‹ Promenade de Paris à Bagnères-de-LuchonChapitre 17 sur 26 · ALBIGEOIS · texte numérisé non relu

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Le Tarn , qui coule devant Alby . est une ri- Lu Tam vière très encaissée. Je l'avais déjà vue telle à Piabasleiis , dans un autre voyage ; alors ses eaux étaient limpides ; cette fois-ci elles étaient rouges comme de la brique : c'est la couleur de toutes les terres qui environnent Alby , et surtout des coteaux.

Alby est certainement la plus laide ville ar- Alby. chiépiscopale qui existe en France , sans en excepter la très-laide ville archiépiscopale de Bourges. Il faut s'être exercé à se tenir en équilibre sur les cailloux pointus de Rodez, pour ne pas s'étendre à chaque pas sur le pavé d'Alby. Ici les rues sont un peu moins étroites qu'à Rodez , et il n'est pas si commun d'y voir les étages supérieurs envahir encore sur le domaine des rues ; mais toutes les maisons sont en bri<jue , ce <jui leur donne un aspect bien sombre et bien triste. Clotairell, roi de France, dans une expédition contre les Saxons de la Thuringe , au commencement du septième siècle , fit trancher la tête à tous les mâles de cette nation dont la taille surpassait la longueur de son épée. Quoique Thistoire ne ci^e point positivement cette mesure parmi les sévérités de Simon de Montfort, on est tenté, en voyant les Albigeois, de croire qu'il usa de ce terrible moyen de pacification , et que les femmes sont restées tellement frappées de cette exécution , que , depuis celte époque , elles n'ont pu

réflexions.

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mettre au monde un homme desliné à devenir plus grand que l'e'pe'e de ce rude chrétien.

Je me suis trouvé à Alby, un jour de fefe et dimanche ( et marché comme dans un vilUige ). Il y avait un grand concours de gens des campagnes voisines , et toute la population de la ville était hors des maisons. J'ai observé tout ce monde-là , dans l'église , sur les places , aux prome- Coustiiuiion nades ; je puis assurer que la moitié des hommes

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lîahicans ; avaicut dcux pouccs de taille de moins que moi , et que le reste ne me débordait guère. Mais leur malheur ne se borne pas là ; beaucoup sont rachitiques , et presque tous ont la plus laide forme de visage qui existe des frontières d'Espagne jusqu'à la Belgique : ce sont des têtes courtes qui n'ont pas une palme de haut , séparées à peu près au milieu , par un nez cassé , faisant un angle profondément rentrant avec le front ; quelquefois ce nez a deux cassures. Il se voit pourtant quelques nez aquilins ; mais alors l'individu pourvu de cet avantage est privé de front , ce qui lui donne une figure d'oiseau de proie. Quelque chose de très-remarquable , c'est que les femmes ne sont point soumises à la même disgrâce que les hommes, touchant le nez et l'aplatissement du crâne ; elles ont , au contraire , communément le nez ou droit ou légèrement aquilin, el la forme du visage ovale : leurs traits sont donc assez réguliers , mais ils sont sans agrément.

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Adissoii dans son Spectateur , parle d'un ugty club y dans lequel, pour être admis, il fallait présenter des preuves rigoureuses. On y recherchait pardessus tout les short heads. Si Adisson avait eu un correspondant à x\lby , il y aurait fait de bonnes affaires.

Telle est la constitution physique de la race albigeoise, dans ce que, partout pays, ( même parmi les libéraux ) on appelle peuple. Mais dans les classes supérieures , il y a de fort beaT;x hommes et de très jolies femmes. D'où viennentils? Puisque je me suis permis de conjecturer pour les malheureux, j'userai du même droit pour la classe privilégiée. Je suppose donc qu'elle descend des Français de l'intérieur qui accompagnèrent Simon de INIontfort dans son expédition , et auxquels il distribua les biens de la fleur des indigènes qu'il avait exterminée. Il en serait donc ici des figures comme des terres, depuis la croisade jusqu'à la révolution ; les unes seraient selon le droit écrite les autres selon la coutume de Paris. Vous sentez que tout le monde élégant s'est pourvu de ces dernières.

Si cette explication appuyée sur l'histoire ne vous suffisait pas, mon cher frère , je pourrais vous en donner une autre tirée de la physiologie, qui peut-être vous accommoderait davantage. Je vous ai déjà fait pressentir quelque chose de mon opinion à ce sujet, en parlant des paysans de la

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Limagne. lime semble qu'en général, pour que l'homme prenne toute la croissance et le développement dont sa race est susceptible ( je ne me charge pas de convertir les Lapons en Patagons); pour que, dans sa crue, toutes les parties de son corps se maintiennent dans de justes proportions ( je ne parle point ici du beau idéal , mais de cet accord qui satisfait le coup d'œll commun ), il lui faut des exercices variés et de longs repos. C'est dans le repos que Thomme croît. Le corps courbé , toute l'année , sous un travail pénible, ne fût-il pas excessif, ne reprend jamais son attitude ilroite; c'est l'arc tendu trop long- temps qui ne peut plus se redresser. Les muscles, les tendons déviés sans cesse de leur position naturelle, longtemps retenus dans un écartement quelconque, ne rentrent plus entièrement dans leur place première. Que si ces habitudes de travail sont commencées de très -bonne heure, lorsque la charpente osseuse elle-même est loin d'avoir pris toute sa solidité, les désordres seront encore plus grands. On avait remarqué , chez les Grecs, que dans les jeunes gens qu'on exerçait à la course, c'étaient les jambes et dans les pugillistes c'étaient les bras qui acquéraient le plus de volume. La nourriture se porte donc où elle est appelée, et aux dépens du reste du corps si le travail est continuel; et c'est justement ce qui a lieu dans la vallée du Tarn, ainsi que dans la Limagne

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et dans d'autres plaines de nos provinces méridionales. Le climat permettant d'y travailler toute Tannée , il n'y a point de repos pour le cullivateur. Les enfans ne pouvant point être assez utilement occupés à la garde du bétail , qui malheureusement y est en petite quantité, on les met trop jeunes au travail de la terre, travail toujours trop fort pour eux, et qui leur est d'autant plus nuisible , à fatigue égale, qu'il est moins varié , parce qu'une attitude n'en corrige pas une autre. Dans les pays de montagnes, au contraire, l'enfance est long -temps occupée de la garde du bétail ; arrivée à un âge où \m travail plus pénible l'appelle , la jeunesse voit encore ses travaux suspendus par la rigueur de la saison. Si le besoin la force d'aller au loin chercher des occupations lucratives, le voyage même est un changement d'exercice , et les travaux qu'elle va faire, ne sont pas ceux qu'elle faisait dans sa montagne. Les pays de plaines, où il y a beaucoup de pâturages, font jouir l'enfance d, un des grands avantages des montagnes , je veux dire le repos que procure la garde du bétail , et le laitage qu il fournit.

Les exercices les plus violens même, pourvu qu'ils soient entremêlés de longs repos, favorisent le développement des constitutions fortes. Quelques individus peuvent y succomber , mais l'es-

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pèc»î en général en est plus belle. Ici j'ai à l'appui de mon opinion , les hommes des temps qui ont précédé la civilisation chez presque tous les peuples; je ne parle pas des sauvages, mais des barbares. A ces époques , on aime les exercices violens, mais on fuit le travail. Tels furent ces Gaulois , ces Germains , que les historiens de Rome nous représentent si grands. Tels sont, de nos jours, les Albanais , les Croates , les Valaqnes, presque tous leshabitansdes frontières de la Turquie. Si les peuples civilisés du nord de TKurope sont plus grands que les peuples civilisés du Midi, je crois qu'ils le doivent à leurs plus longs hivers qui leur donnent de plus longs repos j car ils ne sont pas plus grands, je crois même qu'ils le sont moins que les peuples barbares que je viens de vous citer.

A présent , qu'il n'y ait pas d'autres causes telles que l'air, l'eau, le régime, les mœurs qui contribuent, avec le travail continu, à altérer les formes humaines, ou qui, au contraire, combattent plus ou moins énergiquement ses influences, c'est ce que je ne prétends pas du tout. Je ne parle qu'en général , et partout les exceptions se rencontrent à coté de la règle. Ainsi , au milieu des plus belles pleuplades des montagnes se trouvent les Crétins , les Idiots. Dans des plaines de pâturages où la race humaine est gêné-

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ralement belle, il y a dos cantons marécageux, où les habitans sont presque constamment affectés de la fièvre , et terminent de bonne heure une vie languissante, par Ihydropisie.

J'en reviens à ces pauvres Albigeois que jai si maltraités. Vraiment ce n'est pas mauvaise intention ; je ne demande pas mieux que d'en dire du bien. Et c'est ce bien même qui me reste à en dire , qui est en partie cause de leurs disgrâces. Ce peuple est très-laborieux, les terres sont parfaitement travaillées dans la plaine et sur les coteaux de l'Albigeois; seulement , on vise trop aux céréales dans la plaine , et trop à la vigne sur les coteaux. J'aimerais mieux plus de prairies artificielles en bas, et plus de bois sur les hauteurs. On cultivait déjà depuis très- long- temps, dans ce pays, le pastel, lorsqu'il fit tant de bruit , il y a quelques années, dans toute la France; peut-être aujourd'hui , esl-il trop généralementabandonné.

Je rentre dans la ville d'Alby pour vous parler de son église , qui mérite de n être point oubliée. Je n'en ai jamais vu d'aussi couverte de peintures, que celle-ci. Toutes les murailles et toutes les voûtes sont peintes. Ces peintures sont fort anciennes; on voit facilement qu'elles ont précédé la belle époque de lart , tant pour le dessin que pour le goût et les convenances. Mais les couleurs en sont quelquefois très-vives et les dorures qui s'y trouvent mêlées ont plus d'éclat que si elles

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étoient faites depuis dix ans. Dans nn des sujets de peinture qui couvrent les murailles, on a représenté Hélène mère de Constantin; le peintre fait porter devant elle, non pas Taigle romaine, mais l'aigle impériale d' /Allemagne. Vous qui êtes héraldique, savez -vous depuis quand les Allemands ont imaginé qu'une seule tête ne suffisait pas à la dignité de leur aigle? Cela doit être ancien , car la peinture de l'église d'Alby n'est pas nouvelle. Je suis disposé à croire qu'elle n'est pas d'une date fort postérieure à la fondation de l'église, laquelle est du treizième siècle. J'ai bien vu, quelque part, que l'origine des deux têtes à l'aigle germanique , remontait aux deux aigles romaines, prises par les Germains à la défaile des légions de Varus par Arminius (Hermann), et ce serait sans doute là une noble origine et qui s'élèverait à douze siècles et quelque chose, au-dessus de la fondation de l'église d'Alby; mais j'avoue que je suis hors d'état de fournir les pièces à l'appui de cette assertion , et même de les indiquer.

La disposition intérieure de cette église est la même que celle de la cathédrale de Rodez ; deux entrées latérales , un chœur fermé non-seulement par des colonnes et des grilles, comme dans nos églises du Nord , mais par un mur qui séiève assez haut , un grand autel en f ice du chœur , des chapelles tout autour de la nef et du chœur, mais

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point de bas -côtes. Au dehors, l'e'glise n'offre qu'une niasse d'un aspect assez triste , étant toute bâtie en briques rougeâtres. Le clocher n'est remarquable que par sa hauteur; il se compose de deux tours en briques jointes l'une à l'autre par un mur, mais sans ornemens. Le siège d'Alby devint archiépiscopal en 1676, Il était autrefois suffragant de Bourges. Les promenades d'Alby ne sont pas très-belles; mais l'extrémité, qui avoisine les rives du Tarn , jouit d'une belle vue. A peine fus - je éloigné d'Alby de quelques lieues, que je trouvai la population plus belle. Dès Réalmont ce n'étaient plus lesmêmesfigures,etla taille commune avait gagné deux pouces au moins

Réalmont est une jolie petite ville, dont les RiALMOF. rues sont tirées au cordeau ; elle a une place au centre , elle est entourée de fort belles promenades ; on y arrive et on en sort par des allées de grands arbres.

Entre Alby et Réalmont , j'avais trouvé le genêt odorant et le redoul à l'état sauvage , ce qui Rcdoui. m'annonçait un climat plus chaud que ce que j'avais vu jusqu'alors. Le redoul est une jolie plante de la classe des myrtes. On s'en sert , dans quelques cantons de nos provinces méridionales, pour taner le cuir.

J'étais arrivé à Réalmont par des coteaux, j'en sortis par une plaine , qui est un des jolis morceaux de campagne que l'on puisse voir; mais je

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vous ai déjà fait tant de descriptions, que je vons épargnerai celle-ci. Seulement je vons dirai que cette plaine , qui est le bassin de la petite rivière de r Adou , a deux plans , on deux étapes , ainsi que je l'ai remarqué dans plusieurs autres bassins de rivière.

Cette lettre a été commencée à Mont-Louis, continuée à Ax, et terminée à Foix, d'où elle vous part très-chiffonnée. Adieu.

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