‹ Promenade de Paris à Bagnères-de-LuchonChapitre 16 sur 26 · LETTRE VIL · texte numérisé non relu

LETTRE VIL

Foix, ce 3o juin iBiy.

Rodez. — Cathédrale, —r Auberge^, -r- MouLuni. — Fromages.— Hommes célèbres du Rouergue. — Mines de houille. — Eau minérale de Cransac. — Carmeaux ; mines de charbon et verrerie. — Maïs. — Ogûons. — Leïarn. — Alliy. — Coustitullou physique des habilans ; réflexions. — Cathédrale. — Réalmont. Recloul.

A peu de distance de Rodez je vis , sur le bord du chemin , une ammonite et un came engagés «lans une pierre calcaire : ce n'est sans doute pas une chose tort rare ; mais il y avait long -temps que je n'avais aperçu de corps organisés dans les roches qui s'étaient ofiertesà ma vue. Je venais même de visiter des fours à chaux où le carbonate calcaire qu'on y chauffe , ne m'avait présenté aucune apparence de coquilles. C est une chose ^ssez remarquable que ces limites de dépots marins : mais je reviendrai probablement là-dessus. Les fours à chaux que je visitai étaient

llODtZ.

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ehauffës avec <\u charbon de terre. (>ti me dît que la chanx en était très-bonne. "^

La ville (Je Rodez est petiJc, mais anssi laide qu'une ville puisse Têtre dans dt> si pelifcs (îimensions. Des rues étroites , tortueuses, montueuses . obscures , sales ; (Tes maisons sombres y mal bâties , souvent en bois, et dont le premier étage est en saillie sur le rez-de-chaussée, ce qui obscurcit encore la rue; un pavé inégal , raboteux, sillonné de profondes ornières, hérissé de cailloux pointus: voilà ce qui constitue Tintérieur de hi ville. Les dehors sont assez agréables. Outre lesboulevardsnouvellement plantés, (^H font presque le tour de la ville , il y a des promenades plus anciennes, desquelles, ainsi que des boulevards, on a une vue très-étendue, la ville se trouvant placée sur une montagne qui n'a rien qui la domine dé près. Aussi son nom celtique était Segoditrtum , dont la terminaison signifie montagne. Par la suite, elle prit le nom diî pays on de la peuplade , comme la plupart des capitales des provinces de la Gaule. De Rutheni-Ruthe- 'Ttorum., on a fait peu à'pen Rodez. Vous connaissez mon faible pourles étymoîogîes. En voici une qu'il faxrt que vous enduriez. Je voris ai parlé 'du grès ronge du Rouergue , c'est aussi la couleur dominante des terres dans le pays, et je crois que c'est à cette couleur qu'il doit son noni. r.uih-Boih , dans les langues celtiques et ger-

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roaniques, signifiait ronge. Cette syllabe avait même résisté dans le latin à l'envahissenient de Ihellénisme , rut- Uns. Elle se tronve plus on moins altérée dans les langues modernes de 1 Europe. A force de serrer les dents, les Anglais en ont fait red; mais elle n'en vient pas moins de lalleniand rolh. Ainsi le pays ruthénien était le pays des (eires ronges, il se trouve traduit et francisé en Rou-ergue.

La caihéilrale de Rodez, qui est le f=eul édifice Caihe'drale. remarquable que renferme cette ville, est fort belles elle a une disposition intérieure que je n'ai retrouvée que dans quelques autres églises du midi de la France : c est d'avoir, en face du vhœir, un grand autel appuyé contre le mur, où se trouve ordinairenieul la principale entrée; aussi n a-t-elie que des entrées latérales. A côté de cet autel il y a une chapelle , en saintsépulcre, renjarqnable par la voûte plate qui lui sert de plafond. Malgré le dénuement de cette église , qui se ressent des époqjies désastreuses qu il a fallu traverser, elle est imposante.

Parmi les évêques qui ont illustré le siège de Rodez, on compte Guillaume de Latour , seigneur d Oliergue , qui siégait en »4i9} Bertrand de Polignac , qui mouriut en i5oi , et fut rem[)lacé par François d'Esteing, que sa grande piété fit nommer le l»ienheuieux. Ce prélat fit

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rebâtir la belle tour qui sert de clocher à l'église cathëcJrale , quoique la tradition populaire Tattribue aux Anglais , par une erreur assez comnume dans plusieurs provinces de France, de les regarder comme auteurs de la plupart des grands monumens gothiques. Hardouin de Pérëfixe , précepteur de Louis XIV , fut aussi évêque de Rodez , avant d être archevêque de Paris.

Aux beaux jours de la révolution, cette touret toute la cathédrale furent en grand danger ; il fut fort question d'abattre ces masses élevées par le fanatisme , et qui offusquaient les lumières qui commençaient à poindre sur la capitale des Ruthénois. Quelques amis des arts s'avisèrent, pour parer ce coup , d'un étrange moyen , mais qui leur réussit : ce fut de dédier cette église à Marat. ( Grand Dieu ! quel dieu ! ! ! ) Dès ce moment on ne songea plus à y toucher. Cette église et sa tour sont bâties avec ce grès rouge dont je vous ai parlé.

Anbeigfs. A Rodez , ainsi que dans beaucoup d'autres villes du midi , on a la détestable pratique , dans les auberges, de mettre les écuries qui ne sont ni voûtées, ni plafonnées, sous les salles à manger et sous les chambres à coucher , qui toutes n'ont que de minces planchers, de sorte que toute la maison est imprégnée d'une insuppor-

table odeur. Je sais que cela n'en rappelle que mieux le bon temps du roi Saturne.

Cùin frigida pai vas

Praebere t spelunca domos ; ignemque , laienique TApectis et dominos commuai claudcret umbra.

Mais moi qui n'ai point de pecuSy je trouvais fort dur d'être infecté par les écuries à l'usage des autres.

Toute laide qu'elle est , la petite ville de Rodez renferme plusieurs familles fort riches , tant en propriétaires qu'en négocians. Il y règne de l'indïistrie ; on y fabrique beaucoup d'étoffes grossières en laine. De plus, il s'y fait un commerce considérable en bestiaux. Les moutons du Rouergue sont beaucoup plus beaux que ceux de Moun us. l'Auvergne , et au dix-septième ils étaient en telle réputation d'excellence, qu'ils jouissaient du privilège presque exclusif d'être servis sur la table de Louis XIV.

La dernière chose que j'avais à vous dire sur Rodez , et que je gardais pour la bonne bouche, c'est que j y ai fait un dîner délicieux; non pas en mouton , car c'était un vendredi , et je dînais chez un grand-vicaire très-othodoxe; mais je vous assure qu'avec mes préjugés des côtes de l'Ouest, je n'aurais pas cru que l'on pût faire aussi bonne chère , en maigre , à une si grande distance de la mer; et cela sans luxe (le temps en est passé ) , mais par le choix et le talent.

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C'est par une distraction impaiflonnable qoe je viens de vous dire que ia s allait finir l'article de Rodez : car je me reprocherais bieii grandement d avoir parlé de cette ville sans citer la belle devise qu elle portait autrefois , et qui était celle-ci : Fidelis Deo et Régi. Je ne mets point en doute que les Rodésiens ne la tiennent à grand honneur , et ne désirent la conserver à jamais.

Je reviens aux moutoiiis. Ce n'est pas seulement pour la Iwjucherie que ceux du Rouergue sont recherchés; ceux du canton de Larzac, haut plateau de larrondissement de Millau , donnent une laine fort estimée. Celle de première qualité est envoyée à Elbeuf et dans les autres grandes manufactures du nord. Enfin, les brebis de ces mêmes montagnes donnent ces excellens Fromages, fiomages de Roquefort sur lesquels je crois vous avoir déjà exprimé mon opinion. Les caves dans lesquf lies on les dépose contribuent puissamment de leur côté à leur perfectionnement, en ce qu'elles ont la propriélé d'être constamment sèches, et de conserver une température égale. Les fromages y passent soixante ou quatre-vingts jours.

Avant de quitter tout-à-fait les moutons , je vous dirai que ceux d'Espagne ont été mieux reçus ici qu'en Auvergne , puisqu'il y a quinze à dix -huit cents mérinos sur une totalité de quatre cent et quelques mille moutons; ce n'est

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pas encore grand chose : mais rions sommes dans le midi où l'on ne se presse pas en améliorations agricoles.

On voit de beaux bœufs dans le Ronergue, tant aux charrettes qu'aux charrues, c'est-à dire aux araires. Ces objets sont mieux conditionnés et plus solides qu'en Auvergne.

Après Rodez, je n ai plus retrouvé de tracesde volcans, et je suis entré dans une région de schistes et de granits. Il s'y rencontre fréquemment de beaux blocs de feldspath.

Près d'un endroit qu'on appelle la Motte , sur le chemin d'Alb}', j'ai vu des châtaigniers énormes dont un m'a présenté le phénomène de racines partant d'un nœud intérieur de l'arbre, et se nourrissant du cœur de l'arbre qui était pourri. Ce nœud était à six ou sept pieds de haut; les racines descendaient dans l'arbre qui était entrouvert , et formaient un chevelu considérable d'un pied et demi de long. Elles n'appartenaient pointa une [)lante parasite implantée sur le châtaignier, comme cela se retrouve assez fréquemment sur les saules -, elles nourrissaient des branches de châtaignier sortant en dehors du même nœud où les racines prenaient leur origine en dedans.

Le Rouergue , qu'on a appelé autrefois la Rouergiie , n'est ni une grande ni une ferli!e contrée , mais elle a produit plusieurs homme?

H!à ROUEKGIjK.

Hommes distingués. L'erdre des Hospitaliers lui a dû deux Rouei. i,e. grands-maîtres fameux : Dieu-Donné de Gozon et l'immortel Lavalette. Ce petit pays a eu l'honneur , à lui tout sou! , de fournir deux confesseurs à Louis XIV , et c'étaient deux hommes de mérite , le père Auat et le père Ferrier. Le premier fut si peu enorgueilli de sa position , qu'il ne chercha point à tirer sa famille de son obscurité ; il s y refusa même constanmient. Le second préféra abandonner la direction de son illustre pénitent , à la partager avec madame de L. V. , qui depuis mais alors

Le Rouergne est encore la patrie du célèbre médecin Chirac et de l'abbé Raynal , qui , moins heureux que la femme célèbre dont je viens de parler, n'a pas autant édifié le monde qu il l'avait scandalisé , mais qui du moins a eU le courage de condamner les horribles conséquences du funeste système auquel il avait consacré un beau talent.

Le sol du Rouergue n'est pas fatigué ; nou lui devons un des plus profonds moralistes de nos jours, et plus d'un généreux et constant défenseur <le l'autel et du trône, digne d'avoir aussi pour devise : Fidelis Deo et Régi,

Cette terre , pauvre en moissons , mais riche en hommes , nous a encore envoyé , dans notre grand besoin , un docte et infatigable apôtre de la vérité , dont l'éloquence douce et forte a le

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pouvoir de distraire la jeunesse de ses plaisirs, pour lui faire entendre des leçons de sagesse; propose et fait accepter la règle et le joug de la religion à des esprits superbes , instruits et accoutumés à ne prendre conseil que de leurs passions , à ne rendre de compte qu'à leur propre jugement.

Dans la partie du RouergJie que j'ai parcourue, j'ai trouvé aux hommes un caractère de visage assez beau , mais dans le genre sévère , à peu près comme les Espagnols. Ce que j'ai rencontré de femmes m'a paru peut-être moins avantageusement traité que les hommes à proportion, mais pourtant sans disgrâce. Dans la campagne, elles portent des chapeaux dont la forme n'est qu'indiquée , mais dont les bords sont très - amples ; leurs épaules sont certainement ce qu'il y a de mieux ombragé par des chapeaux , après celles des hommes du Berry.

Je terminerai cet article du Rouergue, en vous disant qu'il renferme une très- grande quantité de mines de houille ; mais on se plaint qu'elles ^jn^^g ^^ ne sont pas exploitées avec intelligence. Cransac , houiiic. dont les eaux minérales ont de la réputation, est Eiuminc^ dans la région des houilles, dont le chef-lieu est ,''^'^<^'' Albin ou Aubin : près de Cransac , il y a une montagne brûlante.

J'eus grand besoin de ma vaste tente entre La Carmeaux; Motte et Carmeaux , la pluie tomba dessussansdis- ch!ir]"n ni continuer pendant trois heures. Carmeaux est un ^'^ir^ric

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gros bourg près duquel il y a fies mines de houille

qui apparliennent à M. de S On y extrait le

chashon à l'aide dune machine à vapeur. Près de la mine est une fort belle verrerie à bouteilles. Tes deux ëtablisseniens , dunl Tun alimente l'autre, occupeul beaucoup d'ouvriers, et font grant! bien daiîs ie pays : j allai les visiter. Maïs. \ partir de Carmeaux , le pays devient meilleur

que depuis Rodez jnsque-là, A moitié chemin d'Alby, je vis pour la première fois (dans celte course ) du maïs ; je n'en avdis point rencontré sur toute ma route.

On quitte la région moutueuse à une lieue d'Alby et à la vue de cette ville. En m'avançant dans la plaine , j'aperçus une foret de niâts : je me crus transporté en Hollande , et je m'attendais à voir un de ces beaux villages balavesentourés et traversés de canaux, lorsqu'on approchant <lavanlage , je trouvai que ces mâts étaient des verges de puits à bascule , destinés à arroser toute la banlieue du bourg de Lescures , qui est plantée en ognons. Certes, il faut que ces gens-là descendent des Egyptiens, pour cultiver si exclusivement et si assiduement cette plante : je ne sais si les riverains du Nil envoyaient leurs ognons fort loin , mais ceux du Tarn expédient les leurs jusqu'à Bordeaux, et peut-être plus loin; j'ai pu en manger moi-même, il y a long -temps, sans m'en douter.

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