‹ Promenade de Paris à Bagnères-de-LuchonChapitre 11 sur 26 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Rodez, ce 3 juin i8in.

Aigueper«e. — Rioin. — Volvic. — Carrière de lave. — Sable volcanique fossile. — Montferrancl. — Limagne. — Paysans de la Limagne. — Clermont. — Origine du mot ville. — Yallée de Royat. — Fontaine de Saint- Alyre.

k^ I la lettre que je vous ai écrite de Clermont vous est parvenue , mon cher frère, vous m'avez vu passant du Bourbonnais en Auvergne.

De Vichy à Riom , je fus constamment sous la pluie, mais la grande tente était là , et je n'eus que les jambes mouillées. C'est à Gannat que commence le patois méridional, que j'appellerai langue d'Aquitaine; mais il est encore très-mêlé de français ; plus on avance en Auvergne , plus le français se perd- La plus belle allée de noyers qu'il y ait en France, et peut-être fort au loin, est, je pense, le chemin de Gannat à Riom. Ce che-

AlCUE- .

«•ERSE, min traverse Aigueperse, longue, laide et sale

AUVERGNE. jS

bourgade, mais qui, je crois, a donné le jour au chancelier de 1 Hôpital. C était autrefois le cheflieu delà seigneurie de Montpensier ; le château de ce nom a}ant été démoli en j 63^ , par suite des troubles que Gaston d'Orléans avait excités. La butte de Montpensier ressemble un peu à la butte de jNIontmartre, sauf les maisons et les moulins, et elle fournit également beaucoup de plâtre. Tout ce pays de Gannat à P\iora est admirable pour la fertilité, et ravissant à la vue, surtout en approchant de cette dernière ville.

Riom est la contraction de Ricomagus, mot Riom. celtique latinisé. Rie ou Riv voidait dire riche puissant, et magus signifiait ville. Sa position et le territoire qui l'environne justifient bien son nom. Elle est placée sur une butte détachée des grandes montagnes et dominant la plaine tout à son aise.

Cette ville doit la largeur de ses rues actuelles et leur bon ordre, à ce qu'elle fut la résidence des ducs d'Auvergne de la maison de France. Elle fut jadis forte et soutint un long siège contre Philippe Auguste. Elle a donné le jour à Anne du Bourg, chancelier de France, à Michel de INlarillac , garde des sceaux , à François de Marillac, maréchal de France , à Jacques Sirmond , et à d autres hommes distingués.

On construit à Riom inie maison de force qui sera remarquable par son étendue. On y fait

servir ce qui reste du couvent des Cordeliers et on y ajoute de vastes constructions. Si la nourriture des détenus re'pond à la beauté de leur logement, ce sera fait pour y attirer du monde. La maison des adniinistrateurs aura, elle-même, 1 air d'une belle prison , ou au moins d'un château fort. Les corniches eu sont façonnées en mâchicoulis. Ces seigneurs semblent vouloir se mettre en garde contre leurs vassaux.

Les rues de Rioni ne sont pas tirées au cordeau, comme vous pourriez le conclure de ce que je vous ai dit plus haut, mais elles sont bien percées et plusieurs sont arrosées par un ruisseau d'eau courante. Ses maisons ont 1 aspect un peu sombre , à cause de la couleur des pierres volcaniques dont elles sont construites. Mais il y en a plusieurs de bien bâties, et l'oeil se fait à cette telnle brune. La ville est entourée d'une promenade.

Les missionnaires ont porté leur zèle à Riom , comme dans beaucoup d'autres lieux, et il paraît qu'ils n'y ont pas prêché dans le désert. Longtempsaprès leur passage, j'ai vu, à diverses heures, des gens au pied de la croix de la mission. Ceite croix est plantée isolément sur une place : peutêtre, à cause de sa grande dimension, eût-elle été mieux sur un calvaire.

Les habitans de Riom ne sont pas beaux. J'ai à peine aperçu dans les rues une figure qui ait

trouvé grâce devant moi ; et il ne s'en est pas présenté une seconde , pour me faire suspendre la sévérité de mon jugement sur la population de cette ville. Peut-être que les salons renferment des beautés aussi blanches que les murailles de leurs maisons sont noires, et aussi gracieuses que l'aspect de leurs campagnes ; mais je n'ai point vu ces merveilles, et pour moi le peuple de I\iom reste laid , jusqu à un plus heureux voyage.

En sortant de Riom , je m'écartai de la grande route de Clermont , pour aller visiter les carrières de Volvic qui fournissent les plus belles Volvic. pierres de taille qu'on emploie dans toutes les villes voisines : ces pierres sont des laves, comme vous le savez. Les carrières s'exploitent à présent Carrièrrs de à ciel découvert ; autrefois elles étaient soutertaines, et on peut encore aller assez loin dans les anciennes galeries. J'ai ouï dire qu'on avait fait, à Paris, l'essai des pierres de Volvic, mais qu'on n'en avait pas été satisfait. On voit en Auvergne des églises, des ponts bâtis avec celte pierre, dont la construction remonte à de longs siècles avant nous , et qui n'ont pas éprouvé la moindre altération du temps. Les pierres ne sont pas plus que le reste à l'abri de la calomnie , et il se peut bien qu'il y ait eu des gens intéressés à noircir les pierres de Volvic. Quijut à moi, je les tiens pour excellentes , et leur voisinage de l'Allier devrait en remhe l'emploi plus fréquent dans

beaucoup de provinces en aval de cette rivière ,

où souvent l'on manque de matériaux solides

pour la bâtisse. Près des carrières de Vol vie ou

Sable voica- trouvc du sable volcanique dont il s'est formé

oique fossile, j i . i i' i ' j

^ dans la terre des amas que 1 on découvre de

temps en temps. Ce sable paraît très-noir quand il est nouvellement extrait ou mouillé; lorsqu il est sec, il est gris de fer foncé : on en fait grand cas pour la bâtisse. Ce sable est à peu près de la grosseur de la poudre à canon , à laquelle il ressemble beaucoup.

De Volvic , je me dirigai , par monts ef par vaux,surMontferraud; je vis, dans cette traverse, un grand troupeau de moutons à laine droite et pendante jusqu'à terre. Je ne doute point que cette laine ne soit très - grossière ; mais si cette race de brebis était croisée avec des mérinos, il est probable qu'à la première ou deuxième génération, on obtiendrait une laine qui aurait acquis beaucoup de douceur et de souplesse et qui, cependant , serait encore assez longue pour servir avantageusement à la chaîne des draps. Mais les Auvergnats ont peu adopté les moutons d'Espagne.

Je revins sur la grande route un peu avant Mont-

MoKTFra- ferrand. Cette ville est fort peu de chose , mais sa

position est jolie, comme tout ce qui appartient

a la Limagne. C'était autrefois à Mon tferrand que

se tenait l'assemblée des Chevaliers Hospitaliers

AUVER(tiNE. 57

de ia langue d'Auvergne. Mais, dès le règne de Louis XIV, elle tut transférée à Lyon. De plus, cette ville prétendait jadis posséder le près nier couvent de Coideliers qui se lut établi en France. Enfin , Moutferrand lut la patrie de Doyat , favori de Louis XI , qui , sorti de bas lieu, devint gouverneur d Auvergne , mais à qui ses concussions et son insolence attirèrent une catastrophe cruelle. Lan de grâce i^^i-, il fut fouetté par la main du bourreau , au pilori de Paris, eut la langue percée et les oreilles coupées; et après ce traitement, fut renvoyé dans son lieu natal.

Vous savez que Montferrand n'est qu'à vingt minutes de Clermont. C est autour de cette dernière ville que la nature, si prodigue pour toute la Limagne, a étalé ses plus rares magnificences. D un côté, le majestueux Puy-de-Dôme, s'appuyant avec dignité sur ses acolytes, déploie les vastes plis de sa robe , qui sont autant de vallons délicieux; de 1 autre, est la plaine de la Liuîagne dans laquelle sont jetées, à différentes distances, des montagnes isolées d inégales hautems, la plupart de forme conique , mais quelques-unes supportant de larges plateaux , et presque toutes cultivées jusqu au sonnnet , afin que ce pays ne cessât pas d'être à la fois le plus fertile et le plus pittoresque de France. Eli bien ! dans cette incomparable région , plus belle que tout ce que les rivesde la Seine , de la Loire . de !a Garonne, de

la Saône , du Rhône offrent de plus magnifique^ le peuple est petit, laid, mal vêtu, mal nourri, mal logé , tandis que dans les hautes vallées du Cantal et du iNlont dOr, où il n'y a que de Therbe et un peu de seigle, la race est plus grande, plus forle, plus belle, et paraît ne pas souffrir de la misère. Mais c'est que dans la montagne , le peuple travaille plus tard, a de fréquens repos» et mange beaucoup de laitage. Dans la plaine, le paysan travaille trop tôt , travaille sans relâche , vend son lait à la ville, et boit de mauvais vin. L'Auvergnat delà Limagne est peut êtrelhomme le plus laborieux de France ; mais c'est celui qui se refuse le plus à l'industrie; ses instrumens sont mal faits , son bétail est petit et maigre, ses charrettes mal construites , roulant souvent sur des roues qui ne sont point garnies de bandes de fer: aussi au bout de peu de temps, ce sont des polygones irréguliers: vous concevez alors comme elles roulent. INIais le paysan pique plus souvent , l'animal lire plus fort, on arrive plus tard, mais on arrive. Il en résulte bien que Ihomme et les animaux ont plus de fatigue et moins de repos; mais l'Auvergnat compte cela pour rien. Tacite dit quelque part : que les Germains dédaignaient de devoir à la sueur ce qu ils pouvaient acquérir par le sang. * L'Auvergnat refuse de devoir;» l'in-

* Pigriim quin imô et iners vidttur sudore acquirere quod possis sanguine paraie.

AUVERGNE. 3ij

dnstrie ce qiVil peut obtenir de ia peisie. Sa devise est, Lakcr Irnprobus, Se seit-ild'nne lioUc: vous croyez qu'il va la garnir d'nn coussinet pour ménager uis peu ses vertèbres. Pas du tovit... T^[als du moins il y ajustera des courroies ou des sangles, pour la retenir sur ses épaules : pas davantage. Il prend son vas!e cône d'osier tout cru ; il y pique , aux deux tiers de la hauteur, deux échâlas de forme quelconque, passe sa tête entre les deux, et s'impose ce système de chargement sur les épaules et sur le dos , attendant patiemment qu'il s'y forme des callosités qui lui rendent la pression de son fardeau quotidien moins douloureuse. INÏ. de Buffon croyait que la bosse que les bisons d'Afrique ont sur le dos, provenait de Thabitude qu'ont les nègres, de temps immémorial, décharger cet aninial en bête de somme, ce qui, à la longue, aurait rendu cet accident héréditairedans la race desbœufsd'Afriqne méridionale. Je ne sais s il arrivera un temps où les Auvergnats naîtront avec des bouirelcîs; mais ce sera un granci adoucissement à leur sort. îl faut bien que la nature vienne à leur seours, carchezeux Tinlelligence se fait durement servir par ses organes; elle ne s'aide pas du tout. M.Guilîaumeaurabeau inventer des charrues, il ne changera point celle de l'Auvergne. M. deLasfeyrie et M.dePolignac auront beau prêcher mérinos , l'Auvergnat g;:rîk^ra son petit mouton à toison j-ireuse. Au reste, on pré-.

6o AUVERGNE.

tend que ce peuple si laitl de la plaine est plus franc , plus tidMe que celui de la montagne , parce qu'il ne s'occupe que de Tagriculture et reste dans le pays, tandis que le montagnard commerce et cnurt le monde. Cependant , on accuse rhahitant de la plaine de se livrer volontairement à deux vampires qui ne lui font pas honneur et qtii contribuent plus à sa misère que toutes les autres causes réunies; je veux dire la chicane et l'usure. Les villes et bourgades situées autour et au milieu de la Limagne servent, diton, de repaires aux agens et ministres de ces cruelles divinités, lesquels de là se répandent dans les campagnes voisines, tendent des pièges aux passions de leurs aveugles habitans et les immolent ensuite sur les autels de ces puissances infernales. C'est ainsi que les vieilles chroniques nous apprennent que maint géant déloyal, logé sur des rochers inaccessibles, en descendait pour mettre à contribution toutes les contrées voisines, forçait les malheureux habitans à lui livrer leurs récoltes et souvent même leurs femmes et leurs filles. Mais du moins, alors, on voyait paraître un généreux paladin, qui secrètement assisté d'une fée bienfaisante envers laquelle il avait été courtois, osait attaquer le félon, le mettait à mort , et rendait le repos au pays. Mais qui pourra jamais pourfendre la chicane? Qui percera l'usure d'outre en outre? Louis XÏV, qui

AUVERGNE. d

ëlait (loué d'une de ces fortes volontés qui ne paraissent qu'à de grandes distances, ne put que rogner les ongles à la chicane ; et Dieu sait s'ils ne sont pas vite repoussés. J ai appris dernièrement que le roi de Danemarck tentait la même entreprise dans ses Etats. Je lui souhaite beaucoup de succès sur la race primitive de nos N )rinands; et si sa recette est bonne, j'émettrai le vœu qu'on en fasse l'expériem e dans nos climats.

Au reste , mon cher frère , si je vous dévoile les misères des Auvergnats qui m'ont été confiées par eux-mêmes, ne croyez pas que je ne sache aussi les voir du beau côté , et que j'oublie que la France leur doit des l'Hôpital, des Pascal et une foule d'hommes célèbres, surtout dans les premières dignités de la magistrature et de l'église, tels que le cardinal et chancelier Duprat, le cardinal Antoine Boyer , le célèbre Gerbert , pape sous le nom de Sylvestre tl , Pierre le vé; nérable, abbé de Clugny, le savant Domat et beaucoup d'autres qu'il serait trop long de nommer-, mais je n'omettrai pas le chantre des Jiardlns, l'immortel traducteur du divin Virgile.

La ville de Clermont fut appelée Nemesis , CLEasioxT. Nemetunif Aiigiisto-Nemetum ; puis civitas Ar^ vernorum , même urbs Arverna. Mais elle a eu cela de particulier qu'après avoir porté pour second nom celui du peuple dont elle était la capitale , elle l'a encore échangé contre un autre ,

tandis que la plupart des villes maïquaiiles des Gaules qui , avant l'invasion dos Romains , avaient des noms différens du peuple dont elles étaient la capitale, ont bien perdu leur premier nom pour prendre le nom de ce peuple-là , mais elles ont du moins conservé ce dernier : tels que Lntctia Parlsloruin ( Paris ) , Durocoriorur/i Rltemorum ^ Reims ) , Agendicuin Senonuni (Sens) , Mediolanum Sanioniim (Saintes ), jUnrlcuin Biiurigiim ( Bourges ) , Lirnonurn Pictmiorum ( Poitiers) , etc.

Qu est devenu le temps où cette ville des Arvernes pouvait donner quarante mille sesterces ( cinq à six millions de francs; à Zénodore pour mie statue de Mercure en bronze doré de quatre-vingts coudées de haut ?

Mais la nohilissima c'witas a été prise et saccagée quinze à vingt fois seulement, et entre autres, deux fois par les Normands qui s'y entendaient. Aussi à la seconde de leurs expéditions, il paraît qu'ils la rasèrent tout - à - fait. Elle dut sa reconstruction en 9^7 , à un de ses évêques nommé Etienne; il releva l'église cathédrale autour de laquelle il bâtit quelques maisons, et fit creuser des grottes pour loger le pauvre peuple, en attendant que d'autres maisous pussent être construites. C'est ainsi que la ville sortit de ses cendres; mais ce n'était plus \iirbs Arvernorum ( vous savez que ce mot avait de l'importance

AUVERGEE. G3

dans la langr.e romaine ); ce ne fut long-temps qu'un oppiduliim.

jNIais voici quelque chose d'assez remarquable. Le mot cUitas que les Romains donnaient à l'associai ion d'une nation, d'une peuplade quelconque et dont le sens ne peut guère être rendu chez nous que par le moi de commune , mais est très - bien représenté en Suisse par le mot de canton^ était devenu spécialement la dénomination du lieu principal où se faisaient les convocations, eu lias Arier/turum était donc la capitale des Arvernes.

Le mot de villa signifiait, dans le principe, maison de campzgne. Mais les cites étaient entourées de vlllœ appartenant à leurs habltans. A mesure que ces cités devinrent puissantes, les villœ qui les entouraient durent se multiplier, et d autant plus que les cités, étant généralement forlifiées, ne pouvaient fias se prêter à un accroissenient spontané; il fallut donc que la population se portât hors des murs, dans le quartier des vlllœ. A la longue les cités restant toujours dans leurs limites , et les vlllœ croissant sans empêchement , celles-ci finirent par occuper une population plus considérable que les cités mêmes, et par présenter à 1 esprit l'ioTage d'une plus grande aggrégation de maisons et de peuple. Les cités ne furent plus que la partie forte , le lieu de

l'ofuge deshabitans , en cas d'attaque d'une force supérieure. Mais enfia on songea à forfifier le quartier des villœ elles-mêmes; alors elles ne se distinguèrent plus des cite's que par leur nom qui resta et qui présentant, presque partout , une plus grande idéequele mot de cité, prévalut, et fil abandonner cefte dernière expression qui se trouva reléguée à quelque quartier ancien d'un petit nombre de villes. Dès qu'on eut commencé à conserver le nom de villœ aux réunions de maison? fortifiées, on le transporta à tous les lieux habités que Ton entoura d'une enceinte de défense quelconque; enfin indistinctement à tous les grands amas de maisons. C'est ainsi que Le mot de villœ pluriel de villa ^ qui , dans le principe, ne signifiait, conformément à son origine, que des maisons de campagne, parvint à signifier , sous le nom de ville, les plus grandes réunions d'habitations pour les hommes.

jVlais pour en revenir à Clermont , la cité ayant été brûlée, la petite peuplade qui commença à se loger au milieu de ses ruines, ne pouvant en occuper qu'une petite partie , les anciens quartiers de la <://^' furent convertis en jardins et autres cultures, mais en conservant le nom de cité, et sont encore nommés cit'^s. Ils tiennent justement la place de ce qui était très-anciennemeut les viîlœ, les maisons de campagne. Et au contraire lorsqu'on donna le nom de ville

aux réunions d'haliitatlons, Vopplduluni Arvernoruin ou Arverna , fut appelé ville corn me le reste; ainsi la cité fut changée en ville et \es7jii/œ en ciies ou citas.

Je crois, mon cher frère, qu'il faudrait relire bien souvent cet article à vos tilles ( si j'étais poli , je dirais vos demoiselles ) pour le leur faire trouver amusant. Mais , vous qui êtes un rechercheur de causes, un débrouilleur d'origines, vous me passerez ces pages- ci, tout aussi bien que beaucoup d'autres. Quoi qu'il en soit, ce fut vers le temps dont je viens de vous parler, que le nom à'Arverna fut chatigc en celui de Clarus-mons , provcTiant, dit -on, d'un château fort nommé Castrum damnons^ autour duquel se groupèrent une grande partie des habitations pour en être protégées. La belle cathédrale actuelle fut commencée en 1x48, par Hugues de la Tour, évêqae de Clermont , qui en posa la première pierre avant son départ pour la Terre-Sainte. Elle fut continuée par Gui de la Tour , successeur de Hugues ; mais elle ne fut pas achevée à cause des guerres des Anglais, et elle est restée imparfaite, ce qui n'empêche pas qu'elle ne soit fort belle ; elle est d'une grande hauteur et fort légère, toute bâtie en pierres de lave; ses vitraux sont beaux. A l'époque de la régénération , il fut fort question de raser cette église, pour donner <lu jour et de la perspective à la salle de spectacle

que l'on voulait bâtir. Quelques esprits , ;»ussi gothiques que cet édifice, vinrent à bout, par je ne sais quelles manœuvres , défaire suspendre celte exécution qui, à la honte du siècle des lumières, ne s'est pas consommée.

Clermont n'est pas, comme Riom, une ville régulière , suite d'un plan ordonné ; c'est , ainsi que beaucoup d'autres, une ville récuUant de groupes formés accidentellement, et qui se sont joints en sétendant; mais elle a de belles parties. Depuis quelques années surtout , on s'est beaucoup occupé, et avec succès, de son embellissement. Ses nouvelles halles sont remarquables. Elle a de grandes places, des fontaines, de belles promenades, mais par dessus tout, et de tons côtés, des poinis de vue délicieux. C'est, selon moi , la ville de France, la plus heureusement placée sous ce rapport.

J'ai vu à Clermont quelques beaux hommes; mais, si vous me promettez de n'en rien dire, je vous avouerai que je n'ai pas trouvé le sexe là plus beau qu'à Riom ; à Montferrand il ne l'était pas davantage: à quoi donc tient la beauté ? Ces trois villes sont dans des positions charmantes; l'eau et l'air y paraissent excellens; tous les comestibles y sont bons : eh bien, je puis vous assurer qu il y a dix à parier contre un , que l'on trouverait plutôt une figure de femme agréable dans une rue de Rochefort ou de Ma-

rennes, assez justement décriées pour leur air , que dans une rue de Clermont, de Riom ou de Mont-Ferrand.

Au reste, mon jugement s'arrête an seuil des portes; et certainement ce n'était pas la peine que la ville de Clermont mît dehors ce jour-là , par un temps qui n'était pas sûr, tout ce qu'elle avait de plus beau , pour plaire à une espèce de vagabond dont Topinion lui importait fort peu.

J'ai visité , auprès de Clermont, la délicieuse vallée de Royat , ses grottes, ses fontaines, ses rochers, ses ruisseaux; j'ai remonté jusqu'à Fontanat, où l'on voit encore les vestiges de l'aquéduc romain qui portait de l'eau à Augiisto-Nemetiim. Toutes choses se faisaient alors plus grandement que de nos jours; Taquéduc moderne ne commence quà Pioyat, qui est beaucoup plus bas. Près de ce village , j'ai ramassé da blé en charbon, dont les grains sont si entiers qu'on y distingue l'espèce du blé. Si je puis le conserver, sans le briser, jusqu'à Paris, je vous le montrerai.* Ou trouve ce blé dans la terre en différens endroits. On appelle ces espèces de dépôts les greniers de César. Le grenier où je puisai était dans une vigne, où un paysan , qui en était propriétaire , donna quelques coups de bêche et

* .l'ai conservé ce blé.

en mit an jonr bcancoup pins q\ie je ne pouvais en prendre. Quelque minces que fussent mis largesses pour sa complaisance , je souhaife qu'il ait vendu son vin à proporlion autant que son blé. .T ai oublié de vous dire qii'en allant à Rovat j'avais passé à un endroit qu'on appelle, je crois, St.-Marc ou St.-Marf , où se trouve une fontaine minérale, dont on prend les eaux en boisson on en bain. Quand on la boit, on la coupe assez communément avec du lait. Je ne me rappelle plus quelle vertu on attribue à la fontaine de Saint-Mart, je crois qu'elle est boime pour la poitrine ; mais je suis convaincu qu'il y a peu de remèdes aussi spécifiques pour désopiler les hyporondres que des promenades dans la ravis santé vallée de Royat. Je pris à Royat même . chez mon vigneron de César , du lait et du pain bis qui me firent un bien et un plaisir infinis. Je ne revins point par le même chemin ; je continuai à remonter la vallée jusqu'au pied du Puyde-Dôme. Mais quand je fus là, il se trouva que le vénéra])le mont avait pris son chapeau de nuages. Conmie le temps ne faisait pas espérer qu il voidùt se découvrir de toute la journée , et que j'avais déjà monté une fois à son sommet, dans un autr^ voyage, et même par une circonstance assez remarquable, car c'était an mois de janvier, et il n'y avait ni neige ni brouillards, je ne m'obstinai point à y retourner. Je revins par

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le i^rand clmniiii «le Rochcfort à Clerniont. Dl'pnis un endroit qu'on appelle, je crois , les Barriques , jusqu'à la ville , il y a deux lieues de descente pendant lesquelles on jouit sans cesse de la vue la plus merveilleuse.

Vous sentez que je n'ai pas quitté Cîermont , sans voir la célèbre fontaine de St.-Alyre, qui a formé un mur et un pont naturels. L'eau de celte fontaine tient en dissolution, probablement à l'aide de l'acide carbonique, une grande quantité de carbonate de chaux. Lorsque cette eau se trouve en contact avec l'air atmosphérique , le gaz se dégage , et le carbonate de chaux se précipite. Rien ne se pétrifie dans cette fontaine , mais elle incruste de ses dépôts tous les objets qu'on lui présente : des fruits, des fleurs, des corbeilles, des animaux empaillés. L'industrie s'est emparée de ce phénomène de la nature, et il y a à Paris un dépôt de ces curiosités. Au reste , M'^ le duc d'Angouléme a honoré cette fontaine de sa visite , et on y voit un tableau qui rappelle cette circonstance. Le talent de l'artiste ne s'est pas tout-à-fait trotivé à la hauteur du sujet auguste. Mais on aime à rencontrer ces preuves du passage d'un prince parcotiraut avec soin les provinces dun rovaume qui doit être un jour le sien, ei portant partout une curiosité éclairée , pour puiser partout de nouvelles lumières.

70 ATWERGNE.

Je vous laisse a Clermont, mon cher frère; mais moi , je n'oublie pas que je suis attendu , ici à Rodez, à diner chez le bon abbé de M., que j ai été voir ce matin et qui m'a convié à cela. Adieu , je vous enjbrasse tous.

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