qui s’éloigne avant que la toile soit baissée , pour ne pas perdre le prestige de la représentation.

Je choisis parmi les montagnards , de la côte qui s’offrirent à moi , celui dont le costume pittoresque et la physionomie caractérisée me parurent le plus propres à entretenir mes impressions des jours précédons , et je passai dans son bateau du lac Goyle au lac Long, en contemplant les effets miraculeux de la lumière dans la sublime décoration des montagnes qui l’environnent, et dont les masses bleues comme un ciel pur , ou lavées de reflets transparents d’un blanc de perle , ou éclatantes comme l’or poli , embrassent tout l’horizon de la tenture la plus magnifique dont le créateur ait enrichi les scènes de

la nature. Parvenu de Portincaple en face de la jolie habitation de Roseneath, je me pourvus d’une embarcation moins frêle, et je remontai pendant huit heures le cours ravissant de cette belle rivière de Clyde, le Scamandre et le Permesse de la mythologie gallique.

Un autre notera sur ses rivages le petit port de Gourock, en face d’Hellensbury, et plus loin la charmante ville de Greenok, un des ornements du Renfrew. Quant à moi je n’ai revu que Balclutha et son rocher, et je suis arrivé à Robroyston plus accablé du poids de tant d’émotions, que de celui des veilles et de la fatigue.

Robroyston doit son nom et son illustration actuelle à ce chef des Macgregors que le peuple surnommait Robert le Rouge (Rob Roy) , à cause de la couleur de ses cheveux, et que les Écossais appellent encore, pour donner une idée de la longueur de ses bras difformes , celui qui mettait des jarretières sans se baisser. Robroyston est le Lumloch des anciens historiens. C’est dans ce village célèbre que fut arreté Wallace , et on y montre toujours les lambris énormes dont ce héros dépouilla les portes et les murailles pour se défendre contre les indignes soldats qui le surprirent dans son sommeil. Aucun homme de la géné-

ration actuelle ne peut les soulever.

Wallace n’était au réste que le héros de la liberté , et chez un peuple qui se corrompt de jour en jour, sa réputation a déjà pâli devant celle d’un contrebandier.

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