‹ Promenade de Dieppe aux montagnes d'EcosseChapitre 32 sur 35 · CANTORBERY · texte numérisé non relu

CANTORBERY

Il arrive ordinairement que les sensations diminuent d’intérêt et de vivacité en se multipliant. Je commençais à éprouver cette lassitude qui résulte d’un long exercice des facultés du cœur et de l’esprit, et je me consolais de laisser derrière moi Cambridge, Salisbury et Windsor, comme d’un motif pour revoir

l’Angleterre. J’étais meme assez peu disposé à m’arrêter à Cantorbery que je ne connaissais que par les planches des Anglais dont l’exagération toujours flatteuse ne provient cependant que d’une admirable perfection de travail. J’ai vu Cantorbery, et Cantorbery mérite un voyage en Angleterre.

Rien de magnifique, rien de divin comme cette cathédrale. Divin est le mot propre. Dieu est là. Je trouve que le style des architectures porte le sceau des communions. Je ne suis pas intolérant : j’aime à croire que l’esprit de Dieu est partout; mais la pauvreté d’imagination de la réforme fait pitié auprès de

ces merveilles quelle a du moins su conserver. Il faut lui tenir compte de cet hommage à la piété des temps anciens. Il y a ici une longue tradition de respect pour le culte qu’ils ont abandonné. Ils montrent l’autel où tomba saint Thomas de Cantorbery sous les coups des assassins. C’étaient le meme autel , les memes marbres , les memes pavés.

Une pierre usée garde la trace du genou des pèlerins.

Ce n’est pas avec des mots, ce serait à peine avec des figiues et des couleurs qu’on donnerait quelque idée du sublime effet de cette église de trois âges où éclate tout le génie des trois arcliitectures inter-

médiaires, la romane ou saxone, la moyenne à cintres brisés , et l’ogive jusqu’à la renaissance. L’esprit de conservation qui règne en Angleterre est porté à un point de scrupule si religieux qu’on ne s’est permis nulle part le moindre sacrifice de détail , meme à un effet d’harmonie générale. Tout ce qui a pu se conserver d’un ancien travail a été respectueusement ménagé dans le travail des modernes. Ces gens -là ne renversaient pas des temples pour avoir du plomb. Ils faisaient des colonnes pour des chapiteaux et des édifices pour une porte. Il est étrange, mais il est vrai de dire que le secret de leur société politi-

que tient précisément au même principe. Ce qui la maintiendra , c’est l’art merveilleux avec lequel ils ont identifié les anciennes institutions à l’institution nouvelle.

Les peuples ne bâtissent rien à neuf.

Je ne décrirai pas Cantorbery. Je n’ai pas la prétention de promener Je lecteur, déjà fatigué de me suivre , à travers ces vastes nefs , ces chapelles pleines de grâces , ces souterrains , ces tombeaux dont le sentiment accablant se dérobe aux faibles approximations de la parole. Je l’arrêterai tout au plus au tombeau du Prince Noir dont l’image encore imposante , même pour ceux

qui aiment à rêver l’idéal des hé-»

ros , est couchée dans l’attitude de la prière, à côté d’une lourde épée que vous pouvez saisir et soulever si la nature vous en a donné la force. Il résulte de cet essai un effet incroyable que j’aurais peine à exprimer. Vous ne concevez pas comment toute la puissance de votre vie est si faible auprès de la mort, et par quel prodige il s’est fait que la cendre de ce tombeau se jouât d’une arme que vous n’ébranlez pas sans effort. Cependant l’épée du Prince Noir est ici la seule chose qui ait conservé sa forme sans altération. C’est une idée touchante que le cheval de bataille aux funérailles

cl\tn guerrier; mais cette épée de bataille , mobile à côté d’un homme de bronze, immortelle à côté d’un cadavre, et qui restera près de lui pendant tous les siècles comme si elle venait d’échapper à sa main, voilà qui me paraît sublime. Ai -je deviné, mon cher Auguste, l’objet qui vous a le plus frappé à la cathédrale de Gantorbery?

Au-dessus du tombeau du Prince Noir, s’élève l’armure qu’il portait à son dernier fait d’armes , et un autre glaive rongé par le temps.

Celui-ci n’a point de fourreau. Il est là, comme dans la main de ce vaillant chevalier , l’emblème d’un courage qui ne s’est jamais reposé.

Tous les environs de l’église conservent des parties de Fancieniie Abbaye et de ses nombreux bâtiments. Ce sont de grandes archivoltes , des groupes de fûts élancés , des Irises , des ornements qui restent enclavés dans des murailles plus ou moins modernes. On remarque parmi ces beaux restes une tour admirable de style roman, autour de laquelle courent deux tores énormes du travail le plus riche , et non loin de là un petit escalier dont l’effet est enchanteur. Les environs du temple sont couverts de superbes tapis de verdure, et ombragés de tilleuls magnifiques dont les cimes imposantes complètent

rharmonie de ce grand ' tableau.

L’imagination aime à placer les secrets du sanctuaire à l’abri des forêts , et c’est pour cela qu’elles étaient sacrées chez les anciens. La vue des églises ne porte jamais à l’esprit un sentiment plus profond de recueillement que lorsqu’elles sont entourées d’arbres, et si l’architecture gothique a un caractère plus éminemment religieux, comme on ne saurait en douter, que l’architecture classique , c’est peut - être parce que l’élévation de ses flèches, l’angle aigu de ses ogives qui représente le point d’union de deux branches croisées , le volume et la forme de ses colonnes pressées

comme des tiges voisines qui se confondent dans la perspective, la ténébreuse fraîcheur de ses voûtes et le murmure doux de ses échos, rappellent la grandeur et la solitude des bois. Au reste, le tact le • plus fin a présidé presque partout à ce genre d’embellissement. On remarque en général que le décorateur inspiré des environs des temples a contrasté d’une manière infiniment ingénieuse les plantations avec les édifices. Les pyramides légères de l’arcliitecture gothique et ses profils anguleux sont presque toujours opposés aux masses cintrées des arbres à larges rameaux qui se couronnent d’une espèce de

dôme de feuillage, comme le châtaignier et le tilleul ; les minarets pointus de l’Asie ont l’air d’étre portés sur les bras horizontaux des cèdres ou de jaillir du front rayonnant des palmiers. Les coupoles de l’architecture grecque et le temple circulaire qu’elles couvrent s’arrondissent au contraire dans des bosquets de pins et de peupliers qui se perdent dans la nue.. Les hommes simples qui ont créé ces harmonies ne s’en sont probablement pas rendu compte; mais elles sont très -naturelles, très -bien entendues, et je ne conseillerais pas à l’art de s’en éloigner.

Je ne ferai mention d’un frag-

ment colossal des ruines du monastère de Saint -Augustin, monument d’un bel âge .et d’un bon style dont les derniers vestiges paraissent près de périr, que pour regretter qu’on ne s’occupe pas plus de leur conservation qu’on ne le ferait en France.

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