‹ Promenade de Dieppe aux montagnes d'EcosseChapitre 8 sur 35 · LES THÉÂTRES · texte numérisé non relu

LES THÉÂTRES

Les Anglais n’ont aucun avantage sur nous dans la construction des théâtres. Ils ne peuvent entrer en comparaison avec nous dans l’entente des décorations et des machines. Cette partie de leurs spectacles est négligée de la manière la plus fâcheuse pour l’illusion. Les colonnades du palais de Cléopâtre et les murailles du Capitole courent sur

des pièces de bois ajustées par des valets en bas de soie ; et , à voir marcher les arbres d’un fond de paysage qui se ferme, on croirait assister toujours au voyage merveilleux de la forêt de Dunsinane , dans la tragédie de Macbeth.

La partie littéraire de leurs représentations scéniques est peut-être plus imparfaite encore, à l’exception des chefs - d’œuvre de Shakspeare et de quelques poètes en très -petit nombre qui se sont montrés plus ou moins dignes de suivre de très -loin les traces de ce grand homme. On peut même dire qu’ils n’ont plus de littérature dramatique, soit que la forme systématique de leur gouver-

nemeiit, qui a réduit tous les caractères et toutes les passions à des proportions et à des mesures données, ne se prête pas beaucoup au développement de ce genre de talent ; soit que l’esprit de la nation s’accommode mieux du travail facile de l’imitation, depuis que des génies originaux ont épuisé chez elle la faculté de créer. Le théâtre actuel de Londres ne vit , en effet , que de traductions presque littérales du français, de l’allemand, ou de l’italien. J’ai vu jouer le meme jour, sur un théâtre dont je parlerai tout-à-l’heure , Adolphe et Clara y le Jaloux malgré lui^ et la Somnambule. Il y a deux ou trois auteurs à Paris qui me félici-

teront probablement d’étre si bien tombé.

Ce n’est pas à défaut d’acteurs distingués que la verve des Anglais paraît si avare de nouveautés dramatiques. Il est au contraire difficile de trouver ailleurs un ensemble de talents plus satisfaisant et plus complet ; et ce jugement s’applique à Londres à chaque théâtre en particulier. La fortune de ces établissements n’est pas fondée , à ce qu’il paraît, sur le mérite propre de quelques individus, et, comme on dit à Paris, d’une perle isolée ou d’un diamant solitaire. Tout le monde y concourt dans une juste proportion à cette harmonie générale qui est le

premier charme d’un spectacle bien dirigé , et s’il se trouve là quelquesunes de ces perles ^ quelques-uns de ces diamants y ils n’ont pas besoin d’opposition pour briller, et l’on ne peut supposer du moins qu’ils soient redevables du vif éclat qui les distingue à l’effet du ' contraste et à la grossièreté de l’enchâssement.

Aussi les comédiens Anglais sont en général honorés des égards du public qui aime toujours à reconnaître de quelque manière .les égards que l’on a pour lui.

Il serait presque aussi surabondant de s’étendre en détails sur les théâtres de Londres que sur ceux de Paris , dans une brochure

qui ne sera parcourue, suivant toute apparence, que par des personnes qui les connaissent également. Il n’y a rien d’ailleurs qui ressemble à une salle de spectacle comme une salle de spectacle , et la seule sensation nouvelle que celles que j’ai visitées en Angleterre m’aient désagréablement apprise, ne sera bientôt pas plus nouvelle pour les Parisiens que pour moi. Je crois du moins qu’on leur promet ce brillant éclairage par le gaz hydrogène, assez bien approprié peut-être aux effets du théâtre , mais dont la lumière trop semblable à celle du jom', et tout- à- fait antipathique avec les prestiges de la toilette , charge l’at-

mosphère d’une vapeur lourde , ardente , délétère , souvent fétide , qui tourmente la pensée de la crainte d’un péril , et les organes , du sentiment d’une incommodité presque insupportable. A cela près , je le répète, et sauf la recherche de rigueur de toutes les parures, il y a bien peu de différence entre le premier spectacle de Londres et le premier spectacle de Paris.- A l’époque de notre passage , une circonstance particulière ajoutait encore à cette illusion.

La pantomime noble et savante d’Albert faisait alors les délices de la cour et de la ville, et dans le tourbillon de cet excellent danseur volaient mademoiselle Noblet et mademoi-

selle Fanny Bias. Rome n était plus clans Rome,

Cependant comme je me suis proposé d’écrire ici mes sensations, et qu’il en est une extrêmement vive que je ne veux pas oublier, je rappellerai au lecteur que j’ai promis de lui parler d’un théâtre qui n’est ni l’Opéra , où la voix de madame Camporesi et de quelques autres cantatrices fort agréables , appellera bien sans moi les dilettanti; ni Govent-Garden où le jeu pathétique et profond de Macready , et le naturel comique et fin de Farren, se recommandent assez d’eux- mêmes; ni Surrey -théâtre , temple favori du mélodrame , où notre superbe Mel-

pomène serait quelquefois fort heureuse de pouvoir recruter des acteurs. Celui dont il est question s’appelle l’Opéra Anglais {English Opéra ho.use) , et, quoique je suppose qu’il n’ait rien à envier à la vogue et à la réputation des autres , je croirais en avoir donné une trop faible idée si je ne me hâtais de nommer miss Relli. C’est qu’il faut avoir vu miss Relli pour sentir toute la portée d’une admirable intelligence, secondée par une admirable organisation. Miss Relli n’est pas seulement une actrice du ton le plus parfait et du goût le plus ex^ quis , c’est le personnage meme quelle représente, ou plutôt c’est

l’idéal du caractère ■ que l’auteur a essayé de peindre. On peut parier que toutes les combinaisons données de la physionomie humaine ne produiraient jamais un ensemble aussi spirituel et aussi piquant que celui des traits de miss Kelli. Cependant leur pureté n’est pas altérée par cette mobilité prodigieuse d’expressions qui se prête à toutes les nuances de la pensée. Elle a , dit-on , à son gré l’expression même de l’indifférence , et quelques anecdotes déplorables en ont fait foi.

Un de ces malheureux dont je comprendrais le désespoir, mais dont je ne comprends pas la rage , a tiré un coup de pistolet sur miss Kelli

en plein théâtre. Si cette frénésie était contagieuse parmi ses admirateurs et ses enthousiastes , la scène serait depuis long- temps privée de ses talents.

Préoccupé par l’opinion si commune chez nous du mauvais accueil que les Anglais faisaient aux étrangers et aux Français en particulier, et par conséquent surpris de plus en plus des raffinements délicats de politesse dont nous ne cessions d’être accablés, je m’étais persuadé d’abord que leur malveillance plus timide ou plus généralisée s’était réfugiée dans leurs caricatures auxquelles nous ne cédons malheureusement en rien le dégoû-

tant avantage du cynisme et de l’effronterie, ou dans les pamphlets et les journaux anonymes , digne carrière des basses vengeances, ou enfin dans les pièces de théâtre; et j’avais à cœur de vérifier cette supposition , pour justifier à mes propres yeux l’exagération de nos hostilités de boulevardSi J’ai donc épié avec le plus grand soin la représentation d’une de ces satires sanglantes où l’on immole une Parisienne à la gaîté de la bonne société de Londres. ^Je n’ai pas pu y trouver le mot pour rire. Imaginezvous une espèce de poupée jolie à ravir, élégante à miracle, qui ne s’occupe que de riens quand elle ne

s’occupe pas de sa toilette, de son perroquet, ou tout au plus de son amant; qui ouvre tous les livres et qui ne les referme pas, qui change le point d’observation d’une sphère pour s’amuser à la faire tourner; qui danse, qui chante, qui pleure, qui rit, qui bâille, qui se désespère; qui ,a cinquante idées, cinquante volontés dans un moment , et qui en oublie cinquante- pour une qu’elle va oublier. Cela est peut-être moins grossier que nos parades, mais il faut avouer que cela est bien plus injuste. Eh! bon dieu!... qui a jamais vu des Parisiennes faites comme cela ?...

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