‹ Promenade de Dieppe aux montagnes d'EcosseChapitre 7 sur 35 · MONUMENTS · texte numérisé non relu

MONUMENTS

Voici des matières sur lesquelles il n’y a rien à dire, sinon que l’on a tout dit , et qu’il y aurait une prétention plus que ridicule ‘à vouloir renfermer dans quelques lignes la substance de mille volumes. Je ne le répéterai plus.

Il est reçu en France que l’Angleterre est le pays de l’Europe le plus riche en monuments gothiques, et

que cela provient du respect de ce peuple pour les arls ; sentiment porté si loin , ajoute -t -on, que les religionaires eux -memes n’ont pas enveloppé dans leurs fureurs contre le culte romain les édifices qui lui étaient consacrés. On tire de-là une induction qui n’est pas du tout à l’avantage de la France , où rien n’a été épargræ; mais cette induction est fondée sur une erreur. Les révolutions d’Angleterre, aux époques dont il s’agit, étaient dirigées contre certaines institutions anciennes, et spécialement contre le culte romain; mais la nouvelle religion avait besoin de temples , et il était de son intérêt bien entendu de con-

server ceux qui existaient. Voilà ce qui en a sauvé quelques-uns , et ceux entre autres qui jouissaient d’une grande renommée, et qui attiraient à l’Angleterre l’admiration des peuples. Toutefois, le plus grand nombre de ces monuments a été détruit.

Ce qui a trompé les voyageurs, et parmi eux quelques artistes , c’est la multitude d’églises de style ancien dont l’Angleterre est couverte, et qui, sans être gothiques d’âge, sont gothiques de caractère. Les architectes anglais ont eu en effet le tact admirable de sentir que ce genre de construction était , comme on dit , éminemment chrétien , et que le sanctuaire du Saint des Saints ne

pouvait ressembler, sans une sorte de profanation , à la maison de marbre des idoles. On continue à construire en Angleterre des églises gothiques, et j’ai vu s’élancer des ogives modernes , j’ai vu tailler des roses et historier des chapiteaux dans des pierres qui sortaient du chantier, comme on le faisait il y a six cents ans, au goût, à l’esprit et à l’imagination près, qui ne sont pas allés en se perfectionnant, sous ce rapport , dans ce siècle de perfectionnement. Je ne suis pas éloigné de croire que c’est à la conservation respectueuse de ce système d’architecture , ancien pour eux comme ]a première prédication du

christianisme , que les Anglais doivent, en grande partie, la conservation du sentiment religieux luimême, garantie puissante et infaillible de celle de l’ordre social.

J’ai très -mal vu Westminster qui était obstrué par les préparatifs du couronnement, mais qui serait un édifice admirable en France même, où il ne tiendrait cependant pas la première place dans nos basiliques du premier ordre.

On peut se faire une idée de la supériorité relative de l’architecture gothique sur l’architecture classique, dans cette application spéciale j c’est-à-dire, quant à l’expression poétique et à l’harmonie des effets.

en comparant cette vieille cathédrale de Westminster avec le célèbre temple de Saint -Paul, car j’ose à peine donner un autre nom à cette belle église païenne. Saint- Paul impose par la grandeur, mais, si l’on peut s’exprimer ainsi, par une grandeur physique et matérielle, par une grandeur vide qui n’a ni recueillement ni tristesse , ni obscurité ni mystères. H y a dans la moindre chapelle gothique une profondeur, un vague, un infini dont rien ne donne l’idée sur cette aire majestueuse, mais uniforme, qu’inonde une lumière égale , et dont l’exactitude parfaitement symétrique ne laisse rien à deviner à l’imagi-

nation, rien à desirer à la pensée.

Demandez à un homme passablement organisé ce qu’il y remarque , il vous parlera de l’immensité des dimensions, de la hardiesse du dôme, de la pureté des proportions, de la beauté des lignes. Demandez à un homme qui n’est que simple et sensible ce qu’il y a éprouvé?... C’était cependant la question.

Saint -Paul est le Panthéon des hommes illustres de la dernière génération, à commencer par Johnson et Reynolds dont on y voit la statue, et que nous avons pu connaître. Autour d’eux se groupent les tombeaux d’une foule de guerriers qui ont péri, depuis trente ans, en

combattant contre la France. Gloire féconde que celle des batailles qui ' plante une palme par -tout où elle creuse un tombeau ! Quelques - uns des ces petits monuments, généralement intéressants par l’intention patriotique du peuple qui les a érigés, généralement médiocres par l’exécution , sont dus au ciseau de Bacon et de Flaxmann. Je ne serais pas fâché que ceux de nos soldats qui laissent un nom historique, et je n’en excepterais aucun, pussent recevoir chez nous le meme hommage dans un lieu consacré. Il faudrait seulement que l’architecte jouît d’une certaine latitude pour l’emplacement. Celui de Saint -Paul ne suffirait pas.

Le nom de Christophe Wren , qui a bâti cette fameuse église, rappelle aussi le pilier gigantesque de l’incendie , monument diffamatoire contre les catholiques romains, qui fait peu d’honneur à l’artiste et qui en fait moins encore à la conscience des sectes et à la bonne -foi des partis. La calomnie est depuis longtemps une raison d’état.

Parmi tant de monuments que je n’ai pas remarqués, ou que je n’ai remarqués que pour me rappeler de ne pas m’en souvenir , on me reprocherait de ne pas nommer au moins la Tour de Londres. C’est qu’il y a des choses qu’il ne faudrait jamais connaître que par leur renommée,

et dont l’effet produit une sensation tout -à- fait opposée à celles que je cherche. Il distrait la pensée d’une foule de souvenirs historiques qu’elle appropriait , par habitude , à une figure idéale créée en elle, pour la fixer sur un objet plus réel, mais qui n’est pas celui quelle avait supposé, tandis que celui-ci entraîne, en s’évanouissant, toutes les idées qu’il représentait ; de sorte qu’on perd un trésor merveilleux d’illusions et de sentiments pour acquérir la connaissance positive d’un fait matériel fort indifférent. Je n’ai plus pensé, en voyant la Tour de Londres , à tout ce que son nom me rappelait quand il me frappait dans

une conversation ou dans" un livre.

L’insignifiant étalage des curiosités de parade qui y sont renfermées , et qui surchargent inutilement l’attention d^une abondance fastidieuse de mots, nuit d’ailleurs à cette impression générale dans laquelle on aime à se recueillir au milieu des grandes scènes de la nature, des belles créations de l’art, des monuments imposants de la religion et de l’histoire. Les salles d’armes de la Tour de Londres ont fort peu d’importance pour le voyageur qui a vu l’arsenal de Venise, ou telle autre de ces grandes collections d’instruments inventés pour la destruction de l’homme. Du plus au moins, c’est

toujours le magasin crun armurier et d’un fourbisseur bien assortis. Le spectacle ordinairement assez dégoûtant d’une ménagerie est loin d’avoir plus d’attraits à Londres qu’à Paris , et la captivité de ces animaux du désert, deux fois esclaves sous les grilles de leurs cages et sous les verroux d’une prison d’état, ne ferait naître qu’une idée douloureuse, si l’on ne pensait qu’un prisonnier d’une ame élevée y a peutêtre puisé quelquefois un motif de consolation philosophique. Je conçois mieux la résignation de Wallace, ou de Strafford, ou de Sidney, enchaîné à côté de la loge du lion.

Il y a cependant parmi ce fatras

de curiosités un outil assez grossier dont la vue fait dresser les cheveux : c’est la hache sous laquelle tomba la tête de Charles J’ai tressailli en pensant que le jour meme de l’exécution de ce roi malheureux , elle avait été déjà un objet de curiosité , et que des spectacteurs impatients se pressant autour du billot pour essayer de leurs doigts le fil de l’instrument de mort, Charles interrompit son discours pour leur dire comme le Clcerone de la Tour de Londres : Ne touchez pas à la hache.

LES DOCKS. — GREENVICH.

Les Docks sont, comme leur nom l’indique , d’imnienses bassins où se rendent les innombrables vaisseaux qui font le commerce de l’Angleterre. Des magasins proportionnés à ce prodigieux concours de bâtiments renferment les produits de toutes les contrées du monde. Des greniers et des celliers incommensurables sont destinés à la conserva-

tion des grains et des liquides. La multitude , la variété , les dimensions étonnantes d^ ces riches dépôts, offrent ici un spectacle unique en Europe. Chez un peuple très -industrieux et très -intelligent , les Docks sont le monument le plus extraordinaire de l’industrie , et peut-être de l’intelligence humaine.

C’est sur- tout le plus utile. Ils ont cet avantage incontestable sur des colonnes et des pyramides qui ne portent dans les nues que le témoignage de notre impuissance et de notre vanité. Le fondateur des Docks a une statue qui n’a pas été payée au prix des sueurs, et des larmes, et du sang de ses compatriotes.

C’est un tribut de reconnaissance levé sur la prospérité dont son pays lui est redevable.

En descendant le cours de la Tamise, on arrive à Greenvich, édifice superbe qui avait été destiné, dans son origine, à devenir un palais, et qu’un goût mieux entendu et non moins magnifique a transformé en hospice pour les vieux marins. De là, le matelot, parvenu au port du fâcheux voyage de la vie, contemple avec plaisir les détours du - fleuve, témoin du départ aventureux et du retour fortuné de ses voiles.

Il aime à compter ces vaisseaux différents de formes, de chargements, de pavillons, de manœuvres, qui lui

rappellent ses expéditions lointaines. Il se réjouit dans sa pensée, et salue de loin le vêtement connu d’un étranger dont il a visité les rivages.

Le parc de Greenvich est un des plus beaux de l’Angleterre. Son point de vue, ou, pour s’exprimer comme les anglais , à défaut d’un terme satisfaisant , ' l’admirable prospect dont

on jouit depuis l’observatoire , est au-dessus de toutes les descriptions et de toutes les peintures. Il y a de tout ce qui peut flatter le cœur et l’imagination d’un homme sensible dans le parc de Greenvich, et même le charme du désert. J’y ai trouvé une maison rustique presque aussi

reculée du monde qu un chalet des solitudes de la Suisse.

Nous avons dîné au bord de la Tamise, les yeux fixés sur la perspective enchantée de ses bords.

Tout le sol était orné d’habitations charmantes, et toutes les eaux couvertes de navires opulents , tributaires accoutumés de son commerce.

Il était impossible de douter que nous assistions à une des scènes les plus brillantes de la civilisation à son plus haut degré de perfectionnement. En tournant les yeux sur un coin de l’horizon, qui m’était échappé jusques-là , j’ai aperçu un gibet.

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