‹ Promenade de Dieppe aux montagnes d'EcosseChapitre 30 sur 35 · GRETNA-GREEN · texte numérisé non relu

GRETNA-GREEN

Q U E le voyageur ne sorte pas de ce village situé à l’extrême frontière de l’Ecosse sur la ligne qui la sépare du Cumberland , et à quelques lieues de Dumfries (pauvre Jenny Deans , que la terre te soit légère ! ) ; qu’il ne s’éloigne pas, disais-je , sans donner uu regard à cette petite maison blanche , si simple dans sa

structure , si insignifiante par le caractère du site et le peu d’importance des souvenirs purement locaux , qui attire cependant un concours si nombreux de visites élégantes , et qui semble le vestibule de ces jardins magiques du poète où affluaient de toutes parts tous les couples amoureux de la terre.

Cette comparaison n’est pas tirée d’aussi loin que beaucoup d’autres^ auxquelles m’emporte quelquefois je ne sais quelle liaison d’idées qui pourrait bien n’exister que dans mon imagination. Gretna-green jouit en effet du droit bizarre de servir d’asyle à l’amour clandestin, et de consacrer tous les mariages qii’inter-

diraient en Angleterre les bienséances sociales, les convenances de famille et l’autorité paternelle. Si deux personnes libres d’autres liens se trouvent d’intelligence , rien n’empéche qu’elles forment celui-là aussitôt qu’elles ont touché la terre promise des amants. Deux oui ^ prononcés librement , suffisent pour réduire au néant toutes les oppositions légales, pour triompher de toutes les résistances , hélas ! et de tous les devoirs. Les formalités de ce contrat sont faciles , simples et très -expéditives. C’est un maréchal-ferrant, ou un marchand de tabac du pays, qui remplit les fonctions de l’officier pubhc', à la pre-

iiiière réquisition des deux parties, et qui, sans informations, sans cérémonies, sans solennités d’aucune espèce, constate sans témoins, sans greffier, sans autorité, par un écrit sans formule fixe, sans sceau légal et sans orthographe, Funion indissoluble de deux aventuriers dont le marché devient alors aussi sacré aux yeux de la loi que si elle en avait prescrit la forme, dicté les expressions et sanctionné le contenu. Cette coutume bizarre , pour ne pas dire extravagante , est sans doute fort répréhensible aux yeux de la morale ; mais elle est, comme beaucoup de nos coutumes vicieuses , un hommage à la morale elle-même. Le ma-

riage à Gretna-Green suppose un fond de respect pour les institutions, qui ne se rencontre plus chez les peuples où la force de Imstitution religieuse et sociale est usée ; point de vue sous lequel , comme sous beaucoup d’autres, les peuples trèscivilisés ressemblent singulièrement aux peuples barbares. Une malheureuse jeune fille qui fait le voyage de Gretna-Green brave la plus sacrée des autorités humaines, celle de son père; mais elle satisfait au moins, par une fiction qui a son effet, à la plus importante des conventions civiles; transfuge de sa famille sans l’étre tout - à - fait de la société , si elle se dérobe à un joug

sévère qui ne souffre point de désobéissance , elle passe du moins sous le joug léger d’une institution complaisante qui donne à la désobéissance même une apparence de légalité; et je croirais volontiers que le père d’une demoiselle qui a pris cette route , ne peut rien faire de mieux en pareil cas que de ne pas chercher à la gagner de vitesse :

heureux encore quand le criminel abandon de l’enfant qui a trompé sa tendresse n’a pas de suites plus funestes pour l’honneur et pour le bonheur de la fugitive !

Je suis parti de Gretna- Green avec une jeune personne charmante, belle comme l’Amour, triste

comme la Mélancolie, qui venait de passer quinze jours dans ce village , et qui les avait passés toute seule.

On m’a dit qu’elle y avait attendu quelqu’un qui n’était pas venu.

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