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LETTRE IV

Caslelnaudaiy , ce 8 juin i8ig.

Mont-Rognon. — Cratères. — Destruction des bois. — Ecobuage ; comparaison de celte pratique avec une méthode de rOldembourg. — Haute arête d'oii les eaux versent d'un côté dans l'Allier et de l'autre dans la Dordogne.

— Forêts du Mout-d'Or. — Village du Mout-d'Or. — Bains. — Cascades. — Projets de plantations autour du Mont-d'Or. — Puy de Sancy. — Burons. — Fromages.

— Lac Pavin.

iVloN arriéré s'augmente bien , mon cher frère : me voici de ma personne sur les bords du grand canal ; mais ma plume est enrore au pied du

Puy-de-Dôme Je ne sais quand je pourrai

combler mon déficit et me mettre à jour. J'ai bien toutes mes notes abrégées avec moi ; mais je ne trouve pas le moment de les transcriire et de vous les envoyer lisibles. Allons toujours de l'avant, et il en arrivera ce qu'il pourra.

De Clermont au Mont-d Or je ne suivis pas la grande roule par Rochefort. Je voulus absolument grimpera Mont-Rognon qui est une mon- I'ockos

tagne isolée très - hante et très -aiguë , sur laquelle il y a une vieille tour qui termine trèsbien la pointe de ce cône allongé. Cette tour passe pour romaine dans le pays; mais Baluze prétend qu'elle fut bâtie au douzième siècle par Dauphin I" , de la maison d'Auvergne, .le trouval de près qu'elle n'avait point en effet la perfection des ouvrages romains. On m'avait fait un monstre des difficultés que j'éprouverais a parvenir au sommet de Mont-Piugnou , à cause des pluies qui étaient tombées depuis trois jours. Les obstacles diminuèrent en approchant , comme il arrive bien souvent.

Lorsque les panoramas seront communs et qu'on en fera pour les paysages , comme on en fait à présent pour les villes , celui de Mont-Rognon sera certainement des plus remaquables. De quelque côté que la vue se porte , et rien ne la gêne , puisqu on est sur le sommet d'un cône , les plans les plus rapprochés sont ou gracieux ou imposans , et les lointains s'offrent sous des aspects si variés, qu'on les observe presqu'avec autant d'intérêt que des paysages dont on pourrait saisir tous les détails. Par exemple, en me tournant , de ce bel observatoire , vers Clermont qui en est à une grande lieue , j'avais d'abord entre moi et cette ville une campagne charmante semée de beaux villages et de hameaux surun terrain ond\ileux ; à gauche se dé-

AUVEllGNE. 73

ployait la chaîne des montagnes sur lesquelles pose et domine le Puy- de -Dôme; à droite, mon œil , après avoir effleuré le sommet de quelques coleaux subalternes et le plateau historique de Gergoiia, se promenait dans la belle plaine de la Li magne , au milieu de laquelle coulait TAirer dont j apercevais quelquefois les eaux, mais dont le cours était toujours indiqué par un nuage d'argent formé de ses exhalaisons et qui suivait toutes les sinuosités de sa marche: au plus loin , les montagnes du Forez semblaient plutôt oriter que clore l'horizon; car on ne distingue jamais quelle est la dernière.

Je quittai à regret ce magnifique spectacle , et descendant de mon belvéder , j'attaquai la chaîne de montagnes qui me séparait du Mont-dOr. Ici la scène changea grandement. D'abord je retrouvai du granit que j avais perdu de vue depuis bien long-temps; il disputait le terrain à la lave. J'avais même parcouru un espace assez considérable dont il était seul en possession, iorsqu'auprès d'un village je vis un mur de clôture bâti moitié en granit, moitié en lave. Ce spectacle qui était nouveau pour moi , me parut assez remarquable , et cela m'avertit que j'allais rentrer dans le domaine des volcans. Secondement, pour quelques vallons assez gracieux que je rencontrai , je n'ciis le plus souvent à tiaverser que des déserts arides et des champs si

CiatPies.

Ucslriiction des hois.

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maigres, qu'il vaudrait mieux qu'ils ne tussent pas cultivés. J'étais cependant quelquefois disirait de cette misère monotone par des sites superbement affreux, dont on aurait payé le voisinage bien cher auprès de Paris, pour jouer la partie de l'horreur dans un jardin-mélodrame. C'est dans cette route de traverse que j'eus occasion d'observer plusieurs cratères de volcans parfaitement dessinés. Ji'un occupe les vastes flancs duPuy-de-la-Vache -, et près de celui-là il existe un plus grand encore dans une montagne dont j'ai oublié le nom. Ces énormes entonnoirs ont leurs brèches ( par où la lave a conlé ) tournées vers le sud ; mais en face d'eux , il v a une petite montagne dont le cratère est ouvert dn côté du nord. La végétation s'est emparée de ce dernier , et il a un aspect assez gracieux. Les autres au contraire , dont les parois intérieures sont très -rapides et sans cesse mises à nu par la chute des neiges ou des pluies , laissent voir une terre rouge et des roches noires qui rappellent vivement leur première origine et leurs terribles fonctions.

En continuant ma route , je fus affligé de voir disparaître tout-à-fait les arbres. Je fis plusieurs lieues sans en rencontrer dix, et si loin que la vue pouvait s'étendre , c'était la même nudité : l'imprévoyance des paysans a tout détruit. Pour semer quatre grains de seigle , ils abattent

AUVECGNE. yj

un arbre : les malheureux en sont crtitlleinent punis; car il leur faut aller chercher, à des distances énormes , le bois nécessaire pour construire leurs cabanes, ou pour se chauffer ; et il fait un froid sévère , à cette hauteur.

Ils ont dans ce pays -là, comme dans beau- Ecobuagc ;

\ , . ccn parai-

coup d'autres aussi stériles , l'usage de peler la son ae cette

,, , , 1 I ^ 1. iiiatique

terre, d amonceler le gazon ou la bruyère, et .^/,^.me,„^. à y mettre le feu, quand c'est suffisamment sec : |?^',' ^^.^^ c'est ce qu'on appelle Técobuage. Les cendres l- "vg. qui en proviennent , répandues sur le terrain , le fertilisant pour ime couple dannées. Après deux récoltes de seigle , on laisse reposer la terre huit, neuf , même dix ans, jusqu'à ce qu il s'y forme une nouvelle croûte que l'on puisse brûler de nouveau. Je me rappelle avoir vu pratiquer dans le pays d'Oldembourg ime méthode que je crois préférable à l'usage de brûler la terre. Lorsqu'on veut cultiver un morceau de lande dans ce pays-la , on le pèle aussi au moment où le gazon et la bruyère sont en fleur; mais au lieu de les brûler, on charrie, dans un coin de terrain qu'on vient de peler, tor.t le fumier dont on peut disposer , et Ton fait un grand tas composé de couches alternatives de fumier et de gazon. Cela reste ainsi ensemble tout Tété ; il s'y établit promptement une ijprmentation qui pourrit le gazon ; et dans l'automne on répand cet engrais sur le sol , ef Ton sème.

7b AUVERGNE.

Haute aiêie Après ufl village qu'on appelle , je r.rois, Péveîseniduu *^^^ ' j^ francliîs Une très-haute montagne sans côté daus arbres , sur les flancs de laquelle il y avait en-

J Allier et de ^ »

l'autre dans coi'e de la neige , et je me trouvai ensuite sur

lat)oidcgiie. a , • • • ,,

une arête étroite dont les eaux versent d un côté dans 1 Allier et de l'autre dans la Dordogne; de sorte qu'une naïade peut partir de là, soit pour Paimbœuf , soit pour Royan. Le passage de ce col est dangereux, lorsque les neiges sont épaisses ; aussi le chemin est-il jalonné par des monceaux de pierres» ordinairement surmontés par une pierre plus grosse que les autres et que Ion dresse le plus verticalement possible.

C est de là qu'en suivant la pente de droite ou 1 ovêtsdu occidentale on descend dans les vallées du Montd'Or. Là, on a le plaisir de retrouver la vue des arbres dont on a été privé pendant plusieurs heures; maisoii est encore atfligé par les preuves de la mauvaise économie que l'on porte, dans ce pays, à cette production si précieuse. Dans les premiers pas que l'on fait dans la forêt, on ne voit d'abord que de vieux arbres, morts depuis longues années, et près desquels il n en paraît point de jeunes pour les remplacer. En continuant à descendre , on se trouve enfin au milieu dune nature vivante, mais on ne voit point sur pied , d'arbres de la grosseur de ceux qui sont morts , et de temps en tem{)s on traverse des espèces de ciiauip de bafalllc où Ion ne voit

que <les ar})res morts. Ces arbres sont tles sapins ou des hêtres; il n'y a que ces deux espèces sur les pentes de ces montagnes ; ce nVst que tout- à -fait dans le fond des vallons que Ton voit quelques frênes et autres arbres, mais en très -petite quantité. Quelque chose tle remarquable , c'est <ju on ne trouve pas un seul arbre sain de la grosseur de ceux qui sont en décrépitude. : ce qui prouve qu il y avait autrefois dans ces montagnes, une meilleure police qui permettait aux arbres d'atteindre toute la croissance que leur nature comporte. On faisait ménager ceux d'une belle apparence pour les constructions, et on ne livrait à la cognée que ceux qui ne pouvaieiit plus croître; mais depuis on a brûlé sans distinction tout ce qu'on avait le plus à sa main. Ainsi l'on voit abattre, pour le foyer , des jeunes arbres d'une belle venue, tandis qu'on en laisse pourrir sur pied , qui ne végètent plus depuis cent ans, mais qui seraient un peu plus difficiles à exploiter. Dans un assez grand rayon autour du village du Montd'Or on ne voit plus de beaux hêtres, ce ne sont que des taillis et même des broussailles. Tout le monde se plaint de ce désordre, mais chacun y prend part; il faut absohmient qu'une autorité supérieure y mette fin.

Cette lettre commencée à Castelnaudary , est continnée au château de Saint-Paulet, sur lequel me voici juché. J'ai trouvé à Castelnaudary , dabord mon porte-manteau que je n'avais pas vn depuis Paris , et puis Melch. de... qui m'a mené au château de son père. Ce dernier est un peu souffrant d'une courbature. Je vais me reposer quelques jours chez lui , pour avoir le plaisir de le voir guéri.

Je reprends mon récit.

Au milieu de mes doléances sur la dévastation des bois en France, une pluie violente me surprit, et de plus je perdis la trace du chemin qu'on m avait indiqué, ce qui me fit passer quelques momens assez ennuyeux dans ces montagnes, où je ne trouvais que des vaches sans bergers. Après avoir marché long-temps à l'aventure, je me dirigeai sur des cabanes de fromagers ( on les appelle burons dans le pays ). J'y trouvai heureusement des hommes qui m'indiquèrent un petit sentier par lequel je descendis

Village ti 1 . , , . , I AI 1-^-»

Mont-JUi. rapidement sur le village du Mout-d Ur.

A peine eus-je pris un instant de repos à l'au-

^'^"'" berge, que j'allai visiter les bains. On les refait

à neuf dans ce moment. Je ne sais quel luiméro

devrait avoir ce nouvel établissement dans la

série de ceux qui ont été faits dans le même en-

droit , à liivei ses époques. Il est ceriain qu'on y trouve des traces de travaux appartenant à différens âges. Dans les fouilles qu'on fait à présent, j'ai vu beaucoup de briques romaines, mais elles étaient plutôt là comme des matériaux que Ton fait resservir à de nouvelles constructions, que comme parties obligées d'un premier projet. On V voit aussi des murs assez épais , mais dont rien ne garantit par qui ils furent faits. Peut-être qu'en fouillant plus profondément, on trouverait dt's constructions romaines plus caractérisées: car il n'y a aucun doute sur l'ancienne existence, en ce lieu, d'un établissement romain. On remarque en différens endroits, des fiagmens de colonnes avec des figures de vestales, de génies, d animaux et autres sujets. Ces tronçons et cha-^ pilaux sont tous en lave très-dure. Il y a un fût de colonne assez considérable qui se trouve engagé dans un mur intérieur de la maison d'un particulier. Il existe dans le village un emplacement qu'on appelle Pantheire; mais, ce qu'il y a de plus intéressant sous le rapport de l'utilité, c'est la fontaine qu'on appelle le Puits de César. Il en sort une eau très-abondante , très chaude et très-ferrugineuse; elle contient en outre divers gaz et de la silice en dissolution. Il y a non loin de là un aulre puits d'eau thermale , et de plus une source d eau minérale froide très-gazeuze. D après ce qui est déjà fait du nouvel édifice

8o AUVERGNE.

Iherma! qne l on construit au Mont-d'Or, il ne me paraît pas qne l'ensemble doive en être fort considérable, mais il sera sans doute suffisant pour les besoins présumes pendant pbisieurs années; et si la vogue augmente par la suite, comme je le présume , rien n empêchera de lui créer de nouvelles succursales. Le bâtiment dont on s'occupe actuellement se Tait tout en pierres de laves extrêmement (iures, encore plusqnecellesde V^olvic; le mortier s y compose d une pozolane rouge que l'on dit également meilleure que celle de Vol vie, mais elle est en blocage grossier, de sorte qu'il faut la briser , la bocarder pour en faire usage. Aussi, quoique l'on ait ici sous la main les meilleurs élémens de construction qui existent peut-être en France, la bâtisse revient pourtant à im prix énorme, par la difficulté de manier ces matériaux.

La couverture du bâtiment sera aussi tout en laves, et Ton a imaginé, assez à propos, pour rappeler le bains de César, de donner à cette couverture la disposition , du moins apparente , des toitures romaines : on a d'abord établi de larges dales de lave plate qui sont imbriquées dans le sens de la pente , mais qui , par les côtés, ne font que se rencontrer à joints carrés; puis sur ces joints on a posé d'autres laves plates en-dessous mais très-convexes en-dessus, et taillées de manière que chaque lave recouvre par une petite

AUVERGNE. 8i

saillie celle qui lui est imme'diatement inférieure. Ce nouveau toit de forme antique est certainement le plus solide que j'aie jamais vu ; c'est aussi le plus massif, car les dalles plates sont assez épaisses et les laves qui recouvrent les joints ne sont pointévidéescomme des tuiles courbes, mais ce sont des saumons de pierre comme des saumons de plomb. Un pareil toit convient très** bien à ime voûte: il serait très -déplacé sur une charpente.

Le village du Mont-d'Or est encore assez laid ^ et je l'ai trouvé horriblement sale à cause des ateliers de maçons et de tailleurs de [>ierre dont il était encombré, et des transports de matériaux qui s'y font continuellement : ajoutez que j'ai vn tout cela par un temps de pluie. Mais comme il s'y construit chaque année de nouvelles maisons, qu'on s'y occupe des établissemens publics , je ne doute point que ce lieu ne devienne assez promptement une des stations thermales les plus agréableset les plus fréquentées. Le pays au milieu duquel il est placé , est certainement un des plus curieux et des plus intéressans de France , et il se trouve , par rapport aux plus grandes villes du royaume, Paris, Lyon, Marseille et Bordeaux, dans une position plus centrale qu'aucun autre lieu d'eaux minérales célèbres ; et je ne désespère ,pas de voir, un jour, les chefs des grandes maisons de commerce de ces quatre places, se donner G

rendez-vons an Mont-d'Or, pour y traiter, en personne, de leurs intérêts, comme les souverains de l'Allemagne et du Nord se réunissent à Carisbad, pour s'aboucher et terminer des négociations trop prolongées. Vous trouverez ma comparaison pompeuse; mais sérieusement, je crois qu'un pareil point de rencontre pourrait être avantageux an commerce. Les négocians , comme tous les hommes de cabinet , ont besoin de distractions, mais qui ne les détournent pas trop de leurs affaires. Or, il me semble que rien ne leur conviendrait mieux qu'un voyage de peu de jours, au bout duquel ils trouv eraient , dans une région non moins agréable que salubre, une réunion d'hommes avec lesquels leurs intérêts commerciaux les mettent en correspondance.

La pluie continua tout le jour et le lendemain de mon arrivée , de sorte que de toutes les mer- Caecaiicg. veiUes du pays , je ne pus voir que deux cascades qui sont très-remarquables. L'une , qu'on appelle laca.«cade du iMont-d'Or, est formée par un ruisseau qui , partant d'une montagne coupée à pic dans cet endroit, se précipite tout à coup hors de toute roche , pendant un espace de soixante à quatre-vingts pieds, passe dans ce trajet , devant une grotte immense de plus de 3oo pieds de long, de trente à quarante pieds de haut et d'une profondeur à peu près égale, et tombe dans un ravin, d'oii elle roule avec fracas jusqu'à la Dordogne.

On a de la place de reste pour passer, sans être atteint de la douche, entre la cascade et le rocher. Mais cette voûte immense qui n'est soutenue que du côté du fond de la grotte , et dont on voit sans cesse de nouveaux débris détachés par l'humidité, a quelque chose (reffrayant; et je crois que j'aurois eu de la peine à y garder long-temps mes nièces, si même j'avois pu les déterminer à gravir assez péniblement pendant trois quarts d'heure , pour y parvenir.

L'autre cascade , qu'on appelle la cascade du Quereul (ou par corruption, de l'Ecureuil) ne . tombe point d'aussi haut , ne se détache point autant du rocher; mais elle est plus large, fait plus de ressauts , est bordée d'arbres de droite et de gauche, et se termine en ruisseau au bord d'une charmante prairie. Celle-ci offre un aspect aussi gracieux, que la vue de l'autre est effrayante.

Si l'administration venait à s'occuper sérieu- Projet de sèment de la police des bois, dans les vallées du aJtour'âa' Mont-d'Or, et surtout aux approches du village ^^I' «'-'l'O'* de ce nom qui sont horriblement dévastées ; si on y variait les espèces des arbres , ce qui serait Irès- ^ facile, car le cèdre, le mélèze, l'épicéa , le pin du nord , le pin de lord "Weymoulh , le lariccio de Corse , le pin Silvestre , et presque tous les arbres à aiguilles se feraient un plaisir d'orner ces belles montagnes; et les arbres à feuilles même ne voudraient pas être en reste , et ils détacheraient le

tilleul , l'érable de monla^ne, le frêne coramun, le frêne à fleurs, le sorbier des oiseaux, le sorbier hybri<le , les alisiers et le bouleau qui défie le pin, pour braver les frimas ; si , dis-je, tous ces arbres étaient disposés judicieusement et pitto- Tesquement sur ces montagnes , on rendrait ce séjour un des plus délicieux que 1 on puisse rencontrer, du moins pour trois ou quatre mois de Tannée. C'est bien tout ce que demandent les buveurs d'eau.

Nous qui copions ridiculement tant de choses inutiles d'outrie-nier, nous ferions bien mieux d'imiter le soin que se donnent aujourd'hui les Ecossais pour repeupler leur pays de bois; déjà de grandes réparations ont été fai tes dans ce genre, 4ît si ce système se poursuit avec persévérance , dans moins d'un siècle, les montagnes d'Ecosse si tristement nues, serons parées de nouveau de cette belle chevelure. Ajoutez, je vous prie, à cet avertissement , que notre incurie pour les bois est bien plus coupable que celle dont les Ecossais font aujourd hui amende honorable, car ils ont partout, sous la main , le charbon âe terre; tandis que chez nous, ou il manque , o«^ il n'est pas exploité, ce qui revient au même. J'ai bien encore au fond de la poitrine quelques gros gémissemens à faire sur la destruction des bois; mais cola crèvera plus tard.

Les habitans du Mont-dOr m'ont paru frais,

sains et robustes. Je n'y ai pas vu de goitres, ce qui prouve bien que cette difformité ne doit point être attribuée aux eaux de neige.

Le surlendemain de mon arrivée, je me mis P"y-«^e-

■' Sancy.

en mute, degrandmatin, pour le Puy-de-Sancy, qui est le point le plus élevé des montagnes d'Auvergne. Le temps n'était pas encourageant ; mais )e ne pouvais pas rester indéfiniment au village du Mont-d Or. J'avais un guide; après plusieurs heures de marche, je parvins au sonmiet désiré... mais je ne vis rien que la pyramide surmontée d'une croix qu'on y a élevée en 1811.

Combien il y a, dans le monde, de hauteurs qui font ainsi l'objet de toute notre ambition! Pour les gravir, on sacrifie son temps , ses forces, son repos , sa santé , quelquefois plus encore , el à leur sommet on trouve, je ne dis pas une croix, mais des croix !

Je fus donc enveloppé , sur la pointe de Sancy, par an brouillard desplus épais ; et au lieu de découvrir, de ce point de domination, les Alpes et les Pyrénées , je cessai de tout voir à cent pas de moi. Mais j'aperçois d'ici certaines paresses de votre connaissance qui insulteront à mon malheur. Pourquoi est-il si curieux ?

J'ai oublié de vous dire que , dans mon ascension au pic, j'avais visité un buron : ce mot Bmons

répond aux chalets de la Suisse. Il n'y a jamais "''"^ë" là que des hommes qui gardent des vaches et

font des fromages. Ils vivent ainsi dans cet état de misogamie pendant quatre à cinq mois. Leurs fromages pèsent jusqu'à cent livres, et on les appelle alors des quintaux ; on en fait aussi de beaucoup moindres, lis sont loin sans doute de valoir le gruyère , mais je vous assure que , manges en temps convenable , ils sont fort bons. Si on les trouve si mauvais à Paris, si médiocres à Bordeaux , c'est qu'on les mange trop tard. Il en est de même pour le fromage de Roquefort ; celui que Ton sert à Toulouse et dans tout le Languedoc , est , selon moi , au-dessns du Chcotcr ; et celui qu'on vend à Paris et dans tout le nord de la France , est fort au-dessous. Au reste , je suis prêt à convenir, avec vous, que c'est une ignorance de fart, que de ne pas faire des fromages, destinés à une exportation lointaine, de manière à ce qu'ils se conservent long-temps. Si le riche Polonais, qui a fait descendre en Sologne tout un chalet suisse , hommes et vaches , avait porté sa colonie dans les montagnes du Mont-d'Or ou du Cantal , je crois qu'il aurait exi plus de succès et à meilleur marché. Ce qu il n'a pas fait, je désirerais fort que quelque Français riche , et surtout un Auvergnat , 1 entreprît. Les fromages suisses s'imitent avec un succès satisfaisant , en Franche-Comté ; et certainement les pâturages n'y sont pas meilleurs que dans les Alpes arverniennes. On trouve en abondante .

sur les hautes montagnes de l'Auvergne , le trèfle des Alpes (trifohum Alpinuni ), dont toute la plante est très-donce et la racine plus sucrée que la réglisse. Tous les bestiaux dévorent ce trèfle avec avidité , et il procure aux vaches du lait excellent. Les vaches sont fort belles au Montd Or, mais je les crois un peu au-dessous de celles de la vallée de Serre , dans le Cantal.

La pluie succéda au brouillard , et m'accompagna pendant toute ma descenle de la montagne; il y eut cependant quelques écartemens de nuages , à travers lesquels le soleil éclaira par instans des points de vue admirables. Ces montagnes sont quelquefois , pour le voyageur , comme ces coquettes hypocrites qui se couvrent jusqu'aux yeux, mais qui, de temps à autre, laissent entrevoir, à Toeil avide du curieux iraprudent , des éclairs de beauté qui Taflblent et le désespèrent.

Je vis le lac Pavin , et je fus consolé de toutes Lac PaTm mes disgrâces. Malgré la pluie , je restai immobile et en exta'>e devant ce vaste entonnoir , qui peut-être a vomi du fen , pendant plusieurs siècles , et cjui , aujourd hui , est plein d'une eau calme et limpide, qui s'épanche par la même brèche d'où jadis coulait la lave.

Adieu, mon cher frère, j'embrasse toute la famille. Rappelez-moi au souvenir de ceux qui $e souviennent encore de moi.

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