‹ Promenade de Paris à Bagnères-de-LuchonChapitre 20 sur 26 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

Bagnères-de-LucIion , ce i6 juillet 1819.

Perpignan. — Promensdes. — Calhërlrale. — Constitution physique et caractère des liabitans du Roussillon. — Canaux d'irrigation. — Division des terres. — Moutons.

— Nouvelles salines. — Chevaux — Eaux minérales.

— Fer. — Hommes rélèbres. — Illes. — Terrasses de vignes. — Rodez. — Prades. — Villefranclie. — Olite. — Font -Pedrouse. — Mont-Louis. — Cerdagne. — Notice historique sur le Roussillon. — Voyage en Espagne. — Puycerda. — Vallée de Carol. — Sources de l'Arriège.

J 'avais VU moins de belles que de laides villes dans ma course ; de sorte que je me suis trouvé PERHGirAîî. plein d'indulgence pour Perpignan. On y voit plusieurs rues d'une honnête largeur, et dans presque toutes les autres on peut marcher plusieurs de front. Les maisons ont un aspect un peu sombre , parce qu'elles sont en brique ; mais on en voit beaucoup de grandes et qui paraissent avoir été bâties par des familles riches. Les anciennes ont une distribution appropriée au cli-

mnt, c'est-à-dire que les iipparicniens y sont grands et élevés comme il convient aux pays chauds; ai)jourdhui on mnltiplieles petites pièces surbaissées , pour se faire à la mode de Paris ; mais comme le climat n'a pas changé , je crois qu'on sera moins bien. Il s'agit bien de cela : l'important , c'est de suivre le goût de la capitale. On peut remarquer à cette occasion combien , en beaucoup de pays, on se rend victime d'une imitalion incommode. Par exemple, dans le nord de ritalie, on meurt de froid, parce qu'il fait chaud à Piome ; c'est-à-dire qu'à Milan , à Turin , etc. on fait de très-grands appartemens sans cheminées, le plus souvent sans lambris ni tenture, parce que , dans la ville qui fut la maîtresse du monde , on peut s'en passer.

Comme il n'y a pas beaucoup de maisons neuves à Perpignan , on n')' a pas encore sensiblement désappris à faire des portes et des fenêtres. Les cintres de portes surtout sont remaf' quables par leur excellente construction. Ils se composent de très-forts claveaux de pierre ou de marbre, parfaitement joints, et qui ne laissent apercevoir, après plusieurs siècles, aucun symptôme de dérangement. On emploie aussi fort habilement ici le plâtre et la brique pour faire des voûtes plates et des escaliers très-légers.

Perpignan est , comme vous le savez , une place forte , soutenue d'une citadelle. Vauban y a tra«

vaille ; mais elle était déjà respectable avant lui.

De plusieurs endroits des remparts on jouit d'une

fort belle vue ; on a à s«'S pieds la vallée de la

Tèt , qui est très- fraîche et très-boisée, et dont

les derniers arbres cachent les nudités honteuses

des campagnes qui sont au-delà. Au couchant,

on voit les différens gradins des monts Pyrénées,

qui, bien qu'un pu nus, font en masse un bel

effet. Les dehors de la ville ont été embellis,

Trome- ^epuis quelques années , de promenades fort

nades. agréables.

^ , „ , J oubliais de vous parler de la cathédrale de

talhedrale, >

Perpignan, qui est fort belle, quoiqu'il lui manque un portail. Elle n'a point de bas côtés; mais c'est , selon moi , une perfection : car les piliers ou les colonnes qui forment les bas-côtés dérobent toujours la vue des cérémonies à un grand nombre d'assistans. Au lieu de cela , l'église a tout autour intérieurement des chapelles profondes très-bien ornées. Elle n'a pas non plus de chœur fermé comme les églises de Rodez et d'Aïby; elle n'a qu un sanctuaire. C'est certainement la meilleure disposition pour les grandes pompes. Les murs de l'église sont revêtus en dedans d'un marbre de brèche. Cette église est du quatorzième siècle. La fondation de la ville ne remonte qu au dixième ou neuvième siècle.

Le peuple du Roussillon , surfout celui des campagnes , est un des plus robustenient constitués

que l'aie vus dans ma course. Mais je crois qu'il Constitution

^ ' ... physique et

S y trouve une plus grande inégalité qu'ailleurs caàctère des (ians la taille des hommes , comme aussi dans les RousLiUon, traits du visage. On y voit de fort beaux hommes et de très-petits, des figures régulières et de trèsdifformes. Je sais que cela a lieu partout. Mais ici le minimum m'a paru plus loin du maximum qu'ailleurs; ou si vous voulez, le centre est moins fort que la droite et la gauche ; somme totale, la majorité est à droite.

Quant au caractère, leshabitansduRoussillon ont une fierté et une indépendance qui sont estimables; aussi ont-ils supporté très-impatiemment les divers despotismes révolutionnaires qui leur ont été imposés; et lorsque l'affranchissement a iepa= u avec les Bourbons , ils ont embrassé chaudeme ■ le parti de la légitimité. Peut-être néanmoins i référeraient -ils, pardessus toute chose, de n êlr»^ qu'à eux-mêmes ; mais comme il y en a bien peu qui soient assez ignorans pour croire cela possible , c'est de bonne foi qu'ils sont royalistes et Français : cependant il faut convenir qu'ils aimeraient encore bien plus le Pioi , s'il pailait catalan. Il n'y a rien qui puisse complètement remplacer a leurs yeux ce mérite , dernier sceau de la civilisation. Celui qui ne sait pas cette langue a plus d une fois occasion de dire au milieu d eux , comme l'exilé de Tomi :

Barbaïus his ego sum , quia non intelligor illis.

Canaux Aucuiic Drovincc de France n'offre des tra-

dirrigatioD. jî- •

vaux d irrigation aussi considérables que le Roussillon. Il est à remarquer que ces belles entreprises sont dues à des époques très-éloignées, à des siècles que nous nommons barbares , et que les temps qui se rapprochent de nous n'ont rien donné à cette province qui puisse être compare à ces premiers travaux. Le plus ancien des canaux est celui de Millas , qui date du 6 des calendes d'août I j 63. Celui de Perpignan , le plus considérable de tous , le suivit de près , car il existait au moins en partie en 1172. Son cours est de quatorze mille neuf cent dix-huit toises , sur une pente de quarante-cinq toises quatre pieds trois pouces. Sa largeur moyenne est de neuf à dix pieds. Il a deux parties souterraines, dont l'une a cent treize toises de long et l'autre soixantedouze, sur six pieds de largeur. Près de la ville , il traverse une vallée sur un aqueduc de cent cinquante-deux toises de long, porté sur vingt-une arches. Ces canaux et tous les autres , dérivés de la Tet , du Tech et de T Agly , fertilisent une étendue de terrain qu'on évalue à vingt-sept mille aiminaies ( environ seize mille cent hectares ). Division des Lcs tcrres de labour se divisent ici en trois sortes : les nspres, terres hautes qui ne sont point arrosées; elles fournissent des céréales et des oliviers : \ arrosage , que son nom fait assez connaître, et qui donne communément deux récoltes

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par an: du blé ; et , après la moisson , fies haricots ou (lu petit millet. L'année suivante, on y recueille du trèfle rouge annuel ; fârrouche) et du maïs, ou quelque autre grain grossier; enfin la salanque, terre basse et unie près de la mer, qui donne des céréales et de la luzerne.

Le labour se fait communément avec des mulets; il y a cependant des charrues à bœufs.

Les vignes se cultivent, ou dans la plaine, telle que celle comprise entre Salces et Perpignan , ou sur les gradins inférieurs des montagnes, ce qui n'empêche pas qu elles ne soient portées à une grande hauteur. Les oliviers s'arrêtent beaucoup plus bas.

Les hautes montagnes, qui ne sont pas moins que les Pyrénées , donnent des bois ainsi que des fourrages et pacages. Les arbres tle ces montagnes sont les châtaigniers, les chênes, et surtout les pins et sapins. Dans quelques parties basses et chaudes, au pied de la montagne, il y a des chênes à liège, des micocouliers et des grenadiers.

Je ne quitterai point l'agriculture de ce pays- Moutons. ci sans vous parler de ses moutons, qui sont une branche importante de sa richesse. LeRoussillon jouit, depuis une vingtaine d années, d'une trèsbelle bergerie de mérinos appartenant au Gouvernement. Cet établissement a fourni aux propriétaires le moyen de s'approvisionner de cette espèce précieuse , et de perfectionner, par le croi-

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sèment, leurs laines» déjà très-eslimées. L'amélioration n'a pas été rapide comme dans le nord de la France , mais enfin elle est sensible ; et l'on estime qu il y a bien de trois à quatre mille mérinos dans le département des Pyrénées Orientales. Le nombre des métis est beaucoup plus considérable. La totalité des moutons peut s'élever de quatre à cinq cent mille. Aussi l exportation des laines est un article considérable pour ce pays. Les autres articles sont le blé , que Ion vend pour semence, parce qu'il est de très-bonne qualité, Ihuile, le fer, et quelque peu de liège en planches ou eu bouchons.

Salines. Pendant que j'étais à Perpignan, j'ai été voir travailler à des salines (ou salins) que l'on construisait près Saint-Laurent, et qui affranchiront le département des Pyrénées-Orientales du tri-

*' but qu'il payait à ses voisins pour le sel.

Chevaux. Lcs chevaux du Roussillon ne sont pas grands, mais ils m'ont paru bien faits et vigoureux ; ceux de la Cerdagne , surtout ceux de la partie espagnole , sont estimés.

Eaux miné- Le Roussillou a plusieurs eaux minérales, les "'"■ unes chaudes, telles que celles d'Arles, de ÏNIolittg. Las Caldas, etc. ; d'autres froides , telles que celles de Font-Romeu.

Quoiqu'on ait trouvé dans le département des Pyrénées-Orientales du minerai contenant du plomb, du cuivre et même de l'antimoine; soit

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pauvreté dans ce minerai , soit ne'gîigence dans les recherches , ces découvertes sont restées sans profit ; et la seule richesse métallique du pays est dans le fer, dont la mine est abondante. Le dé- Fer. faut de charbon de terre empêche d'y multiplier les forges. La seule mine de charbon qui s'y trouve est dans la Cerdagne , et n'est pas propre aux opérations métallurgiques.

La province de Roussillon a produit des hom- Homni<!s mes distingués, à différentes époques, surtout dans la théologie et dans la médecine. Gaspard Py, moine augustin, mérita d'être distingué par Charles-Quint , qui le prit pour son confesseur. Hortoca , docteur en théologie , fut envoyé par Philippe II au concile de Trente. Le médecin Carrera , mort au commencement de ce siècle , était du Roussillon. Un des professeurs d'astronomie les plus distingués de notre époque, et un savant collaborateur de la Collection des anciens historiens français , sont du même pays, et je ne les nomme point, parce qu'ils sont vivans. Ce n'est pas à cela que se borne le nombre des hommes de mérite qu'a produits ou que possède encore le Roussillon , mais je suis forcé de mettre des bornes à ma biographie.

Il me reste à vous dire un mot sur les richesses gastronomiques de ce pays. Outre le vin, dont je vous ai déjà parlé , la table offre d'autres sensualités. Le mouton, par exemple, et les pigeons, v

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«ont très-remarquablement bons; on y a d'excellens poissons : j'y ai mangé des rougets qni m'ont rappelé les barbarins de la Seudrej c'est certainement le plus magnifique éloge que j en puisse

faire. Les légumes Mais vous allez me taxer

de gourmandise, comme si vous ne saviez pas combien je me jette de bonne grâce dans les privations, et l'accueil serein que je leur fais lorsqu'elles viennent d'elles-mêmes au-devant de moi.

Après huit jours passés très -rapidement et très- doucement dans les entretiens de Tamitié chez M. de G., je quittai Perpignan , et me mis en route pour INlont - Louis. INJais j'ai oublié de vous dire que j'ai eu le plaisir de revoir à Perpignan M. de iNL dont les fils vont chez vous à Paris. Je l'avais vu autrefois à Metz, et depuis en Allemagne et en Hollande.

La vallée de la Tet que l'on remonte pour aller vers iNlont-Louis, est arrosée partout où l'eau peut être conduite; dans les champs, comme dans les prés. Les champs sont presque tous plantés en oliviers, ce qui n'empêche pas le blé et les légumes d'y mûrir. Le fond de la terre serait naturellement caillouteux et peu fécond , mais l'eau lui procure une admirable fertilité.

Je ne pouvais voir ces travaux d'irrigalion sans penser , avec regret , en combien de provincesde France, on néglige ce moyen defécon-

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dation, quoiqu'il y fût facile. Il n'est pas ne'cessaire pour cela d'avoir à sa disposition les torrens des Alpes ou des Pyrénées ; quelques toises , quelques pieds de pente suffiraient très-sonvent, et eela même manquant , quelques machines hydrauliques mues par l'eau ou le vent , paieraient avec usure les dépenses qu'elles auraient coûté , mais je vous reparlerai peut-être de cela une autre fois, aujourd hui je veux cheminer.

nies est dans la vallée de la Tet. C'est une de Illes. ces bourgades qu'on appelle villes, parce que du temps que les hommes se tuaient par vingtaines, au lieu de se tuer par milliers , elle avait été entourée de murs. Elle n'a de remarquable que son église dont les murs intérieurs sont revêtus en marbre non poli ; elle n'est éclairée que par de très-petites fenêtres rondes, ce qui la rend trèssombre et très-fraîche. Avec un peu plus de jour et d'ornemens, elle serait belle, même dans une grande ville. La chaire et les fonts baptismaux sont en marbre poli.

A nies j'éprouvai une attention qui m'était nouvelle. Pendant que je dînais, une jenne tille chassait les mouchesd autour de moi, avec un petit étendard. Je me crus à Nabab. La bayadère n'était pas belle. Au reste, un muletier qui dînait non loin de moi, était l'objet des mêmes soins, et ce n'était pas superflu. La salle du festin était au-dessus de l'écurie , la chaleur et l'odeur

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qui y régnaient étaient admirablement propres à attirer les mouches.

Il se fait fréquemment des éboulemens de terres sur la rive gauche de la Tet près d'Illes; mais, dès que ces terres s'arrêtent, la culture s'en empare. La vallée se rétrécit beaucoup après cette ville , mais la culture de la vigne gagne en hauteur sur les montagnes le terrain que le blé perd en bas.

Terrasses de Depuis mcs courscs sur le Rhin et sur le Neker , yignes. j^ n'avais jamais vu tant de terrasses les unes au- ' dessus des autres pour supporter la vigne , et à une si grande distance des bras qui doivent les cultiver. On voit toujours avec plaisir ces triomphes de la patience et de l'industrie de l'homme sur les obstacles que lui oppose la nature. Il est ici récompensé de ses peines par l'excellence des vins qu il récolte. On voit de la route un village ou plutôt un bourg qu on ap- RoDEz. pelle Rodez , dont le vignoble est particulièrement renommé. Ce bourg est bâti sur une pente très-rapide , de manière qu'en partant d'en bas , les toits des maisons de chaque rue sont au rezde-chaussée de la rue supérieure. Ces maisons sont placées en espaliers, elles jouissent de beaucoup de lumière et de chaleur. J ai oublié de demander si la végétation humaine y était plus précoce qu'ailleurs.

Prades. Aux approches de Prades, la vallée s'ouvre de

nouveau et cette ville se trouve entre deux jolies pUiinesau pied du Ganigou. C'est donc très-jus tenient qu'elle est renommée par sa position et la fertilité des terres qui l'avoisinent. On n'a cessé de suivre le cours de la Tet qui est trèsrapide, et par conséquent de monter, depuis Perpignan jusqu'à Prades; aussi trouve -t-on l'air sensiblement plus frais dans cette dernière ville que dans la première. Le teint deshabitans m'y a paru de même beaucoup plus blanc.

L'église de Prades est assez grande, elle a un maître autel très-chargé d'ornemens anciens, et une cl.apelle plus moderne, si riche en dorures, que l'on parcourrait bien des villes plus considérables que Prades, dans d'autres provinces de France, avant d'y trouver une chapelle aussi riche que celle-là. Il y a devant l'église deux micocouliers superbes; ce sont deux des plus beaux arbres de cette espèce que j'aie vus aucune part. Du reste, la ville n'a rien de joli , mais comnie il coule de 1 eau dans les rues, elles sont assez propres.

Les hdbitans de Prades passent pour trèsportés à la joie. Je m'y suis trouvé le jour du patron des voituriers, il y avait bal sur la place, on y dansait des danses catalanes sur des airs trèsvifs. Ti)ut cela me parut mieux exécuté que les danses de Paiis , par les gens de Nemours. Les terres de transport où les cailloux sont

Vjlle-

roules , se soutiennent à une très grande hauteur dans la vallée de la Tet, Ces cailloux sont qnartzcux, schisteux ou granitiques, lors même que les montagnes qui bordent la vallée de droite et de gauche sont calcaires; ils sont donc venus de plus loin et à une époque reculée , car ils se trouvent à présent à plusieurs centaines de pieds, quelquefois, au-dessus des plus hautes crues actuelles de la rivière. A un village qu'on appelle Ria, qui se trouve à une demi-lieue au-dessus de Prades, les rochers de droite et de gauche sont de marbre rouge; ils se continuent ainsi jusqu'au -delà de Villefranche. Aussi cette ville est-elle presque toute bâtie en marbre , ce qui 'ne suffit pas pour en faire une belle ville , parce que ce marbre rougeâtre n'étant pas poli , prend assez vite une teinte sombre ; mais du moins les maisons m'ont paru solidement bâties. Villefranche est une petite place forte, en assez mauvais état , mais elle est protégée par un château très-élevé qui observe les issues de deux vallées. Je crois que ce château est de Vauban.

ûLtxi. Olete est une longue bourgade qui serpente sur le flanc de la montagne à la gauche delà Tet. La vigne finit non loin de là; les oliviers ne restent guère en arrière , mais en se tenant dans le fond de la vallée , et en petit nombre , tandis que les vignes occupent les hauteurs.

En continuant à remonter , on trouve que le

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vallon se rétrécit extrêmement dans certains endroits et offre des aspects d'une grande sauvagerie. Les rochers sont généralement granitiques, mais on rencontre de temps en temps des veines de marbre assez larges.

Le vallon s'élargit un peu auprès de Font- ^^''^^: Pédrouse, fort joli village dans une position tout-à-fait agréable ; on y voit une cascade qui anime encore le paysage. Les habit ans de ce village sont tous voituriers, c'est-à-dire muletiers; c'est une belle race d hommes. Cette petite peuplade, quoique presque toujours en course, trouve le temps de faire des travaux pour quelques prairies , et de cultiver un peu de seigle dans les petits espaces que les rochers et le torrent laissent accessibles.

Je rencontrai à Font-Pédrouse un botaniste suisse fort instruit dans sa partie; nous cheminâmes ensemble jusqu'à Mont-Louis. Ces hautes vallées sont riches en plantes recherchées ailleurs. Le sernper vivens arachnoïdon, très -belle espèce de crassulée, se plaît beaucoup dans les crevasses d un granit feuilleté qui est commun sur cette route; on y trouve aussi le rhododendron qui suppose neuf cents toises de hautetri* pour ce climat, et enfin l'adonis npennina qae les botanistes poursuivent avec une grande ardeur dans ses retraites les plus inaccessibles. Nous ne rencontrâmes point cette dernière plante sur

notre route, mais mon botaniste se proposait d'aller à sa recherche dans la vallée d'Eyne fort renommée pour ses trésors en hofanique. Une production moins brillante que cela , et cependant plus utile, puisqu'elle a suffi pour faire la fortune d'un célèbre médecin anglais , est le fameux lichen d'Islande qui est très -abondant autour de Mont -Louis. C'est une production parasite qui se trouve sur les broussailles et sur les rochers , mais sans adhérence sensible aux corps qui la supportent.

On passe la Tet pour la dernière fois, à une demi-lieue de Mont - Louis. Cette rivière qui a presque toujours un cours très-rapide, roule ici avec un fracas reaiarquable et produit de fort belles écumes contre les rochers qui brisent son torrent.

Quoique le soleil fût alors fort brillant, l'air était très fraisa cette hauteur, et j'éprouvai que neuf cents toises d'atmosphère de moins sur le corps, ne laissaient pas de produire un allégement sensible pour la marche.

Mont- Je trouvai à Mont - Louis un vieil ami , Louis. . . V -, , . T>

M. de P. que j'avais vu à Sorèze , à Rochefort ,

en Allemagne , à Saintes, à Bordeaux , à Paris :

il fut fort étonné de me voir porté dans cette

haute région , sans y être oblige. Il avait avec lui

son vieux et respectable père que j'avais connu

aussi, en plus d'un lieu, et sa femme qui est An-

glaise , et qui Ini a déjà donné quatre à cinq fdles. Tonte celte aimiible Famille me fit nn accueil charmant, et je passai à Mont- Louis trente -six heures des plus agréables.

A'^ous savez que Mont-Louis est une de ces places fortes qui formaient cette belle chaîne de défense dont Louis XIV avait ceint son noble royaume, et qui semblait le rendre à jamais inaccessible aux ennemis étrangers. Pour qu'il en arrivât autrement, il a fallu que le délire s'emparât du dedans, et que par suite de cette folie on imaginât de renouveler l'exemple des dévastateurs de l'Orient, de jeter les nations entières à la tête les unes des autres, et de couvrir ainsi tout un territoire, sans s'embarrasser des petits points plus ou moins résistans qu'il peut offrir, et qui doivent nécessairement tomber, par la suite de l'occupation de tout le pays; exemple dont on a éprouvé ensuite la réaction complète. Aujourd'hui qu'on est ramené à des pensées plus calmes, il faut espérer qu'on ne fera plus la guerre qu'avec des armées d'un nombre raisonnable de combattans, et qu'on se contentera , dans son ambition modeste , de prendre quelque petite place au voisin , ou tout au plus une petite province parfaitement à la convenance et sur laquelle on aura de vieux droits incontestables. Car enfin, vous pensez bien que }e ne prétends pas réformer tout-à-fait

2i4 ROUSSILLON.

la guerre : elle est de trop ancienne înslîtulîon. Tant donc que Ton s'en tiendra à ces campagnes salntaires qui ne font qn'ëmonder la population et occuper l'esprit public , Mont-Louis sera nne place importante , non par son étendue, mais par sa position et ses moyens de défense ; car elle observe les passages les plus importans de cette partie des Pyrénées, et pour qu'elle fût réduite par des forces supérieures, il faudrait qu'une armée de siège pût vivre long -temps autour d'elle et consommer beaucoup de provisions de guerre : deux choses qui ne seraient pas faciles à cette hauteur-là , d'autant que le pays n'est pas maniable toute l'année. La place se compose de la ville déjà forte , et de la citadelle qui l'est encore davantage. Dans celte dernière, toute la garnison peut être logée dans des casemates superbes. Il y a au milieu de la citadelle un puitsd'une énorme largeur et profondeur, et qui est à peu près inépuisable. Mont - Louis est nn ouvrage de Vauban.

Tîoiire liis- Prêt à sortir du Roussillon , je vous rappel- Roiissinon.^ lerai, quoique vous n en ayez guère besoin, que cette province avait déjà été à la France , au moins sous Charlemagne, .si ce n'est plus tôt; elle appartint ensuite aux comtes de Barcelonne, puis aux rois d'Arragon. En 1462, Jean roi d'Arragon l'engagea, avec la Cerdagne, à Louis XC pour une somme d'argent , qui n'ayant pas

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été remboursée, ce comté resta à la France, suivant les conditions faites entr'eux. Charles Vïll la rendit en 1 493 , à Ferdinand roi d'Arragon , à condition qu'il ne secourrait point les Napolitains; mais FArragonnais garda le conité sans remplir la clause. Louis XIII, après avoir pris Perpignan en 1642, s'empara de tout le Pioussillon , qui fut incorporé à la France par la paix des Pyrénées en 1 G-Sg , l'Espagne en ayant cédé au roi la souveraineté.

Je quittai Mont -Louis, le surlendemain de mon arrivée, et je me dirigeai sur Puycerdapar Bourg-Madame. On est assez étonné de trouver à celte hauteur de grandes plaines. La première, qui est celle de Mont- Louis, est très-froide, et produit plus de fourrages que de grains; meisla seconde qui est la Cerdagne, est plus basse et par Ccrdagne. conséquent plus chaude , elle produit beaucoup de seigle. On la divise en Française et Espagnole, cette dernière est la plus chaude et la plus fertile. Toutes ces plaines offrent , comme les plateaux d'Auvergne, un dénuement d'arbres affligeant. Les habitans des villages n'ont rien conservé autour d'eux , ils sont forcés d'aller chercher leur provision à de grandes distances dans les montagnes. Dans la Cerdagne espagnole , on voit pourtant quelques arbres sur les bords de la rivière. Cette rivière est la Sègre , qui vous rappellera une des plus brillantes campagnes de César.

•zi« KSPAGNE.

Bourg - Madame est un petit village qnî s'appelait autrefois les Baraques on Guinguettes; il a pris re nouveau nom depuis le passage de Monseigneur le duc d'Angoidème dans ce pays en i8i5.

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