‹ Promenade de Paris à Bagnères-de-LuchonChapitre 19 sur 26 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

Bagnères-de-Luchon , ce 11 juillet j8ig.

Premiers oliviers. — Lesignan. — Narbonne. — Cathe'drale. — Sigean. — Corbières. — Etangs. — Salces. — Nouveau rêve géologique. — Plaines de vignes. — Vin de Roussillon.

JL^'FI^; j'ai eu le plaisir hier, mon cher frère, de recevoir de vos nouvelles. Il m'en est également arrivé de Saintonge. J'ai appris avec bien de la joie que partout on se portait bien; si j'avais été plus sûr de la route que je suivrais, il m'eût été facile de me faire atteindre en différens lieux par ma correspondance; mais en partant j'allais à peu près à l'aventure, préparé à céder à droite ou à gauche, à ce qui pourrait m'attirer.

J'ai de rudes pierres à vous faire dévorer dans cette lettre, ainsi que je vous en ai prévenu par ma précédente; mais avant d'entamer cette dure matière , je veux vous faire traverser l'âpre région qui me l'a fournie.

Il est difficile de voir un pays plus triste que celui que parcourt le chemin de Carcassonne à Narbonne Ce sont continuellement des montagnes montrant le roc à nu , des plaines plus on moins fertiles, mais privées d'arbres. Où la terre peut être cultivée, elle Test bien; elle Test même en des endroits où elle ne devrait pas l'être et qu il serait plus utile d'abandonner aux arbres. On emploie au labourage plus de mules que de bœufs. Le maïs se cultive à la charme ( araire) même après qu'il est poussé. A quelques lieues de Carcassonne, on voit les premiers oliviers. Premiers Cela me fait penser qu'an nord de l'Aude ;, il y a un petit canton qui s'appelait autrefois le Miiiervois. Devait-il ce non à l'arbre de Minerve ? c'est ce que je ne sais point, et ce qui pourrait bien être. Il y a bien , non loin de là , une petite bourgade qui s'appelle IVIinerve; mais je doute qu'elle ait osé donner son nom à quoi cpie ce soit.

Lésignan est dans un territoire qui passe pour lésigkan. fertile, mais dont je n'ai pas dû voir les parties les plus favorisées; ue que je dois dire, c'est que j'y ai mangé du pain délicieux. Cela me fait penser que presque partout, dans ma route, j'ai trouvé le pain meilleur qu'à Paris. Est-ce l'appétit , est-ce le sel ? je n'en sais rien. Jusqu'à présent celui de Rodez et celui de Lésignan m'ont paru ce (ju'il y avait de plus parfait; car je tiens note de mes bonnes rencontres dans ce genre , et

rien ne méfait traiter le pain avec indifférence. D'un antre côté , j'ai eu la grande douleur , à Lésignau, de voir qu'on lotissait mon dineravec des racines de buis que l'on va arracher toujours de plus en plus loin , dans les montagnes des Corhières. Les dernières rampes de ces montagnes n'ont déjà plus, depuis long-temps, niême de broussailles ; je vous prie de juger de mes petites indi^^nations. Le bois se vend ici à la livre , comme ailleurs le charbon.

Ce canton de Lésignan et d'autres cantons du département de l'Aude , ont été ravagés, cette année au commencement de niai , par une grêle affreuse. Des champs ont été hachés jusqu'à la perte totale du blé qu'ils portaient. Dans quelques- «ns, après la destruction des grandes tiges qui devaient foimir la moisson, les drageons ont poussé de petits brins qui ont donné des épis lesquels fourniront une faible et maigre récolte. De sorte qu'au milieu de juin, j'ai vu des champs de blé tout verts et à peine en fleur, tandis que dans ceux qui avaient été épargnés par la grêle , la moisson élait déjà faite, ou se faisait. Narbokke. Narbonne a une telle réputation de laideur qu'aux deux fois que j'y ai été , je lui ai su gré de n'être que ce qu'elle est. Vous vous rappelez la boutade rie Chapelle :

Dans celle maudite Narbomio

Toujours il pleut , toujours il tonne . etc.

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moi j'y ai eu graixl froid an mois de juin ; mais j y avais rôti au mois de mai en 1804 : j ai j)iis cela en compensation. Voilà ce que c'est que de porter avec soi, pour tout bagage, un esprit bien fait.

La capitale de la Gaule Narbonnaise , que César protégea spécialement , qu'Auguste honora de sa présence pour y faire la nouvelle démarcation des Gaules, que plusieurs empereurs embellirent de monumcns, etc.... Narbo Martius, Julia Paierna etc est bien tombée de son ancienne splendeur; elle n'est pas même le chefïieu d'un département qui ne représente qu'une bien petite partie de 1 antique Narbonnaise. Aucun édifice, monument de sa grandeur, n'est resté debout ; elle n'a que des fragmens d'antiquités. Tous les murs des fortifications sont incrustés de frises, de chapiteaux, de corniches, défigures, d'inscriptions.

Pour tout édifice moderne remarquable, Nar- Cathédrale bonne ne peut présenter que sa cathédrale et encore qui ne consiste que dans un chœur et des bas-côtés; mais la hauteur, la légèreté, l'élégance, la hardiesse de ce monument, le rendent bien digne de la visite des curieux et lui ont toujours attiré les éloges des connaisseurs. C est de pins, l'église la nueux tenue en dedans, que j'ai vue sur ma route. Il est vrai qu'elle est petitej la nef n en a jamais été finie. Dans une cour

qui lient à l'église, j'ai vii deux très-belles colonnes de granit , je ne sais à quoi on les destine.

L'archevêché, dont une partie est fort ancienne , paraît avoir été ja<^lis un château fort.

Si la France n'avait pas Perpignan, Narbonne serait dans une position convenable et av«tntageuse pour une place forte. Elle découvre bien la campagne de tous côtés. Cette campagne est très- fertile.

Narbonne, communiquant avec le canal du Midi et le port de la Nouvelle, reçoit et exporte encore quelques marchandises; mais qu'est devenu le temps où cette ville faisait des traités de commerce avec les Paléolognes de Constantinople, avec Chypre, avec Alexandrie d'Egypte? Un tel état deprospéritépourrait-il lui être rendu? je ne sais, mais ce qui n'est pas douteux, c'est que des travaux sagement dirigés |X>ur la salubrité de l'air, tels que le dessèchement des marais et la plantation i\es coteaux , avec de nouveaux canaux de comnumication, ajouteraient bien vite à la population et à la richesse de cette ville. SiGEAK. -Te n'ai point passé à Sigean, sans penser à la grandevictoireque Charles-Martel remporta près de là sur les Sarrasins , et ravi de me rappeler que sii'g^ signifie victoire en allemand, * je n'ai pas hésité un instant à trouver dans cet événe-

*^ A cette époque , les Austrasiens (cju'on devrait écrire Ostrasiens ) parlaient allemand.

ment l'origine du nom de ce bourg. Si jamais vous découvrez, à l'aide de d'Anville, que l'ancien nom de Sigean était ad signa , garde/ cela pour nous : il s'appuie sur une charte du faible et débonnaire Louis, et moi sur des trophées de son terrible et vigoureux arrière-g»'and-père.

Près de Sigean sont les salins de Peyriac. Dans nos salines de TOcéan , les hautes marées portent de Teau dans divers canaux et réservoirs où elle se concentre de plus en plus , jusqu'à ce qu enfin on la conduise dans les derniers qu'on appelle proprement marais , où s'opère la cristallisation. L'hiver, ces marais sont noyés parles eaux de pluie ; mais comme ils sont au - dessus des basses marées , au retour de la belle saison, on les vide par écoulement pour disposer le marais à une nouvelle saunaison. Mais dans les salins de la Méditerranée, où la marée, ( s'il y eu a} est insensible , il faut employer les puits a roue , ou toute autre machine hydraulique , soit pour vider les bassins, soit pour leur rendre leau.

Après avoir côtoyé cette Arabie Pétrée qu'on appelle les Corbières, et quelques mers mortes qu'on appelle étangs, j'arrivai a Salces, où se trouve une vaste carrière qu on nomme château. Ce ne fut point là de bélier, mais bien d insipides horreurs. La monotonie de ce spficiacle, pendant plusieurs heures , me laissa tout le loisir de ruminer à cette masse de rochers calcaires que

Corbières.

Salces.

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j'avais constamment à droite, et quelquefois II droite et à gauche , depuis Carcassonne. A ces pensées se joignirent les réflexions que m'avait suggérées la vue des laves, des basaltes et même des granits de l'Auvergne et du Piouergue. D'hypothèse enhypothèsejecheminaisi loin danscette large région, qu'il ne se forma pas moins dans ma tête qu'un nouveau et centième système sur la formation du globe.Comme je ne doute point que ce chapitre n'amuse prodigieusement mes nièces, je vous engage à leur en donner la récréation. Nouveau Puisque la succession des temps a été employée , "^^ pour l'œuvre de la création , par celui qui pouvait faire le monde d'un seul jet ^ on peut supposer qu'au moment du chaos , tous les élémens *

* J'entends ici par ëlëniens , avec les physiciens et les chimistes , tous les corps que l'ou considère comme simples , pour n'avou' pas encore pu les décomposer. Ils sont dans ce moment au nombre d'une cinquantaine , dont quatre sont impondérables , savoir : le fluide de la chaleur ou le calorique, le fluide lumineux , le fluide électrique et lé fluide magnétique. Les autres sont pondérables , parmi lesquels il y en a sept qui ne sont point métalliques , savoir : l'oxigène , l'hydrogène , l'azote , le bore , le carbone , le phosphore et le soufre. Les autres sout de nature métallique : je n'en ferai point la nomenclature qui serait trop longue. D'ailleurs les chimistes ne prétendent point limiter le nombre des corps simples ; de nouvelles découverte» peuvent en faire connaître d'autres chaque jour ( le chlore et l'yode en sont des exemples). J'ai voulu prévenir seule-

de la matière <le notre globe et de son atmosphère étaient confondus, sans attraction , sans affinité entre eux. Le mélange de toutes ces substances çlait d'une consistance riiolle; et ce dut élre à cette époque que la terre, cédant à la force centrifuge occasionée par son mouvement de rotation sur son axe , prit ce renflement vers l'équateur, et cet aplatissement vers les pôles qu on lui a reconnus. Mais lorsque Dieu voulut que l'ordre s'établît, pour que la terre devînt telle qu'il convenait à son dessein d'en faire la demeure de l'homme; alors tous les élémens obéissant aux lois d'affinité ou de répulsion qui leur étaient imposées, se précipitèrent, se heurtèrent les uns contre les autres avec une prodigieuse agitation , jusqu'à ce qu'il se fût opéré une espèce de saturation qui ramena le calme. Pendant ce travail tumultueux , de grands phénomènes s'étaient opérés. Par exemple , de grands dégagomens de calorique avaient eu lieu. On sait que toutes les fois que des substances passent de l'état gazeux à l'état liquide , et de l'état liquide à l'état solide, il s'en dégage de la chaleur qui devient sensible pour les corps environnans. Ainsi donc , lorsque l'oxigène , par exemple , ce gaz qui fait partie

ment que le nom d'ëlemens ne s'applique point ici à la tPrie , à leau , à l'air , qui ne peuvent plus cire ainsi déjiigués que figurai ivement-

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constituante de i eau et de Talr, que l'on retrouve cotnbîné avec presque toutes les substances animales , végétales et minérales de la nature, lors, dis-je, que ce gaz vint à s'unir à toutes les bases qui l'attendaient , il s'en échappa une prodigieuse quantité de calorique , qui, agissant de suite sur tous les corps voisins, produisit des conflagrations proportionnées à Tardeur de cet agent terrible et à la masse des matières sounûses à son action. Ce fut alors que les substances destinées à produire des corps solides furent liquéfiées, et occupèient les places qui leur étaient destinées dans la charpente du globe , affectant différentes formes et consistances, déterminées tant par les parties constituantes qui les composaient, quelquefois homogènes, le plus souvent variées en nature, que par le degré defusionplus ou moins violent qu elles subirent, et par le temps de refroidissement qu'elles eurent à parcourir jusqu'à leur entière consolidation. Ainsi, par exemple , où la silice et le fer abondèrent , où le refroidissement fut rapide, la matière se consolide soit en lames soit en prismes basaltiques. Je vous vois d'ici m'arrêlant pour me dire que de trèshabiles gens en géologie ne sont point du tout disposés à m'accorder, comme une chose incontestable, que la forme prismatique des basaltes soit due à un refroidissement prompt. Je vous répondrai desuifequej'ai jjourmoil'opinionpro-

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bable d'un aiiftnir i^rave, qui est Dolomieu. De pins, il est certain que les basaltes contenant une grande quantité de fer, ont dû se refroidir plus rapidement que les autres roches, parce que le fer est un meilleur conducteur de la chaleur que les substances terr«iuses; et comme en même temps ils renferment une plus grande quantité encore de silice qui tend éminemment à la cristallisation; il me semble qu'on est iuduit à voir, dans cesdeux propriétéscombinées, la disposition des masses basaltiques à adopter dans le refroidissement une cristallisation grossière. Je poursuis.

Où le fer fut rare et remplacé par delà chaux, de l'alumine , de la potasse, etc. , mais tout cela dans une proportion faible avec la silice, il sera résulté des granités; pourvu toutefois que le refroidissement ait été assez lent pour que les différentes parties intégrantes aient eu le temps d'obéir, au moins imparfaitement, aux lois de la cristallisation , en se combinant paragrégations partielles, et formant dans la masse totale, de petits corps de natures diverses, selon la proportion des substances diverses qui se seront trouvées dans chaque rayon d'attraction. Ainsi, dans les endroits de la masse , où la silice aura été presque seule , il se sera formé des quartz ; où cette substance aura été combinée avec une certaine quantité d'alumine et quelques atomes de chaux, et

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même de potasse , ce ser.T du felspath qui en sera résulté; enfin une plus forte portion d alumine aura donné du mica; et ainsi des autres minéraux qui se trouvent dans la composition des roches granitiques.

.le passe aux roches calcaires. D abord , dès que le principe métallique de la chaux , ( le calcium ) aura été doué de l'appétence qu'on lui cfmnaît pour l'oxigène , il s'y sera réuni avec ardeur, et se sera emparé en même temps de l'acide carbonique et de l'acide sulfuriqiie qu'il pouvait comporter ; et ainsi se seront formées d'inîmenses masses de carbonate et de sulfate calcaires ( chaux et plâtre ^ , qui ne sont pas moins anciennes que les autres roches qu'on iionmie primitives. Vous pensez bien que je n'entends parler ici que du calcaire qui ne renferme pas de corps organisés, tels que la chaux carbonatée et la chaux sulfatée saccaroïdes. Mais ces nîatières { la ] remière siirtout ) prodiguées en proportion du grand rôle qu'elles devaient jouer dans la nature, se sont trouvées, en plusieurs endroits, exposées à de violentes conflagrations qui les ont fondues avec un mélange de métaux qui les ont colorés, de silice , d'alumine et de diverses autres substances qui ont plus ou moins altéré leur pureté, sans toutefois les empêcher de dominer sensiblement. C'est d'un calcaire de cette espèce qui présente les symptômes d'une

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liquéfaction et d'nn refroidissement, qne les roches (les environs de Carcassonne, et celles des Corbières me paraissent formées. Anssi je n'y ai pas vnde corps organisés, et qiianH il se trouverait an milieu de ces masses homogènes , des veines de calcaire coquillier, on pourrait très-bien supposer que ce sont des sédimens marins déposés y30stérieurement dans des anfractuosités de ces roches occasionées par leur retrait au moment du refroidissement. J'ai vu , dans les constructions de Narbonne, des pierres renfermant des coquilles, mais j ignore d'où elles ont été tirées. Ici j'ai à répondre à deux objections. D'abord, quelques naluralist es ont prétendu qu'il n'y avait pas de calcaire primitif et que toute la chaux devait son origine aux coquillages qui, selon eux, créent le calcaire. Mais il me semble que rien de ce qui a été créé ne peut créer, il ne peut que modifier, combiner, transposer la matière. Pour que les molusques, les testacés, forment leurs coquilles, ils doivent en trouver la substance à leur portée, ils ne peuvent que la sécréter, la faire entrer dans la construction de leurs maisons portatives. Nos souverains créent bien des régimens, des légions, mais ce n'est qu'une expression figurée, et nous n eïttendons point par là qu'ils créent la matière régimentale ; seulement ils réunissent dans un espace de quelques toises en long et en large des gens épars sur une sviriace de

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quarante mille lieues carre'cs, et les soumettent à des chefs et À une discipline.

L'autre objection pourrait m'êlre faite par les personnes qui croient encore que la pierre calcaire se calcine bien, mais qu'elle ne se fond pas. Aujourd'hui tout se fond, et le calcaire n'en est pas plus exempt que le reste; il n'est pas même nécessaire d'une chaleur excessive pour cela, mais il faut qu'il se trouve sous une pression telle que le gaz acide carbonique qu'il renferme ne puisse s échapper. Or ici la pression était opérée par les couches supérieures de la matière même qui était sonmise à l'action du feu. Ainsi en supposant que la croûte des masses calcaires n'ait été que calcinée, la masse inférieure aura éprouvé une véritable fusion.

Je ne vous ai parlé jusqu'ici que des roches principales qui forment la charpente du globe; mais dans cette terrible conflagration , toutes les autres substances auront subi de même l'action du feu, et en auront éprouvé des effets analogues à leur nature et aux circonstances où elles se trouvaient. Ici les métaux abondans auront coulé à une très- grande profondeur au milieu des autres matières en fusion; ailleurs ils se seront sublimés, et seront restés suspendus dans les régions supérieures jusqu'à ce que le refroidissement leur ait permis de se condenser , mais encore sous une consistance impal]3able , et de re-

tomber sur la terre. Là , mêlés avec le soufre , le carbone , la potasse , la soude poussés hors de la terre et ramenés à sa surface par les mêmes causes, ils auront été reçus par le calcaire , Taluniine, la silice, et se combinant avec ces substances et les principes de 1 air et de l'eau, ils auront formé cette croûte végétale destinée à fournir la substance aux plantes , et par elles aux animaux et enfin à 1 homme.

C'est à cette grande époque du passage du chaos à l'ordre, par la combinaison des élémens ( qui n'est pas la confusion), que l atmosphère fut formée, et c'est dans cette atmosphère que se logea cet excédant prodigieux de caloriqne qui se trouvait chassé de tous les corps qui avaient passé de l'état gazeux a l état liquide, et de l état liquide à l'état solide. La propriété de ce calorique de tendre à écarter tous les corps où il pénètre, agissatit sur les vapeurs aqueuses qui ont peu de cohésion les rendit assez sulitiles et assez légères pour être suspendues dans 1 atmosphère et former les eaux supérieures.

Dès le moment que cet immense logement de l'atmosphère ( une calotte sphérique de seize à dix- huit lieues d'épaisseur tout autour de la terre ) fut donné pour dégagement au calorique, notre globe dut se refroidir promptement à la surface. On sait combien Tévaporation enlève rapidement la chaleur aux corps sur lesquels

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pose un fluide qui s'évapore. Toutefois des soupiraux furent ménagés aux feux intérieurs <juî devaient continuer à brûler, et l'action de ces feux ne cessant de mettre des matières en fusion et d'en vomir une partie au dehors, il se forma des montagnes qui purent continuer à s'éiever pendant que de grands espaces déjà tranquilles étaient propres à recevoir les plantes et les animaux. C'est ainsi que nous voyons, de nos jours, habiter le pied cl même les flancs des volcans encore en activité. Ces montagnes purent être de granits, de basaltes, de laves, etc., suivant les produits des éruptions volcaniques et les conditions du refroidissement 5 ces éruptions purent durer jusques et pendant le déluge. On ne peut guère douter que ce ne fut à l'époque de ce grand événement que se formèrent ces basaltes sphéroïdaux, au milieu desquels se trouvent des noyaux de silex, de calcédoine et même de carbonate de chaux renfermant des coquilles , ainsi que ceux que l'on trouve en filons dans la même carbonate de chaux. En effet, les eaux du déluge auront mis à portée des bouches des volcans , des pierres calcaires , autour desquelles la matière balsalique en fusion se sera agglomérée et figée. Ailleurs , ces mêmes eaux auront enveloppé des coulées balsatiques déjà refroidies, de vases calcaires mêlées de coquilles, lesquelles vases se se-* ront ensuite consolidées autour du corps étranger.

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Enfin la matière basaltique ayant la propriété de se consolider promptement , d'épronver un retrait considérable , et de se contourner dans le refroidissement , elle a dû laisser souvent de grands espaces vides entre ces différentes coulées: alors des substances de toute espèce seront venues , poussées ou déposées par les eaux, occuper ces vides: c'est pourquoi l'on voit des sables, des grès, des argiles, des houilles interposées dans des bancs de basaltes. Deux raisons doivent porter, ce me semble, à faire remonter la formation du basalte jusqu'aux temps du déluge et audessus; la première , c'est qu'il ne s'en fait plus, les volcans en activité ne donnent que de la lave. Si l'on a découvert les basaltes dans les volcans modernes, ils sont d'ancienne formation , et se trouvent là comme toute antre pierre à travers laquelle l'éruption se serait fait un passage.

La seconde raison de considérer les basaltes comme des produits de volcans antérieurs ou contemporains du déluge , c est que , dans les régions basaltiques on n'aperçoit pins de cratère d'une forme assez conservée pour qu'on puisse leur donner ce nom ; tandis que , dans les pays de laves , il est très-fréquent d'en trouver qui ne laissent aucun doute sur leur première destination. Non qu'il y ait des cratères partout où il y a des volcans de laves éteints; mais il suffit, ce me semble, qu il y ait des cratères dans les

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régions de laves, et qu'il n'y en ait point dans les régions purement basaltiques, pour supposer que toutes celles-ci ont é()rouvé une révolution que les autres n'ont pas totites soufferte. Rien n'empcche qu il y ait eu des volcans à lave antérieurs, contemporains et postérieurs au déluge. Ceux des deux premières époques ayant éprouvé le travail des conransdilnviens, les bords de leurs cratères auront été renversés et les cavités comlilées, tant par lesdébris'Vces mêmes bords, que par les autres matières qui s'y seront trouvées portées; ainsi la forme des entonnoirs aura disparu, tandis que , dans les volcans qiii ont -brûlé depuis le déluge , la lornte du cratère a pu être altérée par le temps , mais non entièrement effacée.

Le déluge , cette catastrophe du monde dont l'observateur trouve des traces dans toutes les parties du globe , que des esprits forts rejettent sous le nom de déluge uniçersel, niais qii'ils acceptent sous le nom de grand cataclysme , n'a pas laissé partout les mêmes monumens de sa présence. Ici , il a déposé , sur des roches de toute nature, i\cs vases calcaires enlevées à la surface •.alcinée des roches primitives; et , en se consolidant , ces vases ont repris presque la même consistance et la même pureté que les masses mêmes d'où elles provenaient. Ailleurs il a amoncelé , sur les flancs des plus IiaMtes montagnes , des

amas énormes de coquilles enlevées par les tourbillons de l'eau aux pins profondes retraites de la mer. Plus loin, les flots ont arraché aux plaines et aux montagnes les forêts dont elles étaient parées-, et, roulant devant eux ces énormes chantiers, ils les ont enfin précipités dans de profondes cavités sans issues , où les flots qui suivaient les ont recouverts d'autres dépouilles de la terre. Enfin ces mêmes flots ont tantôt disséminé, sous tous les climats, tantôt amoncelé, dans les contrées les plus éloignées de leur origine , les ossemens et les cadavres entiers des animaux ; monument prodigieux et incontestable d'une destruction générale et subite. Mais ces eaux tumultueuses tenaient en suspension une quantité énorme de vases et de substances diverses qui , au moment du calme , se sont déposées sur ces vastes cimetières, comme pour dérober à la nature vivante, qui devait de nouveau couvrir la terre , le spectacle de cette terrible destruction.

Je viens de vous parler d'une destruction générale et subite ; il n'est pas possible en effet de supposer que ces dépôts immenses d'ossemeiis d'animaux appartenant aux tropiques, que l'on trouve principalement dans les régions polaires , soient le produit de plusieurs générations d'animaux morts naturellement les uns après les autres, selon le cours ordinaire des choses, et dont les squelettes auraient été entraînés et réunis

ainsi dans «ne voirie commune Lorsque des animaux meurent dans les forêts ou dans les plaines, ils restent à la surface de la terre , et ne résistent pas long-temps à tous les principes de destruction qui les attaquent ; secondement, ces animaux meurent loin les uns des autres; comment se fait-il que leurs ossemens se trouvent accumulés en monceaux prodigieux sur certains points ? Il me semble que cela ne s explique , d'une manière satisfaisante, que par le déluge. Les animaux , fuyant l'eau qui les menaçait , auront dû se retiier de plus en plus vers les lieux élevés ; ils s'y seront amoncelés par troupeaux immenses de toutes les espèces, et c'est dans cet état d'entassement que les a trouvés la dernière vague qui devait les engloutir. On conçoit alors que le même courant a pu les entraîner ensemble dans la même direction, et les déposer également ensemble au terme où sa course expirait , parce que la même force, la même vitesse, la même tendance agissaient en même temps sur tous. La seule pesanteur spécifique des individus ou de leurs débris a pu établir de la dijférence pour les momens de leur précipitation au fond de l'eau. Par exemple, les animaux qui étaient déjà morts et décharnés , avant la dernière vague , sur les lieux où je suppose que se sont formés ces grands rassemblemeus, n ont pu être transportés aussi loin que ceux qui étaient encore entiers,

parce que les os sont spécifiquement plus lourds que la chair. D'après ce principe, les plus entiers , ceux qui étaient encore vivans , ont dû être transportés le plus loin ; et c'est ce qui est arrivé. On a trouvé , dans les parties les plus septentrionales de la Sibérie , des élépbans et des rhinocéros avec leur peau et leur chair. Ces animaux , poussés par des courans vers les régions polaires , y ont été surpris par le froid , et conservés jusqu'à nos jours.

Ces faits, qui, pour être extraordinaires, n'en sont pas moins vrais et appuyés de preuves matérielles à la portée de tout le monde, ont servi* à anéantir le système de Bnffon, selon lequel la terre, après avoir été un globe vitreux à l'état de fusion , se serait refroidie d abord par les pôles. En conséquence , les régions polaires seraient devenues les premières propres à supporter les plantes et les animaux; et c'est ainsi que l auteur du systèiiie explique ces énormes quantités d ossemens fossiles, d animaux du tropique, que l'on trouve en Sibérie et dans le nord de l'Amérique. A mesure que la terre se serait refroidie , le climat du pôle devenant moins agréable a ces animaux que les régions plus voisines de l'équateur, ils se seraient peu à peu rapprochés de ces dernières, qui, depuis long-temps, sont les seules qui leur

* A M. Cuvier.

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conviennent. Mais vous voyez comme ces élé-' ph«ins se sont tournés contre la main qui les avait armés. Ces colosses, sur lesquels s'appuyait .

l'auteur des Epoques de la nature ^ ces machines |

terribles dont il garnissait son front de bataille , dont il protégeait ses flancs, portent anjourd hui la destriittion dans ses rangs. En effet , si ces animaux avaient vécu dans les régions polaires, et ne s'en fussent éloignés que peu à peu , chassés par un refroidissement lent et successif, ceux qui seraient morts sons cette latitude , encore assez douce pour qu'ils y eussent vécu . y auraient été , promptement après leur mort , dévorés par les animaux carnassiers, rongés par les vers, enfin décomposés par la putréfaction : on aurait tout au plus leurs ossemens, si même ils avaient pu se conserver long-temps à la surface de la terre. jNIais , comme je viens de vous le dire tout à l'heure , voici qu'on retrouve de ces animaux avec leur chair, leur peau , leurs poils. Que devient donc la brillante, mais téméraire hypothèse, de cet adînirable génie? Hélas 1 elle a le sort de tous les s^sièmes de géologie ! Depuis Bnffon, lesWernerienset les Huttonniensse&ont disputés avec grand éclat la formation de notre globe. Chaque parti a la jojiissance de porter à son ennemi des coups mortels, mais sans pouvoir rester debout, après le combat, et proclamer sa victoire.

LANGUEDOC. igS

Vous jugez , mon cher frère , dans quels abîmes d humilité ces catastrophes me plongent ; et je ne puis pas re'sister plus long temps à vous avouer que , si un homme tant soit peu du métier s'amusait à souffler sur mon édifice, il le renverserait comme un château de cartes. Mais cela n'arrivera point , parce que je ne suis pas un savant. Personne ne songera à combattre mon système , il mourra de sa belle mort , et restera enseveli, comme une momie, dans les feuilles que je consacre ici à cet usage.

Pourquoi donc, me direz- vous, prendre la peine d élever une construction à la solidité de laquelle on ne croit pas ? C'est que ce n'est point une peine, c'est un plaisir. Il y a peu d'études qui aient autant d'attrait que la géologie dès qu'on y a mis le nez. Sans doute le comble de l'extravagance, et qui mériterait les Petites Maisons , serait de s'imaginer rencontrer juste la marche de l'auteur de la nature. Mais observer et recueillir des faits, expliquer des phénomènes conformément aux connaissances physiques du temps, ou du moins à ce qu'on en possède, faire rentrer son svstème dans Tordre légitime ; tout cela me paraît une occupation innocente : elle serait même très- louable dans quelqu'un qui réunirait à cette sage intention la science et le talent nécessaires pour rendre son travail aussi utile et aussi agréable aux autres qu'attachant

poni' lui. J'ai quelque espoir qu'un homme tle mérite s'occupe d'une pareille entreprise. Je ne doute point qu'il ne la remplisse à la satisfaction générale , car il est également fort en science et en doctrine.

J'avais quelque envie , mon cher frère , de vous donner pour bouquet, à la fin de mon travail du monde, une petite explosion volcanique, c'està-dire une explication de l'utilité des volcans; mais cette lettre est déjà si longue, que j'en suis accablé. Et vous donc ?

Au lieu de cela , suivez-moi tout doucement jusqu'à Perpignan, qui n'est qu'à deux pas, et là je vous laisserai reposer. Je vous assure que c'est un très-bon gîte.

Auprès du village de Salces, on aperçoit avec

satisfaction et presque curiosité quelques arbres,

production dont on commençait à perdre le

souvenir.

Plaines de AprèsSalccs, on s'avance dans uuc vaste plaine

'^"*^''' toute couverte de vignes basses , ce qui forme du

moins un tapis vert , mais des plus monotones

qu'on puisse voir. Ces vignes n'en donnent pas

Vin de nioiiis du vin de Roussillon, qui certainement

riousaiiioii. '

tient une des premières places parmi les vins de France : mais il n'est pas d'un abord facile pour les étrangers. Si on le traite un peu cavalièrement , il casse la tête et brûle la gorge; si on y met de l'eau , il paraît tout-à-fait plat. Il n'est

vraiment agréable qu'en petits verres à la fin du repas. Son triomphe est l'état de rancio. Alors il y a peu de vins d'aucun pays qu'on puisse lui comparer; il a un parfum et une chaleur admirables. Use dépouille tellement pour arriver là, qu'on ne soupçonnerait pas qu'il a été presque noir. Il est alors d'un beau jaune d'or.

Après avoir traversé une petite rivière qu'on aj)pelle l'Agly, on trouve des terres basses entourées d'arbres , ce qui fait grand plaisir. Il y a dans cette petite vallée des champs d'oliviers; plusieurs de ces arbres sont assez gros , mais tous éventrés et d'un aspect triste. On remonte bientôt dans une plaine un peu plus élevée , qui est de nouveau une terre de vignobles, et enfin on arrive à la vallée de la Tet , que Ton traverse pour entrer dans Perpignan , placé sur la droite de cette rivière.

Adieu , mon cher frère, disposez de mes sentimens selon le droit de chacun.

igS ROUSSILLON.

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