LETTRE VIII
Bagnères-de-Luchon , ce y juillet 1819.
Yfiiès. — Vue dfs Pyrénées. — Castres. — Plaine de Revel. Revel. ■ — Rigole du canal du Languedoc. — Caslelnaudary. — Carcassonne. — Pont du Frcsquel.
Me voici bien à Bagnères-de-Luchon, mon cher frère; mais vous n'y êtes pas, vous; et je ne sais quand je vous y ferai arriver. Entre Réalmont et Castres, près d'un village qu'on appelle Venès , on voit un vieux château du même y.n.s. nom , dont il subsiste encore deux tours remarquables par l'épaisseur de leiirs murs. Comme j'examinais ce château , demandant aux gens du village comment on l'appelait , et à qui il appartenait ou avait appartenu, un homme qui fendait du bois , nsals qui en se redressant laissa voir la tournure d un ancien militaire , me dit : Monsieur, vous regardez ces tours; elles en valent la peine , si vous êtes connaisseur. Je crois, lui dis-je , que cela a dû faire un château fort ,
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dans son temps Comment , monsieur ! le
pins fort qni ail jamais été; il n'a point eu son pareil. Je pense que monsieur a voyagé; il n'est pas du pays ; j aime à rencontrer des personnes qui ont couru le monde. Moi , monsieur , tel que vous me voyez, j'en ai fait le tour, en quelque sorte. J'ai été aux Grandes- Indes qui sont le paradis terrestre, et je puis vous garantir que ni là, ni ailleurs, il n'y a un château de la force de celui- ci. Je lui demandai à qui il avait appartenu ; il me répondit: à INl. de Caylus.
J aurais été assez curieux de faire raconter à ce brave homme ses campagnes de l Inde et les merveilles du paradis terrestre; mais je voulais cheminer. Je le remerciai donc de son obligeance à me répondre , et je continuai ma route. Comme de réfléchir n'empêche point de marcher , je me mis à penser à deux espèces d hommes qui font la majorité des voyageurs. Les premiers rapportent religieusement les préjugés qu ils ont emportés. G est un trésor sur lequel ils ont mis le scellé en parlant, de peur qu'il ne se dissipât en route. Leur clocher est toujours le plus beau du canton , leur canton le plus beau de la province , la province la première du royaume , le royaume le premier du monde. Sans doute ces hommes peuvent disposer le prochain à sourire ; mais il y a dans leurs erreurs quelque chose d'estimable •, leur aveuglement
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opiniâtre part d un fond de patriotisme , d'estime d eux-mêmes et de leur pays , qui sera de la vanité, de l'orgneil, tout ce que vous voudrez 5 mais que je ne suis pas fâché de retrouver dans certaine classe. Ceites, je préfère bien ces voyageurs à ceux qui rentrent chi z eux chargés de préjugés étrangers qui les portent à regarder avec mépris les coutumes les plus estimables , les institutions les plus utiles , les pratiques les plus sages de leur pays ; gens insuppoitables à la société comme honmies privés, funestes à leur patrie, si le malheur veut qu ils y exercent quelque influence. J allais peut-être passer à une troisième espèce de voyageurs, lorsque j'aperçus, pour la première fois dans cette course , les Py- Vue des rénées toutes resplendissantes de neige. Cette )*^°'=*** vue me réjouit. Je saluai ces belles montagnes en leur disant : Mesdames , si vous voulez m attendre, dans peu de jours je serai à vos pieds. Elles ont attendu; et je leur ai tenu parole. Au reste , peu d'heures après , on me dit , à Castres , que, quand on voyait ainsi les montagnes trop brillantes, c'était signe de changement de temps. Cela ne manqua pas, cette fois-la; car, quoique le ciel eût été très-serein toute la journée , il y eut la nuit suivante un orage violent.
Castres est plus considérable , plus riche , Castres. moins laid qu'Alby; mais, dans la formation des départemens, ce fut cette dernière ville qui,
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avec raison , obtint le siège de la préfecture , parce que sa position est plus centrale. Les promenades extérieures de Castres sont assez belles; mais le jardin de Févêché , qui est public , semble n'avoir été conservé que comme un échantillon en carricature des anciens jardins. C'est un jet d'eau gros comme un tuyau de plume , s' élevant à huit pouces de haut ; ce sont des ifs à quatre étages; des tilleuls retenus à huit pieds de terre, et façonnés en boule comme des orangers; ce sont deux malheureux cerisiers dépouillés de branches et mourans , plantés vis-à-vis l'un de l'autre comme des curiosités. Ou ne fit pas plus d'honneur, à Rome, à ceux que Lucullus apporta du Pont. Enfin , ce sont d'autres choses ridicules dont je vous fais grâce , excepté d'un écriteau de police pour la conservation de ce jardin , et dont la planche est trop petite pour contenir toutes les lignes de défense dont on a voulu la charger, de sorte que tout est tronqué; etl'infracteur peut se défendre sur l'obscurité du texte. Que ne prenait-on une planche plus large ? C'est du guignon.
Ce que cette promenade a de mieux, c'est d'être sur le bord de la rivière qui est barrée là par une digue de moulins, et forme une large cascade qui vaut mieux que le jet d'eau du bassin.
Pour être moins laid qu'Alby , Castres n'est
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pas beau ; mais il y règne de riodiistrîe et du commerce. On y fabrique des draps et autres étoffes de laine.
Castres fut la patrie de Rapin Thoiras, qui , dans son Histoire d Angleterre ^ se montre souvent partial en faveur du pays oii il s'était réfugié , et aux dépens de la France. Le savant Dacier était uatif de la même ville.
Le pays qui entoure Castres offre des cantons fertiles, surtout la plaine que l'on traverse en allant vers Rcvel. On y coupait le blé le 7 de juin. C'est la première moisson que j'aie vu faire dans ma course.
A luie lieue de Castres, on voit un grand mur de clôture, dans Tenceinte duquel était autrefois la chartreuse de Saix. Cette chartreuse , détruite par le Calvinistes en iSGg, avait été rebâtie plus belle en i6-4' ^^'^ ^ ^^^ ^^ nouveau et mieux détruite par la révolution.
Soual est un petit endroit insignifiant; mais je remarquai qu'il avait sa promenade comme presque toutes les moindres bourgadesdu Languedoc. Cela prouve l'ancienne sollicitude de l'administration de cette province , où l'éclat des grandes entrepiises ne détournait point des soins que réclamaient les petites localités.
Après avoir franchi la montagne de Puylaurent, au sommet de laquelle la petite ville de ce nom est placée comme un nid d'aigle, je àes-
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Pî.iîiiecie ceiidis dans la plaine de Revel. La vue de cette plaine m avait charmé d en haut; mais, quand je fus en bas , je trouvai le chemin si mauvais , j'eus tant de fatigue, qu'il me fut impossible de rien admirer. C'était le plus mauvais morceau de chaussée que j'eusse encore rencontré, et cela dans une plaine superbe , où je voyais de droite et de gauche, dans les champs, des cailloux dont on aurait fait un très-bon usage sur la grande route qui était toute défoncée. Je ne sais qui est à blâmer en cela; mais je le blâme autant qu'il est en moi. Voilà quelqu'un de bien à plaindre! La plaine de Revel a deux étages , comme la plupart des plaines que j'ai traversées. Sa partie la plus basse est la plus voisine de la Monfagne Noire. Je n'entends point ici par étages les appendices des montagneâ qui vont en dégradant de leurs flancs jusqu'à la plaine , il y en aurait au moins dix ; je parle du fond même de la vallée, de ce terrain sensiblement plat qu'on appelle plaine. C'est ce terrain-là qui se compose de deux parties, d'une plaine supérieure et d'une plaine inférieure, qui communiquent l'une à l'autre par une rampe brusque et très-sensible. J'appuie sur cette observation , parce que je ne me rappelle pas l'avoir vue indiquée , et que la disposition de terrain qui en est l'objet s'est déjà assez souvent présentée à mes yeux pour approcher d'un caractère général.
Je crois que c'est dans la plaine de Revel que j'ai vu les pins belles oies de France. Cet oiseau tient assez de place dans Téconomie domestique des habitans du Languedoc et de la Gascogne , pour que le voyageur ne dédaigne pas d'y faire attention.
S'il était possible de faire de belles rues avec Revîi-. de vilaines maisons, Revel ferait une jolie ville. Elle est bien percée , a une grande place et des fontaines : ses promenades sont aussi fort belles. Je voyais cette ville avec un pieux intérêt. Vous savez que c'est là que naqiiit un homme que vous avez presque autant connu que moi , et par conséquent presque autant aimé et vénéré j homme d'une vertu constamment égale an-dedans et au-dehors , qui servit son roi avec honneur et non sans quelque gloire , et ne cessa de lui être dévoué dans le malheur, comme dans la prospérité; qui subit sa part des grandes calamités de la France avec calme et sérénité , commç il am-ait soutenu les faveurs de la fortune sans enivrement, portant toujours ses pensées f)îns haut ; qui avait inspiré une telle croyanro dans sa vertu et un tel respect à tout ceux «pii le connaissaient, que les arrière-agens du despotisme républicain ne pouvaient s'empêcher de rougir, en le dépouillant de ses biens, au nom de la jus tice , en le jetant dans les fers , au nom de la liberté. Sa délivrance fut une fcte nonr ses conci-
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toyens, et il employa les débris de son naufrage à soulager des hommes encore plus dépouillés que lui : car alors les limites du malheur furent portées loin !
Rigole (îii En allant de Revel à Castelnaudary, je tra- L;.uguedoc. versai la tvigole , qui est le cours d eau qui part du bassin de Saint-Féréul, et se lendàNaurouze, où se fait le partage des eaux qui alimentent le canal du Languedoc. On m'a dit qu'on avait le projet de rendre cette rigole même navigable , ce qui serait un bienfait sensible pour le petit canton où elle serpente. L'on ne saurait mettre une attention trop vigilante à saisir et à exécuter toutes ces améliorations partielles qui sont presque toujours faciles. Si elles précèdent les grandes entreprises , elles les appellen t ; si elles les suivent , elles les complètent. Mais je me connais trop pour croire que je ne reviendrai pas sur ce sujet : c'est pourquoi je ne le poursuis pas davantage dans ce moment.
Avant d'arriver à Castelnaudary, je traversai le champ de bataille où fut pris le duc de Montmorency, dont j'avais vu le tombeau à Moulins. Cash 1 NAii- Vu de ce côté , Castelnaudary se présente comme Paris vu de la plaine de Saint-Denis ; il vous offre son petit Montmartre. C'est une butte chargée de moulins et qui domine la ville. Ces moulins ont l'air de nains en comparaison de ceux de nos pays et de beaucoup d'autres. Si
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Don Quichotte avait vu un de ces moulins à côté de celui de la Manche, qui réveilla si fortement son humeur héroïque , il n'aurait pas douté un instant que ce ne fût le nain du géant qu'il était appelé à comhattre. En vérité, si des moulins pouvaient avoir une figure ridicule , ceux-là l'auraient. Mais il n'en est pas moins très-sage de les tenir ainsi fort bas, à cause de la violence des vents auxquels ce pays est sujet.
Après Rodez, Alby et même Castres, Castelnaudary paraît une jolie ville. Elle a plusieurs rues passablement larges, et presque toutes ses maisons sont en pierres et pas trop mal bâties ; il y en a quelques-unes de belles, La ville est placée en amphithéâtre au-dessus d'un beau bassin qui lui sert de port , et qui est un élargissement du canal du Languedoc. Il faut que le sang des Goths se soit mieux conservé ici et dans les plaines de Revel et de Castelnaudary, que dans d'autres contrées voisines , car on y est généralement très-blanc. J'y ai vu même beaucoup de blonds, et les traits du visage sont le plus souvent réguliers. En tout , ce peuple a plus à se louer qu'à se plaindre du moule dans lequel il a été jeté et du vernis dont il a été enduit. Je ne le féliciterai pas également sur le climat qu'il habite, quoiqu'il ait été souvent vanté. Je ne connais rien de plus désagréable que la continuité et la violence des vents qui y régnent. Il faut jouir
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de la campagne rlerrière une vitre, et encore la campagne n'est pas belle; elle est si déponillée d'arbres ^^ excepté la charmante plaine dePxevel )♦ qu'il semble toujours que la tempête de la veille vienne d'arracher le dernier arbre.
Je fus accueilli à Castelnaudary avec infiniment de politesse et de bonté par t(jute la famille de Tr. , que je n'avais point Ihonneur de connaître , mais à laquelle j'étais adressé. Je me rendis, de CasIelnauJary, comme je crois vous l'avoir déjà dit, au château de Saint-Paulel. J'y fus atteint, le 9 juin, d'un froid plus vif que je n'en avais eu dix jours auparavant sur le sonmiet du Mont-d'Or ou Puy-de-Sancy. Ce froid a duré pendant tout le temps que j'ai été en Languedoc; je n'ai été dégelé qu'à Perpignan.
Pendant mon séjour à Saint-Paulet , j'ai été revoir ladmirable bassin de Saint - Féréol , et tout près de là le vieux château de V.
C'est dans cet antique manoir qu'un des plus fidèles serviteurs du Roi se proposait de terminer sa loyale carrière. Non moins vertueux que brave, il n'avait jamais connu d'autres ennemis que ceux de sa patrie. Investi de la considération de ses concitoyens, honoré des bontés du prince qu'il avait brillamment servi , entouré d'une aimable et nombreuse famille, il devait, vers la fin d'une vie active , trouver, sous ce modeste toit de ses aïeux , un honorable repos. INlais
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le jour des ,ten;p€(ts était arrivé pour la France. Appelé par les vœux de sa province à porter, aux pieds du trône les hunjbles doléances des sujets, à mettre sous les yenx du prince les besoins des peuples, il ne crut pas être epvoyé pour renverser la puissatice royale, premier besoin d'une nation riche et nombreuse. A Iheure de l'attaque , ii se pressa sur les marches du trône pour en défendre les approches ; et là comme à son bord , au moment du danger, ii voulait rester le dernier sur le pont. Mais , hélas! le moment vint où le roi lui-même ne voulut plus êîre défendu. Alors, malgré ses ans, le vieux guerrier alla chercher au loin une bannière blanche , et voulut combattre sur un nouvel élément. 11 en fut autrement ordonné. Cependant la tourmente s'était étendue de la capitale sur les provinces. Des femmes en couche, tles enfans à la mamelle parurent des ennemis ; on fit gronder les fureurs et les menaces autour du vieux château , qui , depuis des siècles , n'était lourmeijté que des autans. 11 fallut fuir, et la famille expulsée alla se rallier, dans une terre étrangère, à son vénérable chef. L'exil et toutes ses horreurs, la pitié et toutes ses humiliations, furent longtenjps son partage. Enfin il vint une époque où la France , poussant au-dehors tous ses élémens de tempêtes , le calme parut se rétablir au-dedans. La famille exilée put alors reparaître sur le sol
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de la patrie ; mais elle ne rentra point dans l'héritage de plusieurs siècles Cette antique demeure que j'avais vue jadis le séjour de la vertu et des grâces, je 1 ai trouvée dëserteet livrée, sansdéfense, à la destruction du temps. Une famille de cultivateurs, placée là par de nouveaux maîtres, s'est retranchée dans ce qui suffisait à ses hahitudes; le reste est abandonné aux reptiles et aux oiseaux. Ce spectacle m'a rappelé la touchante description des ruines de Barcluta, dans l'admirable traduction italienne des poésies d'Ossian , par l'abbé Cesarotti :
. , Il solitario cardo
Fischiava al vcnto per le vuote case , Ed affacciarsi aile finestre io vedi La volpe , a cui, per le inuscose mura , • Folta e long' erba iva stracciando il volto. Alii ! di Moina è la magion deserla ; Silenzio alberga nei pa terni tetti.
Le renard ne montre point encore la tête aux fenêtres du vieux château de V.; mais encore quelques années d'abandon , et cet animal pourra y trouver aussi une retraite, comme déjà les hirondelles, les pigeons et les chauves-souris.
Quand il n'y aurait eu aucune raison pour que le château de V. m'intéressât plus qu'un autre , j'aurais eu du plaisir à vous occuper quelques instansde l'homme vertueux , du brave guerrier, du Français fidèle qui en fut le maître.
Nœ , illlus modj j;im magna nobis civium Penuriacst; antiquA liomo virtute ac fide. *
De Castelnaudary à Carcassonne , il n'y a qvie les bords du canal qui soient frais et ombrages de quelques arbres; le reste de la campagne offre la nudité la plus coupable. La répugnance des gens de ce pays-ci pour les arbres passe toute croyance. Tandis que, dans presque toutes les autres provinces de France, il n'y a pas de maison de campagne qui n'ait son bosquet, pas de gentilhommière qui n'ait sa garenne, pas de château qui n'ait son parc; ilsemble, ici, que la première condition , pour asseoir agréablement une habitation , soit de trouver un vaste champ nétoyé de tout arbre, au moins à une portée de canon. Si l'on a dans un jardin deux pruniers grillés dès le mois de juin , c'est plus qu'il n'en faut pour ombrager et embellir convenablement cinquante arpens de terrain. Et ne croyez pas que ce soit rimpossibilité de faire réussir les arbres, qui en tlégoûte ; le Languedoc est le pays de France où les villes et les bourgades sont le mieux pourvues de promenades ornées d'arbres qui viennent trèsbien ; mais c'est l'autorité qui les a plantées. Livré à lui-même, TOccitanien (la colère a failli me faire mettre un mot pire que cela ) a horreur des arbres. Certainement ces gens-là ne
* Tc'rence.
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descendent pas des adulateurs des forêts; ou ils ont bien dëgene'ré. Et ce n'est pas seulement le paysan qui abat ainsi tonte plante portant ombrage ; des hommes qui, hors de là, ont tous les symptômes de la civilisation , s'en vont hachant, coupant, rasant, et ne plantant jamais. Si on leur demande , en contenant le mieux possible son indignation , comment , sous un climat quelquefois brûlant (ce n'est pas celte année ), sujet à des venis insupportables et presque continuels, ils ne cherchent p s à se procurer quelque abri par des plantations, comme on fait ailleurs ; ils ont la confiance de vous répondre que chez eux le terrain est trop précieux pour cela; con'.mc si en Normandie et en Flandie la terre se donnait pour rien. Comptons donc un peu. D'un côté, je vois que, dans le département lie la Seine-Inféneure, Ihedare vaut, de renie, fi; fr. 85 c. ; dans le département de la Manche, 40 fr. 5g c; dans le département du Nord, 69 fr. .'){) c. D'un autre côté, je trouve le département de la Haute-Garonne, où l'hectare ne vaut que 3o fr. 52 c. ; l'Aude , où il ne s'estime que 23 fr. j en enfin les Pyrénées orientales, où il descend à 16 fr. 3o c.
C'est à dire que dans le Nord où l'hectare produit 5^ francs 33 centimes, valeur moyeime des trois doparlemens cités , on ne trouve pas le terrein trop précieux pour planter , et que dans le
Midi , où il ne rend que 2G francs 5o centimes, on n'ose pas y metîre im arbre!.... — Mais.... — Vous êtes des barbares. Si jamais les Druides reviennent , vous irez dans la grande statue d'osier. C'est en proférant ces virulentes apostrophes, que j'entrai dans Carcassonne. Le canal du ïMidi * passe à présent par cette ville qui valait bien
* Quelque connue que «ioit l'histoire du canal du Languedoc , par les différens ouvntges qui ont été publiés à ce sujet depuis quelques années , ce monument du grand siècle est si glorieux pour la France et si utile à son commerce , qu'on ne sera peut-être pas lâché d'en trouver ici une petite notice.
La première idée de la jonction de la Méditerranée à l'Océan, par une mvigatiou intérieure à travers l'Aquitaine, est attribuée aux Romains ; mais ce n'est qu'une tradition incertaine. On enfaitaussi honneur à Charlemagne.
Le premier dt ss.in de cette entreprise qui nous soit parvenu avec certitude, est celui qui fut formé sous François l". Henri lY le reprit avec quelque espérance de succès. Mais il était réservé au siècle de Louis XTV d'en voir rcxéfution , qui fut due au goût de ce prince pour les grandes entreprises, ainsi qu'à la sagesse de Colbert et au génie de Riquet.
En 1662, Pviquct fit connaître son plan nu ministre. Du 8 novembre i664 au i"'^ janvier i665 , le plan fut vérifié sur les lieux par les commissaires du Roi et de la province. En mai i665 , Riquet, pour résoudre tous les doutes , fit exécuter dans cinq mois et à ses frnis, la rigole dite d'essai , qiii démontra à tous les yeux la possibilité de cotiduirc les eaux de la Montagne Noire sur le point de partage , et qui fut la solution u^qu'alors inconnue du
Ca rcas-
SOîISE.
la peinp qu'on Ini procurât cette facilîfé d'approvisionnemens et d'exportations: car elle est très industrieuse. La ville basse qui fut rebâf ie au quatorzième siècle, parce qu'elle avait été brûlée par
problème de la communication des deux mers ; ce point de paitage est à]Naurou<e. En octobre 1666, édildecréition du fief et péage du canal en toute proprie'té, à charge d'entretien. Janvier 1667, construction du canal en activité ; aviil 1667 , première pierre du reVervoir de Snint- Fe'réol ; novembre 1667, première pierre de l'e'clubC de la Garonne. Octobre 1680, mort de Riquet ; la navigation déjà établie de Toulouse à Trèbes. 1681, après quatorze ans de travaux , la navigation fut en grande activité sur toute la longueur du canal. i684 , dernière vérification et réception du canal par l'intendant d'Aguesseau. j684 , visite de Vauban ; aqueducs formant le complément du canal de Riquet.
Cette notice est tirée du Tableau statistique du département de l'Aude , par M. le baron T. ce qui me dispense d'en justifier l'exactitude. J'ai bien fait quelques autres petits larcins à cet excellent ouvrage ; mais il en faudrait beaucoup comme cela pour ruiner quelqu'un de si bien en fonds que l'auteur : aussi j'espère que M. T. me pardonnera sins pciue. Quant au public, il ne me fera qu'un reproche , ce sera de ne pas lui avoir dérobé davantage.
Puisque j'en suis aux confessions , je dois dire que lorsque j'ai voulu établir avec exactitude des faits concernant notre richesse territoriale ou notre industrie, j'ai consulté l'ouvrage de M. le comte C. sur l'industrie française , livre que doit avoir tout homme qui met du prix à connaître les ressources de la France sous ce double rapport.
le prince de Galles, est régulière ; toutes les rues en sont tirées au cordeau ; elle a quelques beaux édifices, telles que les halles, les boucheries, l'hôtel de la Préfecture, la maison de ville , etc. Les églises n'y sont pas très-remarquables. Un avantage précieux pour cette ville, c'est d'avoir des ruisseaux d'eau vive qui courent dans les rues. Elle a, de plus, une fontaine abondante au milieu de la place qui est au centre de la ville.
La ville haute , qui n'a point eu le bonheur d'être brûlée en même temps que la ville basse , est effroyable; mais ses murailles sont un des monumens les plus considérables et les mieux conservés de la fortification qui a précédé l'usage de la pondre. S'il éldii possible d'enlever ces murs avec leurs portes et leurs tours, par grandes pièces , il y aurait de quoi orner vingt ou trente jardins anglais. On me fit remarqvier , dans la cité, un puits d'une très-grande profondeur, dont l'eau pouvait abreuver toute la ville en cas de siège, et au fond duquel la tradition met le trésor de Salomon, transporté à Rome par les Romains et à Carcassonne par Àlaric.
La ville basse est , comme toutes les villes dti Languedoc , entourée de fort belles promenades qui ont reçu un grand accroissement par les plantations faites sur les bords du canal.
De Carcassonne, j'allai voir le pont du Fresquel , où celte rivière, qui est quelquefois navi-
gable, passe sous le canal qui, par conséquent ^ est supporte' par un pont-aquéduc.
Les parois des voûtes et îles piles de ce pont sonl couvertes de stalactites qui forment déjà une croûte épaisse qui est solide partout où elle est blanche, mais très-friable dans les endroits où elle est rougeâtre. Si ce fait se trouvait vérifié en plusieurs endroits, on en pourrait conclure que 1 oxide de fer n"a pas la propriété d'augmenter la ténacité du carbonate calcaire , comme il augmente celle de la silice. *
.1 ai bien d'autres choses à vous dire svir les pierres de ce pont , et en général sur la nature des rochers de ce pays-ci. Mais cette lettre est déjà si longue , que je renvoie mes conjectures et mes sublimes théories à une autre fois.
Après avoir visité le pont du Fresquel , je revins dîner et coucher à Carcassonne. Cela me fait penser combien de fois j'ai oublié de vous rcndie compte de Tacquittement de ma part de ces importantes fonctions. Je vous prie decroire, en masse, que j'ai rempli mes devoirs à cet égard; comme aussi vous devez penser que ma santé
* Il ne faut pas confondre la ténacité avec la duretcV Un coi-ps peut être très-dur et très-fragile, tel que le cristal ; il peut être tendre et tenace , comme l'or. On juge de la dureté d'un corps par sa propriété à rayer les autres; on juge de sa ténacité parla percussion. Par exemple» le diamant raye l'acier , l'acier brise le diamant.
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s est soutenue assez louablernent , et que du moins je ne suis ni boiteux , ni goutteux.
J'ai déjà commencé, ici, à me baigner. Je me guette à l'hiver prochain pour savoir le bien qui m'en sera résulté, *
Adieu , je vous embrasse tous. J'ai écrit à ma sœur le 5, jour même de mon arrivée.
* Quoique je n'aie point l'intention d'occuper le public de ma santé , et qu'il importe fort peu au lecteur bénévole que je me sois bien ou mal trouvé des eaux de Lucbon , je dirai pourtant à ce lecteur égoïste , et pour lui être utile au besoin , que depuis trois hivers je souffrais d'engelures très-incommodes aux mains : je n'en ai point éprouvé l'hiver dernier qui a été assez rude. Si ce bienfait se soutient , j'en conserverai une longue reconnaissance aux naïades luxoniennes. En attendant, je me fais un devoir de publier le premier soulagement que j'en ai reçu.
Paris j ce 31 juin \%ia,