LETTRE V
Perpignan, ce ly juin 1819.
Lac Pavin. — Besse. — Cavernes. — Basaltes. — Vallon de la Grouse — Issoire. — Meules. — Sur le mot Limagnt. — Massiac. — Vanités. — Sainl-rFlour. — Chaudes- Aiguës.
— Observations générales sur l'Auvergne. — Aquitaine.
— Elasticité des noms propres.
Lac Pavin. V ous ni'avez laissé en ébahisseraent devant le lac Pavin , mon cher frère : il faut bien que je vous donne une petite notice sur cette merveille. Cherchez-la sur votre carte , entre Notre-Dame de Vassivière , chapelle et pèlerinage fiimeux , et la petite ville de Besse. La surface de ses eaux est élevée au-dessus du chemin de ces deux points d'indication de quatre-vingt-dix à cent pieds. La hauteur du cratère volcanique qui contient le lac est de plus de cent pieds au-dessus du niveau de l'eau , sauf la partie où est la brèche par laquelle Feau s'épanche , et par où jadis coulait la lave. La circonférence du lac est d'environ
une liene. (C'est )m hean gobelet que le cratère qui le contient. ) Les parois du cratère sont trèsescarpées. ( c lac a été sondé , et on lui a trouvé quarante -huit toises , dans sa plus grande profondeur.
On présume que le lac Pavin reçoit au moins une grande partie de ses eaux du Creux de Souci , qui est à sept cents toises pins loin , et plus élevé que le lac de cent quatre-vingt-six pieds. Je n'ai pas vu ce creux.
Il fallut enhn m arracher à mon admiration , et le temps m'y invitait, car il ne cessait de pleuvoir. En congédiant mon guide , parce que je me trouvais alors dans un pays plus découvert et sur un chemin pins battu, je lui laissai, par oubli, le fourreau de mon parapluie^ que je lui avais donné à porter quand je l'avais déployé. Ainsi , voilà ma tente qui court les champs sans fourreau. Quelque chose de remarquable, c'est que dans les villes d'Auvergne que j'ai eu l'occasion de ti averser depuis , je n'ai pas trouvé de boutique de marchand de parapluie , quoique ce soit de l'Auvergne que sortent tovis les artistes de ce genre , qui sont répandus dans tout le reste de la France. Il n'y a pas de plus mal chaussés que les cordonniers. Quoi qu'il en so^l , je m acheminai, sous mon grand abri, vers la petite ville de Besse , dont je ne vous dirai autre Bosi. chose, si ce n'est que là , ainsi qu'au village du
go AUVERGNE.
Mont- d'Or, le sang m'a paru beanconp plus beau que dans la Limagne. Cependant , en quittant Besse , ce fut vers cette Limagne que je nie dirigeai pour contempler , encore une fois , cette admirable contrée , que le bon roi Childebert désirait voir par-dessus toute chose. Je pris donc la route d'Issoire. Quoique ce soit une espèce de grand chemin , de je ne sais quelle classe , le brouillard était parfois si épais , que je n'y voyais pas loin ; et de peur de me fourvoyer , je demandais à tous les gens que je trouvais si j'étais dans la bonne voie. Je rencontrai deux grandes paysannes qui allaient dans le même sens que moi: je leur fis la même question ; elles me répondirent que j'allais bien , mais que, si je voulais les suivre, elles me feraient prendre une traverse qui me raccourcirait beaucoup. Je les crus, et nous cheminâmes de compagnie. C'étaient deux fort belles filles; lune pariait très-bien français et avait beaucoup d esprit, l'autre ne parlait que patois. Elles s'arrêtèrent à un hameau, avant que le sentier ne m'eût remis sur la grande route ; alors je leur demandai de nouveaux renseignemens pour rattraper le grand chemin. J'entendis la sauvage qui disait à la civilisée de me faire égarer. Je dis à celle-ci que ce serait très -mal, après m'avoir obligé , que de me jouer un aussi mauvais tour. Elle m'assura qu'elle en était incapable ; et en ef-
fet , la marche qu'elle nie traça me fit joindre assez prompfenieiil la grande route. Mais je fus wn peu inquiet jusque-là ; et une fois que je me trouvai tranquille à ce sujet, je me mis à refléchir à l'espèce d'hostilité dans laquelle la différence des langues entretient les hommes. Je n'avais pas plus offensé une de ces filles que l'autre; elles m'avaient d'abord rendu service , en commun, en abrégeant ma route j et cependant lorsque nous nous quittâmes, celle qui ne parlait pas français aurait trouvé divertissant de faire égarer le voyageur qui ne parlait pas auvergnat.
J'arrivai avec ces réflexions à un village qu'on Cnnnes. appelle, je crois, Chay. Là je vis, dans une haute montagne volcanique coupée à pic , des ouvertures de cavernes que l'on me dit très-profondes. Elles paraissaient avoir été taillées de main d'homme. Des paysans me dirent qu'il y avait autrefois là un grand château dans lequel on se relirait en temps de guerre. Il paraît qu on fait, dans le pays, des récits prodigieux de ces cavernes; mais j'avais de terribles lieues à faire , et je fus obligé de partir sans les entendre. La vue de ces cavernes me rappela ce peuple d'rlspagne, qui habitait aussi des cavernes inaccessibles et qu'un général romain dont ils inquiétaient l'armée, ne put réduire qu'en allumant devant leurs repaires, d'énormes bûchers dont la fumée et les cendres poussées par le vent , obiigèjent ces
misérables à se précipiter en dehors de ces cavernes, ou à s'y laisser étouffer.
Basaltes. J'étais dans une région non-seulement volcanique, mais basaltique. Les escarpemens des montagnes me laissaient voir des faisceaux de prismes basaltiques sous tous les angles possibles avec rhorizon. Ces prismes étaient tantôt droits, tantôt courbés, comme ayant fléchi sous le poids d'une masse qui leur avait été imposée avant leur parfaite consolidation. Cette masse consiste ou en d'autres prismes basaltiques, ou en coulées de basalte amorphe.
Vallon de Ja Au village de Chay, j'entrai dans un vallon
Crouse. ... , ... . ,s , Il
étroit ou roule une petite rivière qu on appelle la Crouse. Il est difficile de trouver rien de plus pittoresque que ce vallon, et de plus curieux pour le géologue ; on y passe continuellement des roches volcaniques aux roches granitiques, et au milieu de celles-ci, on rencontre àes rochers calcaires isolés formés de stalactites. Il y en a un entr'autres qui vaudrait cent mille écus à Ermenonville ou à Morfontaine. J'aurais voulu que d'un coup de baguette il pût être transporté chez le nouveau propriétaire de Saint-Leu. Ce rocher serait bien nommé le Mendiant. Les dépôts formés par les sucs lapidifiques, ne sont point disposés en forme de glaçons de gouttières, comme il arrive ordinairement aux stalactites, mais en lambeaux d'inégale longueur qui ne
peuvent être mieux comparés qu'aux haillons d'un gueux à besace comme ceux de Calot. A l'ouverture de ce même vallon vers la Limagne, il y a un village qu'on me nomma la Perrière, au-dessus duquel se trouvent , de nouveau , de grandes cavernes creusées dans la roche volcanique , et en avant de ces cavernes sont les ruines d'un vieux château qui surpassent tout ce que j'ai vu de plusbizarre ailleurs. Mais il me faudrait un volume pour vous décrire la moitié des sites pittoresques, gracieux, romantiques, gothiques, * terribles, horribles, qui se succèdent avec une admirable variété, dans le vallon de la Crouse.
Issoire est hors de la bouche de ce vallon, Issoire. ^out-à-fait dans la Limagne. C'est une fort petite ville , mais qui n'est pas trop laide. On y a fait, dans ces derniers temps, une fort belle halle. En général, on a beaucoup travaillé à l'embellissement des villes du département du Puy de Dôme, ce qui fait honneur non-seulement aux administrations, mais encore aux habitans; car il n'est pas facile aux administrateurs , avec la meilleure volonté du monde , de faire du bien à leurs administrés, lorsque ceux-ci opposent une aveugle
* M. l'abbé Haiiy a donne le nom de nàniques à ces pierres d'Italie qui reprcscnt(;nt des ruines. Je voudrais que quelque peintre de paysage proposât de transporter cette expression à ces masses de roches nues et rongées par le temps qui représentent des ruines.
et constante résistance à tonte amélioration. L égiise illssoire doit être fort ancienne , son architecture est du romain dégénéré qui a précédé le gothique. Les jours sont petits; toutefois comme les piliers sont assez minces, par rapport à la hauteur, Tensemble n'est pas lourd. Cette église a une particularité que j ai retrouvée en peu d'autres églises de ville:c'est que le clocher est au nnlieude l'église entre le chœur et la nef , comme on place les coupoles ou dôme^, dans les églises modernes. Celte disposition est, à l'extérieur, d'un bon effet ; mais je m'aperçus qu'à Tintérieur elle avait un inconvénient, savoir : d'établir au centre de 1 église, le champ de bataille des sonneurs de cloches qui ne saurait être repoussé trop loin vers les extrémités. L habitude faisait sans doute que les habitansdu pays se montraient peu troublés de ce petit scandale, dont le suisse seul avait l'air de s'occuper en frappant sans distinction avec la hampe de sa hallebarde sur le système belligérant , mais avec peu de succès.
Je mangeai à Issoire les meilleures côtelettes qui m'eussent été présentées depuis long-temps. Gaslrononiiquement parlant, le mouton d'Auvergne a du nîérite ; et en général sous le rapport de la table , le département du Puy de Dôme serait une des parties de la France qui offrirait te plus de jouissances au consommateur , si cette
AUVERGNE. fjS
belle contrée n'ëlait pas si loin de la mer. On y aura tant qu'on voudra des huiles de Provence et des vins de Bordeaux; mais tous les talens et Tactivîté de madame Chevet n'y feraient pas arriver en temps utile, ni les soles et les rougets de la Seudre, ni les huitres de Marennes, ni les sardines de Bellisle, ni les turbots de Honfleur; et un rocher de Caiicale au pied du Pny-de-Dônie serait la chose du monde la plus ridicule. Savezvous que je viens de mettre là au défi tout ce que je connaissais de plus imposant , et que la réputation de madame Chevet n'est guère moins européenne que celle de feu l'immortelle madame de S. ? Savez-vous que j'ai vu à B. des étrangers de toutes les nations me parler de madame Chevet, avec la même estime et la même vénération, qu'un gourmand du Palais-Pioyal ou de la rue de Richelieu? Chose admirable ! lorsque tout croulait en France , la cuisine est restée debout et sa contenance a imposé à nos farouches ennemis.
Tous ces peuples venus des bouts de l'univers , Passant , pour nous détruire , et les monts et les mers ;
ces hordes du Nord, ces brigands du Midi, ces tribus de l'Orient , ces sauvages de l'Ouest , tous ces peuples que nous nommions barbares , ont prouvé qu'ils ne l'étaient pas en rendant hommage au Cornus français; ils se sont arrêtés stupéfaits devant nos appareils gastronomiques , ils
Moules
ont sonri à Lt vue de nos batferîes de cuisine , et la fourchette de Very a fait tomber la lance du Scythe.
Je sais que vous trouverez, d'autres causes au dénouement de ce grand drame, mais ce n'est pas de mon sujet , et il s agissait ici de madame Chevet et des côtelettes d Issoire.
L'Auvergnat des environs d Is~oire m'a pam mieux que celui de la basse Limagne. 11 cherche aussi phis ses aises, il ne porte point sa hotte sur des échalas; il y attache , non pas des courroies , ce serait une sensualité trop recherchée , mais du moins des cordes tressées, ce qui est une petite douceur. La campagne autour d Issoire est non moins admirable que dans le reste de la Limagne; ce sont toujours et ces champs si fertiles, et ces coteaux si riaiis, et ces cônes volcaniques si pittoresques. Si j étais Pioi, après avoir établi la justice dans mes Etats, je fonderais une académie de peinture à Clermont, uniquement pour le paysage , et je ne doute pas que la contemplation des nieiveilles de TAuvergne ne créât , en peu d'années, de nombreux Claude- Lorrain.
On extrait dans les environs d Issoire des meules à farine de deux espèces, l'une de granit et Vautre de pierre de meulière : la seconde est préférée pour le froment, parce qu'ayant naturelle ment des trmis assez profonds, elle ne s'empâte pas si facilement; on se sert de l'autre pour le seigle.
Ne croyez pas que des meules soient de3 choses si communes que ce ne soit pas la peine d'en parler. Les excellentes , telles que celles de la Fertë -sous-Jouare, de Cinq -Mars sur Loire, sont si recherchées qu'on en expédie pour l Espagne, pour r Amérique, et je crois même pour les Indes. Au reste, les meulières d'Issoire ne m'ont pas paru d'une roche aussi dure que celles de la Ferté. Le silex y est moins pur, il semble même tout encroûté de calcaire.
D'Issoire, je pris le chemin ds Saint - Flour. Dans cette direction , la Limagne finit à un village qu'on appelle Lempde -, non loin duquel il y a des mines de charbon de terre qui descend jusqu'à Paris par l'Allier , la Loire , le canal de Briare et la Seine.
La Limagne se disait en latin Lemane. Il est ^"!^ ^^ "^°' très-possible que la parité de ce nom avec celui de lac de Genève, ait autant contribué que la disposition du terrain à faire naître et à fortifier l'opinion de ceux qui veulent que la Limagne ait été un grand lac. On a remarqué qu'en tartare ( ou mieux tatare ) le mot lemnn signifie aussi lac. Mais il en a pu être de ce mot celtique comme du mot latin ceçiwrqm signifiait plaine liquide et plaine des champs. De ce que le mot /;or^ signifie un abri où abordent les vaisseaux, il ne s'en suit pas que jamais navire ait mouillé
s8 AUVERGNE,
dans le port de Vériasque. * Il y a en Gascogne une plaine irès-fertile qu'on appelle Lomagne: ce mot ressemble beaucoup à Limagne. Cette ressemblance ne viendrait-elle pas de ce que ces deux mots ont une origine commune qui pourrait bien être limon , ou un mot gaulois qui a dû en approcher? Je ne suis pas assez celtique pour vous dire comment les enfans de Brennus appelaient le limon : mais J€ sais qu'en allemand lehni^ en anglais lime^ ** signifient argile, boue , limon : ainsi ces deux plaines limoneuses se seraient appelées, l'une Limagne, l'autre Lomagne. Je crois même me souvenir d'avoir entendu, dans un autre voyage, les paysans de la Limagne distinguer leurs terres en terres de Farenne et terres de Limagne ; celles-ci plus grasses, les autres plus le'gères, ce qui fortifierait mon opinion. Mais sans doute que les géologues préféreront remonter au grand lac , au risque de s'y
* On appelle /70/-/S dans les Pyicniies des brèches, dans les roches qui couronnent ces montagnes , qui servent de passage de France en Espagne. Le port de Vénasque est une de ces brèches.
** Les chimistes et les minéralogistes s'étonneront que le même ino\.li»ie eu anglais siguilie argile et chaux, deui. substances si différentes à leurs yeux ; mais la chaux ëleiute fait une boue , comme l'argile détrempée : c'est là qu'elles se sont rencontrées.
noyer. Ce n'est pas que je prétende que la Limagnc n'ait pu être couverte d'eau ; l'Auvergne n'a pas été plus à l'abri de la grande inondation que le reste de la terre, et ses volcans mêmes induiraient à croire que les eaux y ont séjourné long temps. ÎNlais est-on fondé à penser que, dès cette époque , les rives de ses lacs fussent peuplées d'habitans qui nous aient transmis cet état de choses et les noms qui y furent adaptés?
Quoiqu'ilen soit, après Lempde qui est un assez, gros village , presque tout bâti ou rebâti à neuf, j'entrai dans une région montueuse , mais qui n'est pas trop âpre. Près de la petite ville de Massiac, on trouve dans une charmante vallée Massiac. les rochers de Sainl-Giton et de Sainte-Madeleine , qui supportent chacun une chapelle en regard l'une de l'autre , et forment l'aspect le plus romantique.
J'eus l'occasion de remarquer à Massiac combien l'ignorance * dans la construction des portes et fenêtres avait fait de progrès, même dans de très-petites villes. Les malheureux maçons s'y reconnaissent dans l'incapacité absolue de faire un cintre de trois pierres qui soit solide. Ils établissent bien leurs trois claveaux à-peu-près , en
* Je n'attaque ici , comme plus haut , que l'ignorance dans la pratique , et non la théorie de l'art , à la quelle je rends toute justice.
loo AUVERGNE.
forme de voiile; mais comme ils savent que cela ne durera pas long-temps, ils ajustent en-dessus deux planches qui se rencontrent sous un angio quelconque dont le sommet est en haut, et sur ces planches ils posent de la maçonnerie en pierres de toutes les formes et avec force mauvais mortier. Ce qu'ils ont prévu ne tarde pas d'arriver. Quelquefois, dès la première année, la courbe en pierre de taille est toute disloque'e ; mais la petite voûte recliligne qui est au-dessus, tient bon et doime aux gens le temps de sesauver, ou même d'étayer la maison.
C'est pourtant à ces périlleuses habitations que l'on donne le nom pompeux à' hôtels ^ lorsqu'on les destine à recevoir le voyageur que son étoile aventureuse conduit par là. Au reste, lia ville est dans une position agréable entre plusieurs vallons charmans.
En partantdeMassiac, pouralleràSaint-Flour, on gravit une côte rapide qui borne long-temps la vue. C'est dans de telles circonstances que le pro.noneur, n'étant point distrait par les objets environnans, laisse volontiers courir ses pensées en arrière. La vanité des gens de IVIassiac , mettant le nom d hôtels sur leurs cabarets me revint à l esprit. Cette vanité me tit penser à d autres, et de vanités en vanités, je méditai jusqu'à la consistance d'iui chapitre.
yaiiiie's. ç^Q n'est pas unedécouvcrte que la vanité : cH^
AUVERGNE. loi
était connue avant Salomon , elle nons survivra. Les vaniteux mourront, la vanité ne mourra pas; mais capricieuse comme la mode, qui est sa fille chérie, non-seulement cette passion bizarre change de costume et de langage; mais sans jamais rien perdre de son domaine , elle déplace sans cesse le siège de sa domination , tantôt descendant avec sa cour des hauteurs dans la plaine, tantôt se portant du centre aux extrêmes frontières, puis paraissant tout-à-coup concentrée dans une seule tête devant laquelle toutes les autres semblent courbées dans la poussière. Mais ce n'est qu'une hypocrisie , et si la tête glorieuse toinbe , les autres montrent de suite la dose de vanité qu'elles tenaient cachée.
Nous sommes, je crois, à une de ces époques où la vanité fatiguée des régions supérieures, se plaît à se répandre parmi les classes subalternes et à s'y familiariser; son caprice du moment est (Je disposer la nuiltitude à ne plus nommer les choses par leur nom.
Voyez cet homme vendant en boutique ce qu'il achète, à quelques pas de là, dans un magasin : il vous paraît simple, modeste et étranger à toute prétention; vous voyez en lui un honnête marchand content de son état. Cependant si vous avez à lui écrire, je ne vous engage pas à mettre le mot de marchand dans la suscription de votre lettre; votre honorée ne lui ferait pas plaisir; ses
parens , ses amis , mettent ne'gocianl ; faites comme eux. JMais la fortime le favorise- 1- elle, a-t-il lui-même un magasin, et vend il par pièce et par quintal ce qu'il débitait à Taune et à la livre, a-t-il des correspondans , des commis, enfin tout ce qui constitue un négociant; vous vous en réjouissez pour lui , et vous êtes bien aise que sa nouvelle position justifie le titre qu'il prenait prématurément. En conséquence, à la première occasion , vous le lui accordez avec plaisir , dans la disposition où vous êtes toujours de remplir les convenances, et de satisfaire chacun dans ses prétentions raisonnables. Vous voilà donc bien tranquille : fausse tranquillité; ce nom ne plaît plus, depuis qu'il convient. Tâchez de savoir la raison de commerce de cette nouvelle maison , et en attendant , si vous êtes pressé , mettez à tout hasard et compagnie^ mais sans le mot négociant. De même aux fabricans , aux banquiers. Quoi ! direz- vous? à l'époque où la banque fait la grande aristocratie de l'Europe, on dédaignerait le titre de banquier, quelle inconséquence ! Eh bien , en écrivant à un des seigneursde l'opulente chaussée, mettez à M. N. banquier, et puis demandez si c'est bien là ce qu'il y a de mieux? Mais je sens que je m'élève trop; c'est principalement de la vanité des petits que je veux traiter.
II n'y a plus de filles de boutique chez les mar-
AUVERGNE. io3
çhands , on ne voit que des demoiselles de comptoir. Il n'y a plus d'artisans, il n'y a que des artistes. Les maîtres ouvriers n'ont plus de garçons ni d'apprentis, ils ont des ouvriers et àes jeunes gens. Je disais un iour à mon perruquier, envoyez-moi votre garçon, il me répondit : je vous enverrai mon jeune homme.
Il n'y a plus de métiers , il n'y a que des états. Autrefois un jeune garçon apprenait le méfier de tailleur, de chapelier; aujourd'hui il embrasse l état de chiffonnier, de décroteur ; on sait même que ces derniers sont artistes, et le pinceau qui cire nos bottes, constitue un artiste comme celui qui vient de priver Atala de ce souffle de vie qu'il va porter à Galatée.
Un commissaire de police, homme de mœurs irréprochafjles , mais que ses fonctions mettent en rapport avec des gens de tous les étais ^ racontait que ces misérables créatures, qui gagnent ou plutôt qui perdent leur vie à offrir au public de dangereux plaisirs, disaient autrefois, lorsqu'elles étaient appelées à son tribunal, pour quelque scandale bruyant : « M. le commissaire , depuis que je Jais le métier^ on n'a jamais porté de plaintes contre moi ; mais qu'aujourd'hui elles disent : INI. le commissaire, depuis queyV suis dans létat. Jusqu'où l'orgueil peutil se loger!
Il n'y a plus de savetiers dans Paris. Voici ce
io4 AUVERGNE.
qui était écrit en cirage, il n'y a pas long-temps au-dessus de la boutique d'un de ces artistes:
ISIT ON ENTRE