AYR
jVIoiN pèlerinage à Liimloch m’éloignait à peine de quelques milles de Glasgow. J’y fus rejoint le lendemain par mes amis que je trouvai transportés des souvenirs d’un voyage encore plus précipité , mais beaucoup plus étendu et plus varié que le mien. Pendant que je me dirigeais vers ces côtes de l’ouest.
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objet trop exclusif de ma curiosité , ils s’embarquaient sur le golfe de Forth , traversaient Inverkeiting , visitaient les rives historiques du lac Leven , et son île dont le château solitaire a recélé l’injuste captivité de Marie Stuart. Ils s’arrêtaient à Perth , si célèbre dans l’histoire d’Écosse , frémissaient à Scoone devant le château de Macbeth , avant de reconnaître plus loin les forets errantes de Birnam , et saluaient en passant le tombeau d’Ossian , ou plutôt le monument d’un culte oublié que la poésie a décoré de ce nom. De Dunkeld et de Blair - Athol, ils allaient admirer les Falls ou chutes du Bruaar, dont
le nom pittoresque lui-meme rappelle le rugissement des cascades.
Ils voyaient se développer sous leurs yeux la chaîne des Grampians , laissaient derrière eux les murailles de Rillin et le donjon de Taymouth, erraient en dessinant sur les bords riches et variés du lac Tay et du lac Earn ; cherchaient dans la vallée de Balquidar le lieu de la naissance de Mac Grégor , et dans les âpres défilés des Trosachs la route du Chevalier de Snowdon ; et ne reprenaient la trace de mon modeste itinéraire qu’au bord du lac Kattrine , où je l’avais terminé (i).
(i) Les excellents mémoires qne M. Taylor
Notre réunion à peine effectuée, nous nous remîmes en route à tra« vers le comté d’Ayr que nous parcourûmes très -rapidement 5 quoique cette province ne soit pas une des moins curieuses et des moins pittoresques de l’Écosse; mais parce qu’il nous était réservé d’y éprouver quelques-unes de ces intempéries si fréquentes dans le pays , auxquelles les beaux jours dont nous
a bien voulu m’adresser sur cette excursion J étant beaucoup trop développe's pour trouver ici leur place, et présentant d’ailleurs un intérêt particulier extrêmement piquant , j’ai sollicité et j’ai obtenu de son amitié l’autorisation de les publier séparé-
ment.
venions de jouir, nous permettaient à peine de croire. Confiants dans notre bonne destinée qui, à des froids assez rigoureux près, nous avait épargné presque toutes les traverses d’un long voyage , nous nous étions engagés contre la foi du ciel et l’opinion de nos derniers hôtes à travers d’autres montagnes.
Nous étions meme arrivés sans inconvénient dans la petite ville de Kilmarnock, où un marché public attirait de tous côtés une quantité incroyable de jolies femmes des environs , remarquables par le contraste , de jour en jour moins nouveau pour nous , de la recherche de leur costume élégant , et de la
nudité de leurs pieds qui attaquent hardiment le sable inégal , des che* mins,. L’Ayr- Shire est d'.ailleurs le pays de l’Écosse où le peuple nous a paru le plus fidèle au vêtement national- et le mieux inspiré dans la manière de le porter. Les hommes, les femmes, les enfants, s’y drapent à l’envi de leurs larges plaids , sans aucune règle bien fixe à ce qu’il paraît, mais de manière à charmer l’œil des artistes et à tenter l’émulation des Parisiennes elles- mêmes.
C’est à Sanqhar particulièrement que cette remarque m’a frappé. Je crois que le plus habile de nos peintres de genre n’ajusterait jamais des paysans avec plus de grâce,
meme quand il s’abandonnerait tout-à-fait à son imagination. J’ai vu tel groupe qui, pris comme il était , n’aurait pas déparé un tableau de Poussin. Les Écossaises surtout tirent un parti extraordinaire de ce genre de séduction, et la plupart pourraient s’en passer : elles sont charmantes.
Le ciel était depuis le point du jour terne et orageux. La nature paraissait inquiète. Ce joli petit oiseau à tête jaune , comme les fleurs des renoncules et des genêts parmi lesquelles il aime à se plonger, et qu’on appelle dans le pays hope~ clover (l’espérance de la luzerne), sautillait d’une branche à l’autre
avec effroi ; de grands oiseaux de mer égarés se poursuivaient en criant sur les forets. Toutes les ombres des ayeux tramaient en courant de montagne en montagne leurs vêtements^ à longs plis, t et s’en* tassaient confusément sur un point du ciel ; troupe immense et pressée, au-dessus de laquelle on distinguait à peine le front sourcilleux de quelques vieillards à la barbe chenue, et le casque aux ailes d’aigle de quelques guerriers. Ce magnifique aréopage des bardes et des héros ne tarda pas à se dissoudre sur nous en pluie froide et pénétrante mélée de grêle et accompagnée de toutes les rumeurs de l’orage répétées par
tous les échos. Quoique nous n’eus*^ sions pris aucune précaution contre cet événement , le désapointemeîit que nous en ressentions , influa peu sur les impressions que nous venions chercher, et nous traversâmes la paroisse de Macline en nous écriant d’enthousiasme sur les sites pittoresques et sauvages qu’y étalent à chaque instant le cours et les accidents d’une rivière romantique, àii-dessus de ses côtes escarpées et menaçantes dont les paysages les plus délicieux décorent le sommet, l’œil découvre de distance en distance des habitations florissantes ou des ruines majestueuses. Non loin de là s’élèvent les tours de Queens-
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bury 5 THoly-Rood des solitudes; et les débris d’un château de TCibère , qui est moins connu des habitants de la contrée pour étaler de précieux vestiges d’une ancienne habitation romaine , que parce qu’il a servi d’asyle à Wallace; mais il faut avoir parcouru l’Écosse pour se faire une idée de tous les sentiments qui se rattachent au nom de Wallace dans les souvenirs populaires. C’est pour cette nation un de ces personnages héroïques, dont toutes les proportions ne se peignent à la pensée que sur une echelle gigantesque , celle des demi-dieux d’Homère. Tout le monde vous racontera qu’un roi d’Ecosse , visitant ses états cent
vingt - cinq ans après la mort de Wallace , et s’informant curieusement des souvenirs de ce héros auprès des hommes très -âgés qui pouvaient les avoir reçus par une tradition immédiate, apprit que la mort avait épargné jusque-là une dame qui l’avait elle -même connu, et qui parlait de lui avec beaucoup de détails. Le roi s’empresse de se rendre au manoir antique et de demander un entretien à la vénérable châtelaine. Voilà qu’elle se rend au-devant du monarque , appuyée sur un bâton blanc, et précédée de cent vingt dames sur deux rangs, toutes vêtues de deuil. C’éîaient celles de ses filles, de ses
petites-filles et de ses brus jusqu à la dernière génération sortie de son mariage, qui étaient rentrées après leur veuvage sous les toits paternels. Plusieurs étaient centenaires. Le roi , introduit par ce cortège de siècles dans une des vieilles salles du château , ne consentit à s’asseoir qu’après avoir vu la mère de ces respectables matrones prendre place en face de lui; puis il se reposa dans la chaise vermoulue qu’avait souvent occupée Robert Bruce. La dame , après s’étre étendue avec un langage facile et clair sur les nobles qualités de ce prince , et avoir insisté sur sa taille élevée de la hauteur de la tète au-dessus de
tout son peuple, comme le Turnus de Virgile , ajouta que le bras de Sir Robert était si puissant qu’il aurait pu défier avec assurance les dix champions les plus valeureux de l’Ecosse ; mais sur la question du roi qui lui demanda jusqu’à quel point Sir William Wallace était comparable à son ami, elle répondit que Sir William dépassait Sir Robert de toute la tête, et que dix champions comme Robert Bruce auraient succombé devant Wallace. Il est à remarquer que ce récit qui n’est ni plus ni moins solennel à mon gré que s’il s’agissait d’Hercule , est au moins fondé en vraisemblance sur les exemples prodigieux de longé-
vité que TÉcosse a fournis de tout temps. Les recueils consacrés à ce genre de phénomènes citent deux hommes qui ont pu se connaître , et qui ont embrassé entre eux comme témoins oculaires, riiistoire des événements de trois cents ans.
Ainsi dans ce pays merveilleux apparaissent tour-à-tour et à tout moment toutes les espèces de renommées, que l’imagination ou la vérité ont léguées au respect de l’avenir.
C’est peu d’avoir fourni une mythologie neuve , extraordinaire , sublime, au génie de l’épopée lyrique, dans les chants immortels du poète Calédonien , et des noms chevaleresques à la muse magique
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de l’Arioste ; l’Ecosse ne fait pas reposer toute sa gloire sur des traditions qu’une critique sévère assimile trop souvent aux fables. Les personnages memes de son histoire positive , dans ses pages les plus sobres d’hyperboles , ont quelque chose de religieux et de grandiose comme la majestueuse figure de Fingal ; de grave et de mystérieux comme les siècles obscurs de Fergus et de Duncan ; d’empreint du surnaturel de la féérie comme les hauts faits d’Argail. Tel est Wallace ; tels sont quelques autres chefs du peuple Écossais , dont il entretient solennellement le souvenir , el dont il révère les vestiges avec
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une espèce de culte. Quoique les exploits de ces fiers défenseurs de l’indépendance et des institutions de FÉcosse aient fait pâlir souvent la gloire de l’Angleterre , l’Angleterre a la générosité fort bien entendue de respecter dans leur mémoire le courage et la vertu. Personne ne se permettrait dans toute la Grande- Bretagne de qualifier de brigands et de voleurs de grands chemins les fameux capitaines des Highlands.
Heureux privilège des conquêtes qui se maintiennent de leur propre force, et qui n’ont pas besoin pour affermir le pouvoir dans une famille de transiger avec les partis aux dépens de l’honneur et de la vérité!